19/04/2007

Le Paradis, oui, mais pas trop longtemps, merci...

Le Paradis est, comme tous les paradis, ennuyeux, à terme. Chaque matin Verstuktukje me lève et regarde par la fenêtre le lac, immuablement calme, sur lequel passe, parfois, un bateau-taxi. Chaque jour, je pars à vélo, puis à mobylette, faire le tour du propriétaire. Chaque midi, je trouve une étape où j’engouffre une salade merveilleuse dont les avocats font la meilleure part. J’arrose le tout du jus d’un citron, arraché de l’arbre, avec encore un peu de sel et de poivre concassé. A boire, de l’eau claire. C’est divin. Repas terminé, je traînaille pendant une bonne heure, le temps de digérer, à jouer avec les gosses de la maison, puis reprends mon vélo, ma mob’, et vais voir plus loin ce qui mérite le coup d’œil.

 

MusIl y a ainsi un musée du batik, dans lequel on ne trouve pas le moindre batik, mais qui illustre à merveille la vie d’autrefois, pour certains, d’aujourd’hui encore, pour d’autres. L’espace, dans les maisons traditionnelles, est immense et… nécessaire. Papa et Maman se sont rarement contentés de fabriquer un petit chéri et un seul. De plus, autant, dans des pays plus secs, la maison privée est minuscule et précédée d’une immense terrasse où l’on vit, autant ici, vu les pluies diluviennes de la mousson qui dure quelques mois, l’intérieur devient important.

 

La maison est bâtie sur pilotis, comme toujours, possède un jardin potager Maisonsà l’arrière, et la vie sociale a lieu sur la terre battue du hameau, ou du village. Les gosses galopent d’un coin à l’autre, en uniforme scolaire ou en haillons, terrorisant les poules. Les mères, une fois les tâches d’intérieur accomplies, se réfugient à l’ombre du toit de la maison, et bavardent, ou cousent de concert. Je passe à travers tout cela, essayant de me rendre invisible.

 

En fin d’après midi, les employés de l’hôtel envahissent un coin du jardin transformé en terrain de volley-ball. Les équipes sont réduites à deux de chaque côté. C’est sportif… J’admire le spectacle. Entre deux manches, les joueurs chiquent du bétel, ou grillent une cigarette. Ici, ce n’est que rarement du tabac, que l’on fume, mais plutôt du trèfle. Ce n’est probablement pas meilleur pour les poumons.

 

Le soir, je quitte le Carolina, afin de tâter de la cuisine locale, dans telle cantine ou dans telle autre. Le champignon magique est ici légal, dirait-on, et abondamment distribué.

 

MMLes champignons magiques, comme on les appelle ici, ce sont, comme le lecteur l’aura certainement deviné, des champignons hallucinogènes. Quand on en prend, on se retrouve à avoir des visions, des angoisses, des fous rires. On devient Bernadette Soubirou, ou Jeanne d’Arc. Saint Michel vous apparaît, et on se retrouve à devoir libérer la France de l’Anglois. Ou des voix vous suggèrent, avec insistance, d’égorger votre voisin – ou de vous suicider. On devient oiseau, poisson, deux pas jusqu’à la terrasse et on peut s’envoler ; deux pas de plus, jusqu’au bord de l’eau, et on nage… Vu que je dors seul, et que je n’éprouve aucune envie de faire de grosses bêtises, j’évite prudemment le produit en question, à la déception de l’hôtelier qui comptait bien sur moi pour terminer son stock.

 

Au Carolina, nous devons être une vingtaine de voyageurs, dont pas même un tiers d’Européens. Sur toute l’île, guères plus ; ce n’est pas encore la saison. J’ai les routes pour moi et les vendeuses de babioles me pourchassent, à chaque arrêt.

 

Le soir, après mon repas arrosé d’une Bintang, je reste à lire sur la terrasse de ma chambre, sans avoir peur d’allumer une lampe : les génocidaires qui passent une fois la semaine font du bon travail. Toujours dans Michelet, mais je suis passé de la Révolution au Moyen-Age. Oui, bon, l’ordre n’y est pas : les hasards de l’achat.

 

Tôt ou tard, il faut partir. J’ai traîné déjà une semaine ici. La nuit dernière, il y a encore eu un gros tremblement de terre, cent kilomètres vers le sud. On parle d’une centaine de morts, de glissements de terrains, de pluies diluviennes qui ont suivi l’onde de choc.

 

Rien ici, bien entendu.

 

En tout cas, j’ai dormi à travers et j’ai appris la nouvelle à la téloche : une accumulation d’images ignobles, de flaques de sang délayé par la pluie, de corps disloqués récupérés morceaux par morceaux, sous l’œil impavide de la caméra, de familles angoissées, attendant devant la porte d’un dispensaire anonyme, de torrents de boue et de maisons détruites.

 

A mes questions, le personnel souriant m’a juré ses grands dieux que non, ici, rien n’avait été senti. Il n’y a, c’est vrai, pas la moindre fissure sur quelque mur que ce soit, à l’hôtel dont je fais le tour, avec une certaine curiosité. La région de Toba est toujours épargnée. Juste l’internet qui ne fonctionne pas – mais ça, à Tuk Tuk, c’est plutôt la règle que l’exception. Le Paradis se doit d’être isolé, n’est ce pas.

06:49 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : paradis |  Facebook |