06/02/2007

 Aurangabad, ses avenues, ses toilettes publiques.

L’arrivée à Aurangabad se fait sur un carrefour peu ragoûtant, entre deux popotes dans lesquelles cuisent des choses que je ne veux pas savoir. TuktukindiaNous sommes quatre ou cinq à descendre du bus, et un chauffeur de tuk tuk me saute dessus, afin de me demander où je souhaite aller, et s’il peut m’aider à ce propos. Je lui dis où je veux aller, et il peut m’aider. Alléluia. C’est à deux pas. Mon hôtel est situé dans une rue peu passante et est… propre ; vraiment. Enfin, non, du point de vue européen, il est douteux. Mais pour ici, on pourrait lécher le sol.

 

La rue, par contre, est un dépotoir à l’indienne. Si les Champs Elysées étaient situés à Calcutta, ils seraient tapissés d’excréments, boueux d’urine, encombrés de déchets. Hm, à la réflexion, la dernière fois que je suis passés sur les Champs Elysées, je me demande s’ils n’étaient pas passés, quelques instants avant, plusieurs cars de touristes indiens. Ou alors, le civisme se perd, en France.

 

Je remplis donc les papiers à la réception – c’est toujours une tâche ardue, en Inde – puis me précipite dans ma chambre, afin de prendre une bonne douche que j’aurais aimée chaude et relaxante, et qui ne sera que tiède tendance frisquet, et relaxante quand même. Il fait mourant d’humidité. Les murs suintent et ce n’est pas pour rien que le papier-peint n’a jamais eu un bien grand succès, par ici. Je sors donc de la salle de douche, fais quelques mouvements d’assouplissement qui me font instantanément transpirer abondamment, retourne sous la douche, ne fais plus de mouvements d’assouplissement, me sèche avec une serviette déjà humide, m’habille léger et sors en goguette.

 

Au bout d’une petite heure de promenade, je dois bien me rendre à l’évidence : la ville est moche.

 

Aurangabad-centre, ce sont trois ou quatre pistes constellées de trous et de bosses, avec ici et là, pour ornementer, un peu de macadam et des piles de déchets. Ce sont des bâtiments dont les styles variés sont immanquablement mal fichus. Quelques chameaux passent, dans le but d’ajouter leurs déjections à celles de moutons, de buffles et de vaches.

 

Il y a, de temps à autre, un rond-point orné d’un centre sur lequel on a planté une statue jamais finie, représentant les jambes (ça monte parfois jusqu’au torse) d’un héros local. Le début de statue est entouré de plantes qu’on a oublié d’émonder et qui s’étouffent mutuellement, au point d’en crever. Les trottoirs ont beaucoup souffert, depuis l’indépendance, et on n’a jamais trouvé le temps de les réparer. Dommage : il y a maintenant des trous capables de faire disparaître un touriste innocent qui n’aurait pourtant demandé qu’à dépenser paisiblement ses sous.

 

Une fois tombé dans le trou, ce sera immédiatement l’égout, qu’on a oublié de récurer depuis belle lurette – donc, c’est un bon mètre d’épaisseur de boue puante et bien acide, faite de choses et de machins qui doivent être particulièrement bons pour la santé.

 

A un bout de la ville, il y a un bois qui sépare le downtown des banlieues, encore plus croquignolettes. Si les Indiens appellent cela de la banlieue et du zoning industriel, on appellerait bien cela, nous, un bidonville.

 

De l’autre côté, c’est la gare.

 

Devant cette dernière, un lieu d’aisances, qui fait savoir son existence, au bas mot, deux cents mètres avant qu’on y arrive. Comment des gens parviennent-ils à y rentrer pour y accomplir un petit besoin urgent, je ne puis l’imaginer. En tout cas, vu que le mur, côté messieurs, ne va guère plus haut que la poitrine, pour la section pipi, on peut noter qu’il y a des héros qui s’y aventurent.

 

A Mumbai, j’avais déjà remarqué des toilettes publiques, pour messieurs comme pour dames, dans lesquelles visiblement les deux sexes se rendaient, et dont la puanteur était particulièrement peu racoleuse.

 

C’est sans doute pour cela que le bon peuple fait, la plupart du temps, ses besoins dans la rue. Même si c’est peut ragoûtant, c’est bien compréhensible. Je verrai même, ce matin, un gosse accroupi en larmes, le teint rouge brique, sous la pression et l’effort, en train de bramer sa peine dans la direction de sa maman adorée qui ne semble pas s’en faire davantage que cela, pour un évident problème de constipation.

 

La constipation… J’avais toujours imaginé qu’il ne s’agissait que d’un problème de filles – quoique, en Inde, quand je remarque, parfois, les filles échangeant quelques mots d’un air angoissé à la table du petit déjeuner, avant de disparaître à grande vitesse dans la direction de leur chambre, et y disparaître pour la journée, je me dis que le problème de la constipation ne doit pas les toucher trop.

 

Il y a aussi les inévitables tuk tuk, des gosses qui traînent, des poules, des vaches, des moutons. Bref, le spectacle habituel du centre-ville à l’indienne.

 

KidsaurangabadQuand vous arrivez devant la gare, après avoir passé les feuillées, les tuk tuk et les vendeurs de tout et de n’importe quoi, vous entrez dans un bâtiment surveillé par des militaires – l’affaire de Mumbai a marqué les esprits, un peu tard, chez les généraux – et vous vous mêlez à une foule serrée, qui attend un départ ou une arrivée. C’est l’enfer. Sortie rapide de la gare, re-passage du barrage militaire, course au pas de charge pour éviter les effluves ammoniaqués et aguicheurs des chiottes, et arrivée devant le mur des conducteurs de tuk tuk. Afin d’avoir la paix, je m’arrange avec le premier, qui découragera ainsi les autres, j’espère, pour une promenade, demain, afin de faire le tour de la ville.

 

L’affaire topée, il me prend dans son tuk tuk, et signifie aux autres qu’il est maintenant propriétaire de ce voyageur là. Je devrais avoir la paix.

 

La paix ? Pas exactement : je vais devoir, maintenant, me défendre contre mon employé, pour lui expliquer que si j’ai loué ses services, pour la journée de demain et pour une somme modique, dans le but de faire le tour de la ville, ce n’est pas dans l’intention de louer ses services, pour la journée d’après demain et pour une somme colossale, afin de visiter la moitié de l’état.

 

Mais cette aimable conversation, qui remplira la moitié de la journée de demain, je ne la soupçonne pas encore. A ce stade, je respire la paix retrouvée, sinon les braillements des klaxons bien entendu, car les chameaux bloquent toutes les rues et semblent ne pas comprendre mieux que les vaches, que les rues, c’est pour les voitures.

 

Retour à l’hôtel, donc, pour une soirée propre, sans bruit inutile, sur une terrasse que je vais partager avec un couple d’indiens, un couple d’expats, et avec le patron dont l’amabilité m’impressionne au point que nous finirons la soirée à table, lui et moi, lui à essayer de m’expliquer, moi à essayer de comprendre.

 

On ne peut dire qu’il s’agit d’une conversation d’ivrognes : la bière locale – telle qu’elle est, je veux dire, débitée pour la consommation en Inde – est parfaitement infecte. J’en avais essayé une à Bombay, et je suis depuis devenu un fervent buveur d’eau pétillante.

 

Une chose m’effare : l’égoïsme incroyablement brutal des parvenus, ou des riches, envers les pauvres. J’avais ainsi remarqué qu’à Bombay, il y a des dizaines de bâtiments qui croulent de manque de soins, et qui sont sans occupants : pourquoi ne pas y loger le demi-million de sans-abris qui hante la ville ? Hors de question, me répond mon Indien philanthrope : ce serait caresser les paresseux dans le sens du poil, et leur faire savoir qu’on peut tout avoir en ayant rien fait. Les miséreux n’ont qu’à apprendre à lire, à compter, ils n’ont qu’à apprendre un métier, et ils pourront alors se payer un logement.

 

Ce raisonnement, touchant à des éléments variés de la problématique de la pauvreté, je l’entendrai venir de tous, pendant mon séjour. J’essaie d’imaginer la réception médiatique d’un tel point de vue, en Europe, s’il était présenté par un patron quelconque. Heureusement que nous sommes en Inde, pays gouverné par des partis socialistes, ou socialisants, depuis son indépendance

03:53 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : urbanisme |  Facebook |

18/01/2007

Le quartier des lavandiers

Le quartier des lavandières se trouve au pied de Malabar Hill : un dédale de ruelles tortueuses dans lesquelles deux personnes ne marchent pas de front. C’est pratique, quand on se croise. Alors, il faut qu’un des deux passants se range dans l’entrée d’une cabane, en faisant attention à ne pas ouvrir, en l’effleurant, la porte du lieu, afin de laisser passer l’autre.

 

La ruelle typique, pour dire vrai, est déjà difficile à pratiquer pour une personne marchant seule. C’est une trouée sombre entre deux rangées de masures dont les toits couvrent la chaussée, cimentée plus ou moins correctement – bonjour les glissades en temps de pluie – avec, des deux côtés, un couple de marches conduisant aux masures. A chaque huis, des gosses qui ne savent pas encore marcher, se tiennent au chambranle de la porte, pour voir à quoi le monde extérieur ressemble. S’ils s’en tiennent à ce qu’ils peuvent voir devant chez eux… La première fois que j’ai parcouru ces rues, je me souviens avoir vu une dame qui, le balai à la main, sortait de la maison un rat encore dans les dernières convulsions de l’agonie. Deux corneilles s’étaient immédiatement précipité dessus, commençant à le dépiauter à coups de bec, devant la dame hilare, alors que le pôvre n’avait pas encore remis sa belle âme à Dieu… Et il y a des crétins qui assurent que l’écologie et la non-violence sont liées.

 

piscineOn y arrive dans le quartier par une rue presque large, dans laquelle déjà les voitures ne peuvent pas entrer, rapport à deux ou trois virages qui préviennent le passage, et de quelques bornes antiques et jamais bougées. Une petite place, bordée d’une gigantesque piscine sacrée – donc dégueulasse – dans laquelle les gosses jouent, et les adultes se livrent à leurs bains rituels. Tout ce petit monde partage la piscine avec des canards et, bien entendu, avec les rats.

 

Les voitures en moins, c’est déjà tout ce que la ville compte de klaxons, ou presque, qui nous a quitté. Il reste encore quelques mobylettes antédiluviennes dont le moteur mourant n’autorise pas la vitesse, mais dont le propriétaire bichonne le triple avertisseur d’origine italienne et l’utilise tous les cinq mètres. Non je mens : le bruit des klaxons de mobylette est tellement aigre et perçant qu’on finit par lui accorder des qualités, ou des défauts, c’est selon, qu’il n’a pas. C’est juste l’habituel hurlement nasillard, brutal et soudain, qu’on en a par-dessus la tête d’entendre. Par contre, le pouêêêt tous les cinq mètres, ce doit être à peu près ça.

 

On en est, les dieux en soient loués, vite débarrassé, de ce bruit, et on se retrouve donc dans les ruelles noires du quartier des lavandières. Assez curieusement, si les ruelles sont assombries par les toits qui débordent largement des masures, les habitants ont fait un effort pour rendre gaies les ruelles, en peignant leurs façades de couleurs pimpantes. Malheureusement, la peinture bon marché pèle vite.

 

Alors qu’on croyait être presque arrivé à la mer, on arrive soudain sur une grande place, faite de briques concassées, de blocs de bétons empilés à la va-comme-je-te-pousse, avec ici et là, pour relier les différents niveaux de la place, quelques marches sommairement cimentées. Sur toute cette surface, il y a des piquets entre lesquels des cordes ont été tendues, pour pendre une immense lessive. Il y a des baignoires qui font office de machines à laver (le réceptacle) pendant que les lavandières (le moteur), penchées sur leur baignoire, travaillent à nettoyer un linge infini.

 

dhobisDes lavandières ? Non, des lavandiers, en fait. Des gamins de douze ans, ou des vieillards de cinquante – oui, on est vite vieux, dans ces circonstances, sont cassés en deux, chacun sur sa baignoire, dans une bonne humeur qui surprend. Tout le monde sourit, bavarde joyeusement, échange des propos qui font éclater de rire une rangée entière. La journée va vite, j’espère, quand elle se déroule dans de telles circonstances et que l’on sait que du travail, c’est la garantie du curry du soir… Curieux, de voir comme le monde des lavandières des récits de notre enfance se trouve ici le même, hors le sexe. Nous passons de joyeuses commères braillardes et rigolotes à de joyeux bonhommes, braillards et amusants. Alexandre Dumas pourrait venir ici, il ne serait pas dépaysé.

 

Les lavandiers vous sourient, vous apostrophent, mendient des photos. On est trop content de leur faire plaisir ainsi. Plus tard, on va auprès d’un chef qui sait lire, on lui faire écrire l’adresse à laquelle un paquet de photos pourrait être reçu. Ca fait toujours plaisir, je suppose, et ils ont si peu que nous pouvons leur donner cela. Sans compter qu’eux, n’ont pas été vous agresser, vous, touriste, sac de fric dont il faut vous libérer à tout prix.

 

On dirait qu’ici, les femmes sont reléguées à d’autres tâches. Les leurs ne sont pas moins pénibles : il s’agit de garder et de nettoyer la maison, de surveiller les enfants encore au berceau, de remonter l’eau, plusieurs baquets chaque jour, pour les besoins du ménage. On n’imagine pas le miracle qu’est un robinet.

 

dhobissuburbEnfin, on arrive, par l’une ou l’autre ruelle coudée,  à la mer, qui fait aussi office de toilettes. On voit donc, dans la distance, les derrières roses ou bruns des ceusses qui sont partis au petit coin. Il est impossible de se cacher donc, toute honte bue, et le besoin se faisant pressant, c’est ça ou rien. Le vent vient de la mer et la marée est basse. Quand elle monte, embarquant la merde avec elle, elle balaie l’entrée des ruelles et tapisse les murs des déjections dans lesquelles, une fois la marée basse de retour, les enfants vont jouer.

 

Girls

 

LaFilletteEtLaMer

 

onmalabarhill2

 

15:46 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : travail, enfance, urbanisme |  Facebook |