15/07/2007

Rats grillés, chauves-souris à l'étouffée

Les marchés de Birmanie se suivent, et ne se ressemblent pas. Celui de bagmarket1Myingyan, minuscule bourgade dont la seule raison d’être est qu’elle tient la porte de l’ancienne cité de Bagan, et dont le nom est oublié aussi vite qu’il est prononcé, tant Bagan reste La Mecque des voyageurs qui vont au Myanmar, celui de Myingyan, donc, c’est deux allées de cinquante mètres chacune, le long desquelles des dizaines de vendeuses accroupies, côte à côte, vendent des légumes, des fruits, du poisson encore vif et, dans un coin, un abattoir de fortune débite de la viande.

 

De la viande, rôtie, il y en a aussi au beau milieu du marché, le long des deux allées. Ce n’est pas de la viande fraîche, donc pas de problème. Le problème, c’est moi qui le vois, ou qui l’imagine, quand je note que ce bagmarket2qui est vendu, ce ne sont pas les habituels poulets grillés, mais plutôt des rats et des chauves-souris. Bon appétit… Certes, c’est peut-être bon, mais il est difficile de franchir le pas, et d’essayer.

 

Je dois bien être le seul, sur le marché, à me poser de telles questions existentielles, car le chargement des deux dames vendeuses, qui de rats grillés, qui de chauves-souris grillées, leur chargement, donc, est déjà bien entamé. Les affaires marchent. Tant mieux pour elles.

 

Sur le côté, puisque nous sommes à Bagan, quand même, il y a un deuxième marché, couvert, lui, composé d’échoppes qui débitent principalement des babioles touristiques. Mais ces échoppes débitent aussi tout ce qui est objet manufacturé - mal manufacturé, puisque made in Myanmar. Il y a donc les sempiternels T-shirts, des clochettes cubiques aux ornementations bouddhiques dont le battant est un clou rouillé, des gongs de temples, ou de marchés, en airain. On trouve aussi tout un matériel de cuisine, des pièces mécaniques d’occasion, des fours, des chaussures presque neuves.

 

Je me balade une petite heure bien tranquille, sur le marché, avant de retourner vers l’hôtel. Ce matin, je me suis, comme toujours, réveillé à l’aube et, n’ayant aucune raison particulière de traînailler au lit, je me suis glissé hors de la chambre, après m’être tout juste brossé les dents et habillé dans la pénombre de la chambre endormie. Le reste attendra le réveil de Mlle Su.

 

Retour d’abord à la chambre. Je crois entendre du bruit, et préfère frapper, à tout hasard. Su vient m’ouvrir, enveloppée de son drap de douche et déjà maquillée. La pauvre, elle ne sait pas ce qui l’attend aujourd’hui. Autant Mandalay est raisonnablement frais, en saison chaude, autant Bagan est pesant. De plus, un seul moyen de se promener – hors le char à bœuf : un vélo loué, qui est rarement dans un état parfait, qui demande des efforts démesurés pour avancer, qui vous fait donc abondamment transpirer, même quand vous êtes un bon cycliste amateur. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne vois pas Su comme sportive hors pair. Bah, elle prendra un char à bœufs, ou une calèche à deux chevaux…

 

Enfin bref, pour revenir à notre affaire, Su est levée, douchée, maquillée, et songeait à s’habiller quand j’ai frappé et qu’elle m’a ouvert. Nous en revenons à la situation d’hier soir. Pendant qu’elle occupe la chambre, à voir ce qu’elle va mettre, je me réfugie sous la douche. Dans la salle d’eau, je lance donc la douche, ce qui me permet de cacher tous les bruits naturels de … de tout ça, quoi. Les besoins naturels étant satisfaits, je me douche, me rase et me rebrosse les dents, puis me replonge avec délice sous l’eau froide. Enfin, je m’emballe dans une serviette de bain. Cela fait, je refrappe, à tout hasard, à la porte de la chambre, afin de savoir si je peux sortir. Oui, me dit Su qui ajoute qu’elle est presque prête. Je rentre dans la chambre et, effectivement, Su est presque prête – si on estime qu’être, pour une fille, en soutien à balconnet et petite culotte genre pousse-au-viol, correspond à être vêtue. Je parviens à ne pas la fixer avec un air de malade – c’est difficile – et à me diriger, dans mon splendide uniforme de Belphégor, sous son œil amusé, vers ma valisette dont je sors les caleçons et la chemisette qui feront mon bonheur aujourd’hui.

 

La soirée d’hier a été amusante. Après s’être racontée dans le moindre détail, dans l’ingénuité la plus totale et, pour un européen comme moi, parfois la plus embarrassante, Su a commencé à s’intéresser à ma petite personne, me posant des questions que je n’imaginerais jamais poser à des personnes que je connais intimement depuis dix ans. Une différence entre les sexes ? Une différence culturelle ? Ou bien est-ce simplement Su, telle qu’elle est ? Que je sache, les Coréens sont, usuellement, d’une pudeur qui confine à la pudibonderie. Disons que c’est Su, alors. Je n’ai dit que ce que je voulais bien dire et ai utilisé le joker à plusieurs reprises, sans jamais décourager Su. Elle me rappelle l’enfant d’éléphant, cher à Kipling.

 

Sauf le nez.

 

Enfin, en général, sauf le physique.

 

A part cela, nous nous étions arrêté au premier restaurant, un bar à salades délicieuses pour qui aime les avocats. Nous y avons dévoré, Su après son autobiographie et entre deux questions, moi entre deux réponses. Puis nous sommes rentré et, après un brossage de dents méticuleux dans la salle d’eau, Su s’est tout naturellement déshabillée dans la chambre, sous mon nez, jusqu’au moment où elle a arrêté le spectacle en plein milieux, vu que je piquais un coup de fard pas mal, probablement. Elle m’a innocemment demandé si ça m’embêtait d’éteindre la lumière ; j’ai bredouillé je ne sais quoi, et ai tourné l’interrupteur.

 

Je l’ai entendue se coucher quelques secondes plus tard, et me souhaiter une bonne nuit. J’ai retourné les vœux et me suis couché à mon tour, dans mon petit lit à moi, les yeux grands ouverts, à me demander ce qui se passait. La provoc, je veux bien, mais à ce point ?

 

Bon, vu la fatigue du voyage cahotant, je me suis quand même vite endormi.

 

Ce matin, donc, je tombe sur une Su dans une tenue qui ferait dévier Sa Sainteté le Pape de sa voie rigide et toute de vertu plombée. Pendant que je vais héroïquement m’habiller à côté, j’entends que Su continue ses préparatifs pour être presque, voire complètement, prête, et quand je sors, c’est tout bon. Elle est jolie comme un cœur, dans une tenue à la fois simple, modeste et qui tape dans l’œil. C’est certainement le maquillage.

 

Nous montons à la terrasse pour le petit déjeuner, je lui raconte, entre deux toasts, le coup des chauves souris roties, et elle trépigne d’impatience à l’idée d’aller voir ça. Je lui promets que nous y irons aussitôt le petit déjeuner terminé. Elle presse le mouvement, du coup.

 

Nous descendons bientôt les escaliers au galop, pour aller voir les viandes roties du marché, passant devant un bus-camion qui fait quotidiennement, depuis soixante ans au moins, le trajet entre Bagan et Bagan.

superbus

 

Trop tard pour les rats et autres chauves-souris : les plateaux des deux vendeuses sont vides. Devant l’air déçu de ma compagne, je lui jure que nous reviendrons demain matin, tôt. Promis ? Oui, promis.

 

Bon, cela veut dire qu’elle restera à Bagan au moins deux nuits, trois jours. Manifestement, elle a décidé de faire chambre commune avec moi, tout le temps qu’elle sera à Bagan. Mais la journée ? Hier soir, je lui ai signalé l’existence des calèches à chevaux, et des chars à bœufs. Maintenant que je parle vélo, elle me suit chez le loueur sans songer un instant à autre chose. Bon, on verra bien si elle tient le coup. Nous chipotons un peu les vélos, et en choisissons deux qui ont l’air raisonnables, avec des pneus qui ne se dégonflent pas, des freins qui freinent, et même trois vitesses qui ont l’air de passer, une corbeille, sur la roue avant, dans laquelle on peut placer notre nécessaire de déplacement. Su a un petit sac, avec son appareil photo et une bouteille d’eau fraîche. Il en est de même pour moi.

 

En avant, sur la route bosselée.

23:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : velo, vetements, animaux, cuisine |  Facebook |