25/06/2007

Le cheval qui rit

Repas terminé, nous allons repartir, non sans passer par le petit coin, une nacelle faite en vannerie, qui tremble sous mon pas léger. Je ne veux pas imaginer ce qui se passera quand les suivants – mes deux grands Italiens, par exemple – décideront de passer au même endroit. Il y a un orifice là où il faut, une petite lucarne droit devant, qui donne sur un merveilleux paysage à l’horizon infini et, si on se tient bien coi, et qu’on vise bien, tout va comme cela devrait aller. Nous sommes, en fait, sur un terrain particulièrement ondulé et – dans le cas de notre restaurant – juste au bord d’une falaise d’une bonne quarantaine de mètres de dénivelés.

 

Revenu dans la salle où se trouve notre table, je signale à mes honorables compagnons qu’il pourrait être dangereux d’aller faire pipi, si on fait plus de soixante kilos. Bien entendu, la simple mention du risque fait bondir mes deux Italiens qui se ruent, l’un après l’autre, aux toilettes. Le premier revenu, et amusé par l’endroit, le deuxième, le plus gros, se rue au petit coin, glisse entre deux branches qui tiennent la vannerie ensemble (c’est du moins ce qu’il nous expliquera par la suite), voit sa jambe droite ainsi glisser jusqu’à mi-cuisse, les longues feuilles qui tiennent le tout ensemble lui occasionnant de belles écorchures. Ah, oui, bien entendu, il porte des shorts.

 

Quand nous entendons des hurlements de porc qu’on égorge, hurlements poussés avec un fort accent italien, en provenance des toilettes, nous nous empressons d’aller voir ce qui se passe, tirons sur la porte des commodités qui n’est pas vraiment fermée, et tirons sur les bras de notre camarade, devenu soudain demi-cul de jatte. On le sort d’affaire et tout le monde rit beaucoup, en observant le trou impromptu, sauf notre Italien, qui regarde sa jambe griffée du mollet à la cuisse, d’un air lamentable.

 

Bon, le malheureux propriétaire de l’établissement pourra réparer les dégats, et il lui est difficile de les imputer à notre Italien rondouillard. Nous payons notre dû et démarrons dans la somptueuse limousine que nous avons louée, avec un conducteur qui se trouve entre le marteau et l’enclume, et qui n’ose pas vraiment nous reprocher quoique ce soit. Après tout, vu le salaire horaire local, le travail de réparation ne reviendra pas à grand-chose. Donc, en toute logique, dans son esprit, mieux vaut l’écraser. De notre côté, on fait semblant de ne pas s’intéresser à son dilemme cornélien.

 

bridgeLa route reste poussiéreuse, cahotante, et nous arrivons bientôt au deuxième site « ville morte » prévu dans notre location de taxi : celui d’une deuxième ville bâtie sur une île que l’on rejoint par un pont de bois. La ville en question est connue comme le loup blanc par la terre entière, mais son nom, une fois encore, m’échappe. Je devrais me souvenir, pourtant, puisque ce n’est pas la première fois que je viens. Rien n’a changé depuis.

 

Notre taxi s’arrête à une cinquantaine de mètres avant le pont de bois. Nous convenons d’un rendez-vous, dans une heure, et partons en goguette, traversant d’abord le terre plein sur lequel sont installés quelques bistrots, pour arriver à l’entrée du pont devant lequel, comme devant toute entrée d’un endroit sacré, se trouvent des vendeurs de lotus, de bâtonnets d’encens et – cela est particulier à la Birmanie – de chouettes naines, inquiètes de leur sort.

 

L’endroit est un but de promenade pour toute la ville, et nous ne sommes certainement pas seuls. Le pont de bois est parcouru par des centaines de personnes, qui tous nous sourient, nous crient hello, sont ravis quand on leur répond de retour. Le pont fait pas loin d’un mile anglais, ce qui permet d’assez nombreux échanges de hello, accompagnés de gloussements systématiques, de la part des fillettes et des garçonnets, quand nous répondons de retour et que, finalement, le plus grand des Italiens, qui doit être employé comme boute-en-train à l’occasion des noces et des banquets, salue chaque enfant d’un hello cérémonieux, accompagné d’une courbette.  Les enfants en rient dix ou quinze mètres à l’avance, se pressant pour être le prochain à le saluer de retour.

 

HorseArrivés sur l’île, nous faisons, à pieds, cette fois ci, le tour de l’île et de ses pagodes les plus fameuses : le petit peuple y court, afin de prier des idoles presque millénaires, et de gagner au loto. On y trouve d’anciens Bouddha couchés, assis, debout ou marchant, on y trouve les divinités qui font le bonheur des superstitieux et des chevaux qui rient.

 

On y voit passer des bœufs qui nous regardent d’un air indifférent, des buffles qui nous montrent du mufle à leurs copains de vadrouille. On y trouve des serpents qui se sauvent, quand nous marchons en faisant du bruit, à travers l’herbe, notre Italien continuant à se lamenter en clopinant, soutenu par son copain rigolard.

 

 

 

 

On y trouve, enfin, une mauvaise copie du rocher d’or.

 

fake

 

Après une petite heure de promenade sur des pistes de terre poussiéreuse, nous retournons vers la terre ferme. Notre chauffeur, dans le but d’économiser l’essence, nous propose d’aller voir un autre temple qui se trouve à deux pas et qui est, c’est exact, une petite merveille. Depuis la dernière fois, il a changé : les Bouddha sont maintenant protégés sous des auvents et un monastère s’y est installé, avec une école. Les gosses jouent au foot. Ils ont relevé leur soutane et galopent, pieds nus, après un ballon. Ils ont bien raison.

 

Retour aux bistrots en bord de lac, où nous prenons un verre. Nous sommes pris d’assaut par des gosses qui nous offrent, pour une somme modique, des colliers de jade. Ah, il y aura bien une petite fille dont je pourrais faire le bonheur, avec ce genre de bijoux, quand je retournerai à la civilisation… J’en achète deux.

 

sculptorDe là, nous démarrons vers le centre ville, et nous arrêtons dans le ghetto des marbriers. Toute la rue fait, à coup de scies électriques, dans la sculpture religieuse, et semble exporter à travers le monde entier. De huit heures du matin jusqu’au soir, tout un monde de jeunes gens, de jeunes filles, de garçons et de fillettes, s’occupe de sculpter, ou de finir, des statues d’idoles qui sont ensuite empaquetées pour être envoyées au Nord, au Sud, au Pakistan, en Inde ou encore en Indonésie. Chaque fois, assez curieusement, le sculpteur adopte le style du pays vers lequel il exportera sa pièce. Une poussière de marbre flotte dans l’air, rendant l’atmosphère brillante, sous le soleil rasant.

 

En fin de journée, quand les ponceuses se calment, et que les jeunes filles décident que la journée est finie, elles secouent leur chevelure quotidiennement blanchie, ainsi que leurs vêtements, et rentrent à la maison où elles prendront certainement une douche - un bain, si elles habitent à côté de la rivière. Nous même, après guères plus d’une heure dans la rue des marbriers, nous sommes couverts de poussière et nos cheveux sont rêches de particules microscopiques de marbre. Le blessé s’inquiète de savoir si ses plaies ne vont pas mal tourner, nous lui assurons que non mais, pour le rassurer, nous décidons quand même de rentrer au guesthouse : les sulfamides l’attendent, au kilo, dans sa chambre, et son copain l’assure de sa connaissance de la médecine.

 

 

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18/06/2007

Sur la route de Mandalay

Le nom de Mandalay est magique. Au premier regard, la ville l’est moins. A la différence de Rangoon, elle a bien souffert de l’occupation japonaise, aussi courte qu’elle ait été, et de bombardements intenses que les alliés lui avaient infligés, un peu à tort et à travers, avec l’espoir de détruire ici une usine de cartouches, là une fabrique de rails. Comme tous les bombardements, le choix des cibles effectué par le Haut Commandement était rarement judicieux et les bombes tombaient, de toute façon, au hasard.

 

MandLes Anglo-américains sont ainsi parvenu à détruire le centre-ville et à faire brûler le splendide palais de bois, une espèce de petite cité interdite, dans lequel le dernier roi de Birmanie avait régné. Aujourd’hui, on l’a rebâti, à la lego, ce qui donne une idée de la disposition, de l’extraordinaire ensemble des bâtiments, mais on n’y trouve plus aucun meuble, plus le moindre bibelot, pas un tableau.

 

C’est dommage.

 

Avant d’arriver à Mandalay, il faut quitter Rangoon. Un beau jour, quand on pense avoir épuisé, pour le moment, les plaisirs de la capitale, on prend un taxi brinqueballant et, pour quatre dollars, on roule sur une mauvaise route jusqu’à la nouvelle gare routière, installée à une quinzaine de kilomètres de la ville, à deux pas de l’aéroport.

 

Les cours centrales de la gare routière sont d’immenses fondrières quand il pleut, des terrains vagues à la surface irrégulière, entrecoupée de mares, quand il ne pleut pas. Même si le gouvernement n’a pas fait grand-chose pour faire de la gare un endroit désirable, il faut remarquer qu’elle est gigantesque et raisonnablement bien conçue. Le contraire aurait été malheureux… Il est préférable, pour les longs voyages que l’on souhaite faire en bus VIP, de réserver sa place un peu à l’avance : le jour même est, cependant, bien suffisant, car tous les bus partent en fin de journée. Usuellement, je fais confiance à mon guesthouse, pour ce genre de choses : ça doit me coûter un demi-dollar de commission, et il faut bien que tout le monde vive. J’achète ainsi mon billet en matinée, vide la chambre et laisse mes affaires à la réception. J’ai encore le temps de baguenauder en ville, d’aller prendre un doughnut à l’endroit in, où la jet-set locale se réunit : c’est le Doughnut Tokyo. L’établissement essaie, de toute évidence, de copier quelque chose vu à l’étranger ; mais on ne peut pas dire que c’est parfaitement réussi. En tout cas, on y trouve des doughnuts, des jus de fruits et du thé.

 

Ce qui fait ici l’endroit à la mode, pour étudiants et artistes, ferait sourire si on ne se rendait compte que c’est tout ce qu’il y a et qu’avec rien, ou du moins, pas grand-chose – de pauvres plastiques multicolores, des chaises et des tables dignes tout juste de chez Mac Do, des luminaires blafards, une décoration qu’on a vu disparaître chez nous à la fin des années cinquante - de petits bonshommes essaient de créer une entreprise, et y réussissent finalement.

 

Dans mon bistrot à la mode, ainsi, chaque fois qu’une chanteuse du cru fait un vidéoclip, d’une chanson qui, immanquablement, raconte une histoire d’amour qui se termine bien, il y a un rendez-vous au Doughnut Tokyo. C’est le deuxième rendez-vous, celui qui a lieu juste après une première rencontre à la pagode. A la fin de la chanson, ils retournent ensemble à la pagode, Monsieur en Longyi, Madame en tenue décente, pour y déposer une offrande, afin de s’attirer la bienveillance des dieux. Le mariage et les enfants ne sont pas loin.

 

Quand ce sont les chanteurs qui font un vidéoclip, c’est pour illustrer une chanson d’amour qui, immanquablement, se termine mal. Les mecs, c’est comme ça, ici. Ils ont toujours un air de chien battu quand ils commencent leur chanson noire. Quand ils la terminent, c’est usuellement le visage couvert de larmes. Et on voit, dans le vidéoclip, Mademoiselle qui s’éloigne dans la distance, juste après être sortie du Doughnut Tokyo. On pourrait imaginer qu’ils sont romantiques et désespérés ; je crois plutôt qu’il s’agit d’un piège à filles, d’une manière de rappeler à toutes les groupies du chanteur qu’il est libre. Les fans de l’un ou de l’autre traînent le soir au café in, avec l’espoir parfois récompensé d’y voir entrer la vedette qu’ils idolâtrent. Alors, une double haie se crée, de demoiselles et de messieurs tout occupés à faire des wa au chanteur ou à la chanteuse, dans un silence religieux. Ce dernier, ou cette dernière, peut alors passer son temps à faire des rafales de wa de retour. Ca l’occupe.

 

Passé les quatorze heures, je retourne à ma guesthouse et je prends mes affaires. Un taxi arrangé le matin m’attend ; nous démarrons. En moins d’une demi-heure, je suis arrivé.

 

La gare routière, donc… c’est de là que démarrera mon autobus VIP, vippour aller à Mandalay. Le voyage est long. Parti à quatre heures de l’après midi, nous arriverons vers les six heures du matin. Et on ne peut pas dire que le trajet est immense : il doit y avoir six cents kilomètres, à tout casser. C’est simplement que les routes ne sont pas fameuses, et que les bus ne sont pas tout neufs. En effet, le terme de bus VIP cache, au Myanmar, un faux-ami : on imagine un bus à la thaïlandaise, ou à la malaisienne. Rien n’est plus faux: dans le pays, il n’y a pas un bus qui a moins de trente ans, et les sièges, défoncés, ont beaucoup servi. J’ai une place de fenêtre et la vitre sur laquelle j’appuie le visage est fêlée.

 

Au Myanmar, le seul avantage des VIP est qu’on ne les bourre pas. Il y a un certain nombre de sièges ; ils sont tous occupés, certes, mais on ne verra pas ce qu’on voit dans les bus normaux : une foule debout dans le couloir. Ici, dans mon VIP, je note qu’il y a des strapontins en skaï qui seront dépliés alors que le bus sera prêt à partir, quand s’installeront les derniers passagers. Rien d’autre.

 

Pour justifier le qualificatif flatteur qu’il octroie à son bus, le propriétaire vous offre, au départ, une bouteille d’eau potable. On vous la tend un peu avant le départ, avant que les strapontins soient dépliés.

 

chickTout autour du grand terrain vague de forme carrée, qui fait office de terminal, il y a des bâtisses à un étage, dans lesquelles sont sis les bureaux des voyagistes. Devant chaque bus, les derniers billets sont vendus par de vieilles dames assises sur un banc d’école en bois, armées d’un crayon, d’un plan de bus et d’une caisse métallique dans laquelle elles rangent l’argent. Avec le crayon, elle notent les places prises, marquent les places maintenant achetées. C’est, tout autour, la cour des miracles – non, je mens : rien qui soit louche ici. Des petits commerçants qui vendent des canards, des briquets, de l’eau, des sodas, des jouets, des poulets, des cigarettes, des fruits, des œufs, des bonbons pour le voyage. Quelques mendiants, deux ou trois moines et Monkmoinillons. Tous ceux qui sont capables de prononcer quelques mots d’anglais m’abordent, pour le plaisir d’échanger quelques mots avec l’étranger qui prend le bus avec eux, ou qui, tout simplement, se trouve là où ils sont eux même.

 

Et puis, ça permet de mousser auprès de la fiancée ou des copains.

 

Le bus démarre enfin, après que nous nous soyons tous bien assis, dans l’ordre voulu et que le couloir central ait été à son tour utilisé par les derniers voyageurs. Nous cahotons jusqu’à la sortie de la gare routière, puis nous lançons sur la route. Il y en aura pour treize ou quatorze heures, dépendant de l’état des ponts. Nous aurons un arrêt, pendant la nuit, à une aire de repos qui ne rappelle en rien ce qu’on peut trouver dans les pays modernes. Là, on peut se restaurer, si on y tient vraiment, et prendre un thé.

 

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Tout le long de la route, à chaque instant, les birmans font des wa, une fois à gauche, une fois à droite, chaque fois que l’on passe devant une pagode. Les dieux savent combien les pagodes sont nombreuses en Birmanie.

23:16 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : promenade |  Facebook |

12/06/2007

Passage devant la maison de celle dont on ne peut dire le nom

Le soir au guesthouse, il y a des tables en terrasse, et des moustiques qui vont avec. On se couvre de répulsif et on va prendre une bière, à une table qu’il faut partager avec les autres clients de l’hôtel.

 

Je me trouve ainsi avec des Italiens qui se plaignent de tout. Arrivés depuis deux jours à Rangoon, ils sont horrifiés de la misère, de l’électricité Pavementqui marche ou qui ne marche pas, des taches qui maculent les trottoirs, rapport aux crachats de bétel, des trottoirs, de la nourriture locale, des taxis vieillots, des moustiques, de la clim’ bruyante de leur chambre, de la bière locale, des gens qui ne parlent pas tous l’italien. Il faut dire qu’avec leur anglais, ils sont mal barrés… Heureusement, ils partent vite se réfugier dans leur sordide galetas, vu qu’un moustique vise tout particulièrement la demoiselle au long nez, pendant qu’un autre semblerait s’occuper avec dilection de son camarade à la barbe irrégulièrement plantée, et destinée probablement à cacher son acné. Ils sont remplacés par un couple de Serbes. Monsieur doit faire catcheur, comme métier, et Madame rappelle les barriques de Bourgogne. Avec davantage de poils. Enfin, ils ne sont pas méchants et bavardent tranquillement ensemble après s’être aimablement présentés.

 

Bien entendu, c'est vrai, quand j'y pense, que les trottoirs sont dans un état épouvantable. Mais, en tant que bruxellois d'origine, j'y suis habitué.

 

J’ai bientôt fini de siroter ma bière et décide que l’heure passée à la terrasse de l’hôtel est déjà une heure de trop. J’étais rentré alors que la pénombre tombait, le temps de prendre une douche, c’était la terrasse, par paresse. Le temps de finir la bière, je retourne vers le Myanmar et abandonne résolument l’international.

 

Les bistrots de Rangoon sont tous équipés de télé, pour les bistrots satellites, et de musique bruyante, pour les bistrots centraux, pas trop éloignés de la Sule, mais assez quand même pour qu’on ait pas à entendre le sempiternel récitant de la pagode, qui parle donc de manière ininterrompue, de quatre heures du matin jusque vers minuit. Les deux ont leur charme mais, le soir, vu que les rues de la ville ne sont pas exactement inondées de lumière, pour aller jusqu’au centre, il est préférable de prendre le taxi. Sinon, il y a les bistrots périphériques - satellites, disais-je – où la télévision, invariablement branchée sur les chaînes de sport, nous montre des matchs de fouteballe entre équipes italiennes, anglaises ou allemandes.

 

La télé étrangère… Ca aussi, c’est un gros changement par rapport au bon vieux temps. Jusqu’il y a deux ans – date de mon dernier passage à Rangoon, et dans les villes avec électricité, télévision et eau courante – il y avait trois chaînes nationales. La première était dirigée par le ministère de l’intérieur ; la deuxième était tenue par l’armée ; la troisième était celle de la police. Elles ne montraient que les nouvelles, des matchs de foot entre équipe locales, et des émissions de chansons populaires et traditionnelles locales. Pour les nouvelles, ça pouvait durer. Ainsi, l’inauguration d’un pont ou d’un gué en présence d’un responsable de la junte – évènement presque quotidien – donnait lieu à une émission spéciale de deux bonnes heures avec zoom et travellings sur le pont, ou sur la manière dont les voitures passaient le gué sans risque, zoom et travellings sur le drapeau, sur les officiels, sur les saluts militaires, sur le défilé de la troupe, le tout entrecoupé de l’hymne national aux premières notes duquel chacun, dans la pièce, devait se lever. La visite d’un général à une réunion d’éleveurs de poulets, ou le discours d’un colonel à des étudiantes infirmières produisait le même genre de programme.

 

C’était, pour tout dire, assez ennuyeux, mais comme c’était ça ou rien, les Birmans souffraient leur mal en patience, avec l’espoir de voir finalement un match de foot un peu agréable, entre le FC Mandalay et le SC Yangon. Pour le niveau du foot, ça devait rappeler les diables rouges.

 

AntennasCes trois chaînes existent toujours et sont les seules autorisées à présenter les nouvelles. En effet, si les bâtiments d’habitation sont couverts d’une forêt d’antennes paraboliques, ces antennes sont aptes à recevoir exclusivement des chaînes sportives. Quant aux trois chaînes d’état, elles sont toujours les seules à pouvoir présenter les nouvelles, d’une manière qui n’a guère changé.

 

Il me semble qu’à Yangon, on ne les regarde plus.

 

PooobCe soir, je n’ai pas trop envie de me déplacer. Les bistrots du coin sont sympathiques. Ils feront très bien l’affaire. J’arrive devant l’un deux, m’affale sur une chaise en plastique, regarde d’un œil distrait le match qui est l’objet de toutes les attentions en ce moment : Milan contre je ne sais qui. Monsieur le serveur vient et je lui demande une bière. A côté de la terrasse se trouve une cantine de rue, avec des choses qui ne sentent pas trop mauvais. Le Myanmar est parfait en tout, sauf dans sa cuisine. C’est le seul pays du Sud Est Asiatique où je n’ai jamais bien mangé. Il m’est arrivé, certes, de sortir de table sans avoir eu le sentiment d’avoir été empoisonné, mais jamais, jamais, jamais je n’y eu ces éblouissement culinaires qu’on peut avoir en Inde, au Bangladesh, en Thaïlande, au Laos ou en Chine – tous cinq, frontaliers au Myanmar.

 

Comprends pas.

 

Enfin, quoiqu’il en soit, la journée a été longue, et j’ai un creux. Mon habitude est de faire local, je prendrai donc local. Les parfums qui se dégagent de la popote, sans être transcendants, me font espérer que je pourrai me nourrir sans danger. Hop là, je commande le curry de Madame. Elle me sourit de toutes ses dents, rougies par le bétel, et me sert une platée de son frichti. Je m’y aventure et comme, au tout dernier instant, j’ai reconnu dans l’une des  casseroles dans lesquelles elle va chercher un petit quelque chose pour composer son assiette, l’infâme épinard qu’on laisse surir jusqu’au moment où son parfum rappelle celui du crottin de cheval, je l’arrête du geste avant qu’elle commette l’irréparable. Pour le goût, c’est infect, mais je ne puis le comparer à celui du crottin, car je n’en ai – à mon souvenir, du moins – jamais mangé.

 

Du crottin de cheval, je veux dire.

 

Quoiqu’il en soit, on ne mange pas deux fois volontairement de l’épinard birman macéré. Là, l’ayant vu à temps, je parviens à le bannir de mon assiette, ce qui rendra le repas certainement plus acceptable. Et, en effet, l’ensemble est comestible.

 

Alors que je suis en train de m’escrimer avec fourchette et cuillère, mon regard effleure le sol, entre la terrasse et le bar : passent un rat, puis un autre. Ca, ça reste la plaie du coin. Les locaux, captivés par le match, ne les remarquent même plus.

 

Passent aussi les moinillons.

 

Monk

 

Aujourd’hui, j’ai bien marché à travers la ville, puis me suis, au cours de l’aprème, offert un trajet en taxi, pour passer dans une rue quelconque, dans laquelle se trouve la maison d’une dame que j’aime bien, prénommée Suu Kyi, qui a été une achtement mignonne poupousse, qui vieillit plutôt bien, à en croire les rares photos que l’on peut obtenir d’elle à ce jour, et qui est pour l’instant assignée à résidence. Le taxi sait parfaitement de qui je parle et où il doit aller, quand je lui demande, mezzo voce, à passer par là. Comme je pourrais être un agent provocateur, nous n’échangerons pas un mot et il ne ralentira pas devant la maison entourée en partie de murs, en partie d’une haie, elle-même protégée par du fil aux barbelés rouillés. Je ne lui ai d’ailleurs rien demandé. Mais je remarque une chose : quand nous nous quitterons, de retour dans le centre, une fois ses trois mille kyats payés, il me serrera la main avant de se retourner brusquement et de rentrer dans sa voiture.

 

Le quartier dans lequel nous arrivons est bourgeois. La rue est quelconque, mal entretenue, comme partout ici, et verte. A ses deux extrémités, il y a un petit poste de police, avec des gens qui font attention à l’endroit où vous vous arrêtez, mais qui ne se font pas d’illusion, quant au trafic qui passe dans la rue en question. Tant qu’on ne fait rien qui soit d’une hostilité trop évidente envers le régime, genre arrêter la voiture et déposer des fleurs devant la grille fermée de la maison qu’on doit faire semblant de ne pas remarquer, ils ferment l’œil.

 

StrawberriesLa journée a été  longue, à trotter sur le pavé yangonien, à admirer les échoppes de tout et de rien. Temps d’aller me coucher, une fois mon repas fini et ma bière terminée. Je paie, remercie et rentre dormir. Demain, ce sera le stop tout simplement obligatoire à la Shwedagon. C’est une marche agréable – sauf sous la pluie, bien entendu – de deux ou trois kilomètres, dans la ville d’abord puis le dernier kilomètre dans un début de quartier vert qui est celui de l’université. Au retour, je prendrai probablement un taxi. Il faut faire marcher le petit commerce…

20:45 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : promenade |  Facebook |

15/03/2007

Arrivée à Singapour

L’arrivée à Singapour est étrange. Venu de Malacca en bus, je me retrouve d’abord à la gare routière de Johor Bahru. Pour arriver à cette gare routière, alors qu’on voit, dans le lointain, se profiler les tours de la ville, on prend un échangeur autoroutier magique, qui vous fait tourner au bas mot trois fois sur vous-même avant de vous déposer à la gare. C’est un bâtiment pourri, avec une esplanade centrale qui n’est que trous et que bosses.

 

A cette gare, il faut prendre un autre bus qui tournera à nouveau trois fois sur lui-même, avant de vous déposer, juste passée la gare ferroviaire, à la frontière malaise – sise littéralement à deux pas du centre ville, donc. Vous descendrez alors du bus, vous passerez les barrages et ferez estampiller votre passeport par le préposé idoine. C’est souvent des dames – avec fichu d’un rose layette orné de diamants dont je ne garanti pas la qualité, quand elles font dans le musulman, sans fichu, quand elles sont chinoises, athées, indiennes...

 

Passées les douanes malaises, vous reprendrez un bus, ou son frère jumeau, avec le billet que vous avez acheté précédemment à la gare routière et qu’il faut garder précieusement. Vous ne le saviez pas ? Tant pis pour vous ; si vous ne l’aviez pas rangé à un endroit où vous pouviez le retrouver, vous n’avez qu’à le racheter. Ce n’est pas qu’il coûte une fortune, non plus : vous en aurez pour un peu moins de deux Ringgits.

 

Vous serez alors conduit, passant le pont, le Causeway, comme on dit ici, qui sépare Singapour de la Malaisie, jusqu’à la frontière singapourienne. Dans le lointain, vous voyez des tours d’habitations, ou de bureau, se profiler dans la grisaille. Si vous tournez la tête, vous noterez des tours du même acabit dont vous vous éloignez. C’était Johor Buhru. Vous descendrez du bus, une fois encore, afin de faire estampiller votre passeport une fois de plus. Vous reprendrez, estampillage perpétré, le même bus, ou son jumeau, une fois encore, avec le billet que vous n’avez toujours pas perdu : vous êtes maintenant à Singapour. Vous roulerez alors sur des autoroutes urbaines qu’une épaisse forêt tropicale longe, autoroutes urbaines parfois interrompues par des concentrations de bâtiments, d’écoles, de condos, comme on appelle cela par ici, et arriverez enfin au terminus : Queen Street. Le quartier de Queen Street est à Singapour ce que celui de Manhattan est à New York. C’est à la fois densément bâti, et vert encore.

 

Il vous aura été possible, dans l’entretemps, de vous arrêter à Johor Bahru pour y jeter un coup d’oeil: ne le faites pas. C’est une petite ville frontière moche et sale qui n’a rien à offrir.

 

Bon, je mens un peu. A Johor Bahru, il y a un hypermarché Carrefour où les singapouriens, le samedi, viennent faire leurs emplettes : pour tout ce qui est épicerie, la Malaisie est moins chère. Dans le minuscule centre historique de la ville, trois ou quatre rues, il y a quelques restaurants chinois et musulmans, pas terribles, ainsi que les quelques hôtels de la ville, sales et bruyants, dans lesquels, de toute évidence, les chambres sont plus souvent louées à l’heure qu’à la nuit.

 

Sur la grand’ rue, quelques bars interlopes qui s’intitulent eux même des Gents Saloon, dans lesquels, j’imagine, il y a des dames qui soignent les bobos à l’âme des grands incompris singapouriens qui viennent siroter une bière. A chaque pas de porte, ou presque, une dame vous invite à monter pour un massage. Vu l’aspect des plus mal famés des entrées, je ne fais aucune confiance à ces massages là.

 

Enfin, dans cette même rue, il y a des dames, cigarette au bec, qui se fendent facilement d’un large sourire, n’hésitent pas à vous adresser la parole et qui vous proposent, pour une somme modique, quelques moments en privé.

 

Et puis, Johor Bahru est étonnamment sale. Dire que la Malaisie est une deuxième Suisse serait un mensonge, mais il est vrai que, dans l’ensemble, un mélange de civisme, de peur du gendarme et d’équipes de nettoyage fait qu’on ne peut vraiment pas se plaindre de l’état de propreté du pays, sauf ici, à Johor Bahru. Outre la crasse, tout y est déglingué.

 

La présence d’une grosse communauté indienne explique peut-être tout cela.

 

A la frontière singapourienne, vous notez tout de suite le changement d’atmosphère : un soldat en arme, chapeau de brousse crânement posé sur la tête, avec une aile rabattue sur le bonnet, mitraillette non pas négligemment pendue en bandoulière, mais fermement tenue en mains, surveille le passage. Une fois que vous êtes dans la grande salle où les officiers de la douane vont s’occuper de vous, un rideau de soldats se déploie derrière vous et bloque la porte par laquelle vous venez de passer. Visiblement, on ne plaisante pas avec la sécurité de la Nation, ici.

 

Singapour est une ville qui se cache. Déjà quand on a passé la frontière, on voit régulièrement, le long des routes, des affiches avertissant qu’à votre gauche, ou à votre droite, il y a une aire protégée. L’avertissement est accompagné d’un dessin représentant un soldat armé qui arrête, à la pointe du fusil d’assaut, un quidam distrait ou malfaisant qui, de toute évidence, se trouvait sur l’aire protégée en question..

 

Les affiches que vous voyez, le long de l’autoroute que votre bus emprunte, pour arriver au centre, font un mélange assez étonnant de consommez, consommez, consommez typique de toutes les sociétés de consommation du monde, et d’engagez-vous dans la police, engagez-vous dans la marine, engagez-vous dans l’aviation, typique des forteresses assiégées. On voit mal qui, de l’Indonésie ou de la Malaisie, pourrait songer, aujourd’hui, à envahir ce riche voisin mais peut-être y a-t-il eu, dans le temps, comme des velléités d’invasions ? De la part de l’Indonésie, qui a été coutumière du fait, ce ne serait qu’à moitié surprenant. Mais aujourd’hui ? En tout cas, dans l’esprit des dirigeants, ce qu’il faut bien considérer comme une paranoïa reste présente. Auprès des habitants, ma foi… tant qu’on achète…

03:31 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : promenade |  Facebook |