09/08/2007

La guerre des singes

Après les premières volées d’escalier, constellées de crottes, les singes nous attendent de patte ferme. Un premier approche, l’air un peu timide, pendant que ses camarades nous entourent, selon une tactique digne des échevins carolos. La seule méthode pour passer sans dommage, c’est d’envoyer de la nourriture à la volée, pour les faire s’égailler. La foule des pèlerins s’en occupe usuellement, et les singes n’ont pas le temps de s’intéresser vous. Sauf quand il n’y a pas, comme aujourd’hui, par exemple, autant de pèlerins que d’habitude. Les pèlerins, ça va, ça vient… on ne peut jamais être trop certain de la présence des autres. Mieux vaut donc se ravitailler au pied des marches.

 

Les bâtonnets d’encens et les fleurs de lotus, on en trouvera toujours à chaque étape, à chaque palier, en haut, si nécessaire, mais il n’y aura pas de bananes sur la route.

 

Vu de mauvais souvenirs, j’en achète un petit régime pour Su, un autre pour moi, et incite les autres à faire de même. Mais bon, Saint Thomas est un homme populaire, en Amérique comme ailleurs. Jeremy (il s’appelle Jeremy) et Sam, pour Samantha, nous regardent d’un air goguenard, comme si nous étions des ploucs du cru, qui ne savons pas ce qu’est le monde.

 

Bah, ils verront vite que ledit plouc du cru, même s’il n’a pas voyagé, connaît bien les plaisirs et les dangers de l’endroit où il vit. Su, qui, venant de la province, en Corée, sait ce qu’est un singe, ne se moque pas, elle, et prend son régime avec gratitude. Nous entamons donc la première volée d’escaliers, certains chargés de bananes, d’autres pas. Nous n’avons pas fait dix pas que les singes approchent.

 

Ce qui suit, c’est Stalingrad. Alors que Su et moi-même, pour nous éviter les ennuis, lançons des bananes dans la distance, pour occuper les singes loin de nous, Sam, trompée par la petitesse d’un singe – un bébé, de toute évidence, approche la main pour le caresser. Ledit bébé se sauve, naturellement, en piaillant. Surgie de nulle part, la mère arrive toutes dents dehors, en poussant des cris hurlements épouvantables qui rameutent tout ce que la volée compte de simiens hargneux.

 

C’est au tour de Sam, bien naturellement effrayée, de pousser des cris affreux. En une seconde, nous nous retrouvons à nous quatre, dos à dos, moulinant de manière aussi menaçante qu’il est possible, qui notre sac, qui notre appareil photo, afin de faire reculer la horde menaçante de singes qui nous entoure, toutes dents dehors. Des pèlerins arrivent à la rescousse.

 

Heureusement pour nous, les singes, même s’ils sont de nature acrimonieuse, comme ils ne s’attendaient pas à la castagne, ne sont pas encore structurés. Les pèlerins qui nous entourent ont l’habitude de leurs attaques plus ou moins provoquées et savent comment les distraire. Il ne faut pas trente secondes pour que la troupe, qui commençait à se constituer, se disperse à la chasse aux bananes ou se sauve face aux attaques et aux cris qui semblent soudain fuser de tout côté.

 

Jeremy avoue quelques instants plus tard qu’il a cru se choper un infar’ tant il a eu peur. Nous lui répondons tous que nous n’avons pas été trop fiers non plus… Enfin, Sam’ ne dit rien, tant elle est choquée. Su, qui sait trouver le mot pour rire, nous raconte une histoire de par chez elle, dans laquelle un singe particulièrement méchant attaquait directement au visage et défigurait une sienne cousine. Samantha, jolie blonde au visage poupin, devient verte.

 

Nous partageons nos bananes et, dès cet instant, chaque fois que nous verrons un singe, Jeremy et Sam’ le bombarderont de bananes à distance, au risque de l’attirer. Dans tous les cas, huit cents marches plus haut, quand nous arrivons au sommet du mont Popa, épuisés, en sueur et les jambes lourdes, nous n’avons plus la moindre banane, ce qui angoisse profondément Jeremy. Il passera tout le temps de la visite à dévaliser les vendeurs de bananes qui ne s’attendaient pas à pareille aubaine.

 

Pendant ce temps là, Su et moi allons d’un coin à l’autre du grand Toppopaplateau sur lequel est bâti le monastère, à admirer, sur les collines avoisinantes, les innombrables flèches blanches ou dorées des stupas qui, de ci, de là, jaillissent des bois.

 

Si la vue, d’en haut, est splendide, le monastère est, lui-même, sans grand intérêt. Il s’agit d’une accumulation désordonnée d’oratoires dans lesquels sont empilés les habituelles statuettes de divinités ou de sages, statues du Bouddha historique, babioles diverses qui font un temple. Dans chacun de ces oratoires, au milieu du capharnaüm, un bonze vous attend, son carnet de souches à la main et un sourire plein d'espoir aux lèvres.

 

Le mantra du bouddhisme : pour vous acquérir des mérites, faites un don, faites un don, faites un don. Il est évident que ces dons ont un sens : l’argent sera dépensé à bon escient ; tout comme au Laos, la structure bouddhiste remplit le rôle, abandonné par la junte socialiste, de père nourricier d’une population misérable. Les petits ruisseaux font les grandes rivières… Nous donnons donc tous un petit quelque chose ; cinq cents Kyats ici, deux cents là. La cause est bonne.

 

Lourdement chargés de bananes, Sam et Jeremy descendent les escaliers devant nous. Ils font le bonheur des singes qui ne s’attendaient certes pas à une telle fête.

14:47 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finances, animaux, religion |  Facebook |

21/03/2007

Sumatra, ses flics, ses mosquées, ses muezzins, ses routes...

L’une des grandes joies du passage des frontières, dans les pays corrompus, c’est quand on n’a pas son passeport en ordre, ou qu’il faut prendre son visa à l’arrivée, et que le visa se paie en liquide d’origine étrangère – le dollar américain, par exemple. C’est le cas ici.

 

Les deux personnes qui n’ont pas de visa sont stoppées dès la sortie du bateau par un douanier plein de sollicitude, qui s’inquiète de savoir qui a son visa, ou non. Pendant que les malheureux « en ordre » commencent à faire la queue, un peu plus loin, devant les deux bureaux ouverts à leur intention, un Cambodgien et moi-même, pas en ordre, sommes menés à un troisième bureau où nous remplissons un petit formulaire, donnons nos vingt cinq dollars, recevons notre visa et sommes sur le trottoir, devant le terminal, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

 

Les premiers des deux queues légales ne sont pas encore sortis.

 

Alors, je n’irai pas dire que les sous donnés pour les visas n’arriveront pas là où ils doivent arriver – dans la poche du ministre des Affaires Intérieures, par exemple – mais admettons le franchement : il n’est pas absolument certain qu’une fraction de la somme ne se perdra pas.

 

Bon, il faut dire que si les flics sont corrompus, c’est aussi qu’ils sont tellement mal payés qu’il faut bien qu’ils trouvent des sources de financement parallèle…

 

J’attends tranquillement devant mon bus, bientôt en partance pour Medan, tout en reluquant le spectacle. Les trois siècles de présence hollandaise, en Indonésie, se remarquent dès le premier regard : il est notables que les filles ont, plus souvent qu’à leur tour, un derrière de percheronne, et parfois les yeux bleus. Elles s’adressent facilement à vous - en indonésien, ce qui ne facilite pas le contact.

 

Une heure se passe pendant que les malheureux coincés dans la file sortent, l’un après l’autre. Notre bus peut enfin démarrer : c’est un bus du genre moderne, presque correct – plus rien ne peut impressionner le voyageur qui a roulé en bus VIP en Thaïlande, ou en Malaisie… La clim’ ne fonctionne pas – s’il y en a jamais eu une – et les fenêtres sont largement ouvertes ; les sièges sont parfois défoncés, parfois pas. J’ai eu amplement le temps de choisir le fauteuil de mes rêves, et je m’y prélasse, pendant que le moteur fait ce qu’il peut pour nous entraîner du port jusqu’à la ville. Pour ce trajet d’une demi-heure, à très petite vitesse, un contrôleur des billets nous a réclamé la modique somme de un dollar.

 

Bientôt arrivé à mon hôtel, dont je remarque la décapilotade, depuis mon dernier passage. M’étant renseigné, j’apprendrai que le proprio est mort et que son épouse fait ce qu’elle peut, mais elle peut peu, de toute évidence. La propreté est passée du statut d’un peu douteux à franchement crade, et la tuyauterie semble bien ne pas suivre, dans les salles de bain.

 

Cela couplé au fait que l’hôtel a le désavantage de se trouver près de la plus grande mosquée de la ville, celle qui a les haut-parleurs les plus puissants, et le muezzin le plus lent, ou le plus fignoleur, qui débite ses hurlement, avec des vibratos qui feraient croire à une crise d’épilepsie ovine, en l’espace de dix minutes au lieu de cinq, font que la décision est vite prise de ne passer qu’une nuit ici, avant de filer, sans avoir rien préparé, à Bukitlawang, là où c’est-y que les orangs-outangs attendent le visiteur.

 

Mon bagage donc déposé dans l’une des mes chambres habituelles – ce sont toujours la quatorze ou la quinze, à l’étage supérieur, là où il n’y a pas (trop) de moustiques – je file me renseigner quant à l’emplacement de la gare routière. On parlait, dans le temps, de la déplacer à une date prochaine dans le Nord de la ville. De toute évidence, la date prochaine a été reportée et il y a toujours deux gares routières : une pour le nord, une pour le sud. Je me renseigne aussi en ce qui concerne l’état des routes, et les dangers éventuels.

 

Dans le temps, jamais on aurait osé rouler, par exemple, du Nord au Sud de l’île : indépendamment du fait que les routes étaient infectes et permettaient, à tout casser, une moyenne de trente à l’heure, on se faisait tirer dessus par une guérilla qui usait d’oripeaux idéologiques pour se remplir les poches.

 

Et tant pis pour les voyageurs qui passaient par là.

 

Les choses ont peut-être changé ? Oui, m’assure-t-on : il n’y a plus de bandes armées qui tirailleraient sur les bus – du moins, plus sur les grands axes -  et la route vers Bukitlawang est sûre.

 

Dans un état à faire peur, comme toujours, mais sûre.

 

Bon, on y ira donc demain matin. En attendant, je vais changer des sous, afin de pouvoir vivre ici: avec une centaine de dollars, on a de quoi voir venir.

sous

 

10:23 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finances |  Facebook |

07/02/2007

Causeries autour du "dual pricing"

Après la visite du Taj, me voilà reparti, avec mon conducteur, pour aller voir les temples-grottes des alentours de la ville. Les grottes sont fermées aujourd’hui, mais monsieur le gardien, présent à tout hasard, veut bien m’ouvrir la grille pour autant que je fasse vite et que je lui verse le montant astronomique qu’un étranger doit payer pour la visite… dans sa poche à lui, sans billet. Je fais donc ce qu’on ne fait qu’en Inde : je discute le prix. Imaginez un instant discuter le prix de votre entrée au Louvre ou à Versailles.

 

Après deux minutes, comme il joue à l’intraitable, je joue au dégoûté et décide de partir sans faire la moindre visite. Nous transigeons donc pour la moitié du prix du billet, dans sa poche ni vu ni connu, et je peux traîner à visiter aussi longtemps que je veux.

 

Comme ça, alors, ça va.

 

Oui, c’est vrai : ce n’est pas beau de discuter les prix avec des misérables qui n’ont quasi pas de pain, ou de riz basmati – le riz le plus chic, soit dit en passant - à manger ; mais la rage que les Indiens mettent à vous dépouiller vous rend vite pire qu’un croisement de juif et d’écossais.

 

Le tour est vite fait : les temples troglodytes n’ont pas grand intérêt et ne valent qu’à peine le détour. C’est bien parce qu’on est à Aurangabad qu’on y va, et un voyage juste pour cela ne serait pas judicieux.

 

Aurangtemple3Plus intéressants seront les temples que je verrai le jour suivant, eux aussi creusés dans la roche – parfois sous forme de grottes, parfois la roche littéralement creusée autour d’eux, de telle manière que l’erreur était interdite. Ca, c’est vraiment impressionnant – et pour le gigantisme des réalisations, et pour leur perfection. Il faut dire que le tailleur de roc esclave risquait les plus atroces tortures en cas de malfaçon, et qu’il s’appliquait donc tout particulièrement à bien faire son travail.

 

Aurangtemple2Ces temples sont disposés sur deux sites différents, le premier offrant un beau coup d’œil à l’arrivée. Pour le deuxième, pas de coup d’œil particulier, mais ces fameux temples autour desquels on a creusé, afin de créer le temple. Ca vaut la visite. Une chose agaçante, cependant : le système du dual pricing, répandu à travers toute l’Inde : le prix du billet d’entrée d’un local est dix fois moins onéreux que celui du billet d’entrée d’un étranger.

 

Imaginons un instant les hurlements de porcs qu’on égorge si, en Europe, on instaurait ce joli standard…

 

Entrée au Louvre :

Européens : 1 Euro

Non-Européens : 10 Euro

 

Le Soir, Le Nouvel Obs, Témoignages Chrétiens, d’autres journaux ben-pensants encore, feraient des manchettes grosses comme ça. La foule des lemmings bien-pensants irait manifester pire que la fois où Chirac s’est retrouvé comme rempart de la démocratie contre le vilain pas beau Le Pen, au deuxième tour des élections présidentielles. Bref, le spectacle serait on ne peut plus réjouissant, pour qui aime rire de la bêtise.

 

Ici, par contre, le système du dual pricing semble ne pas choquer les autres victimes – un couple de Français et un autre couple de Grands Bretons. Je me fais un malin plaisir de mettre le sujet sur la table, lors de notre pause déjeuner, et j’obtiens comme toute réponse que les pauvres locaux sont si pauvres… comme si c’étaient les pauvres qui, parmi les locaux, viennent visiter de telles splendeurs architecturales. Mes honorables contradicteurs ont-ils seulement regardé les Indiens que nous cotoyons ? Ils sont presque parfaits bilingues, portent tous une montre au poignet, avec, pour les dames, des tas de machins brillants qui ressemblent assez bien à des diamants, sont habillés avec goût.

 

Mais bon, admettons que les Indiens qui nous entourent sont des SDF dont le seul et rare bonheur est de visiter, à l’occasion, les joyaux architecturaux de leur bôôô pays. On sait tous que c’est parfaitement faux, mais faisons comme si.

 

Alors, pourquoi ne pas adapter ce système du dual pricing à l’Europe, en forçant chacun à payer selon ses revenus ? Vous êtes capables de voyager vers l’Inde ? Dorénavant, votre entrée au château de Pierrefonds, ou de Hull, vous coûtera le prix normal multiplié par dix. Régule, Dudule ?

 

Non, pas régule, liberté, égalité et fraternité : tout le monde le même prix d’entrée.

 

Mais alors, pourquoi ici, en Inde, le dual pricing est-il acceptable, pour eux ? L’égalité, c’est un concept géographique ?

 

Dégoûtés, ils décident de changer de sujet.

12:11 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finances |  Facebook |