09/08/2007

La guerre des singes

Après les premières volées d’escalier, constellées de crottes, les singes nous attendent de patte ferme. Un premier approche, l’air un peu timide, pendant que ses camarades nous entourent, selon une tactique digne des échevins carolos. La seule méthode pour passer sans dommage, c’est d’envoyer de la nourriture à la volée, pour les faire s’égailler. La foule des pèlerins s’en occupe usuellement, et les singes n’ont pas le temps de s’intéresser vous. Sauf quand il n’y a pas, comme aujourd’hui, par exemple, autant de pèlerins que d’habitude. Les pèlerins, ça va, ça vient… on ne peut jamais être trop certain de la présence des autres. Mieux vaut donc se ravitailler au pied des marches.

 

Les bâtonnets d’encens et les fleurs de lotus, on en trouvera toujours à chaque étape, à chaque palier, en haut, si nécessaire, mais il n’y aura pas de bananes sur la route.

 

Vu de mauvais souvenirs, j’en achète un petit régime pour Su, un autre pour moi, et incite les autres à faire de même. Mais bon, Saint Thomas est un homme populaire, en Amérique comme ailleurs. Jeremy (il s’appelle Jeremy) et Sam, pour Samantha, nous regardent d’un air goguenard, comme si nous étions des ploucs du cru, qui ne savons pas ce qu’est le monde.

 

Bah, ils verront vite que ledit plouc du cru, même s’il n’a pas voyagé, connaît bien les plaisirs et les dangers de l’endroit où il vit. Su, qui, venant de la province, en Corée, sait ce qu’est un singe, ne se moque pas, elle, et prend son régime avec gratitude. Nous entamons donc la première volée d’escaliers, certains chargés de bananes, d’autres pas. Nous n’avons pas fait dix pas que les singes approchent.

 

Ce qui suit, c’est Stalingrad. Alors que Su et moi-même, pour nous éviter les ennuis, lançons des bananes dans la distance, pour occuper les singes loin de nous, Sam, trompée par la petitesse d’un singe – un bébé, de toute évidence, approche la main pour le caresser. Ledit bébé se sauve, naturellement, en piaillant. Surgie de nulle part, la mère arrive toutes dents dehors, en poussant des cris hurlements épouvantables qui rameutent tout ce que la volée compte de simiens hargneux.

 

C’est au tour de Sam, bien naturellement effrayée, de pousser des cris affreux. En une seconde, nous nous retrouvons à nous quatre, dos à dos, moulinant de manière aussi menaçante qu’il est possible, qui notre sac, qui notre appareil photo, afin de faire reculer la horde menaçante de singes qui nous entoure, toutes dents dehors. Des pèlerins arrivent à la rescousse.

 

Heureusement pour nous, les singes, même s’ils sont de nature acrimonieuse, comme ils ne s’attendaient pas à la castagne, ne sont pas encore structurés. Les pèlerins qui nous entourent ont l’habitude de leurs attaques plus ou moins provoquées et savent comment les distraire. Il ne faut pas trente secondes pour que la troupe, qui commençait à se constituer, se disperse à la chasse aux bananes ou se sauve face aux attaques et aux cris qui semblent soudain fuser de tout côté.

 

Jeremy avoue quelques instants plus tard qu’il a cru se choper un infar’ tant il a eu peur. Nous lui répondons tous que nous n’avons pas été trop fiers non plus… Enfin, Sam’ ne dit rien, tant elle est choquée. Su, qui sait trouver le mot pour rire, nous raconte une histoire de par chez elle, dans laquelle un singe particulièrement méchant attaquait directement au visage et défigurait une sienne cousine. Samantha, jolie blonde au visage poupin, devient verte.

 

Nous partageons nos bananes et, dès cet instant, chaque fois que nous verrons un singe, Jeremy et Sam’ le bombarderont de bananes à distance, au risque de l’attirer. Dans tous les cas, huit cents marches plus haut, quand nous arrivons au sommet du mont Popa, épuisés, en sueur et les jambes lourdes, nous n’avons plus la moindre banane, ce qui angoisse profondément Jeremy. Il passera tout le temps de la visite à dévaliser les vendeurs de bananes qui ne s’attendaient pas à pareille aubaine.

 

Pendant ce temps là, Su et moi allons d’un coin à l’autre du grand Toppopaplateau sur lequel est bâti le monastère, à admirer, sur les collines avoisinantes, les innombrables flèches blanches ou dorées des stupas qui, de ci, de là, jaillissent des bois.

 

Si la vue, d’en haut, est splendide, le monastère est, lui-même, sans grand intérêt. Il s’agit d’une accumulation désordonnée d’oratoires dans lesquels sont empilés les habituelles statuettes de divinités ou de sages, statues du Bouddha historique, babioles diverses qui font un temple. Dans chacun de ces oratoires, au milieu du capharnaüm, un bonze vous attend, son carnet de souches à la main et un sourire plein d'espoir aux lèvres.

 

Le mantra du bouddhisme : pour vous acquérir des mérites, faites un don, faites un don, faites un don. Il est évident que ces dons ont un sens : l’argent sera dépensé à bon escient ; tout comme au Laos, la structure bouddhiste remplit le rôle, abandonné par la junte socialiste, de père nourricier d’une population misérable. Les petits ruisseaux font les grandes rivières… Nous donnons donc tous un petit quelque chose ; cinq cents Kyats ici, deux cents là. La cause est bonne.

 

Lourdement chargés de bananes, Sam et Jeremy descendent les escaliers devant nous. Ils font le bonheur des singes qui ne s’attendaient certes pas à une telle fête.

14:47 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finances, animaux, religion |  Facebook |

21/07/2007

Entrée au noviciat

Chez monsieur le restaurateur Indien, la règle est simple : vous aimez ? Vous payez. Vous n’aimez pas ? Vous ne payez rien. Comme nous avons beaucoup aimé, nous payons, et rentrons à l’hôtel, d’abord à pieds puis, quand un cyclo nous aborde, en vélo taxi. La distance n’est pas bien longue, mais le repas, accompagné d’un apéro et d’une grande bière, nous a un peu cassé les jambes, bien utilisées aujourd’hui. Et puis, il faut que tout le monde vive… Nous discutons à peine le prix du conducteur et roulons jusqu’au guesthouse.

 

L’exiguïté de la banquette  permet à Su de se serrer contre moi et je dois dire que je la laisse faire, un peu avec philosophie (c’est ce que je me limiterais à écrire, si j’étais faux cul), beaucoup avec plaisir. Nous rentrons à l’hôtel, nous brossons les dents, faisons l’un, puis l’autre, un arrêt pipi en solitaire. Je me couche dans mon lit à moi et Su, avant l’extinction des feux, vient me donner le baiser du soir. La joue gauche pour le premier, la joue droite pour le deuxième, les lèvres pour le troisième. Puis elle attend. Il ne me reste qu’à lui proposer d’entrer dans mon lit, avant qu’elle ne se fasse pas attaquer par les moustiques.

 

En fait, il n’y a pas de moustique dans la chambre, puisque, chaque soir, quand nous partons dîner, on allume l’un de ces serpentins qui les chassent. Mais il faut bien trouver une excuse pour l’inviter… Et, à dire en faveur de Su, elle n’aborde pas le sujet du serpentin moustiquicide, et rentre dans mon – dans notre – lit  sans se faire prier.

 

Le lendemain, je me réveille à mes heures, glisse mon bras de dessous la nuque de Su dont le doux ronronnement féminin est audible, maintenant que sa bouche se trouvait à moins de dix centimètres de mon oreille. Autrement, le bruit de la clim – oui, une chambre à cinq dollars pour deux, avec la clim’ ! Une clim’ poussive, certes, mais une clim’ en ordre de marche… - le bruit de la clim’, disais-je, couvrait tout.

 

Après cela, c’est ma douche, rasage, brossage de dents, habillage, dans la chambre, pendant que Su continue à fermer les yeux très fort. Ensuite, je viens à son côté, lui chuchote à l’oreille que les chauves souris grillées l’attendent et moi aussi, lui effleure les lèvres du doigt, le front de la bouche, et la laisse tranquille quand elle me jure de sa petite voix, les yeux fermés et les cheveux en bataille, qu’elle se lèvera dans un instant et que je dois, avant de quitter la pièce pour la laisser de pomponner, lui donner un bisou.

 

Il va sans dire que nous raterons les chauves souris, une fois de plus. Quand Su parvient finalement à se lever, il va être neuf heures. Nous déjeunons pendant qu’elle gazouille et préparons notre équipée du jour, la location des vélos, le départ vers New Bagan. Hier soir, nous sommes tombés sur un couple d’américains avec lequel nous avions voyagé de Mandalay à Bagan, et ils ont affrété un taxi pour aller au mont je ne sais plus quoi, où un temple extraordinaire requiert notre attention pleine et entière. Nous les accompagnerons et ce sera demain.

 

En attendant, nous sommes aujourd’hui, et c’est donc la route vers New Bagan, qui se trouve un peu vers le sud du site, que nous visons. De là, si le plan que nous avons n’est pas faux, nous irons sur les routes moins fréquentées du site, voir des temples au moins aussi beaux que les temples les plus connus, et usuellement vides. Le périple doit faire aux alentours d’une petite vingtaine de kilomètres.

 

Quand je vois comme Su a bien tenu le premier jour, ce programme ne m’inspire aucune inquiétude. Je note cependant qu’elle a fait, cette fois ci, l’impasse sur le maquillage. Ce n’est plus nécessaire, puisqu’elle est arrivée à ses fins ? Ou bien a-t-elle admis que la chaleur lourde, plus les efforts démesurés qu’il est nécessaire de faire, quand on roule le long des pistes poussiéreuses sur des vélos pourris, tout cela n’était pas propice au maquillage ?

 

schoolAlors que nous sortons de l’hôtel et allons chercher nos vélos, passe la procession des novices, accompagnés par leurs familles, leurs amis, précédés de bonzes et de nonettes. Les gosses des écoles ont, toutes affaires cessantes, abandonné les jeux de la récréation. Le nez écrasé contre les grillages de la cour d’école, ils admirent le spectacle. Nous aussi.

 

 

 

 

 

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Ensuite, une fois que sont passés les novices magnifiquement habillés de vêtements de lumière, accompagnés de la ville entière, nous enfourchons nos vélos et nous lançons dans notre promenade, une bouteille d’eau dans le panier de notre vélo, quelques bonbons pour faire plaisir aux gosses. La journée sera longue.

15:17 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, visites |  Facebook |

14/06/2007

La plus belle pagode du monde

Aller à la Shwedagon, c’est facile. On sort du guesthouse, on remercie les taxis pour leur aimable offre, ou on l’accepte et ça vous coûte deux mille kyats. Si on a dit qu’on marchait, on marche, donc, le long de la rue Aniwratha qui va d’Est en Ouest. Une fois le Aung San market passé, bien endormi, à cette heure, on tourne à droite dans une avenue  qui s’appelle justement la Shwadagon Pagoda Road, ce qui aide à se situer. C’est une route, en fait, le long de laquelle sont installés des bâtiments parfois officiels, parfois privés, décatis mais toujours majestueux, au vu de leur taille et de leur style, usuellement façon vieux colonial. Des voitures vous dépassent, à leur vitesse. Comme il n’y a pas de trottoir, on se range soigneusement, à tout hasard, vu la manière parfois étonnante dont la ligne droite est respectée par le conducteur asiatique. Le problème est que, dans le coteau herbeux qui borde la route, il y a parfois des serpents.

 

nun2On arrive à un gros rond-point, auquel on tourne à droite (on aurait pu tourner tout droit, mais c’est plus joli par là), on prend encore une petite rue sur la gauche, qui sinue bien tranquillement, en vous reconduisant vers le nord, et soudain, à la fin d’un dernier tournant du chemin, devant vos yeux éblouis, apparaît, dans la distance, l’énorme stupa doré de la Shwedagon, précédé de deux lions blancs à la crinière dorée qui la protègent, de toute la hauteur de leurs quinze-vingt mètres et de leurs crocs soigneusement soulignés de blanc pepsodent, qui encadrent une langue rose et pointue.

 

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Ah oui, en Birmanie, il faut aimer la couleur.

 

Avant d’arriver à la grande pagode, on peut encore remarquer, et visiter, sur la droite, une annexe avec un stupa doré, lui aussi, et des lions aussi, moins impressionnants que ceux de la Shwedagon, mais quand même. On peut s’y promener et y nourrir des poissons qui n’attendent que vous. Des dames sont là, avec la nourriture idoine, vendue pour une somme dérisoire.

 

Ca amuse les enfants, pourquoi les priver…

 

Quand je décide de m’y arrêter, j’achète deux sachets, les gosses s’attroupent autour de moi, pour voir les poissons, et je leur refile les deux sachets, que je parviens à plus ou moins également répartir dans les petites mains avides qui m’entourent. J’ai droit à d’immenses sourires et à des thank you plus ou moins bien prononcés, mais venant du fond du cœur.

 

Usuellement, tout comme à Shwedagon, un aimable cicérone risque de vous sauter sur le poil à l’entrée, et vous présenter l’endroit. Si vous acceptez sa présence, ça vous en coûtera un millier de kyats et, ma foi, ça les vaut. En effet, monsieur vous fera ouvrir les portes qui restent usuellement fermées quand ce n’est pas l’heure, et que vous êtes arrivé à la mauvaise heure, ou qui restent usuellement fermées si on ne parle pas birman.

 

Ensuite, quelques pas plus loin, il y a donc l’immense Shwedagon. On ne sait pas, de l’extérieur, sur quel monstre on tombe. Vue de dehors, quand Shw2on arrive aux grilles, les deux lions qui protègent la pagode pourraient laisser imaginer que l’intérieur sera gigantesque, digne des dessins de Piranèse, mais il faut pour cela beaucoup d’imagination. D’abord une majestueuse volée d’escaliers, bordés, des deux côtés, d’échoppes saint sulpiciennes – si j’ose dire. Tout le monde s’y arrête, des nonnes et des moinillons, pour y acheter des œuvres pies alors qu’ils sortent de la pagode, aux fidèles venus se ravitailler en bâtonnets d’encens et autres offrandes, alors qu’ils y arrivent.

 

Les propriétaires sont assis, à attendre le chaland, sur de petits sièges en plastique qui rappellent les tabourets d’enfants. Assez curieusement, ce sont ces même tabourets qui sont utilisés dans les bistrots de jour, en pleine ville. J’imagine que la tradition faisait que l’on se réunissait, ou que l’on déjeunait, dans le bon vieux temps, accroupis. De ce fait, le confort apporté par les tabourets n’éloigne pas des bonnes vieilles habitudes.

Restaurant

 

 

NunsQuoiqu’il en soit, alors qu’on monte, la première fois, cette bonne cent cinquantaine de mètre de galerie commerciale – il faut appeler les choses par leur nom – longée de ses deux côtés de statuettes de Bouddha, de magasins de fleurs, de débitants d’encens, de casseurs de billets, de fabricants de fleurs d’argent, de libraires religieux – qui vendent aussi, il est vrai, des guides de conversation birman-anglais – ou de vendeurs de boisson, on ne peut imaginer le choc qui va être le notre, quand , après avoir été arrêté par les préposés qui harponnent les étrangers, pour leur faire payer cinq dollars, et après avoir payé ces fameux cinq dollars, on sortira à la lumière, qu’on contournera la chapelle qui bloque la vue et qu’on se trouvera alors devant une forêt de clochetons dorés, dominés par un immense stupa.

 

Les colons Anglais, quand ils visitaient le pays, disaient, en allongeant le nez, qu’il y avait davantage d’or sur le stupa de la Shwedagon que dans les coffres de la banque d’Angleterre. C’était sans doute un tantinet exagéré. Cela nous montre simplement l’avarice bien connue de nos amis Anglais qui n’hésitaient jamais à piller quand ils le pouvaient. Dans ce cas, aller racler l’or sur le stupa de la Shwedagon, c’était la certitude d’une explosion de tout le Sud Est Asiatique, et les Anglais avaient donc du, avec bien des regrets, dominer leur esprit de rapine et regarder ailleurs.

 

Shw13Il est vrai que, quand on arrive un jour ensoleillé sur l’immense anneau qui entoure le cœur de la pagode – immense anneau lui-même encadré de temples, de chapelles, de clochetons, de salles de prière, on est assommé. Jamais on aurait pu imaginer qu’un jour on verrait une telle débauche d’or, de richesse et de couleurs. On est écrasé sous les statues, les lambris, les cloches sacrées et les stupas blancs et dorés. Des tours et des bâtiments de tout style – c’est ici birman, là indien, là encore, cambodgien, ou chinois – attirent l’œil. On ne sait plus où donner de l’œil. Chaque fois que je vais à la Shwedagon, j’y passe la journée, pour tout y voir, tout y admirer, tout y savourer. Les diseurs de bonne aventure, tôt ou tard, remarquent ce farang qui fait trois, quatre fois le tour, toujours l’œil émerveillé et m’adressent parfois la parole – cette fois, pas pour essayer de me vendre mon horoscope.

 

MaidenLa Shwedagon, c’est aussi l’endroit où, le dimanche, tout le monde vient passer la journée, en famille, avec un pique nique, ou passer une heure entre copains. Les gens vous adressent facilement la parole, quand ils ont remarqué que vous n’étiez pas pressé, et que le contact, avec vous, était possible. Les parents vous demandent de prendre une photo de la petite, pour la distraire et pour se faire plaisir eux même. Des étudiants qui se photographient les uns les autres vous demandent de faire partie de la photo de groupe, pour montrer aux copains qu’ils ont causé avec un étranger. Je photographie de retour, bien entendu, quand l'étudiante qui m'a prié de poser, afin de prendre une photo qui fera bisquer les copines, est jolie.

 

Rencontrer un étranger et avoir l’occasion de lui causer, c’est encore, ici, au Myanmar, quelque chose d’inhabituel. Même à Rangoon. Certainement moins dans les pagodes, et surtout dans la Shedagon, quand même...

 

Et puis, enfin, les yeux fatigués d’avoir tant mangé de lumière et d’images, je vais vers la sortie et me laisse harponner par un taxi. Oui, à mon hôtel. Je discute le prix avec le sourire, et hop là, on y va.

18:53 Écrit par PGå dans Général, Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion |  Facebook |

11/06/2007

Des pagodes de Rangoon

Sule2L’arrivée à la Sule est rendue difficile du fait qu’elle fait le centre d’un rond-point occupé. Bien entendu, le trafic à la sauce Rangoon diminue les risques. Et puis, comme toujours à Rangoon aux endroits où le Grand Planificateur colonial avait prévu des embouteillages, il y a les fameuses passerelles qui permettent de survoler le trafic. Arrivé au bord du rond point, je remercie les vendeurs de mérites, décline leurs offres et monte sur une passerelle, afin d’aller jusqu’à la pagode. A l’entrée, deux gamines m’attendent, l’une pour me vendre un espace pour mes chaussures, qu’elle surveillera pendant ma visite, pendant que l’autre veut absolument me faire acheter des cartes postales. Un petit garçon a des boutons de lotus et des bâtonnets d’encens à me fourguer. Ca, c’est une bonne idée ; va pour les boutons de lotus et les bâtonnets d’encens.

 

J’accepte aussi l’espace surveillé pour mes flips flops, non pas que j’en aie tant besoin que cela, puisque j’ai mon sac. Mais, ma foi, il faut bien aider le petit commerce. Et puis, les flips flops, ici, quand elles viennent de l’étranger, c’est un produit recherché, d’une qualité autrement meilleure que les chaussures issues des usines d’Etat. C’est vrai qu’elles tiendront le mois entier de mon séjour. Je dois quand même, pour tout dire, admettre que, quand je ferai le pèlerinage de Kyaik Hti Yo, je mettrai, pour faire la dizaine de kilomètres sur un sentier qui rappelle davantage les ravines d’un torrent qu’autre chose, les ruines de chaussures de marche que j’ai gardées depuis la promenade chez les Orang-outang, à Sumatra.

 

Et pour tout dire, ce ne sera pas une si bonne idée que cela, tant mon pied s’est habitué à la liberté : au bout de quelques kilomètres, les premières cloches feront leur désagréable apparition. Rien ne vaut, finalement, la flip flop, sauf, peut-être, en Europe, au cours de l’hiver.

 

StupaSuleEnsuite, c’est la promenade habituelle dans la Sule, qui peut être vue comme préparatoire à la Shwedagon. Elle est, comme toute pagode digne de ce nom au Myanmar, pleine de fidèles, du matin au soir. Je n’ai jamais vu un pays aussi densément construit, pour les pagodes. Une fois que nous étions à nous promener, dans une région littéralement déserte, pour aller voir Aye Aye, je ne pouvais compter moins de cinq pagodes par collines. Et il y a des gens pour toutes les fréquenter car, en effet, vous pouvez rentrer dans la pagode la plus solitaire, bâtie dans un endroit où il vous semble qu’il n’y a pas une âme à vingt kilomètres à la ronde : pas une seule n’est laissée à l’abandon.

 

 

 

 

 

 

JeudiIci, devant chacun des dieux représentant votre jour de naissance, il y a des gens qui arrosent leur dieu du jour, et qui lui font une petite offrande. Avant, ils tapent d’un solide coup de maillet sur la cloche placée au côté de la statue à honorer, afin d’attirer son attention.

 

La pratique religieuse bouddhiste est, comme toujours, chez le petit peuple, teintée d’un esprit épicier : je donne quelque chose aux dieux, ils me donnent quelque chose en retour. C’est ainsi que, en Thaïlande, j’ai vu, plus d’une fois, deux pas derrière des gens qui à s’acquérir des mérites, à coup d’offre de bâtonnets d’encens et de fruits frais devant la statue d’un démon on ne peut plus sympathique, une vendeuse de billets de loterie. Puisque ces gens avaient gagnés des mérites, ils avaient aussi gagné la bienveillance des dieux, la chance était avec eux et, sans le moindre doute, ils en profiteraient pour s’acheter un billet de loterie. Le calcul de la vendeuse se révélait usuellement judicieux et, effectivement, à peine les prières terminées, les membres de la famille se redressaient, se retournaient et se précipitaient sur le tableau des billets de loterie, certains d’avoir la main heureuse et de gagner le gros lot.

 

BellIci, donc, les prières sont destinées à obtenir la certitude d’une bonne santé, d’un boulot qui nourrira la famille, de brillants résultats aux examens, que sais-je… A côté de leurs parents, les enfants accomplissent les simagrées sacrées, faisant sourire les adultes.

 

 

Aussi, il y a des cérémonies du don, avec un bonze qui surveille les offrandes pendant qu’un séide les prend des mains des fidèles. Il les donationsprésente devant le bonze qui les bénit, puis bénit le présent qui est ensuite placé quelque part sur l’idole, ou à ses côtés. Un deuxième séide, équipé d’un micro et d’un haut parleur, décrit les présents, remercie à haute voix les généreux donateurs, tape un bon coup sur une cymbale pour attirer l’attention de la divinité. Le soir, on débarrasse l’idole des billets de banque dont elle est couverte, on reprend les fruits qui seront donnés aux pauvres, on place les fleurs autour du stupa.

 

 

 

Bouddha birmanEnsuite, c’est le tour habituel – normalement, dans le sens des aiguilles d’une montre, mais les birmans ne sont pas chiens et laissent faire dans les deux sens – afin d’admirer les dorures et les fioritures qui font l’art religieux birman. Ici et là, des statues du Bouddha, des têtes ovoïdes de Dieu sait qui, les petites faïences des divinités quotidiennes, dominées par un haut stupa recouvert d’or. Une cérémonie a lieu, avec des nonnes qui, ici, sont habillées de voiles rose et pêche du plus bel effet.

 

 

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Il y a ainsi quelques jolies pagodes, dans Rangoon, dont une autre à deux pas du port, qui sont des mises en bouche à Shwedagon. Pour certaines, on un préposé vous demande un dollar ou deux ; pour d’autres, comme celle de Sule, c’est gratuit.

 

Sauf le pillage organisé par les fillettes qui ont toutes quelque chose d’essentiel à vous proposer, bien entendu.

 

A dire en faveur des pagodes payantes, le préposé est toujours prêt à rendre service et, pour les deux dollars qu’il est supposé vous prendre, contre un reçu qui l’empêche de faire son beurre à lui, il se coupe en quatre pour vous aider. Il vous gardera vos chaussures dans sa petite cahute, votre sac, si vous voulez, tout cela pour vous demander à la fin si vous voulez bien le prendre en photo. Quand vous êtes vraiment sympa, vous repassez un peu plus tard, après avoir fait imprimer la photo sur laquelle il se trouve, fièrement redressé devant son bureau. Vous vous serez fait un ami pour la vie.

 

Sule est, finalement, adorable, mais il faut disposer de munitions à l’entrée : j’ai acheté à l’entrée mes bâtonnets d’encens et mes fleurs de lotus, ce qui m’a permis d’avoir un peu de petite monnaie – ou, plus précisément, de petits billets, que je pourrai distribuer dans les nombreuses boites de donation qui se trouvent devant chaque idole. Il existe des magasins de change dans lesquels vous allez avec vos billets de mille kyats, et où on vous en rend neuf cents, en coupures minuscules de cinquante, de vingt, de dix kyats, qui vous permettent, avec l’équivalent d’un dollar, de faire un don chaque fois qu’une boite se trouve devant vous. Ainsi, vous multipliez les mérites.

23:17 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion |  Facebook |

08/05/2007

Les offrandes aux dieux et aux diables

J’ai sept jours devant moi : d’abord, départ vers les Célèbes. De là, j’aurai une possibilité de trouver un rafiot quelconque, qui me conduira au Moluques et, de là, jusqu’à Port Moresby.

 

Quand on veut aller sur les Célèbes, c’est un bac qui part, tous les jours, du port de Sanur, jusqu’à celui de Toyapakeh, sur l’île de Peninda. De là, on se trouve une barcasse qui peut aller jusqu’à l’île de Barat et, de Barat, on traverse, d’île en île, l’archipel de Barat jusqu’au moment où on oblique soit vers les Célèbes, soit vers Komodo. Ensuite, Maluku, puis l’Irian Jaria, et j’essaie de passer dans les temps la frontière de la PNG, à Jayapura. Il y a, bien entendu, toujours la possibilité aérienne, mais ce serait trop facile.

 

Quoique.

 

Si je me souviens bien, la dernière série noire de catastrophes aériennes qui a marquée l’Indonésie a commencé, il y a deux mois, avec un Adam Air qui s’est aplati dans les collines qui bordent l’aéroport de Makassar – qui serait ma première grosse étape.

 

Mais aussi, mon intention est de faire un voyage intéressant, pas de disparaître en chaleur et lumière, avec cent cinquante autre passagers d’un avion anonyme.

 

ChambreDécision prise, je dors comme un bébé. Le lendemain alors qu’une tornade nocturne s’éloigne, je quitte ma chambre pour un petit déjeuner roboratif à la terrasse du guesthouse. Ma chambre – et je suis logé, cependant, dans un hôtel modeste – est une pièce immense qui fait la moitié d’un bungalow, lui-même situé au milieu d’un jardin fleuri de tout ce que Bali peur offrir en terme de fleurs. Les orchidées abondent et, devant chaque chambre, sur la terrasse, il y a un petit temple portatif.

 

morningoffering3A la différence des liturgies domestiques bouddhistes à la Birmane, la Thaïlandaise, la Laotienne ou la Cambodgienne, qui ne réclament, pour le culte des ancêtres et l’appel à la bonne volonté des esprits, qu’un petit temple dont il faut s’occuper une fois par jour, en y posant une mangue, un verre d’eau, quelques bâtonnets d’encens, tout cela accompagné d’une courte prière, le culte hindoustani exige des offres partout où il est humainement possible d’en déposer. Les dieux et les démons sont légions ; tous veulent leur petit cadeau du matin, leur petit cadeau du midi, leur petit cadeau du soir. Je me suis demandé s’il n’y avait pas une requête pour un petit cadeau de la nuit, mais je n’ai jamais osé demander.

 

morningoffering2Il y a, ainsi, dans les bureaux, dans les hôtels, dans toutes les collectivités, une personne en charge de la distribution des offrandes dans le bâtiment. A l’heure dite, elle fait une petite prière devant le temple domestique fait pour ça, met une ceinture qui la fait reconnaître, aux diables et aux bons dieux, comme étant la mère dispensatrice des offrandes (oui, c’est toujours une femme), fait le tour des chapelles et des endroits désignés – portes, fenêtres, dessus de meubles ou dessous de bureau - y déposant, dans un ordre précis, des fleurs, une bouchée de riz, trois bâtonnets d’encens. Elle asperge le tout de quelques gouttes d’un parfum bon marché. Un prêtre est passé, ou un spécialiste, qui a déterminé tous les endroits où dieux et démons attendent le déport de la provende.

Offering

 

Si l’affaire périclite, si l’hôtel n’a pas de client, c’est qu’on a oublié de nourrir l’un ou l’autre dieu ou démon. Soit, c’est négligence de la personne en charge de la distribution – si tel est le cas, elle est chassée sans pitié – soit c’est que le premier spécialiste n’avait pas fait son travail de recherche correctement. On commence en chassant le distributeur – après tout, si la boite va mal, il y a des gens en trop, n’est-ce pas… Après un certain nombre de chassés, si les affaires ne vont pas mieux, on rappelle un prêtre. Sur les pas de son prédécesseur, il refait le tour du propriétaire, découvre ou ne découvre pas le démon oublié auquel il faudra offrir dorénavant son dû, ou l’endroit oublié, où il faudra dorénavant déposer un petit quelque chose aussi.

 

S’il le découvre, et qu’on suit scrupuleusement ses recommandations, les affaires reprennent, les clients viennent, la vie est belle. S’il ne trouve rien… mais est-il jamais arrivé qu’il ne trouve pas un endroit oublié ? J’en doute.

 

Ce que je ne sais pas, c’est comment l’histoire se termine, avec le premier spécialiste qui avait oublié un dieu ou un démon, ou un endroit, menant l’entreprise à sa ruine. On lui fait un procès ? On lui envoie des mafiosi Siciliens, avec revolvers chargés, chapeaux mous, chaussures bicolores et cravates à ramages ?

 

Tout ça pour dire que ce matin, alors que j’arrive à la cantine, Madame est en train de terminer la distribution des cadeaux. Pendant ce temps, un chat glisse sur le toit, tombe de l’étage droit dans un aquarium dont il bondit comme un diable de sa boite et, l’air indigné, file se cacher. On ne le reverra plus de sitôt. Les chats et l’eau… comme c’est l’un des chats de la maison, il est difficile d’imaginer qu’un dieu vient de chasser un esprit néfaste, pour remercier Madame de ses dons quotidiens, mais il est toujours possible que le chat ait été saisi par un démon maléfique. En tout cas, les poissons rouges ont dû avoir un choc.

 

HOtelIl y a bien un singe, dans un coin, mais il est gentil, lui. C’est un adorable ouistiti, enchainé par la propriétaire du guesthouse et visiblement en manque d’affection. Chaque voyageur qui s’arrête à lui faire des doudouces devient son ami pour la vie. Il s’y accroche, le tient de ses quatre mains, pose sa tête sur son épaule, lui fait des papouilles, des baisers dans le cou, gémit en se tordant les bras, quand on l’abandonne. Une fois que vous l’avez quitté pour de bon, il sèche ses larmes et se rabat sur un bout de banane, pour se remonter le moral. Mais la banane, c’est vraiment un pis aller.

 

Petit déjeuner, départ pour l’agence de voyage du coin, dans le but d’arranger mon départ pour les Célèbes – Sulawesi, qu’on dit, ici.

13:07 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, animaux |  Facebook |

01/05/2007

Les Bouddha sous cloches

Borob3Ah, oui, et les Bouddha sous cloche ou non, vous demanderez-vous, c’est quoi, cette affaire ? En fait, tout en haut, au septième et dernier niveau, tous les Bouddha étaient sous cloche, à l’origine. Pourquoi ? Pas la moindre idée, mais c’était ainsi. Et, en y réfléchissant, c’est tellement étrange et semble tellement éloigné de la liberté que le bouddhisme, en tant que philosophie, semble offrir…

 

Puis, fondations faiblissantes – au bout de quatre ou cinq siècles, il est difficile de reprocher quoique ce soit au maître de chantier – et tremblements de terre, guerres, destructions, pillages et vols, les cloches se Acephalesont effondrées quand on ne les a pas un petit peu éventrées à coups de pics ou de pieds de biche. Les Bouddha ont usuellement, dans la foulée, perdu la tête et la main droite – c'est ce qui se vendait le mieux, dans un certain monde de marchands d’art et de trafiquants d’objets religieux. Une petite ordure maintenant décédée, qui a un temps été ministre de la culture en France, pourrait en parler avec abondance et sans vergogne.

 

Aujourd’hui, on a reconstruit la plupart des cloches, quitte à y cacher un Borob4Bouddha acéphale. Deux cloches, d’abord reconstruites avec les autres, ont été soigneusement défaites afin de montrer aux croyants deux Bouddha entiers, tels qu’ils sont, ou devraient être. Ca rassure ceux qui ne vont pas regarder dans les cloches et qui se contentent d’enfoncer la main dans l’un des nids d’abeille, de tendre le bras et de toucher le corps, en confiance. Ils se fendent alors d’une courte prière et s’en vont, la visite terminée, le cœur en paix.

 

Toucher un Bouddha de Borobudur, apparemment, ça porte chance.

 

Il est incroyable de noter comme le bouddhisme, dans sa pratique quotidienne, est pure superstition épicière, aujourd’hui comme hier. Il y a Templechinoisainsi, à Bangkok, devant l’une des plus grandes cliniques universitaires du pays, fondé par la communauté chinoise, le bâtiment vraiment principal : un temple dédié à la Sainte Rita du cru. Les parents du malade chinois et hospitalisé s’y précipitent en troupe serrée, y brûlent de l’encens à en asphyxier tout le quartier, y font de riches offrandes pour bien disposer les dieux quant à la santé du cher souffrant.

 

Je serais médecin, travaillant dans cet hôpital, je la trouverais saumâtre.

11:12 Écrit par PGå dans Général, Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, art |  Facebook |

03/03/2007

Les Dieux ont faim

Dans un temple chinois, on trouve une ou plusieurs statues du Bouddha. Il est assis, étendu, debout, marchant ou attendant l’offrande.

 

Il donne lui-même, sourit ou vous regarde d’un air grave.

 

Autour du Bouddha, on trouvera des dizaines de statuettes incarnant les divinités, non pas inférieures, mais celles qui font le panthéon chinois, à connotations bouddhistes, historiques ou confucéennes. Un temple chinois, c’est un sacré mélange de tout et de n’importe quoi, en ce qui concerne la religion et c’est tout simplement un salmigondis culturel. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits, et c’est très bien ainsi. Ca rappelle les étagères d’une vieille tante à héritage, encombrées de trucs et de machins charmants et parfois défraîchis, dont on ne voit pas trop bien ni le sens, ni l’usage, mais elle sait, elle, et ces accumulations d’objets disparates font sa vie, son bonheur, ses souvenirs.

 

Si on veut hériter, ce serait pas mal de s’accrocher et d’essayer de comprendre. Bien entendu, le temps passé avec la vieille tante à héritage ne sera pas, sur le plan culinaire, un épisode immortel de notre vie ; mais il faut noter qu’indépendamment de l’héritage, en écoutant la vieille dame, on risque d’y gagner pas mal, en acquérant ainsi le sens de l’histoire, familiale, locale, nationale, ou universelle. Pour ce dernier point, il suffira qu’on ait une autre vieille tante, décédée maintenant, qui aurait été missionnaire en Chine. La tante survivante vous informera.

 

Accessoirement, on découvrira probablement le sens des expressions avoir la dent dure et ruminer sa rancune. Rien ne sait mieux qu’une vieille dame faire durer la vendetta, entre son radiateur électrique et son chat vieillissant. Sa cible préférée ayant usuellement quitté cette vallée de larmes, elle est assez bien gagnante et vous n’obtiendrez qu’un seul côté de l’histoire. Ce sera, cependant, l’Histoire.

 

Hok Haw KongDans la somme des divinités qui m’étaient inconnues, il y avait les deux Hok Haw Kong : ce sont deux barbus à l’air farouche, qui sont les divinités de la défense de l’Empire : les Cambronne de la Chine, en quelque sorte. A l’époque de la dynastie Tang, les deux Hok Haw Kong, l’un général de région, l’autre gouverneur de la ville, avaient résisté, des semaines durant, à l’assaut d’un ennemi jamais précisément désigné, et tous deux avaient juré sur leur barbe et leurs ancêtres que jamais la ville ne tomberait entre des mains étrangères. Malheureusement, les secours tardant à arriver, l’armée impériale était arrivée trois jours trop tard : la ville n’était plus rien d’autre qu’un monceau de ruines fumantes.

 

On allait apprendre, par ailleurs, l’héroïsme des deux Hok Haw Kong, qui allaient obtenir, à titre posthume, la qualité de divinités accordée par l’Empereur : ainsi, pour ne donner qu’un exemple, dans le but de conserver quelques forces aux soldats qui tenaient les remparts – ces quelques forces affaiblies du fait du blocus implacable dont la ville souffrait, du fait des assiégeants - nos deux futurs dieux avaient donné leurs épouses à manger à la troupe.

 

Vous, je ne je sais pas, mais moi, je trouve que c’est noble.

13:14 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, histoire |  Facebook |

27/02/2007

Kung Fu chez le bijoutier

Kek Lok SiTout en haut du site du temple, au sommet de la colline, il y a une immense statue de bronze de la Bonne Déesse, ainsi qu’une piscine avec des poissons sacrés. La Bonne Déesse fait plus de trente mètres de haut. Quant à la piscine aux poissons sacrés, pour faire joli, une petite cascade y a été installée, dont la chute, entourée de roches artificielles, se termine sur le côté de la piscine. Les poissons gigantesques et multicolores jouent dans l’eau bouillonnante.  Le monastère vend des sachets de boulettes dures, qui sont la seule nourriture qu’on a le droit de donner aux poissons. Les parents en achètent pour leurs enfants qui s’amusent ensuite, sagement, à jeter les appâts dans l’eau, pendant que les parents prennent des photos. Les poissons interrompent alors leurs incessantes promenades, leur sur-place pensif, ou leurs cabrioles et viennent se restaurer, d’une nageoire blasée et paresseuse. De toute évidence, ils ne crèvent pas de faim. Quand une tête apparaît à la surface, ou qu’un poisson bondit à moitié hors de l’eau, les petites filles crient de peur, de surprise, ou d’excitation. Les petits garçons rient aux éclats, et trépignent d’enthousiasme.

 

wishing treeAu pied de la statue monumentale de la Bonne Déesse, il y a un arbre à souhaits. Devant cet arbre à souhait, il y a un moine, assis à une table où se trouvent des bandelettes de soie, bénies dans le monastère. Pour une somme modique, chacun peut acheter – achète, à dire vrai - une bandelette de soie, de couleur jaune, rose, rouge ou blanche, y inscrit son nom et son souhait. Ensuite, il pend la bandelette aux branches de l’arbre, prie un coup, ou compte sur les prières des moines, et les dieux réalisent le souhait. Parfois, ça marche.

 

BDQuelques pas plus loin, en stuc renforcé, il y a aussi une énorme tête de la Bonne Déesse - encore elle – qui écrase le parking. Les pèlerins, les visiteurs, les touristes se photographient en groupe, devant cette tête qui jaillit d’une terrasse. On reconnaissait les touristes coréennes et japonaises au fait qu’elles font toutes le signe V en se faisant prendre en photo. Depuis quelques temps, leur vilaine habitude se répand et les jeunes filles locales jouent leur petit Churchill.

 

J’écrivais que, les premiers jours du nouvel an, toutes les communautés s’y mettent – ou plutôt, ne s’y mettent pas ; au travail, je veux dire. Quelques commerces de première nécessité restent cependant ouvert, mais principalement dans le quartier indien : restaurants et bijouteries, principalement, ainsi que l’inévitable 7/11, sans lequel on ne pourrait plus vivre. Une pharmacie, parfois.

 

L’or et le bijou restent des incontournables des civilisations asiatiques et orientales : toute occasion est bonne pour offrir un collier, un bracelet, une babiole qui fera plaisir. L’emplette est toujours faite à deux et c’est une véritable expédition qui vous remplit une journée fastoche ; l’idée de surprise est tout à fait absente du cadeau-bijou : l’homme est là pour payer le cadeau ; l’épouse, ou la fiancée, pour le choisir. La jeune femme asiatique n’étant pas une ordure, elle ne prend pas n’importe quoi en se disant que le mec n’a qu’à payer : elle va de magasin en magasin, regarde, tâte la marchandise, la retourne un nombre infini de fois, n’hésite pas à quitter une bijouterie pour une autre, essaie et réessaie les accessoires qui lui ont tapé dans l’œil, consulte son homme, rapport à ses goûts à lui, calcule le prix, le discute, férocement parfois, choisit finalement ce qu’elle sait être à la portée de son mari ou de son fiancé et ressort ravie de ce qui lui a été offert. L’équipée commence vers les dix heures du matin, le samedi, après le petit déjeuner, et peut se conclure vers les dix sept heures, le dimanche suivant. La patience est de mise, pour les garçons accompagnateurs. Mais quand on aime…

 

Je disais que la négociation concernant le prix peut être féroce. On le note aux éclats de voix qui, parfois, sortent des boutiques. Autant les Thaïs, les Cambodgiens, les Coréens, les Japonais, les Malais non chinois ou les Birmans présentent une façade d’humeur toujours égale, autant les ressortissants – les ressortissantes, surtout – de la communauté chinoise, en Malaisie, du moins, n’hésitent pas à dire un mot plus haut que l’autre. En bref : ça gueule souvent et on entend des rafales de monosyllabes indignées et particulièrement miaulantes de la part de clientes chinoises à qui on ne la fait pas, qu’elles diraient. Je ne sais pas si ce type de bijouteriecomportement indique le début d’une négociation, ou la fin. On le note aussi dans les bijouteries au personnel nombreux, aimable, empressé, mais toujours protégé par de gros barreaux dont on se demande parfois s’ils sont là pour décourager les voleurs, ou pour calmer les ardeurs des clientes chinoises. Quand je vois les modèles, je penche pour la deuxième solution. Ces barreaux, ce sont de faux durs, mais il est vrai qu’à première vue, ils font impression.

 

Maintenant, je dis du mal des chinoises, mais il est vrai que c’est seulement en Malaisie que j’ai un peu fait attention à cette affaire de bijouterie, puisque les boutiques sont ouvertes sur la rue, et qu’on entend tout. Il est bien possible que, devant les bijoux, les filles du monde entier agissent de la même manière. Quoique, dans le cas de la Malaisie, j’ai vu aussi un grand nombre d’indiennes, accompagnées de leur mari, ou fiancé, dans les même magasins, et elles avaient l’air infiniment plus calmes que les chinoises.

04:33 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, bijouterie |  Facebook |

26/02/2007

Fêtes religieuses et boules puantes

Quand c’est les vacances pour les uns, il n’y a pas de raison que ce ne soit pas vacances pour les autres. Ainsi pensent, fort justement, dois-je ajouter, les indiens. De ce fait, le nouvel an chinois est férié sur toute l’île, dans tout le pays. Pour les chinois, c’est une semaine complète. Les indiens bureaucrates se contentent de prendre deux jours, en plus du ouiquinde qui arrivera deux ou trois jours plus tard. Une de ces semaines comme je les adorais, quand j’étais un petit garçon qu’on poussait, le couteau dans le dos, à l’école.

 

Un élément, qui montre l’importance du nouvel an chinois pour tous, en Malaisie : le roi et la reine, de tradition musulmane et malaise à la fois, se déplacent toujours dans une communauté chinoise, le septième jour du nouvel an chinois, pour passer le dernier jour des célébrations avec la communauté. Cette année, le roi passera la soirée à Malacca, avec Madame, pour fêter dignement l’avènement de l’année du cochon.

 

Quant aux commerçants, puisque les chinois, sans jamais faire la moindre entorse à la règle, ferment boutique la semaine entière, et que la nature a horreur du vide… les commerçants, donc, qu’ils soient musulmans, athées ou hindouistes, ils comblent le vide. Il y a cependant deux jours – les deux premiers jours du nouvel an – au cours desquels il est difficile de trouver une échoppe ouverte.

 

Sauf les débitants d’articles religieux, autour des temples, bien entendu. Ils ne peuvent faire face à la besogne et la queue de leurs pratiques s’allonge devant chez eux.

 

boutiqueRien ne va vite, dans ces petites boutiques, puisque l’accueil d’un client réclame tout un rituel, une conversation de politesse avec le chaland; l’échange des derniers potins familiaux ; l’accompagnement du client, lors d’un choix parfois difficile, vu la présence d’enfants qui, tous, ont leur propre idée quant aux différents objets qu’il faut acheter et qui piaillent leurs desiderata avec un bel ensemble; un simulacre de discussion du prix… Toute la famille du commerçant est dans le magasin, mais ne peut suffire à la presse.

 

Enfin, une pratique sort, chargée de bâtonnets d’encens, de billets de banque pour les esprits, d’un panier de fruits – vrais ou en plastique – et encore de bandelettes de soie sur lesquelles chacun des membres de la famille écrira son nom, avant de les brûler dans le crématoire. Dans la boutique, après avoir, d’un large geste de la manche, essuyé la noble sueur prolétarienne qui perle sur son front, le père, ou la mère, ou l’un des enfants se précipite sur le client suivant.

 

A Penang, il y a un temple amusant à visiter, lors de cette semaine sainte entre toutes, pour les bouddhistes chinois, d’abord, et pour tout le reste de la population, ensuite : c’est un monstre qui se trouve dans la grande banlieue de Georgetown, adossé à la colline de Penang : le temple de Kek Lok Si. Il est fréquenté jusqu’à plus soif par la moitié de la population de l’île, faut-il croire : comme, pour y monter,  à pieds, il faut passer par une voie étroite bornée, des deux côtés, par des marchands du temple, et que chaque visiteur s’arrête longuement, à chaque boutique, pour en inventorier chaque trésor, on passe vingt bonnes minutes dans un véritable embouteillage, écrasés par les indiens qui vous marchent sur les talons, le ventre écrasé sur le derrière rebondi d’une indienne qui, devant vous, ralentit le pas, pour inspecter un étalage, alors qu’elle passe devant un magasin de farces et attrapes.

 

Ah, oui, selon une logique qui n’échappera qu’aux béotiens, les magasins les plus représentés, sur ce chemin de pèlerinage qui conduit au temple, ce sont ceux dans lesquels on débite des boules puantes, des coussins péteurs, des araignées en plastique et des faux cacas. Il m’a quand même fallu un moment pour en arriver à une hypothèse, destinée à expliquer la vente, en gros, de ces objets incongrus devant un temple. J’imagine que, puisque les locaux ne se déplacent qu’en grande famille complète, en clan, cela veut dire que les enfants sont là et que ces derniers sont toujours sensibles au charme des objets détaillés plus haut ; et ce qu’enfant veut, et réclame de sa petite voix perçante…

 

KekLokSiUne fois l’embouteillage passé, on se trouve dans un temple bourré de chinois et, encore plus, bourré d’indiens et de malais de souche qui viennent en touristes. On peut y voir, aussi, quelques promeneurs étrangers venus de loin. Et, alors que, dans ce temple, il n’a aucune antiquité, qu’il n’a rien de bien particulier à offrir, sinon son gigantisme, on s’y écrase.

 

Kek Lok Si est un temple moderne, ainsi qu’un monastère, qui doit assez bien représenter ce qu’étaient les grands temples du bon vieux temps de l’Europe païenne. Une foule insoucieuse et bavarde qui va de salle de prière en salle de prière, passant à travers les magasins des marchands du temple, donnant quelques sous aux mendiants qui exhibent des plaies à vous soulever le cœur, courant après les enfants et leur collant une fessée, quand ils ont, malgré un ordre exprès, écrasé une boule puante dans les cheveux de leur petite sœur, ou sur la culotte de leur grand père, donnant quelques sous, après avoir âprement discuté le prix, à un garde chiourme d’oiseaux, pour en libérer quelques uns, afin de s’acquérir des mérites.

07:02 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion |  Facebook |

25/02/2007

Les dragons qui picolent

Fin de la parenthèse indienne… J’ai donc ce message d’Anjali, devant moi, me proposant un petit tour à Goa, où elle travaille et s’amuse bien. Oui, Anjali est rigolotte, sympa, et j’ai  certainement de l’affection pour elle, et toujours eu plaisir à la rencontrer. Mais je n’ai franchement pas envie d’interrompre mon périple pour aller à Goa. Je réponds donc la vérité à Anjali, à savoir : je suis en Malaisie, en partance pour Singapour, avec l’idée d’aller vadrouiller quelques temps en Indonésie, puis en Papouasie, puis plus loin… Donc, pas de Goa pour le moment. Dans quelques mois, peut-être. Qui sait.

 

En attendant, je repense à mon rapide passage à Georgetown. GeorgetownLa ville a changé, passant du statut de petite bourgade endormie à celui, presque, de métropole. L’annonce de l’établissement d’un pont – un pont pour lier une île au continent… quelle hérésie… - a provoqué une frénésie de construction et on peut voir, loin hors de la vieille ville chinoise et indienne, des tours en voie d’achèvement. Tout ce que la Malaisie du Nord comptait de bons bourgeois vient s’installer sur l’île, dont la capitale verra sa population doubler dans moins d’un an, au vu des constructions que les promoteurs terminent, et de celles qui sont planifiées.

 

Ce sera certainement excellent pour le petit peuple qui aura du travail, des clients fortunés, mais … mais ne peut-on parler d’âme qui se perd et déplorer cette évolution ? Non, sans doute pas. C’est le luxe des promeneurs, de vouloir que le monde ne change pas. Le centre de Georgetown évoluera avec les années, deviendra moins décrépit, les rats devront aller s’installer ailleurs, et ce sera très bien ainsi.

 

J’ai fêté la nouvelle année chinoise, à Georgetown, cette fois ci, et la foule qui se pressait dans les temples aurait pu faire croire que la communauté chinoise de Penang est extraordinairement pieuse. En réalité, les chinois sont, dans leur ensemble, très superstitieux, et très calculateurs. Leur manière de vivre la religion est épicière : en court, il existe peut-être bien des dieux et, dans ce cas, mieux vaut être dans leurs petits papiers. chinesetempleDonc, une, ou deux fois l’an, à l’occasion des grandes fêtes, on célèbre, dans les formes convenues, ce qui doit l’être. On va au temple et on brûle de l’encens, des faux billets de banque pour contenter les esprits revendicateurs - et des dieux qu’il est bien facile de tromper, à propos, s’ils se laissent avoir avec de pareils billets de banque… Même moi, on ne m’aurait pas avec ces derniers. Mais pour l’encens, pas de triche, je dois dire : les familles achètent des « bâtonnets » qui doivent bien faire deux mètres de haut, et brûlent la journée entière, devant les portes du temple, rendant l’atmosphère du quartier irrespirable.

 

CrematDes employés du temple – doit-on dire, des bedeaux ? - régulièrement, arrachent les bâtons qui brûlent devant les portes du temple et les jettent par brassées dans les fours crématoires où ils flambent et rejettent leur parfum bien plus haut, empoisonnant des rues lointaines et probablement hindouistes – ce qui est, bien évidemment, nettement moins grave.

 

Ces jours de fêtes du nouvel an, on se bouscule dont dans les temples. Après avoir mis son bâton d’encens de deux mètres de haut à fumer à l’entrée, devant tous, on achète aussi quelques poignées de bâtonnets d’une taille plus raisonnable, et on va enfumer le temple et gazer la foule qui s’y presse. ancètresQuand on est dans la grande salle du temple, devant les rayonnages où s’empilent dieux, déesses, divinités inférieures et tablettes des ancêtres, la fumée d’encens est tellement épaisse, et son parfum tellement acre, qu’on se croirait sur le front d’Ypres, pendant la guerre de ’14. On s’attend à voir des piles de morts, dans les coins de la pièce.

 

Les survivants, par contre, sont absolument charmants et se fendent tous, que ce soit au temple, ou au bistrot qu’ils fréquentent avec vous, une fois la corvée religieuse accomplie, d’un Happy New Year ! - tonitruant, pour les messieurs, plus sage mais tout aussi aimable, pour les dames. Les gosses vous saluent d’un geste de la main, avec un large sourire et chaque parent tient à prendre une photo de vous, portant leur petit dernier qui pleure de tout son coeur, dès qu’on l’a installé dans vos bras.

 

exorcismePendant quelques jours, c’est aussi des cérémonies privées et publiques de purification des maisons : pour une somme modique qui lui a été versée à l’avance, un dragon, accompagné d’une dizaine de tambourinaires, va de maison en maison, de commerce en commerce, dans le but d’y accomplir quelques mouvements effrayants destinés à chasser les démons. Les tambours qui l’accompagnent rappellent bien que la musique chinoise, à l’origine, n’avait comme seul but que de terroriser diables et créatures de la nuit. Il suffit d’entendre un opéra dit de Pékin pour voir que ça na pas vraiment changé, d’ailleurs.

 

Bref, pendant une petite semaine, on entend, dans un coin de la ville, puis dans un autre, les tambours et on voit des dragons qui s’agitent ici et là. Le business ne fonctionne qu’un temps limité, mais c’est du travail assuré vingt quatre heures sur vingt quatre, pendant la période traditionnelle. La semaine suivante, le dragon et les tambourinaires boivent leurs gains et s’abîment le foie.

Booze

 

05:46 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion |  Facebook |

17/01/2007

Les tours du silence, les vautours, et leurs maladies cardio-vasculaires

Mais ça, c’est pour dans quelques jours. Ce que je fais, cette aprème, dans le but de me changer les idées après le coup de la carte sim, c’est une longue promenade le long de la mer, sur la plage de sable fin et d’un gris crasseux, couverte de petits restaurants faits eux même de bric et de broc, et strictement interdits par la municipalité – tout comme les attractions qui sont en dur et gardent la place prise depuis au bas mot vingt ans.

 

Les flics passent en voiture sur la plage, trois fois par jour, moustache au vent et teint rougeaud et furax, pour rappeler que tout cela est interdit, dit, dit, et pour toucher leur petite enveloppe. Quand les propriétaires les voient arriver, de loin, ils rangent quelques tables et chaises, et jurent aux flics qu’ils n’ont ouvert que pour détruire prochainement, et que les gens assis ne sont pas des clients… Comme ça, pour les flics, non seulement les finances s’améliorent, mais, de plus, l’honneur est sauf.

 

Pris sous un vent agréable qui vient de la mer, loin de la route assourdissante de coups de klaxons et du bruit des échappements crevés, on parvient presque à oublier Bombay. Mais, en poussant la promenade, on arrive au bout de la baie, dans un coin dont la puanteur vous fait revenir à la réalité : c’est la décharge publique que les nageurs – car il y a des nageurs sur cette plage ! - doivent bien tolérer, puisqu’elle prend quelques arpents, toujours plus nombreux, de la place qu’ils doivent alors partager avec les corneilles.

 

Pour elles, c’est Noël.

 

En fait, pour elles, l’Inde, c’est Noël.

 

La mer est huileuse de crasse. Des dizaines de bouteilles de plastique flottent dans le coin, et entre les cailloux qui font la fin de la plage, il y a des cadavres qui font le bonheur des rapaces.

 

Les cadavres, parlons-en. Je suis maintenant au pied de Malabar Hill, la colline de Malabar, bien connue pour ce qu’on appelle poétiquement les tours du silence – en plus prosaique : des pourrissoirs pour cadavres, réclamés par la religion parsie.

 

Les Parsis sont des gens qui vénèrent le soleil et qui estiment que la pureté qui va avec ce dernier nous prévient, entre autres choses, de brûler ou d’enterrer les morts. On les met donc au sommet de tours où ils pourriraient tout à leur aise, des semaines durant, infectant la contrée entière si Dieu, dans Son infinie bonté, n’avait heureusement inventé les vautours.

 

Quelques dizaines de vautours, gras comme des dindes de noël, ont donc établi leurs quartiers dans les jardins qui entourent les tours du silence, et vivent, si j’ose dire, sur la bête. On assure qu’un vautour un peu affamé vous décharne un cadavre en moins d’une journée. Malheureusement, les vautours meurent d’apoplexie, de cholestérol, de diabète et d’artério-sclérose, toutes maladies venues d’une nourriture trop riche et d’une hygiène de vie déplorable : les animaux n’ont même pas à voler pour se trouver à la table du festin, jour après jour… Affamés, donc, les survivants ne le sont pas, et ne se pressent pas toujours pour aller nettoyer les tours du silence.

 

Et les cadavres parsis se défaisaient donc, petit à petit, sur les tours du silence… Quand la population de Bombay, excédée par la puanteur qui provenait des tours, a forcé des solutions. Et pour en arriver à excéder une population indienne pour des petits problèmes d’odeur, il en faut pas mal, ça devait être croquignolet, à l’époque.

 

La religion reste quelque chose de bien sérieux et respectable, en Inde, et les Parsis sont extrêmement puissants : on en est arrivé à une espèce de compromis : les Parsis ont installé des réflecteurs solaires sur les tours, ce qui cuit les cadavres qui, de ce fait, puent moins, tant qu’ils ne sont pas mangé par les vautours.

 

Comme la proposition était maigre, la municipalité, forcée d’accepter car les parsis sont les seules personnes riches de la ville, les seules qui paient des impôts et, donc, les employés municipaux, incluant le maire… Tuktukindiala municipalité, donc, a du trouver une deuxième source de pollution à éliminer – voilà ce qui explique la disparition des tuk tuk dans le centre ville. Et puis, disons-le, rancuniers comme des vieilles espagnoles, les parsis avaient déclaré que si on leur interdisait leur belle coutume à eux, dont l’odeur ne les dérangeait aucunement, eux, il fallait interdire une belle coutume des autres, dont le bruit les dérangeait.

 

La colline est vaguement odorante, et calme : personne ne souhaite particulièrement baigner dans l’odeur de la putrescence des cadavres… mais cette putrescence a fortement diminué du fait des autocuiseurs solaires, et du fait heureux qu’il n’y a pas tant de parsis que cela. Dans le lointain des jardins secrets, on voit parfois quelques vautours traînent leur surcharge pondérale, et des nuées de corneilles qui ont l’air satisfaites. On ne voit pas les tours car les funérailles Parsies sont secrètes. Si l’on continue à marcher vers le nord,un peu plus loin, on trouvera un quartier luxueux, sous le vent de la mer qui éloigne l’odeur des tours du silence vers la ville, c'est le nid des quelques richissimes Parsis qui possèdent la colline.

 

Au bas de la colline, c’est la zone. C’est la zone au point que si Hector Malot revenait, ils en hoquèterait d’horreur. C’est le quartier des lessiveurs, couronné d'un bâtiment moderne qui, chez nous, serait abattu sur le champ - sauf dans les banlieues françaises du 93, cela va sans dire.

Batimentdeluxe

 

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10/01/2007

Les restaurants de Colaba

Le soir, je vais dîner dans l’un de ces nombreux restaurants qui font la gloire de Colaba.

 

Il y a deux types de restaurants indiens : les full veg – lire : les végé cent pour cent pur jus – et les arabes, où l’on trouve de tout : plats pour végétariens, ou plats pour carnivores.

 

Pas de porc, quand même.

 

Tant mieux pour la gentille petite Babe, le cochon dans la ville, l’immense actrice adorée de tous les enfants et de quelques grandes personnes ; tant pis pour les pov’ petits agneaux qui sont tellement gentils, et dont le bêlement harmonieux rappelle le bruit d’un doux klaxon que les Indiens détesteraient, vu qu’il ne fait pas assez de bruit.

 

Les full veg, ce sont les restaurants tenus par des indous, par les adorateurs de Shiva, par les fidèles de Vishnou, par les sectataires de Ganesh, et/ou de n’importe quel autre animalo-humano-divinité du panthéon religieux de l’Inde. Les autres restaurants, ce sont ceux qui sont tenus par les musulmans. En Inde, tout est religieux, même la restauration.

  

Autant l’Inde est sale, crasseuse, même, autant, à ma grande surprise – j’ai vérifié, et je passerai mon temps à vérifier tout au long du voyage, rapport à Fujiko – les cuisines des restaurants sont impeccables.

 

Enfin, disons qu’elles sont extrêmement propres.

 

Le parfum qui se dégage des différents établissements vous fait saliver pire qu’un dogue de Bordeaux quand on pose sa gamelle devant lui. Si on avait le ventre pour, on se ferait deux ou trois douzaines de repas par jour.

 

Et puis, quand on entre dans le restaurant, un monsieur courtois et moustachu vous guide immédiatement vers une place juste sous le climatiseur, ou sous le ventilateur, et ne perd pas de temps à prendre votre commande, rapport à la boisson. Il y a un truc merveilleux, ici : le jus de citron avec de l’eau pétillante. J’imagine que le risque de galopante n’est pas inexistant, vu l’état de propreté douteuse des verres et les glaçons de provenance inconnue, mais c’est boooooooooon…

 

Les restaurants au personnel musulman sont mes favoris. D’abord, parce que je suis de nature carnivore ; ensuite, parce que le personnel y est autrement plus courtois et attentionné que dans les restaurants full veg.

 

La carotte et le brocoli rendent morose, faut croire.

 

Au fond du restaurant, que je choisis systématiquement pour son parfum sympathique et toujours dans une ruelle dans laquelle jamais une voiture ne peut s’aventurer, rapport au bruit des klaxons, je savoure un instant de vrai repos pour mes oreilles, et de plaisir intense pour mon estomac, soudain devenu celui d’un gourmet exigeant. Le dernier coupe-gorge recèle des cavernes littéralement magiques, dès qu’on parle des plaisirs de la table.

 

J’adore les cuisines asiatiques, mais jamais je ne mangerai aussi bien qu’en Inde.

 

Dommage qu’il y ait les Indiens et leur fâcheuse propension à mendier, à faire un vacarme de taré, à essayer de m’écraser, au volant de leur somptueux destriers, à tenter de me faire les poches, ou à vouloir me vendre des trucs qui ne m’intéressent franchement pas.

 

Sans compter les fakirs de cirque, selon lesquels j’ai un karma fantastique qui les pousse à me dire mon avenir, contre monnaie sonnante et trébuchante.

 

Il doit être bientôt dix heures quand je rejoins mon hôtel, épuisé de ma journée de promenade et de mes deux ou trois heures de sommeil de la nuit précédente. Mon hypothèse est que, si les chauffeurs de taxi sont des lève-tôt, il est probable qu’il sont couche-tôt aussi. Avec un peu de chance, les quelques conducteurs qui passeront encore dans ma rue négligeront de klaxonner… et je suis vanné. Temps de dormir.

 

Miraculeusement, cette nuit là, soit les chauffeurs se donnent le mot et décident de me laisser tranquille, soit c’est la nuit des couche-tôt – une fête religieuse comme il en existe tant, en Inde – soit je suis tellement fatigué que je n’entends rien.

 

En tout cas, je me réveille au son du klaxon, le lendemain matin, passé six heures, enfin reposé. Un regard par ma fenêtre : la vue est belle, la mer est étale. Dans la distance, on peut voir la Porte des Indes. Je me sens mieux et je suis certain que Bombay est une ville merveilleuse.

gateofindia

 

Je ne ferai même pas attention aux cancrelats qui se sauvent, quand je rentre dans la salle de bain. L’air de rien, ce sont de grands timides.

22:38 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cuisine, animaux, religion |  Facebook |

04/01/2007

Des mendiants

L’autoroute urbaine qui conduit de l’aéroport de Mumbai à la ville est engorgée, à toutes les heures du jour et de la nuit. Il y a souvent, de plus, l’un ou l’autre festival religieux pendant lequel la foule des orants déborde sur la chaussée, la diminuant d’autant, et le passage de l’une ou l’autre vache, aux cornes peintes pour faire joli.

Holycows

 

Alors, un conducteur sort de sa voiture et, avec tout le respect qui lui est dû, il pousse la vache doucement, doucement, sur le trottoir. Il faut encore que la vache ne soit pas de mauvaise volonté. Si un comparse lui tend une touffe d’herbe pendant qu’on la pousse hors de la route, usuellement, elle se laisse faire.

 

Bientôt – je veux dire : au bout d’une petite heure de route ponctuée de coups de freins et de volants suicidaires, de coups de klaxons incessants – bientôt, donc, on quitte l’autoroute engorgée pour une sortie parfois un peu moins engorgée. Par les grandes avenues, on rejoint Colaba et ses hôtels / pensions destinés aux routards qui se contentent de peu. famillesdfTout au long du trajet, on voit les bâches tirées pour la nuit par des groupes de malheureux qui n’ont rien, et certainement pas un toit, des vagabonds, des sdf, comme on dirait aujourd’hui, qui se protègent ainsi des pluies diluviennes de la mousson qui fait rage. Ainsi, même s’ils sont transis d’humidité, au petit matin, ils n’ont pas reçu la douche directement sur eux, et ont pu dormir un peu.

 

 

sdf4Ces sans abris ont moins de chance que leurs frères et sœurs qui ont eu, eux, le bonheur de se réserver une place sous le pont d’une autoroute, à un endroit presque sec, à deux pas d’un feu rouge où ils peuvent envoyer leurs femmes et enfants faire la manche ; mais pourraient-ils se plaindre ? Il y a plus malheureux qu’eux… Des vieilles, usuellement, ou des mères de famille, qui dorment dans le ruisseau, sur un trottoir qu’elles partagent avec les rats, les corneilles et les ivrognes, car il n’y a plus de place au sec. En saison humide, c’est le bonheur…

 

SDFLes groupes de sans abris dorment en se réunissant par sexe. Les hommes et les garçons d’un côté, les femmes et les filles de l’autre. J’imagine qu’il y a, de la part des filles, comme une espèce de méfiance à l’égard des garçons, et une volonté de ne pas se retrouver, une fois de plus, enceinte. En groupe, le risque est moindre, de se faire accoster ou violenter par un inconnu, ou de céder à ses penchants les plus inavouables, dans un pays où la femme doit arriver vierge au mariage.

 

Toutes les filles de plus de quatorze ans qui mendient se promènent un enfant accroché à la hanche. Ce n’est pas nécessairement le leur, mais un gosse morveux, pendu à la hanche d’une fillette, ça inspire la pitié, au feu rouge, et elles peuvent espérer un petit quelque chose. La mendicité est agressive et les vagues de miséreux qui viennent, l’une après l’autre, frapper au carreau de votre taxi, donnent froid dans le dos, après coup. sdf3Pendant les assauts, c’est l’inquiétude, d’abord, l’agacement, par la suite, la rage folle envers un gouvernement d’incapables, enfin – et, accompagnant cette rage folle, la rage envers la populace miséreuse qui jamais n’arrête de quémander, de vous coller aux basques, de vous agresser.

 

Sur l’autoroute, mon chauffeur, soudainement, s’arrête sur ce qui, ici, fait fonction de bande d’arrêt d’urgence. Il me jette un regard glauque, quitte le volant, va fouiner dans son coffre, rapporte une bouteille d’eau qu’il boit d’un coup. J’avais déjà démonté la barre du frein à main, dont l’usage ornemental était évident, et la tenais fermement en main, à tout hasard… Finalement, après un deuxième regard glauque dans ma direction, il va au bord de la route, et vomit tripes et boyaux. Après cela, se sentant gaiement rafraîchi sans doute, il se rassoit dans la voiture et, sans un mot, sans même me regarder à nouveau, redémarre, reprenant sa place dans le trafic.

 

Je replace la barre du frein à main là où je l’ai trouvée.

 

En attendant, c’est mon premier jour, ma première nuit, à Mumbai. Il fait mourant de chaleur poisseuse, et un simple ventilateur ferait mon bonheur. TaxisPendant que mon taxi peine à rouler, avec son minuscule moteur qui ferait honte à une vieille Trabant, et mon chauffeur qui ne sait pas exactement où il doit me lacher, je regarde autour de moi, dans la nuit noire, les ombres qui avancent, tendant parfois la main, parfois couchées sur les trottoirs, essayant de dormir. La voiture cahote sur un revètement digne du Congo, ou sur des bouses de vaches, ou sur des poubelles, ou sur des cadavres. Finalement, au coin fait par une ruelle et la somptueuse perspective de la digue qui mène jusqu’à la prestigieuse Porte des Indes, il y a un bâtiment prêt de s’écrouler, dans lequel se trouve mon hôtel. En fait, le bâtiment est partagé entre quatre établissements, chacun faisant un étage. Un gardien moustachu en manches de chemise, coiffé d’une splendide casquette à visière de molesquine, à peine réveillé – il doit être un peu après trois heures du matin - prend ma valise et commence à monter l’escalier qui mène aux hôtels, alors que je donne quelques roupies supplémentaires à mon chauffeur moustachu, aux yeux toujours aussi exaltés, en forme de pourboire.

 

Il tire la gueule, en me disant que le prix de l’essence a beaucoup augmenté, que sa femme et ses onze enfants ont faim, que le voyage a duré plus longtemps qu’il ne le pensait… que je suis un étranger plein de fric, finalement. Je reste inflexible et le quitte sur des imprécations murmurées en urdu, et qui ne doivent pas être particulièrement gentilles à mon égard. Oignez vilain

 

 

16:12 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, voitures |  Facebook |

22/12/2006

Parenthèse indienne

Oui, Kuala Lumpur est une ville agréable, qui n’a pas ce côté oppressant de Bangkok. Elle parvient à être grande tout en gardant un charme de surface provincial, paisible. Et pourtant, la guerre n’est jamais loin ; le pétrole excite des convoitises, comme partout dans le monde. La police municipale n’est probablement pas d’une efficacité foudroyante, tant qu’une mafia régule les dangers de la rue ; mais la police d’état fait tout ce qui doit l’être, face aux menaces islamistes et au danger terroriste. Autant la bordélique Thaïlande voit chaque jour exploser une bombe ou deux, dans le Sud, autant la Malaisie, dans son patchwork anarchique de communautés qui ne s’aiment pas trop, parvient à étouffer dans l’œuf tout début de frémissement de malfaisance politique. Tant mieux.

 

Je fais encore le tour de quelques jolis temples, en ville. Les plus jolis sont chinois et la variation de leur décoration ne connaît pas de frontières. On se croirait parfois dans une maison bourgeoise, parfois au paradis. C’est, en tout cas, souvent ravissant, de l’intérieur comme de l’extérieur. Templechinois3Usuellement, deux aquariums, à gauche et à droite du temple, contiennent des poissons rouges et des tortues aquatiques. Les deux espèces sont soigneusement séparées, bien entendu.

 

 

 

 

 

Templechinois

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Templechinois2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Templechinois4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bientôt, assommé par la chaleur lourde de la journée, je me trouve un cybercafé climatisé, où je peux placer mon laptop, histoire de faire le tour de ma messagerie. C’est l’habituel florilège de fines plaisanteries, envoyées par les copains ; de propositions de bizenesses de princesses africaines dont le papa, récemment mort, a laissé dans un coffre de banque une somme astronomique que la princesse est disposée à partager avec moi ; la vente de Viagra, de Cialis, de divers médicaments ; de publicités pour des sites cochons ; de virus envoyés par de parfaits inconnus qui m’ont à la bonne ; de propositions pour des cartes de crédit dont j’ai absolument besoin. Oui, le menu habituel.

 

Ah, tiens, non, pas l’habituel : j’ai un message d’Anjali, copine anglo-indienne, qui me convoque à Goa, où elle réside pour le moment. Goa, c’est dans l’avant dernière province la plus au sud de l’Inde. C’est supposé être une province high tech, on y trouve tous les anciens baba cool des années soixante, qui avaient routardé jusque là et qui, une fois leurs joints fumés et refumés, avaient décidé qu’il fallait quand même, de temps à autre, faire quelque chose de ses dix doigts, afin de gagner sa croûte : ils font de la techno. Grandeur et décadence…

 

L’inde, j’y suis passé rapidement, il y a quelques mois. C’était du temps où je m’étais demandé si ce ne serait pas une bonne idée de varier les plaisirs, vu que ma petite amie m’en priait gentiment.

 

Parenthèse indienne, donc…

 

Il y avait donc Fujiko. Elle tenait absolument à m’accompagner lors de l’un de mes périples, mais elle était méfiante vis-à-vis de l’Asie du Sud Est, où c’est-y, c’est bien connu, qu’il n’y a rien de bon pour une fille. Les îles ? Impasse sur les îles. Bon, très bien. J’avais donc été me renseigner à mon agence de voyage pour savoir ce qui pourrait amuser une jeune femme un petit peu aventureuse et Japonaise à la fois, pendant ses quelques semaines de vacances.

 

« Il parait que l’Inde, c’est pas mal », m’avait dit Valérie.

 

Valérie, c’est ma dealeuse de billets d’avion vers les endroits où il fait chaud : elle fait un petit mètre quatre-vingts, possède une carrure de déménageuse et porte usuellement des atours haré krishna. Une poitrine qui doit remplir sans difficulté des bonnets F, un derrière de percheron, ou de percheronne, un visage poupin, de grands yeux d’un bleu noir de porcelaine, une peau d’une fraîcheur qui fait saliver, un petit nez mutin, malheureusement déparé par un truc planté dans la narine. Bref, une créature ravissante pour qui aime Wagner et n’est arrêté ni par les préjugés frileux, ni par les piercings.

 

Sans repousser Wagner, je préfère Debussy.

 

« Il paraît que l’Inde, c’est pas mal », m’avait dit Valérie.

- Aaah ?

- Oui : des paysages splendides, un pays en mutation, des religions à tire larigot, le mélange des époques les plus reculées avec un modernisme extraordinaire, les fakirs, les maharadjas, les éléphants, les charmeurs de serpents, des temples partout. Moi, j’y ai jamais été, mais on m’a dit que…

 

Gentils zéléphants et temples à tire-larigot, l’affaire était réglée pour moi: j’achetais les billets. Il me restait à persuader Fujiko, méfiante, tapie au fond de la salle de bain, à se maquiller la bouche, qu’un voyage en Inde était certainement une opportunité culturelle à saisir à tout prix, qu’on mange bien en Inde, que les vaches sacrées n’y sont sacrées que le temps de leur engraissement, que tout y est beau, frais, propre (Fujiko est pire qu'une suissesse, quand on parle de propreté), que les routes y sont des billards sur lesquelles des conducteurs dignes des chauffeurs anglais les plus assoupis conduisent prudemment de somptueuses limousines (celles des maharadjas), qu’on peut y attraper France Culture et Radio Tokyo, et que ce serait un beau voyage, point final.

 

Fujiko n’est pas mauvaise nature. Elle avait accepté, sans y réfléchir à deux fois, la proposition indienne. Elle avait même préparé ce soir là, pour fêter la décision de ce départ, un machin délicieux qui rappelle le clafoutis aux cerises, version asiatique. Ce sont des choses qu’on ne refuse pas.

 

Fujiko étant très prise par ses horaires, je partais le premier, à Bombay, où elle devait me rejoindre une dizaine de jours plus tard. Me voici donc à remplir mon baluchon, avec quand même une boite d’immodium, à tout hasard, et en route Germaine, dans un splendide avion Swiss, de Bruxelles à Bombay, en passant par Zurich.

 

Dix jours plus tard, quand l'avion de Fujiko était arrivé à l’aéroport de Bombay, où je l’attendais, j’étais assez bien conscient qu’on allait pas rigoler longtemps.

15:35 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion |  Facebook |

21/12/2006

Pélerinage hindouiste (et les singes volent)

Les alentours de KL ne sont pas vilains et l’on passe vite de la ville à la campagne. Si l’on veut se promener, de plus, les transports en commun sont remarquables d’efficacité. Ici, nous ne sommes pas à Bangkok, où jamais le bus que l’on cherche ne va à l’endroit souhaité, et où personne ne sait vraiment dans quel bus, finalement, je devrais monter… Non, outre les deux lignes de métro aérien qui passent régulièrement et silencieusement, reliant la ville avec elle-même, les lignes de bus ont des numéros, lisibles pour tous, et des destinations connues de tous et toujours les même.

 

MetroPetronasS’il était facile d’aller aux tours Petronas, puisqu’une station de métro porte leur nom et que les stations de métro changent rarement de place, ce pourrait être moins facile d’aller aux temples hindouistes de Shiva, dans la montagne qui borde Kuala Lumpur. Eh bien non : Il y a bien un bus, à la station discrètement cachée, mais qui ne change pas de place. Le bus sera, de plus, direct. Le confort est un peu spartiate mais, quand on compare, guère moins élevé que celui du réseau de bus parisien ou bruxellois – et nettement moins glauque : pas de mendiants menaçants, de musiciens qui, une fois un morceau massacré, forcent leur sébile sous votre nez, de vendeurs de colifichets qui bloquent le trottoir autour des arrêts de bus, tentant de vous fourguer leur camelote et, si vous ne voulez décidément rien acheter, vous crachant sur les talons ou essayant de voler votre portefeuille. Bref, comparé à bien des coins du monde – Marrakech, par exemple… - un vrai paradis.

 

templeKLUne demie-heure après le départ, nous sommes devant une grille et, dans le lointain, on voit une statue dorée géante qui domine le paysage, qui fait jeu égal avec la montagne à laquelle elle est adossée. Nous sommes à une dizaine de kilomètres de Kuala Lumpur. Les pélerins parmi lesquels j’avance marmonnent des mantras dès la grille passée. Pendant ce temps, des vendeurs du temple se précipitent sur moi, l’évident touriste, pour essayer de me faire entrer dans le musée du temple. Le billet coûte 10 Ringgits mais, comme j’ai une bonne tête et que j’ai l’air sympathique, le  cicérone me propose immédiatement un rabais. C’est gentil, mais je décline.

 

Passé ce premier assaut, quelques dizaines de mètres plus loin, un autre rabatteur me propose d’aller m’installer à la terrasse de son bistrot, car j’ai certainement soif (non, merci) et il faut chaud (ça, c’est vrai). Comme j’ai vraiment l’air sympathique, et que ma tête lui revient, il est prêt, dès l’abord, à me faire un prix. Je décline encore.

 

C’est ensuite un gourou en turban et langes douteux, avec une barbe blanche et bipointe à la fois, qui me regarde, l'air inspiré, et se précipite vers moi, afin de me coller au milieu du front l’œil de Shiva. Je me laisse faire de bonne grâce, tout en me doutant que la fin de l’histoire sera bassement commerciale. En effet, après m’avoir collé une pastille rouge sur le front, et offert une fleur, vient l’incontournable « give me some money ». Je lui demande combien il veut : dix dollars. Bin voyons… Je lui donne donc un Ringitt et continue mon chemin.

 

Oui, je sais, j’ai une mauvaise nature.

 

Je repousse victorieusement, encore, des guides dont je n’ai aucun besoin, deux ou trois vendeurs d’images de Shiva , de Tshirts et de lunettes de soleil ; un autre rabatteur pour je ne sais quel bistrot : ici, on est en Inde, de toute évidence. Enfin, j’arrive sur le territoire sacré, sur lequel, à part les prêtres, personne n’a le droit de rançonner visiteurs ou pélerins.

 

La statue de Shiva méritait de passer tous les barrages, c’est exact. Elle est colossale - et bien faite, bien terminée, ma foi. A son côté, il y a l’escalier qui mène aux temples sis dans les grottes : leur degré de sacré est supérieur à ceux qui ont été bâtis au sol. La raison ? Les efforts qu’il faut faire pour y monter, je suppose. L’escalier compte un certain nombre de marches. Le nombre est sacré. Je me demande si l’escalier a suivi un nombre sacré, ou bien si les prêtres, une fois l’escalier terminé, n’ont pas compté les marches, et décrété qu’il s’agissait d’un chiffre sacré… Ca ne m’étonnerait pas de leur part. Quelque soit le nombre sacré, il est certain que le nombre de marche est élevé.

 

On peut s’arrêter pour souffler à deux endroits, que les prêtres ont déterminés être sacrés eux aussi. voleurLà, les singes vous attendent et essaient de vous faire les poches, au cas où vous auriez des trucs à manger. Les gosses se serrent aux jambes de leurs parents, fondant en larmes ou poussant des cris aigus. Les parents rient et se moquent, mais repoussent quand même les sales bêtes. Cela les met de mauvaise humeur ; ils gueulent de toute la force de leurs poumons, bondissent sur place pour faire peur. Il n’est pas rare que ces chapardeurs mordent leurs victimes non consentantes. Mais ils sont sacrés, eux aussi. Et s’ils sont sacrés, alors…

 

On arrive enfin dans l’immense caverne où ont été installé quelques Shivagrotteimages particulièrement sacrées du Panthéon hindouiste, et deux temples de Shiva. L’odeur des déjections de chauves souris prend le nez. Il y a, ici aussi, des marchands du temple, probablement approuvés par les prêtres, et un montreur d’animaux (ici, un petit dragon) qui, pour une somme modique, vous permet de caresser le bestiau et de prendre une photo. Les singes rodent toujours, et volent tout ce qu’ils peuvent, bondissant et s’agrippant aux murs, avec le produit de leurs rapines. Ils laissent derrière eux une petite fille en larmes et les mains vides de son biscuit, ou un touriste japonais furibard, son appareil photo disparu.

 

Un touriste japonais sans appareil photo, c’est comme l’amiral Nelson sans son dentier, ou Lolo Ferrari sans ses appendices mammaires.

 

On garde donc, si on est prudent, son sac bien serré contre soi et, si on veut prendre une photo, on tient bien l’appareil. Si un singe approche, après un rapide coup d’œil autour de soir, pour vérifier si les prêtres sont dans le coin et, si pas, un solide coup de pied en pleine poire. Il faut faire vite, sinon, c’est lui qui vous mord et vous griffe. Si vous avez tapé vite et bien, le singe file en hurlant des imprécations, mais sans rien en main et sans réagir par l’attaque.

 

Ensuite, il est préférable de prendre un air innocent, au cas où les prêtres viendraient investiguer les hurlements simiesques, l’œil soupçonneux.

 

ShivatempleLes temples eux même sont minuscules : ce sont tout simplement de petites grottes creusées dans la grotte principale : la beauté des fractales… Ils sont interdits aux fidèles. A l’intérieur de chaque temple richement orné, d’un kitch attendrissant, il y a un petit groupe de prêtres, usuellement rondouillards, en jupette, colliers de fleurs au cou et graisse dégoulinant de leurs cheveux lustrés, qui acceptent aux noms des divinités les présents de pélerins. Ils les donnent alors aux dieux, au son de cloches destinées, probablement, à attirer l’attention desdits dieux, puis bénissent les généreux donateurs.

 

La visite des temples faite, on redescend les escaliers, en tenant toujours serrés à soi les objets auxquels on tient. On repasse entre les rabatteurs, on évite les gourous, et on quitte le territoire du temple. A une centaine de mètres de la sortie, il y a une aubette où l’on vent des journaux, du coca, des crèmes glacées. On y attend le bus, qui passe de manière régulière, mais les horaires ne sont indiqués nulle part. C’est qu’il n’y en a pas, ou bien que les horaires sont un secret d’Etat ?

15:05 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, animaux |  Facebook |

18/12/2006

Le Kuala Lumpur, de verre et de béton

Petronas

 

Le béton moderne, rien de bien particulier à en dire, sinon que les architectes locaux, pour lesquels l’argent n’était visiblement pas un problème, ont fait de leur mieux pour éviter une trop grande stérilité. Ainsi, à côté des cours Petronas, il y a un joli jardin, dans lequel se trouvent des piscines publiques absolument délicieuses et dans lesquelles une multitude de gosses pataugent, surveillés par leurs parents. SwimmingpoolQuand on compare ces piscines à celles dans lesquelles les gosses Thaïlandais, Cambodgien, Birman et autres peuvent plonger, le choix est vite fait. A Bangkok, les enfants plongent dans le Chao Praya, limoneux en diable, qu’ils partagent avec les poissons-chats.

 

Bon, disons que si l’on peut trouver des poissons-chats dans le Chao Praya, c’est qu’il n’est pas empoisonné…

catfish 

 

 

 

 

 

 

L’horizon des gratte-ciels de Kuala Lumpur parvient, c’est quand même positif, à n’être pas oppressant. Il reste aéré.

 

 

 

KLskyline

 

KLmetroEntre les tours bien séparées, passe le métro aérien, conduit à distance, ce qui laisse imaginer aux petits enfants, qui prennent la place d’un conducteur inutile, qu’ils sont les capitaines du ciel.

 

 

Dans les tours Petronas, enfin, est logé l’opéra et la salle de concert du Philharmonique de Kuala Lumpur. KLphilarmonicL’orchestre n’est pas mauvais, ce qui est amusant, quand on songe à l’éloignement de la Malaisie, de toute source classique. La salle est, à chaque concert, bourrée.

 

Cette extraordinaire aliénation entre cultures, on la trouve souvent ici, où – miracle – quoique le pays soit à majorité musulmane, tout n’a pas été islamisé. Ainsi, la loi coranique ne s’applique qu’aux musulmans, et chaque communauté possède ses coutumes. Bien entendu, ça ne fait pas de particulièrement belles jambes à des musulmans qui souhaiteraient quitter la belle religion qu’est l’Islam RATP (Religion d'Amour, de Tolérance et de Paix), puisque l’apostasie est punissable de mort, mais ça permet à tous les non-musulmans de vivre leur vie familiale bien pépère.

 

L’une des choses qui peut faire sourire, c’est la différence de passeport, selon qu’on est musulman ou non. Les Malais musulmans, une fois qu’ils sont en age de demander un passeport, le reçoivent avec cinq pages d’identité – une page pour eux, et quatre pages pour les quatres épouses – alors qu’un autre Malais, qu’ils soit d’origine chinoise, malaise, océanienne, indonésienne, … n’a qu’une page d’identité dans son passeport : la page qui correspondra à son identité à lui. Quant aux épouses non musulmanes, elles ont droit à leur passeport à elles.

 

Les femmes musulmanes ne peuvent ainsi voyager qu’avec leur mari qui tient le document de voyage sous la main Photovacances(ça permet des chouettes photos de vacances), ou, exceptionnellement, sous surveillance masculine déterminée par le mari, si elles partent « seules » à l’étranger. Dans ce dernier cas, le mari complaisant ira demander un document de voyage à usage unique, sur lequel on a deux identités : celle de la femme autorisée expressément, par son mari, à voyager, et celle de son gardien. Ce dernier est, normalement, un membre de la famille du mari : le papa, l’oncle, que sais-je…

 

Une fois le voyage terminé, le document obsolète doit être rendu à l’imam de la mosquée, et Madame retourne ainsi au bercail.

 

L’apartheid entre communautés est moins sensible dans la capitale que dans la province. IslamueberallesAinsi, à Penang, on pouvait sentir la tension qui existe, volens nolens, entre hindoustanis, bouddhistes, sikhs et musulmans. Quant aux chrétiens, ils sont si peu nombreux ici qu’il n’est pas besoin d’y faire allusion. A Kuala Lumpur, cependant, dès qu’on est hors de l’enclos des grandes compagnies internationales, hors de l’enceinte de béton, l’ambiance provinciale revient et, avec elle, les ghettos.

 

Moi, je dors dans le ghetto chinois, dans le vieux centre, tout près de la gare routière aussi. Seuls les chinois ont « fait » dans l’hôtellerie relativement bon marché. restauLes musulmans « font » dans la restauration, quant à eux. Et, à dire en leur faveur, non seulement, quand on passe devant les restaurants, ça sent achtement bon, mais, de plus, quand on s’attable, c’est achtement bon.

 

Un seul problème, dans les restaurants musulmans : pas de bière. Aussi, le soir, j’alterne entre une soirée alcoolique, mangeant dans une cantine chinoise, et arrosant mon repas d’une Tiger de Singapour, et une soirée "sèche", mangeant dans un restaurant musulman, et arrosant alors mon repas d’eau pétillante.

 

Dans le ghetto chinois, je le disais, c’est marché tous les soirs, avec du faux, du toc et des copies. Les flics passent régulièrement, mais plutôt par désir de faire comme si. En réalité, la personne importante du marché, celui qui assure la sécurité, c’est le chef de la triade, de la mafia chinoise, un jeune gros qui passe, chaque soir, entouré de ses gardes du corps, pour parcourir les travées et garder l’ordre. Un quart d’heure avant son arrivée, des jeunes équipés de talkie walkie commencent à s’agiter, échangeant des messages, s’informant mutuellement du degré de rapprochement du Chef, j’imagine, et préparant le terrain et sa sécurité.

 

Deux Mercedes blindées qui précèdent, pour l’une, et suivent, pour l’autre un 4X4 lui-même Mercedes s’arrêtent pile à l’entrée du marché, à un endroit – toujours le même – où quelques un des sous fifres équipés de talkie walkie les attendaient. Le Chef sort, d’un bond, de sa voiture, une fois que la porte lui a été ouverte par son garde du corps qui a lui-même sauté de la voiture le premier et que les barbudos des deux autres voitures se sont égaillés en cercle, observant les alentours.  Il marche le long des étraves, accompagné par ses petits camarades, s’arrête à l’une ou l’autre échoppe pendant que ses gardes du corps vont aux nouvelles et reviennent pour chuchoter à l’oreille du chef tout ce qui va et ne va pas. Les problèmes sont réglés en un tournemain, le tour est vite fait. C’est impressionnant d’efficacité, je dois dire. Un commerçant refuse de payer son dû ? Qu’il s’agisse du racket à l’assurance, ou de celui de la location de sa place, une courte conversation entre le Chef et le réfractaire qui a peut-être un argument à faire valoir… Rien qui soit acceptable du point de vue du Chef ? Un geste de sa part et deux sbires magiquement apparus aux côtés du petit commerçant l’emportent en lui bloquant la bouche, pendant que deux autres, ou quatre, ou six, dépendant du volume des marchandises exposées, remettent tout en quelques balles et disparaissent tout aussi silencieusement. Le bonhomme disparu vient de perdre sa licence à jamais.

 

Les flics, bien évidemment, n’ont rien vu.

 

Mieux vaut faire comme si, moi-même, je n’avais rien vu non plus.

15:58 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : architecture, religion, cuisine |  Facebook |

07/07/2006

Le temple de la Vache Méritante

Dans les années soixante dix, les paysans anglais commençaient à avoir des ennuis avec leurs vaches. Pendant tout un temps, ils avaient nourri lesdites vaches de trucs et de machins bon marché, comme par exemple des cadavres de moutons morts.

 

Mort de quoi? Mystère et boule de gomme, et les rossebiffes de la cambrousse s'en fichaient, tant que c'était pas cher à acheter, que ça nourrissait les bestiaux et qu'ils vendaient, en fin de course, lesdits bestiaux à un bon prix qui leur permettait de remplir leur portefeuille. Ensuite, ce n'était plus leur problème. Eux, de toute manière, mangeaient des animaux nourris, prudemment, à l'ancienne.

 

Un beau matin, donc, vers la fin des années soixante dix, les vaches avaient commencé à jouer aux comiques. Plus précisément, elles se mettaient à marcher sur leurs quatre pattes raidies, comme de vieilles poivrotes, puis se pètaient la gueule tout comme les vieilles poivrotes indiquées précédemment, meuglaient comme des perdues, en essayant de se redresser, se redressaient, encore plus instables sur leurs pattes, puis tombaient et mouraient, en tremblant de tous leurs membres.

 

C'était spectaculaire, c'était très triste, et ça faisait un manque à gagner pour les bouseux grands bretons, qui allaient pleurer chez le ministre et à l'europe pour qu'on leur donne des sous, afin de compenser le manque à gagner qu'ils voyaient arriver gros comme une maison. En attendant, ils dépeçaient les cadavres suspects, et vendaient la bidoche à des restaurants pakistanais ou à des hamburger joints locaux, à vil prix.

 

Il n'y a pas de petit profit.

 

Ainsi que nous le savons tous, rien ne vaut la cuisine anglaise, et il n'est pas une grande ville du monde qui n'a pas son restaurant britannique, avec un cuistot itou.

 

Usuellement, on appelle cela "la prison municipale"

 

Or donc nos pauvres vaches tombent comme des mouches et, à un moment, le médecin légiste arrive chez le ministre, avec un air embarrassé, pour lui annoncer que les vaches qui mouraient, c'était parce qu'elles étaient malades.

 

Très, très, très malades.

 

On allait appeler cela la maladie de la vache folle, et il faut bien souligner que ça ne visait ni les belles-doches, ni les taureaux pédérastes.

 

Bref, refiler la bidoche de la carcasse, dans un restaurant ou un autre, ou au brave client anglais, c'était hors de question, et on allait avoir comme des ennuis à l'exportation, si le problème venait à se faire savoir.

 

Le ministre anglais de l'époque, un homme honnête entre tous, un vrai paysan comme on les aime, tente donc de cacher le problème, de le nier autant que faire se peut, jusqu'au moment où l'Angleterre, avec ou sans boycott officiel de sa bidoche, se retrouve une nation de végétariens, avec des tas de gens, hors Angleterre, qui refusent d'acheter de la viande en provenance d'Angleterre.

 

Nous voici donc en Angleterre, avec des centaines de vaches folles, des centaines de vaches mourantes, et des dizaines de milliers de bêtes immangeables vu qu'on irait jusqu'à se méfier. On se demande pourquoi.

 

Môssieur le ministre de l'agriculture du Royaume Uni en confère avec son homologue des Affaires Etrangères, et voilà-t-y pas qu'ils arrivent avec une solution comme seuls les rossebiffes peuvent y penser: ils proposent aux pays du Tiers Monde - spécifiquement, ceux où on crève la dalle, genre Mauritanie, Nigéria, Zaïre, Mozambique... - de prendre les vaches chez eux, afin de les manger. En effet, continuent nos deux gais lurons: le risque de passage de la tremblante du mouton à la vache, c'était un très petit risque (et on peut donc continuer, je suppose, à nourrir les vaches de moutons crevés); de même, le passage de la folie de la vache à l'homme est peu probable. Il y a bien entendu un tout petit petit petit risque, mais trrrrrrrrès petit. Donc, ma foi, comme on risque bien plus de mourir de faim, dans ces pays du sud indiqués plus haut, que de mourir de la maladie de la vache folle... qu'en pensez-vous, mes braves garçons...

 

Bon, bin ils ont l'air un peu ingrats, mais nos braves africains refusent - oh, en y mettant les gants, mais quand même.

 

On se demande pourquoi.

 

C'est alors que le ministre des affaires intérieures du Cambodge, pays sortant alors tout juste de l'horreur de l'époque des Kmèhrs Rouges, puis de l'occupation Viêtnamienne, avait proposé quelque chose de pas idiot: puisque les vaches anglaises n'étaient pas considérées comme comestibles, mais qu'elles avaient l'avantage d'être bêtes comme des vaches, et oublieuses des incidents du jour, elles pouvaient avantageusement être utilisées, dans les campagnes cambodgiennes, pour faire sauter les mines.

 

L'idée allait donc ainsi: les Anglais, ne sachant que faire de leurs vaches, les donnaient aux Cambodgiens qui envoyaient les vaches dans la campagne cambodgienne. Régulièrement, une vache allait sauter sur une mine - faisant alors sauter un chapelet de mines, vu la manière dont ces saletés fonctionnent en groupe - ce qui ferait paniquer ses petites camarades qui allaient galoper dans toutes les directions, faisant à leur tour sauter des mines un peu partout.

 

Il ne faut pas oublier qu'à l'époque, le Cambodge était littéralement noyé sous les mines.

 

Un quart d'heure plus tard, les vaches survivantes et oublieuses se remettaient à paisser, un peu nerveuses, peut-être, mais à marcher dans les prés et dans le champs, en tout cas, et recommençaient leur travail de déminage - certaines sur leur quatre pattes, un peu tremblantes de nervosité, au début; certaines sur trois pattes seulement, avec une patte de bois promptement ajoutée par un vétérinaire payé pour ça.

 

Nos amis Anglais font leur calcul et se rendent compte que donner les vaches malades, ou soupçonnées de l'être, ça leur coûtera nettement moins cher que les tuer, et les brûler d'une manière crédible, afin que, dans quelques années, la viande anglaise retourne sur les marchés étrangers. Ils acceptent donc la proposition cambodgienne.

 

Hop là, topez la mes amis, vous avez les vaches.

 

Bien entendu, les Anglais sont trop radins pour livrer les vaches, que les Cambodgiens reçoivent au port, en Angleterre - dans le meilleur des cas. De bonnes âmes américaines interviennent alors, louent deux ou trois douzaines d'énormes bateaux-bétaillères, et font transporter nos amies les vaches par bateau, vers les ports asiatiques, puis par trains, camions, Tuk Tuk, que sais-je, à pied d'oeuvre, ou devrait-on dire à patte d'oeuvre, dans les plaines du Cambodge.

 

Les vaches ont fait un boulot extraordinaire, et on peut estimer que la moitié des mines explosées au Cambodge l'ont été par elles. Pendant trois ans, on voyait, à chaque défilé militaire, un groupe de vaches, maigres et l'air nerveuses, tirées par des garçons vachers pieds-nus, défilant, toujours davantage couvertes de décorations, pour les copines qui avaient péri pendant l'année.

 

Maintenant, les vaches anglaises démineuses, il n'y en a plus une seule vivante: certaines sont mortes de leur belle mort; la pluspart ont quitté cette vallée de larmes au milieu d'un grand boum. Il n'en reste une en souvenir, empaillée, dans un temple de Siem Reap. Elle est là, à la droite de la statue du Bouddha, honorée par tout un peuple qui sait que les pattes perdues par les vaches sont des pattes qui ont sauvé des jambes.

 

Il y a, aussi, près de Pnohm Penh, un monument reproduisant une jolie vache en bronze, avec une plaque, placée par l'Ambassade d'Angleterre, rappelant que toutes les vaches démineuses étaient Britanniques, et que le Royaume Uni avait donné toutes ces vaches démineuses.

 

Une deuxième plaque, placée par les "charités privées" américaines, rappelle que les vaches, aimablement données par les Anglais, avaient dû être transportées par des bonnes âmes qui n'étaient pas anglaises. Et que ça avait coûté cher, de débarrasser l'Angleterre de sa pollution bovine. Mais cette plaque, quoique régulièrement remise en place, disparaît dans les heures où on la remet. On chuchotte que c'est l'ambassadeur du Royaume Uni qui, sur sa cassette personnelle, paie une bande de petits voyoux, pour aller l'arracher.

 

Moi, je n'y crois pas. Les Anglais, c'est pas des gens comme ça.

 

 

19:01 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : animaux, religion |  Facebook |