12/05/2007

 De Bali à Java

Le gesthouse tout entier est intéressé par mon cas. Il est, dirait-on, rare de voir un voyageur décider de faire les îles en utilisant les ferries locaux. Alors que j’arrive, après avoir payé mon mototaxi, une Allemande, grande comme une tour, est la première à m’accueillir – le ouistiti dort – en m’annonçant qu’elle est bien contente de me voir revenir : s’inquiétant pour moi, elle avait été regarder sur internet les prévisions météos, et elles n’étaient pas réjouissantes : pluies violentes en route vers ici. Il va être midi et d’autres clients du guesthouse apparaissent, en partance pour leur leçon de surf, pour aller déjeuner, entre deux tours de mobylette à travers l’île, pour venir se ravitailler en crème de protection contre le soleil. Tous me saluent d’un Hello again ! dont l’intention humoristique n’est pas supposée m’échapper.

 

En fait, l’année est atypique, avec une mousson qui n’en finit pas, mêlée à de violents orages et à des demi-journées de temps absolument splendides, se terminant de manière étouffante, jusqu’au moment où un orage bienvenu, mais apocalyptique, nous débarrasse des degrés superflus. La mousson elle-même, étant à sa fin, ne serait pas trop dangereuse, mais les orages en plus…

 

C’est ensuite Madame la directrice qui me reçoit avec un grand éclat de rire, et me donne la clé de ma chambre… habituelle.  Ouai, bon. J’imagine qu’elle n’a pas de raison particulière de fondre en larmes pour faire semblant de compatir à ma peine. Et puis, soyons courageux : je dois avouer, au plus profond de moi-même, un certain soulagement. Depuis l’instant où j’ai vu le vapeur destiné à nous transporter jusqu’aux Célèbes, je n’étais plus absolument certain de vouloir faire ce trajet.

 

En fait, l’Indonésie, c’est gigantesque et c’est plutôt mal desservi par les transports en communs, d’une île l’autre, sinon les plus populaires : on peut aller assez vite de Java à Bali, de Bali à Java… et c’est tout. Un voyage routier de Jakarta vers le nord de Sumatra, je l’ai dit, c’est trois jours. Un voyage maritime vers les Célèbes, vers le Timor ou vers les Moluques, c’est… c’est à la grâce de Dieu. Le visa minimum, pour quelqu’un qui voudrait visiter un peu sérieusement le pays, ce doit être le visa de deux mois. Ou alors, on prend l’avion, pour aller d’un coin à l’autre. Mais on rate tant de choses, alors…

 

Bon, du coup, après avoir déjeuné avec la tour allemande, et lui avoir raconté sur le ton de la moquerie mes derniers déboires, je retourne chez mon amie la demoiselle de l’agence de voyage, me fais rembourser mon billet de paquebot et le remplace par un billet de bus pour Yogja. J’ai une journée, je la passe à me promener à nouveau dans Bali, à voir les temples domestiques et les bouteilles d’essence.

 

templeLes temples domestiques, je l’ai dit, sont infiniment plus nombreux ici que dans les pays bouddhistes traditionnels. Là où, chez les bouddhistes, un simple petit oratoire domestique fait l’affaire, pour honorer les ancêtres aussi bien que les esprits, ici, il faut des temples à tous les coins de la maison, et plusieurs dans le jardin. Ceux de la maison ne sont, usuellement, de des plates-formes en bois, placée aux endroits idoines, et sur lesquelles on pose donc l’offrande du moment. Dehors, par contre, ce sont de véritables monuments, et il y en a plusieurs, chaque dieu réclamant son oratoire à lui. Ca encombre.

 

Quant à l’essence en bouteille, ce n’est pas pour faire des cocktails Molotov, mais tout simplement parce que l’essence coûte cher, pour les malheureux Indonésiens. De ce fait, des petits malins l’achètent en contrebande, sans taxes, accises et imports divers, en grosse quantité, et la débitent à la bouteille d’un litre, dans l’arrière-cour ou sur la rue. Les flics ne remarquent rien.

 

PetrolLa vente des produits fraudés est basée sur la confiance de l’acheteur. Pour que tout le monde ait confiance, il y a quelques bouteilles standard, en ville, qui font que l’on sait, à la goutte près, ce qu’on achète et ce qu’on vend. C’est ainsi que les bouteilles de vodka Absolut ont une deuxième vie, à Bali. Placée côte à côte sur une étagère en bois, dans la rue le plus souvent, remplies uniformément du liquide idoine, elles ne restent pas longtemps sur l’étagère et le - pourrait-on dire, pompiste ? Disons le pompiste – le pompiste a fort à faire. Bonne publicité pour la Suède, en général, et pour Ikea en particulier.

 

A chaque instant, une mobylette s’arrête devant l’un ou l’autre magasin débitant de l’essence au litre, une jeune et frêle demoiselle descend de son vaillant coursier, fouille dans son sac. Quelques billets sont échangés, le contenu d’une bouteille de vodka Absolut est versé dans le réservoir, la jeune demoiselle enfourche sa noble monture et la mob’ repart en roulant droit, sans hoquet, sans rien.

 

J’ai posé la question à de multiples reprises, autour de moi, et si je dois en croire les réponses, il semble qu’il n’y a eu, à ce jour, aucun accident, aucune explosion, aucun incendie dans ces débits d’essence. Et le carburant débité doit être de qualité standard, car il n’y a pas de plaintes.

 

Il faut croire que nos mesures de sécurité à l’occidentale sont bien exagérées.

 

Retour en fin de journée au guesthouse, doudouces infinies au singe qui en couine de bonheur, douche, puis redémarrage dans l’une des gargottes où un cuistot de génie débite une nourriture bénie des dieux. Je me prends une bière ou deux, ou trois, et rentre tard me coucher. Le ouistiti ronfle légèrement. Avec presque une heure de caresses de ma part, la journée a été bonne pour lui. Espérons qu’un prochain voyageur me remplacera prochainement auprès de lui.

 

Je mets mon ordinateur en marche, pour m’écouter, en sourdine, un petit Momo. Exultate, Jubilate. Momo fini, je m’endors. Assez curieusement, parmi les Balinais, jamais personne ne s’est plaint du fait que je passais de la musique classique. Peut-être parce que, comme en Chine, le vacarme discordant qu’on appelle ici musique traditionnelle est tellement infernal que les Balinais n’osent pas râler, quand on leur fait entendre autre chose.

 

morningofferingLe lendemain, mon dernier jour, enfin, j’espère, à Bali, je me lève avec l’aube. A peine debout, douché et habillé, je vais me promener sur la plage, pour assister aux offrandes matinales aux dieux et aux démons de la mer. Il y a toujours une plagiste déléguée par ses petites camarades, qui se lèvent plus tard, pour faire le boulot essentiel : apaiser la fringale et la jalousie des dieux.

 

Puis petit déjeuner – il n’y a pas que les dieux qui ont faim - et préparation de mon baluchon, pour prendre le bus de nuit qui me conduira à Yogja. J’ai, maintenant, quatre jours avant de devoir quitter l’Indonésie, et me suis réservé un billet d’avion pour Kuala Lumpur, à partir de Jakarta. Aucune raison de traîner à Jakarta, qui est moche, et par contre, tout le plaisir de passer trois jours de plus à Yogja.

 

Le dernier jour, je prendrai un bus de nuit, je dormirai, pour ne pas voir les acrobaties du chauffeur, arriverai à la fine pointe de l’aube à Jakarta, sauterai dans le premier bus pour l’aéroport, où je prendrai mon petit déjeuner, et serai dans mon avion vers les dix heures. Arrivée à KL pour midi.

 

En attendant, me voici, dans le petit matin gris, à Yogja’, où le Mérapi continue à gronder sourdement.

 

Le bus était à moitié vide, j’ai pu dormir à peu près correctement. Un mototaxi me hèle et je le hèle de retour. Hmmm, redisons les choses : un mototaxi me harponne alors que je descends du bus, et je le laisse faire. Nous nous entendons sur une destination, le Karunia, et sur un prix. En voiture Simone.

15:31 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : java |  Facebook |