11/02/2007

 Les bus-couchettes

Le premier défaut de l’humanité souffrante, c’est probablement son incapacité à être satisfaite de ce qu’elle a. C’est aussi, probablement, sa première qualité.

 

Ainsi, nous aurions pu nous accommoder, pour tout logis, depuis que le monde est monde, d’un trou dans la roche, à l’entrée bloquée par quelques branchages. En ce temps là, à l’époque bénie du néolithique, on était vêtu de peaux de bêtes bien chaudes, seyantes et confortables, et on se promenait, droits et fiers, le regard farouche et une massue à la main, à protéger nos épouses qui, courbées vers la terre, cherchaient fiévreusement de quoi nous nourrir le soir, tout en portant les enfants et les bagages.

 

Il y avait, tout au fond de la caverne, un maigre feu sur lequel les femmes, une fois encore, cuisaient, à l’étouffée, les racines et légumes qu’elles avaient déniché à force de gratter le sol la journée durant. Le produit de nos chasses à nous, les hommes, grillait sur la flamme, ou sur les braises.

 

Le barbecue, c’étaient les hommes qui s’en occupaient, bien évidemment. Le barbecue, c’est une affaire d’hommes depuis toujours. Dès qu’il y a du danger, nous sommes au premier rang. Entourant alors le feu, une calebasse de l’ancêtre de la bière à la main, nous chantions tout en préparant le festin. Après le repas, les femmes faisaient la vaisselle, si une telle chose existait.

 

Quand les chasseurs rentraient bredouilles, après un temps, on sacrifiait une épouse pour le bien de la horde. On choisissait, j’imagine, la plus acariâtre, pour le bonheur de son mari.

 

C’était le bon temps, l’air de rien.

 

Mais non, l’homme – la femme, surtout, je pense – insatisfait a tenu à changer ses conditions de vie, et nous avons aujourd’hui le monde que nous avons… Il a ses avantages, ne le nions pas, la pénicilline et les émissions de sport à la télé, par exemples, mais il a aussi des inconvénients. Je ne m’étendrai pas sur ce sujet; il y aurait de quoi écrire un livre.

 

Tout cela pour dire que, étant venu à Aurangabad dans un luxueux seater, je prends la décision de retourner à Mumbai en sleeper. Le sleeper est un tantinet plus cher que le seater et j’imagine, à tort, que puisqu’on dort dans un sleeper, on aura pas de télé, que les lits du sleeper seront encore plus confortables que les sièges du seater, que personne ne pourra m’écraser les genoux, ni même essayer, que la clim sera combattue par une bonne couverture.

 

Lourde, lourde, lourde erreur.

 

SleepersA la porte du bus, je sens le problème : une puanteur effrayante qui rappelle les rats crevés, ou les jardins parsis. De toute évidence, on n’a pas nettoyé. Deux marches plus haut, un spectacle épouvantable s’offre à mes yeux : si c’est ça, les sleepers de luxe… les seaters ne souffrent alors aucune comparaison. Enfin, je suis dans la galère et je dois rentrer à Mumbai : allons y.

 

J’apprends alors que les couchettes de sleepers sont des couchettes à deux places, et que j’aurai donc à partager ma couchette. Vu le sans gêne usuel de l’Indien, et que je sens que mon co-litier sera un gros puant qui ronfle et qui crache, et qui prend les deux tiers de la couchette, ça ne me tente qu’à moitié.

 

Je gueule comme un putois, immédiatement. Ici, c’est visiblement la seule méthode : si on ne dit rien, on se fait piétiner. Comme, de toute évidence, mes états d’âme, les locaux s’en ficheront, je signale que je suis pédéraste comme pas deux et sidaïque au dernier degré. De plus, ma libido étant extrême, je n’hésiterai pas à faire subir les derniers outrages à mon voisin malheureux, et à plusieurs reprises encore, dans  son sommeil, pendant le trajet.

 

Ca, ça refroidit instantanément mon ex’ futur voisin qui s’approchait, chiquant son bétel et ça crée comme un flottement parmi les passagers : grosse discussion généralisée et, comme on ne trouve aucun martyr prêt à sacrifier sa virginité et sa santé dans le seul but de prendre la place de couchette à côté de la mienne, l’arrangeur de places s’arrange différemment : après m’être acheté deux couvertures pour une petite poignée de roupies, afin de combattre les effets pervers de la climatisation glaciale qu’on vient de mettre en route, je me retrouve seul sur ma couchette.

 

Seul ? Pas tout à fait : le lendemain, je noterai que j’ai eu des visiteuses. Araignées, puces, je ne sais pas, mais j’ai en tout cas des traces de piqûres ou de morsures un peu partout. Trop occupé à rester sous les couvertures, sous une soufflerie qu’il est impossible d’arrêter, essayant de ne pas glisser de ma couchette malgré les cahots de la route, sommeillant, parfois, je n’ai rien remarqué.

 

Un seul élément positif, lors de ce voyage de retour vers Mumbai : il n’y a, effectivement, pas de télé, ou de vidéo, hurlant à plein, pendant le trajet.

17:21 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : transports en commun |  Facebook |