20/02/2007

Pour conclure la parenthèse indienne...

Au bout de quinze jours de Bollywood, alors qu’il est temps de reprendre, cette fois, l’avion vers Bruxelles, que m’est-il resté de l’expérience cinématographique indienne ?

 

Quelques dizaines de milliers de roupies, facilement gagnées, rapidement dépensées. Elles ont fait le poste des « extras » et on les a claqué, avec les autres acteurs, starlettes indiennes en mal de pub, et étrangers entraînés dans l’aventure, pendant de longues soirées de goguettes. J’ai pris quelques verres de boisson alcoolisée d’importation – la bière indienne est infecte – et on s’est offert de délicieux repas, dans des restaurants chics mais, à la réflexion, guère meilleurs que les restaurants de rue que j’avais fréquenté.

 

Le service, par contre, lalalaaaa…

 

J’ai acheté quelques bêtises indiennes que je n’aurais sans doute pas achetées, si je n’avais pas eu cette manne tombée du ciel dans ma poche. Des tissus souvent beaux, dont je crains parfois qu’ils moisiront dans des malles et des tiroirs, jusqu’au jour où une petite nièce ouvrira tout cela pour distribuer aux pauvres ce qui pourra encore l’être, et pour jeter le reste. Heureusement, j’ai tendance à beaucoup donner. Des broutilles, des bibelots d’argent, charmants parfois, amusants souvent.

 

Je me suis retrouvé dans le Gala local – Stars, que ça s’appelle, à Mumbai – pour une photo nous surprenant à la sortie d’un bar à la mode,  bras dessus-dessous, moi et  l’une des starlettes de Bollywood, qui y trouvait son avantage, son nom écrit en toutes lettres dans une revue lue des décideurs, sa carrière ainsi propulsée, peut-être, qui sait…

 

Redisons les choses : j’ai servi, avec bonne volonté, de faire valoir à l’une des starlettes de Bollywood, avec le sincère espoir que ses projets publicitaires lui réussiraient. Dans le Stars de cette semaine là, Il y a une photo d’elle, rieuse, la bouche trop maquillée, les yeux charbonneux avec, deux pas derrière elle, un presque fantôme grimaçant un sourire en retard au photographe qui allait nous flasher, et un articulet consacré à l’actrice au potentiel immense, et qui avait un nouveau flirt étranger et glabre. Bonne chance Rani, et puisse l’article de Stars t’être utile.

 

J’ai eu l’amusement de rencontrer Ronald, malheureux Nigérien bloqué probablement à vie en Inde. Ronald, c’était – c’est ? – le noir de service, dans les films de série B, à Bollywood : il est le nègre à poil des films dans lesquels un courageux explorateur indien découvre l’Afrique ; il est l’afro-américain malpoli qui importune la jeune fille du Penjab, quand elle arrive, avec son mari, aux Etats-Unis; il est le noir méchant et benêt des films pour enfants ; il est le serviteur maladroit qui renverse un plateau aux rires de l’assistance.

 

Son premier métier, ici, avait été scammeur : il travaillait avec une fine équipe d’escrocs Nigériens. Sous le nom de Princesse Grace N’gololo, Mlle Jacqueline Diouf, de Mr Bambala, directeur financier de la Banque Africaine de Douala, ou n’importe quelle identité destinée à susciter l’intérêt des pigeons, il écrivait une lettre qui, dans ses variations infinies se résumait à ceci :

 

Cher Monsieur le Pigeon,

 

Papa / un client récemment décédé / Mon patron a laissé un magot sur un compte auquel toi seul, le Pigeon, peut toucher, pour des raisons à la mords moi le noeud : sors le magot de la banque et partageons le pactole.

 

L’affaire ne marchait pas trop bien, les gens deviennent moins bêtes, et ses copains l’avaient lâché, sans un sou et sans billet de retour. L’ambassade du Nigéria ne faisait pas des pieds et des mains pour essayer de le rapatrier. De même, l’administration indienne semblait se désintéresser totalement (rapport à la distraction que le travail sur la moustache apporte, dans les bureaux du ministère de l’intérieur, je suppose) de ce bonhomme, dont le visa était périmé depuis des lunes et le passeport itou.

 

Depuis, il essayait désespérément de se débrouiller tout seul, dans cette affaire de scam, sans succès probant, et se nourrissait, mal, en jouant le nègre dans les films de Bollywood et en tapant les copains de mille roupies ici, de mille roupies là.

 

Il n’avait plus de copains assez naïfs pour se laisser taper, mais il essayait avec les nouveaux.

 

Quoi d’autre ? Ah, oui… Dans les studios de Bollywood, j’ai pu m’abstraire de la foule écrasante de l’Inde, et de sa cacophonie routière qui me rendait fou. Sans ces quinze jours cachés, je crois que j’aurais égorgé un Indien, un jour. Quand nous sortions le soir, tard, il y avait moins de monde, dans la rue, moins de klaxons hurleurs, mais toujours autant de mendiants, de misérables, exhibant leurs plaies, leurs scrofules, leurs moignons couverts de mouches ou d’asticots, leurs bébés faméliques et leurs ongles incarnés.

 

Enfin, j’ai pu voir, même si ça a été d’une manière très parcellaire, ce que le cinéma indien est capable de produire. Dans l’ensemble, je l’ai trouvé tellement adapté au goût national, à son public indien, que je peux assurer que le jour où il nous envahira avec des succès planétaires n’est pas encore venu.

 

Et j’ai appris que j’éprouvais, pour l’Inde et les Indiens, des sentiments très mitigés.

 

J’ai repris l’avion pour Bruxelles, ce soir là, avec pas loin de trente kilos de bagages en excédent – j’avais encore les roupies nécessaires pour payer le petit supplément qu’on m’a alors demandé – et après avoir téléphoné à Fujiko pour la prier de prendre une grosse voiture, pour venir me chercher, j’ai acheté, avec mes dernières roupies, dans un Tax Free aussi généreusement fourni que le magasin Gum de la Place Rouge, du temps du Camarade Staline, une bouteille de whisky de vingt ans d’age.

 

La poignée de roupie qui me restait, je l’ai déposée dans un tronc pour les enfants abandonnés. Je ne doute pas que le tronc a été pillé par le personnel de l’aéroport, et que les enfants abandonnés ne verront jamais la couleur de mon argent.

 

Dans l’avion, j’avais à côté de moi un couple de Suisses, qui m’a demandé ce que j’avais fait de beau en Inde. Ils m’ont tout de suite expliqué que, pour eux, ça s’était passé ainsi : quand elle avait la chiasse, elle restait à l’hôtel, à deux pas des toilettes, et il se promenait. Quand il avait la chiasse, elle n’osait pas sortir de leur chambre d’hôtel, rapport aux Indiens. Je leur ai répondu que ça ne me surprenait pas, et vu qu’il était minuit largement passé, on a dormi jusqu’au petit déjeuner, une heure avant d’arriver à Zurich.

03:30 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fin de parcours |  Facebook |