15/08/2007

Soupe et enterrement

GRDu rocher d’or, dont l’équilibre reste un mystère, je vais jusqu’au bout du monastère. Un long escalier descendant, suivi d’une esplanade qui rappelle les places à la tchèque, ces sortes de large avenue encadrées de maisons baroques peintes de couleurs pastels, et qui se termine par un autre escalier montant.

 

Ici, bien entendu, les somptueux bâtiments de style baroque qui parsèment les villes et les campagnes de Bohème sont remplacés par des maisonnettes aux façades de béton qui pèle, devant lesquelles pend une marquise en lambeaux, que l’on monte et que l’on descend à l’huile de poignet. Ce sont de petites échoppes dans lesquelles les incontournables bibelots à caractère religieux sont empilés jusqu’au plafond, une fois sur deux.

 

Dans le deuxième cas, l’échoppe ouverte est un restaurant dans lequel on peut manger un petit bout à toute heure du jour. Le parfum qui s’échappe de ces hauts lieux de la Grande Cuisine du cru n’est pas toujours épouvantable et je suis bientôt attiré, une fois que je reviens du bout du monastère, là où l’on peut voir, sur une colline avoisinante, la piste réservée aux hélicoptères de la junte, par un bouquet odorant d’ail, d’oignon, de légumes, probablement d’une viande qui se trouve à mijoter au milieu.

 

Je parlais de la Bohème…  en termes de qualité de cuisine, dans le meilleur des cas, la Birmanie arrive au niveau Tchèque.

 

3cooksLes demoiselles qui vous reçoivent, dans les auberges du monastère, gloussent joyeusement et, avec leur deux mots d’anglais, et d’habiles imitations de cris d’animaux, vous permettant de savoir quelles viandes sont proposées, vous font le menu. On choisit ceci, ou cela, en évitant les épinards suris qui sont, les dieux en soient remerciés, toujours servis à part. Le grand ballet de l’horeca à la mode locale démarre alors, avec une demoiselle qui fait le service, une autre qui disparaît dans la cuisine, la petite dernière qui va chercher votre boisson.

 

Si vous avez demandé quelque chose de difficile, qui n’est pas en stock dans l’établissement, elle va chez les voisins et revient avec votre boisson gazeuse, ou votre coffee mix. Sinon, il y a, partout, le thé de la maison.

 

La jeune fille qui s’occupe de la salle vient vous mettre votre couvert, pendant que les pèlerins du cru ralentissent, quand ils passent devant la terrasse où vous êtes installé, afin de voir ce spectacle extraordinaire : un étranger installé dans un restaurant local. Avec ses deux mots d’anglais, votre serveuse vient vous faire la causette, histoire de paraître devant la clientèle du pays, ce qui vous permet de savoir qu’elle adore l’ail.

 

Au Myanmar, j’ai toujours eu le sentiment que ce condiment était utilisé pour le petit déjeuner, le déjeuner, le dîner, le souper, le goûter et pour les grignotages qui pourraient toujours avoir lieu entre deux petits repas. Comme les médicaments coûtent cher, que le petit peuple est pauvre, et que l’ail a une réputation, peut-être méritée, d’élixir parégorique, tout le monde en mange, à tout propos, par sécurité : je suis à peu près certain qu’il est même donné en suppositoire, en onguent et en lavement, aux enfants comme aux adultes. Le baume du tigre, originaire de Thaïlande, devient ici le baume du Portugais.

 

Repas terminé, dans lequel se trouvait une quantité phénoménale d’ail, je Death2remercie mes hôtesses qui gloussent à n’en plus finir, paie mon écot, fais un cliché pour le bonheur des demoiselles et reprend – par les petites routes, si j’ose dire - le chemin vers l’entrée du monastère. Sur le trajet, dans le monastère, on peut croiser un enterrement, précédé par une cloche birmane tenue par deux solides gaillards, et de quelques dizaines de bonzes. Le cercueil, fait du bois le plus pauvre, mais joliment décoré, suit, porté par six catéchumènes : au loin, le crématorium fume déjà.

 

Dans le temps, chez nous, les gens retiraient leur chapeau au passage d’un cortège funéraire ; ici, aujourd’hui, c’est une vague de wa. Puis, le catafalque tout juste passé, chacun reprend ses activités, alors que passe une fanfare de trompettes toutes plus discordantes les unes  que les autres.

 

La musique, quand elle à commencé en Asie, avait comme seul but de chasser les mauvais esprits, afin qu’ils ne prennent pas possession des morts. Elle reste épouvantablement moche.

 

Puis, c’est la sortie du monastère. Grande question : puisqu’il est l’heure qu’il est, et que j’ai encore assez de temps devant moi pour retourner, tranquillement, au bercail à pieds, ce sera une descente par là où je suis venu, ou bien prendrai-je le camion à ridelles ? Bah, j’aime marcher ; allons y à pieds.

 

Grave erreur.

 

D’une fois l’autre, je veux l’oublier, mais la descente est toujours plus difficile que la montée. Le pied, les jointures, souffrent d’autant plus d’une descente sur un terrain on ne peut plus irrégulier. Les chaussures de marche, si elles sont idéales, sauvent les meubles – enfin, les pieds – mais, la dernière fois, j’avais pris le chemin de retour avec des flip-flop, ce qui était infiniment mieux que les chaussures en lambeau que j’ai maintenant.

 

RambofamilySi la descente commence relax, les trois ou quatre derniers kilomètres, je les descends en grimaçant, avec probablement une cloche à chaque orteil. Heureusement, je suis d’abord suivi, puis bientôt accompagné, d’une famille de rigolos, avec armes en bambou à la main. Il y a une jeune fille qui parle l’anglais, qui a le plus grand plaisir à montrer à papa et maman que ses études ne sont pas faites en vain, et qui tient absolument à me tenir par la main, alors que je grimace parfois, pieds nus. Bah, elle a la main jolie et douce ; comment pourrais-je dire non…

 

Quand nous arrivons, en fin d’aprème, à Kyaik Hti Yo, j’offre une tournée générale à la petite – enfin, grande – famille, en souvenir de notre descente. Une fois le verre bu, tout le monde se lève dans un concert général de wa, ma jeune fiancée un peu après les autre, pour montrer qu’elle est spéciale, elle.

 

Le lendemain, nous nous retrouverons sur la placette du village, prenant deux bus VIP différents, tous deux pour Rangoon, mais chacun d’une compagnie de transport ennemie, et partant à cinq minutes d’intervalle.

 

Sinon, je crois que j’étais bon pour un mariage.

 

Hm, le problème, c’est peut-être bien l’ail ; sinon, elle était vachement mignonne.

 

Il y a un autre problème : la sortie du pays, pour une jeune femme Birmane qui souhaiterait épouser un monsieur étranger. On ne peut pas dire que la junte fait de louables efforts en faveur de l’ethno-pluralisme.

 

radissonJ’ai abandonné mes chaussures de marche, dans ma chambre, ainsi que ce qui ne ressemblait plus que de loin à une paire de chaussettes. Mon sac fait, je suis descendu en flip flop – le seul bon type de chaussure de l’Asie – au restaurant du petit déjeuner, puis suis remonté, puis ai déposé mon sac à la réception, ai encore un peu fait le tour de la bourgade, ai pris mon bus, après avoir présenté mes respects à la famille de mon infirmière, dont le bus démarre juste avant le mien.

 

Sur le trajet du retour, je me demande si j’irai directement à Rangoon, ou m’arrêterai dans une quelconque bourgade, sur le trajet. Cela fait plus d’une semaine que je n’ai pas consulté ma messagerie électronique, et je ne sais pas trop si je trouverai une possibilité d’ouvrir le site magique de Yahoo, hors de la grande ville. C’est donc dit, cette fois-ci, je fais jusqu’à Rangoon – quitte, le lendemain, à quitter la capitale pour revenir par ici. On verra bien. Quant à Jeremy et Sam, je connais bien assez d’adresses à Rangoon pour ne pas tomber sur eux. Je sais où ils logent, je sais donc quel endroit éviter. En espérant que Sam n’a pas quitté Jeremy sur je ne sais quel coup de tête, et qu’elle ne logera pas là où je songe à m’installer…

 

La route est bonne, le bus fait ce qu’il peut. C’est un ancêtre japonais, vendu par je ne sais qui et je ne sais comment, qui a quitté Narita et l’hôtel Radisson, pour mystérieusement arriver chez le diable.

23:52 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : exercice |  Facebook |