12/08/2007

Vers le Rocher D'Or

L’arrivée à Kyaik Hti Yo est étonnante : après avoir quitté Rangoon, on a une route d’une qualité admirable, pour les standards locaux : elle est presque entièrement macadamisée… Les trous y sont légion, certes, mais ce sont de petits nids de petites poules, rien de sérieux. On se croirait aux Etats-Unis, sur une voirie de qualité.

 

On passe quelques bourgades écrasées sous leurs stupas, où il ferait peut-être bon de s’arrêter ; le chemin, qui va jusqu’à Moulmein, reste tout à fait acceptable jusqu’au moment où l’on prend un petit embranchement qui vous conduit jusqu’à une petite place de terre battue, entourée de quelques cahutes, de deux ou trois hangars restaurants, sur laquelle vaquent des cochons noirs et sont garés quelques autobus. C’est la ville de Kyaik Hti Yo.  

 

Kyaik Hti Yo, c’est le Lourdes local. On s’attendrait à une ville devenue riche par le tourisme, grâce au pèlerinage que la population entière du Myanmar – et pas seulement elle – pratique, tant la dévotion est grande, ici, dès qu’on parle du rocher d’or.

 

Mais non, la bourgade est misérable. Devant mon bus qui s’arrête, il y a une espèce de hangar qui fait office de restaurant. Il y a aussi un petit bonhomme qui attend qu’un blanc sorte du bus.

 

De la gare routière de Rangoon, comme j’avais une heure, j’ai téléphoné pour signaler mon arrivée et pour réserver une chambre dans l’un des guesthouses de l’endroit, le Sea Sar, une valeur sûre de l’endroit, où je ne suis plus passé depuis bientôt deux ans. On a eu le temps de m’y oublier, mais je me souviens d’un établissement on ne peut plus correct.

 

Une fois le contact téléphonique établi, j’ai laissé mon vendeur de billet arranger, en birman dans le texte, le détail de mon heure d’arrivée, les détails de mon bus, la description de l’étranger qui réservait une chambre. La description doit être bonne, car le gosse me saute dessus, alors que je descends du bus.

 

Ou alors, le fait que je suis le seul blanc qui sorte du bus l’a un peu aidé ?

 

Flashback.

 

bag2Après une dernière journée de promenade à vélo, au milieu des temples de Bagan, nous avons déposé nos vélos chez une dame qui tient une épicerie et une location de cycles, repris nos bagages à nos guesthouses respectifs, et nous sommes rendu tous les quatre à la gare routière de Nyaungu, la porte de Bagan.

 

Parler ici de gare routière est faire beaucoup d’honneur aux quatre huttes installées côte à côte, à deux pas d’une pagode dorée, devant lesquelles attendent deux ou trois bus d’age incertain, mais certainement canonique.

 

Comme le plan allait, selon Su et sa complice, une fois arrivés à Rangoon, j’accompagnais Su à l’aéroport – oui, j’y tenais quand même… - pendant que Jeremy et Sam allaient à Motherland, où je les rejoignais. Ensuite, manifestement, Sam avait une idée bien précise en ce qui concernait les prochaines semaines : elle ne comptait pas les passer avec Jeremy.

 

Qu’avait donc fait le pauvre bougre pour mériter cela ? Je ne sais pas. Ils avaient quitté ensemble une petite ville du Kentucky – l’Etat où les poulets se cachent, quand ils voient arriver le Colonel Saunders – et je ne veux même pas imaginer comment ils se débrouilleraient, dans l’avion qui devait, dans un mois, les reconduire, côte à côte – les places étaient déjà réservées.

 

Quoiqu’il en soit, nous voilà dans le bus qui nous ballotte de Bagan à Rangoon. Départ à seize heures, arrivée prévue à six heures du matin.

 

A dire en faveur des transports birmans, partis exactement à l’heure, nous arrivons à Rangoon avec quelques minutes d’avance. Ca tombe plutôt bien. Le vol qui doit prendre Su part exactement à huit heures et elle est convoquée à l’aéroport deux heures plus tôt. De la gare routière à l’aéroport, il y a, à tout casser, un quart d’heure de route.

 

Le trajet n’a pas été de tout repos. Sur la route de Bagan à Rangoon, le bus que nous avons pris est un VIP, certes, mais un VIP à la birmane : nous sommes encaqués à plus de cinquante passagers sur des sièges défoncés ; les vitres du bus sont presque toutes étoilées et un bout de papier collant, transparent à l’origine, mais rosi par l’age, essaie, ici ou là, de prévenir toute insertion d’eau, quand il pleut.

 

Les filles décident qu’elles seront plus confortables à dormir ensemble, côte à côte, et je suis donc assis aux côtés de Jeremy. C’est un chimiste absolument charmant, pour lequel j’éprouve la plus vive compassion. Je ne puis que lui souhaiter d’être promptement débarrassé de sa traîtresse, mais je ne serai pas le monstre luxurieux qui embarquera la belle.

 

Nous nous arrêtons ici et là, au fur et à mesure des étapes lors desquelles nous dînons, prenons un coffee mix, faisons pipi, déposons des passagers qui s’enfoncent dans la nuit noire, parfois attendus par un ami, une mère, un fils. Chaque sortie de passager amène une entrée. Le bus restera bondé jusqu’à l’arrivée.

 

Les filles baillent à chaque arrêt, quand elles ouvrent un oeil. Les passagers qui ne dorment pas se fendent d’un wa, chaque fois que nous longeons une pagode.

 

Parfois, une lourde manœuvre réveille tout le monde, quand nous passons un pont en construction, à la surface encore mal établie. Il ne faut pas se plaindre : il y a deux ans, de Bagan à Rangoon, on passait encore des rivières à gué. Ca allait, quand ce n’était pas la saison des pluies. Sinon, parfois, il fallait attendre, au bord de l’eau. Je me souviens, il y a cinq ans, après une journée d’attente, avoir finalement franchi un gué en barque, sous une pluie battante, alors qu’un autre car nous attendait en face.

 

Jeremy ne parvient pas à dormir. Il est ravi d’avoir, pour une fois, une oreille attentive – la mienne – dans laquelle il peut déverser, d’abord, tous ses projets, puis, toutes ses inquiétudes. Ah, quand même, il croit bien remarquer qu’il y a comme des tensions dans le couple.

 

Ah, pauvre bonhomme, si tu savais…

 

Vers les quatre heures du matin, il s’endort et moi aussi. Puis un choc, un autre, un moteur qui change de régime, un tournant à gauche, un autre à droite, un arrêt. Nous arrivons ; d’abord au barrage d’entrée de la gare routière de Rangoon. Le barrage passé, deux ou trois manœuvres et de gros cahots, consécutifs au passage à travers de nids de poules qui font plutôt penser, vu leur taille, à des pièges à loups. Nous voici sur la plaine nue qui fait office de gare routière.

 

A l’arrivée devant les bureaux de la compagnie de transport, sur le terre-plein central de la gare routière, c’est la ruée des taxis. Quand nous descendons du bus, c’est au milieu d’une foule de chauffeurs qui, tous, nous proposent, mezzo voce, un transport vers la ville. Sam et Jeremy, leurs bagages récupérés, se laissent harponner par un chauffeur, arrangent le prix de la course et démarrent en me rappelant qu’ils m’attendent au guesthouse d’ici une heure tout au plus. Sam m’adresse un sourire prometteur, avant de rentrer dans le taxi.

 

Su et moi avons fait affaire avec un autre chauffeur, pour filer à l’aéroport qui est à deux pas.

 

Dans le taxi, nous n’avons pas trop le temps de songer à nous et de parler du futur : pour des raisons qui m’échappent, la voiture héberge des nuages de moustiques. Nous passons le court trajet qui va de la gare à l’aéroport à nous refiler des claques moustiquicides. Les shorts de Su étant plus courts que les miens, c’est elle qui subit le pire de l’attaque.

 

A l’arrivée, à l’aéroport, un portefaix nous aborde et prend le bagage de Su. Je lui glisse la pièce. Nous entrons dans la vieille bâtisse inaugurée de 1958, toujours utilisée pour les départs. La file des passagers prenant le vol qui emportera Su est à sa fin. Je suppose que ça arrange bien Su, qui me regarde en coulisse, se contente d’un sourire sibyllin, salue l’hôtesse du check in, donne son billet, son passeport, son bagage. Tout est arrangé en deux minutes. Elle est priée d’aller immédiatement dans la salle dite internationale, à la porte de laquelle son départ va bientôt être lancé.

 

Elle se retourne, me serre dans ses bras, un trop court instant. De ses lèvres, elle effleure les miennes, elle s’écarte de moi, me sourit, et me prie de transmettre toutes ses amitiés à Sam et Jeremy, ajoute un sourire entendu quand elle parle de Sam. Puis elle se retourne, prend la porte des départs et disparaît.

 

La dernière image que j’ai de Su, c’est une chevelure incroyablement épaisse et coupée droit, un t-shirt froissé dans le dos duquel sont imprimés des caractères pali qui représentent Bagan, des shorts qui montrent un mollet charmant.

 

The end.

 

Sortie de l’aéroport. Devant un chauffeur de taxi qui m’aborde, plein d’espoir, je demande, mon baluchon à la main, une course pour la gare routière. Je partirai directement à Kyaik Hti Yo, sans passer par la case départ.

 

Jeremy et Sam ne sont en Birmanie que pour cinq jours de plus. J’ai, quant à moi, encore près de quinze jours d’autorisation de séjour. J’imagine que je ne les reverrai plus.

23:05 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage |  Facebook |