15/04/2007

La descente de la mort (pas de noyés, cette fois ci)

Lors de mon premier voyage en Thaïlande, il y a quelques années, j’avais joué à fond, et sans regret, le jeu du touriste.

 

A Bangkok, on va ainsi voir, en troupeaux dominés par les Coréens et les Japonais photographes, les marchés flottants où seuls les touristes, aujourd’hui, passent. On y vend des trucs et des machins que pas un Thaï n’achèterait pour son usage personnel et que pas un touriste possédant plus de deux neurones en état de fonctionnement ne devrait acheter non plus.

 

De toute évidence, les voyages en groupe neutralisent le deuxième neurone : les marchands thaïlandais parviennent à débiter des chapeaux, des arcs et des flèches, des objets destinés à attraper la poussière dans votre grenier – à moins que, avec un malin plaisir, vous achetiez ces horreurs pour en faire cadeau à un voisin que vous n’aimez pas tant que ça.

 

A Ayuttaya – pour continuer dans le périple touristique obligatoire - il y a des splendeurs architecturales à visiter ; il y a aussi la promenade obligée à dos d’éléphant. Quand il a fallu sortir les éléphants de Bangkok, où leur travail – enfin, où leur présence – créait des embouteillages dantesques, on a cherché à leur garder un statut : les promenades de touristes, ça les nourrit, et ça les occupe. En plus, ils sont généreusement récompensés par tous ceux qui, promenade terminée, bondissent sur des régimes de bananes, vendus pour trois fois rien, et les leurs distribuent.

 

Ainsi encore, il y a, tôt ou tard, quand on remonte vers le nord du pays, le trek bien pépère tel qu’on vous le propose par là bas, avec une promenade à dos d’éléphant – ce sont probablement les cousins de ceux qui parcourent Ayuttaya - deux jours de marche tranquille dans la forêt, l’arrivée, le soir, dans un campement raisonnablement équipé, avec frigo et bières fraîches, prises électriques et gosses traînant dans vos pieds, afin de vous vendre des babioles. Enfin, le dernier jour du trek pépère en question, il y a une descente en radeau.

 

La descente en radeau est parfois pompeusement appelée « rafting ». Il s’agit cependant bien, en réalité, d’un assemblage de bambous flottant tout juste, mais capables de vous transporter de manière adéquate, entre deux eaux, d’un point à un autre, suivant une rivière somme toute bien tranquille. Avant de partir, on met ses affaires – appareils photos, papiers… - dans le pick up qui nous reprendra quelques kilomètres plus bas. Tout le long du trajet, d’un radeau à l’autre, on s’arrose, on essaie de se renverser : quand on tombe du radeau, on se relève dans l’eau qui vous va jusqu’à la mi-mollet – jusqu’au genou, dans le plus profond des cas.

 

A l’arrivée, on rit bien, on se sèche comme on peut, on monte dans le pick up qui vous conduira de retour à l’hôtel que vous avez quitté, deux ou trois jours plus tôt, à Chiang Rai, ou Chiang Mai ; à l’hôtel où vous prendrez une bonne douche et d’où vous consulterez votre messagerie électronique, avant d’écrire vos cartes postales, et voilà.

 

Ici, le torrent bien paisible que nous devions aborder est devenu, à la suite des deux orages des deux nuits précédentes, un solide gaillard dont l’unique intention est de noyer les faibles et de secouer les autres. Ca va ressembler à la pub pour je ne sais plus quel ouisequi qu’on boit à la bouteille, pour se remonter, à la fin d’une descente effrayante. Ou était-ce pour une bière, ou pour des cigarettes ? Je ne sais plus. Quoiqu’il en soit, les héros qui consommeraient à la fin du clip publicitaire, et qui nous inciteraient à consommer, je m’en souviens, étaient équipés comme pour partir à la guerre en Irak, avec casques, vestes, énorme rond de plastique destiné à tenir jusqu’au jugement dernier. On sentait l’obsession sécuritaire telle que les américains la pratiquent.

 

Foin de tout cela, en Indonésie… Nous avons nos cinq baudruches constellées de rustines, nous sommes en maillot de bain, et Allah aux Enzymes nous protège des varans, peut-être, s’il n’a rien de mieux à faire. On n’est pas depuis deux mètres à suivre le torrent qu’on a compris notre malheur. On le soupçonnait déjà… Pipo rit, mais surveille. Au bout de moins de cinq minutes à travers des rapides particulièrement violents, je m’envole de ma bouée et me retrouve deux mètres derrière l’assemblage de chambres à air, heureusement avec assez d’eau pour pouvoir suivre et me précipiter, tout flottant, à la chasse au raft, pendant que Pipo parvient à retarder ce dernier, aidé des autres. Quelques secondes plus tard, je suis accroché à ma chambre à air et, après quelques essais malheureux, je remonte à ma place. Nous avons repris de la vitesse.

 

A peine suis-je réinstallé que c’est … Pipo qui est jeté à l’eau par un remous vicieux. Là encore, nous faisons ce que nous pouvons pour retarder la nef, pendant que ce sont Pipo, puis le Hollandais jeté à son tour bas, qui nous rattrapent alors que nous avons la bonne fortune de nous bloquer contre un rocher. Tout le monde descend, de l’eau jusqu’à la poitrine, tire et pousse le raft, reprend sa place après que nous nous soyons décoincés : la descente continue, toujours aussi heurtée, hoquetante, arrêtée quand nous devons repêcher l’un ou l’autre. Parfois, ça se passe en un instant, parfois, nous craignons de perdre un compagnon pour de bon. Pipo ne rit plus.

 

Quand nous terminons enfin les rapides, après plus d’une heure, et que le torrent devient rivière, si nous n’étions pas trempés par nos plongeons répétés et involontaires dans le torrent, et par les éclaboussures des rapides, nous serions en nage. Nous en avons encore pour une heure, reposante, de descente, avant d’arriver à la case départ, quand la rivière passe devant les gueshouses de Bukitlawang. Nous échouons le raft et mettons les sacs, soigneusement enveloppés, au préalable, de sacs plastiques, à terre. Retour, après serrements de mains et adieux, à nos guesthouses respectives où chacun vit sa vie. Je suis reçu à la mienne, reprend ma chambre, me douche, me change, reviens à la grange pour une bière méritée et pour annoncer mon départ demain. Il n’est de bonne compagnie…

07:35 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rafting |  Facebook |

13/04/2007

Les varans gourmands

Une fois la douche imitation Ushuaïa prise, nous retournons vers le campement où quelque chose se prépare, qui sent bon. Admirable : le cuistot est en train de nous préparer, des… crêpes, dans lesquelles on emballera un curry déjà prêt.  

 

Dans le Gault et Millaud, notre cuistot serait titulaire de deux toques, pour le moins.

 

Les varans pensent bien la même chose, puisque nous en voyons au moins trois, qui guettent dans la distance – enfin, quand j’écris dans la distance, ils sont littéralement à portée de main… Etape suivante : dressés sur les pattes de derrière, ils mendieront au pied de la table. Enfin, il n’y a pas de table, mais on se comprend.

 

On pose la question à Pipo de savoir si ce sont des varans connus, familiers. Non, il n’en est rien. Plus encore : l’endroit où nous campons, ce soir, est utilisé pour la première fois depuis des mois. C’est juste que les varans sont comme ça, assez goulaffes. Jamais je n’avais imaginé les varans aussi gourmands, prêts littéralement, nous semble-t-il, à tout pour venir chiper un bout.

 

La lumière fuit, la nuit tombe, nous dînons, sous la surveillance rapprochée des varans, et le repas est délicieux. Madame est quand même un peu inquiète, en ce qui concerne les varans, mais Pipo lui jure sur tout ce qu’il a de plus sacré qu’ils ne sont pas dangereux pour l’homme. Le repas fini, ils se dispersent d’ailleurs, l’œil déçu, et on en entend plus parler. Il est probable que le cuistot va leur jeter, un peu plus loin, quelques miettes. Ma foi, il faut bien que tout le monde ait le bonheur d’apprécier la bonne cuisine…

 

Jeux de cartes du soir, à la lumière de la bougie, fin de soirée. Nous partons, l’un après l’autre, nous brosser les dents, puis nous nous étalons côte à côte, dans le même ordre qu’hier, avec, tout comme hier, un orage qui menace. Quant à moi, ça ne m’empêchera pas de dormir.

 

Un hurlement affreux me réveille brutalement à une heure indéterminée : c’est madame qui, après, semble-t-il avoir roulé sur son mari, arrive en plein sur moi, toujours hurlante, me rebondit dessus et disparaît, crevant la toile de tente, dehors, usant de tous les membres pour se sauver. Grosse panique de tout le monde. Pipo trouve les allumettes, les bougies, nous avons de la lumière et retrouvons Madame à quelques pas, sous la pluie battante, tremblante encore, dans les bras de Monsieur qui la calme. Chapeau à Monsieur et à sa rapidité à rattraper son épouse : on n’a pas eu le temps de le voir courir après elle. Je jette un coup d’œil autour de moi, dans la tente : rien de suspect. Un mauvais rêve ? Un insecte qui aurait causé une frayeur ? Un coup de tonnerre qui aurait réveillé la pauvre en sursaut ? Un serpent ?

 

C’est Pipo qui trouvera la clé du mystère, la fille étant trop choquée pour parler, et ne sachant probablement pas exactement ce qui lui est arrivé : ce que je n’avais pas noté, c’est que son baluchon est ouvert et que, dans ce baluchon ouvert, il y a un paquet de biscuits, éventré d’un coup de dents impatient.

 

Un varan, pendant notre sommeil, s’est glissé entre Madame et Monsieur, a fouillé de la pointe du nez dans le baluchon d’où s’échappait un parfum intéressant, et a entamé les biscuits trouvés. Le seul problème est que, de toute évidence, la tête de Madame reposait sur le baluchon et les chocs l’ont réveillée. Elle a tourné la tête et a vu, dans son demi-éveil, à quelques centimètres d’elle, la gueule d’un varan que Pipo déterminera, un peu plus tard, comme faisant dans les deux  mètres. Un solide gaillard avec une gueule en proportion. Et on s’étonne qu’elle ait eu peur…

 

Qui aurait imaginé que les varans avaient un si bon flair. Mais qui aurait imaginé que leur gourmandise les conduit à prendre de tels risques. En tout cas, il a bien dû avoir la trouille, lui aussi.

 

Plus personne ne dormira vraiment, pendant les dernières heures de la nuit. Monsieur s’évertue à calmer madame qui a du se changer, tant elle a eu peur. On lui assure tout qu’elle n’en est pas ridicule pour autant et que si c’était nous qui nous étions réveillé nez à mufle avec le fauve, dardant à tout instant, qui plus est, sa langue bifide biraisin, on n’aurait pas été particulièrement farauds non plus.

 

Heureusement, l’orage finit de s’éloigner, et avec lui, la pluie ; l’obscurité ne s’éternise pas et il est bientôt possible de se lever en ayant une vue d’ensemble sur le camp.

 

A petite distance, il y a un varan…

 

Les garçons – Pipo, le cuistot, le mari et moi-même – prennent chacun un quart du périmètre et chassent les varans. Le simple fait de se montrer et d’avancer vers eux suffit. Madame, rassurée, est ensuite conduite à la cascade par Pipo et le mari. Sous leur protection, elle peut se rafraîchir pendant que le cuistot fait chauffer le petit déjeuner, et que je garde les affaires d’un air martial. Quand elle revient, entourée de ses gardes du corps, elle va déjà mieux. L’aventure n’est plus qu’un souvenir qui sera, certainement, enjolivé, une fois qu’il aura voyagé de Sumatra jusqu’à la Hollande.

 

Petit déjeuner délectable, comme d’habitude. Nous nous relevons deux fois pour écarter les varans importuns. Rapide tour d’horizon avec le chef : la promenade du matin est peut-être rendue moins facile, du fait que certains ont très mal dormi, que les affamés traînent autour, que cela inquiète assez naturellement la pauvre Hollandaise. Nous suggérons, pour le bien de Madame, évidemment, de traîner ici, ce matin, avant de faire la descente en radeau prévue.

 

C’est assez faux-cul de notre part, à dire vrai, cette proposition de ne pas bouger pour le bien de Madame: on est tout simplement crevés.

 

Nous nous faisons aussi la réflexion suivante, selon laquelle, après deux gros orages successifs, la rivière est grosse ; la descente sera certainement plus secouée que d’habitude ; nous aurons besoin de toutes nos forces.

 

Ca, par contre, c’est vrai, et Pipo en est parfaitement conscient. Un cri dans la distance, réponse lointaine du rabatteur qui nous rejoint bientôt, rapide explication entre eux : la sauterie de la matinée est annulée.

 

Quartiers libres pour Madame, qui se repose un peu, pendant que les garçons continuent à veiller au grain. Des varans montent et descendent la rivière, nageant comme je n’imaginais passer devant nous, dans la rivière. Pas la peine d’en parler à Madame. Pour les autres, ceux qui approchent du camp, quand on en voit un, on se lève d’un air menaçant ; on fait deux ou trois pas dans la direction de l’intrus ; il se sauve.

 

Pendant ce temps, aussi, le cuistot-factotum a préparé le radeau : il s’agit de cinq chambres à air en caoutchouc noir, de taille conséquente: ce sont des chambres à air de pneus d’autobus, ou de camions. Ca m’a l’air bien faible, pour descendre un torrent presque mugissant, mais Pipo me jure que c’est la meilleure méthode pour descendre une rivière rocailleuse et qu’il n’y a jamais eu d’accident. Les nombreuses rustines qui parsèment les pneus me font penser le contraire, mais qui suis-je pour jouer au trouble-fête…

 

Repas de midi, toujours aussi délicieux, déshabillage et rhabillage en tenue de natation, emballage de nos affaires – appareils photos compris – dans des sacs en plastiques. On monte à nous cinq sur les chambres à air mises à l’eau et à la grâce de Dieu.

 

05:10 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux, cuisine, rafting |  Facebook |