15/07/2007

Rats grillés, chauves-souris à l'étouffée

Les marchés de Birmanie se suivent, et ne se ressemblent pas. Celui de bagmarket1Myingyan, minuscule bourgade dont la seule raison d’être est qu’elle tient la porte de l’ancienne cité de Bagan, et dont le nom est oublié aussi vite qu’il est prononcé, tant Bagan reste La Mecque des voyageurs qui vont au Myanmar, celui de Myingyan, donc, c’est deux allées de cinquante mètres chacune, le long desquelles des dizaines de vendeuses accroupies, côte à côte, vendent des légumes, des fruits, du poisson encore vif et, dans un coin, un abattoir de fortune débite de la viande.

 

De la viande, rôtie, il y en a aussi au beau milieu du marché, le long des deux allées. Ce n’est pas de la viande fraîche, donc pas de problème. Le problème, c’est moi qui le vois, ou qui l’imagine, quand je note que ce bagmarket2qui est vendu, ce ne sont pas les habituels poulets grillés, mais plutôt des rats et des chauves-souris. Bon appétit… Certes, c’est peut-être bon, mais il est difficile de franchir le pas, et d’essayer.

 

Je dois bien être le seul, sur le marché, à me poser de telles questions existentielles, car le chargement des deux dames vendeuses, qui de rats grillés, qui de chauves-souris grillées, leur chargement, donc, est déjà bien entamé. Les affaires marchent. Tant mieux pour elles.

 

Sur le côté, puisque nous sommes à Bagan, quand même, il y a un deuxième marché, couvert, lui, composé d’échoppes qui débitent principalement des babioles touristiques. Mais ces échoppes débitent aussi tout ce qui est objet manufacturé - mal manufacturé, puisque made in Myanmar. Il y a donc les sempiternels T-shirts, des clochettes cubiques aux ornementations bouddhiques dont le battant est un clou rouillé, des gongs de temples, ou de marchés, en airain. On trouve aussi tout un matériel de cuisine, des pièces mécaniques d’occasion, des fours, des chaussures presque neuves.

 

Je me balade une petite heure bien tranquille, sur le marché, avant de retourner vers l’hôtel. Ce matin, je me suis, comme toujours, réveillé à l’aube et, n’ayant aucune raison particulière de traînailler au lit, je me suis glissé hors de la chambre, après m’être tout juste brossé les dents et habillé dans la pénombre de la chambre endormie. Le reste attendra le réveil de Mlle Su.

 

Retour d’abord à la chambre. Je crois entendre du bruit, et préfère frapper, à tout hasard. Su vient m’ouvrir, enveloppée de son drap de douche et déjà maquillée. La pauvre, elle ne sait pas ce qui l’attend aujourd’hui. Autant Mandalay est raisonnablement frais, en saison chaude, autant Bagan est pesant. De plus, un seul moyen de se promener – hors le char à bœuf : un vélo loué, qui est rarement dans un état parfait, qui demande des efforts démesurés pour avancer, qui vous fait donc abondamment transpirer, même quand vous êtes un bon cycliste amateur. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne vois pas Su comme sportive hors pair. Bah, elle prendra un char à bœufs, ou une calèche à deux chevaux…

 

Enfin bref, pour revenir à notre affaire, Su est levée, douchée, maquillée, et songeait à s’habiller quand j’ai frappé et qu’elle m’a ouvert. Nous en revenons à la situation d’hier soir. Pendant qu’elle occupe la chambre, à voir ce qu’elle va mettre, je me réfugie sous la douche. Dans la salle d’eau, je lance donc la douche, ce qui me permet de cacher tous les bruits naturels de … de tout ça, quoi. Les besoins naturels étant satisfaits, je me douche, me rase et me rebrosse les dents, puis me replonge avec délice sous l’eau froide. Enfin, je m’emballe dans une serviette de bain. Cela fait, je refrappe, à tout hasard, à la porte de la chambre, afin de savoir si je peux sortir. Oui, me dit Su qui ajoute qu’elle est presque prête. Je rentre dans la chambre et, effectivement, Su est presque prête – si on estime qu’être, pour une fille, en soutien à balconnet et petite culotte genre pousse-au-viol, correspond à être vêtue. Je parviens à ne pas la fixer avec un air de malade – c’est difficile – et à me diriger, dans mon splendide uniforme de Belphégor, sous son œil amusé, vers ma valisette dont je sors les caleçons et la chemisette qui feront mon bonheur aujourd’hui.

 

La soirée d’hier a été amusante. Après s’être racontée dans le moindre détail, dans l’ingénuité la plus totale et, pour un européen comme moi, parfois la plus embarrassante, Su a commencé à s’intéresser à ma petite personne, me posant des questions que je n’imaginerais jamais poser à des personnes que je connais intimement depuis dix ans. Une différence entre les sexes ? Une différence culturelle ? Ou bien est-ce simplement Su, telle qu’elle est ? Que je sache, les Coréens sont, usuellement, d’une pudeur qui confine à la pudibonderie. Disons que c’est Su, alors. Je n’ai dit que ce que je voulais bien dire et ai utilisé le joker à plusieurs reprises, sans jamais décourager Su. Elle me rappelle l’enfant d’éléphant, cher à Kipling.

 

Sauf le nez.

 

Enfin, en général, sauf le physique.

 

A part cela, nous nous étions arrêté au premier restaurant, un bar à salades délicieuses pour qui aime les avocats. Nous y avons dévoré, Su après son autobiographie et entre deux questions, moi entre deux réponses. Puis nous sommes rentré et, après un brossage de dents méticuleux dans la salle d’eau, Su s’est tout naturellement déshabillée dans la chambre, sous mon nez, jusqu’au moment où elle a arrêté le spectacle en plein milieux, vu que je piquais un coup de fard pas mal, probablement. Elle m’a innocemment demandé si ça m’embêtait d’éteindre la lumière ; j’ai bredouillé je ne sais quoi, et ai tourné l’interrupteur.

 

Je l’ai entendue se coucher quelques secondes plus tard, et me souhaiter une bonne nuit. J’ai retourné les vœux et me suis couché à mon tour, dans mon petit lit à moi, les yeux grands ouverts, à me demander ce qui se passait. La provoc, je veux bien, mais à ce point ?

 

Bon, vu la fatigue du voyage cahotant, je me suis quand même vite endormi.

 

Ce matin, donc, je tombe sur une Su dans une tenue qui ferait dévier Sa Sainteté le Pape de sa voie rigide et toute de vertu plombée. Pendant que je vais héroïquement m’habiller à côté, j’entends que Su continue ses préparatifs pour être presque, voire complètement, prête, et quand je sors, c’est tout bon. Elle est jolie comme un cœur, dans une tenue à la fois simple, modeste et qui tape dans l’œil. C’est certainement le maquillage.

 

Nous montons à la terrasse pour le petit déjeuner, je lui raconte, entre deux toasts, le coup des chauves souris roties, et elle trépigne d’impatience à l’idée d’aller voir ça. Je lui promets que nous y irons aussitôt le petit déjeuner terminé. Elle presse le mouvement, du coup.

 

Nous descendons bientôt les escaliers au galop, pour aller voir les viandes roties du marché, passant devant un bus-camion qui fait quotidiennement, depuis soixante ans au moins, le trajet entre Bagan et Bagan.

superbus

 

Trop tard pour les rats et autres chauves-souris : les plateaux des deux vendeuses sont vides. Devant l’air déçu de ma compagne, je lui jure que nous reviendrons demain matin, tôt. Promis ? Oui, promis.

 

Bon, cela veut dire qu’elle restera à Bagan au moins deux nuits, trois jours. Manifestement, elle a décidé de faire chambre commune avec moi, tout le temps qu’elle sera à Bagan. Mais la journée ? Hier soir, je lui ai signalé l’existence des calèches à chevaux, et des chars à bœufs. Maintenant que je parle vélo, elle me suit chez le loueur sans songer un instant à autre chose. Bon, on verra bien si elle tient le coup. Nous chipotons un peu les vélos, et en choisissons deux qui ont l’air raisonnables, avec des pneus qui ne se dégonflent pas, des freins qui freinent, et même trois vitesses qui ont l’air de passer, une corbeille, sur la roue avant, dans laquelle on peut placer notre nécessaire de déplacement. Su a un petit sac, avec son appareil photo et une bouteille d’eau fraîche. Il en est de même pour moi.

 

En avant, sur la route bosselée.

23:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : velo, vetements, animaux, cuisine |  Facebook |

22/04/2007

Art socialiste

Jakarta, c’est Bétonville, entrecoupé d’autoroutes. C’est aéré, respirable, mais c’est ennuyeux, quelconque. C’est aussi le centre de l’art socialiste en Océanie.

 

Horreur1Sukarno, le Fidel Castro local, avait trouvé nécessaire de faire comme tous les dirigeants socialistes dont l’Histoire nous a gratifié: de l’art national et prolétaire. C’est toujours stérile ; c’est toujours vilain. Au centre ville – enfin, à ce qui devait devenir le centre-ville, et qui ne l’est pas devenu, vu qu’il n’y a pas de centre-ville à proprement parler – il y a une espèce de grand obélisque à la gloire de l’indépendance. On l’a planté au milieu d’un parc dans lequel terminent de vieillir en paix quelques cerfs et quelques biches, en semi-liberté. Il est entouré de carrioles à cheval, histoire de faire rire les enfants, le temps d’une promenade, et de marchands de barbe à papa.

 

Les gosses y défilent par cars scolaires entiers. Ca les occupe une matinée, et les instituteurs n’ont pas de classe à préparer ce jour là : le matin, visite, l’aprème, le cours préparé par le ministère, depuis toujours, à la gloire de l’indépendance, des combattants de l’indépendance et du Camarade Sukarno. Ou cours de la matinée, et visite l’aprème. C’est encore mieux, quand on vient de la province, bien entendu.

 

Pour le cours d’instruction civique qui va avec, on tait le rôle des Japonais, je suppose.

 

horreur2Un peu partout en ville, des statues en pied d’un solide gaillard ; ou de sa nom moins solide copine ; ou des deux, bras dessus, bras dessous, sensés représenter la jeunesse indonésienne, l’armée indonésienne, la femme indonésienne, la vache indonésienne, le pompier indonésien, la chèvre indonésienne, le prolétaire indonésien, le politicien indonésien ou la paysannerie indonésienne. J’en oublie certainement. Le vrai type de l’Indonésien moyen, représenté par ces statues, a un vaste poitrail – pour les hommes - et des mains surdimensionnées, tout comme les pieds, pour faire plus peur à l’envahisseur chinois, ou hollandais, qui rode.

 

Quand les mots art et socialisme sont accolés, ça donne toujours le même résultat : c’est moche. L’art stalinien du socialisme scientifique, c’est à vomir. L’art national socialiste, c’est à pleurer. L’art socialiste agricole, mieux connu sous le nom de sado-maoïste, c’est à se flinguer. L’art de la troisième voie, qu’elle soit titiste, castriste, ou sukarniste, vaut ses frères socialistes : c’est nul.

 

Au bout d’une journée de promenade en ville, d’une statue à la gloire de l’Indonésie, à une autre statue à la gloire de l’Indonésie, je décide que le musée de l’indépendance ne méritera certainement pas le détour. Le musée indonésien, quel qu’il soit, n’a qu’un rôle : renforcer le sentiment national chez les chères têtes blondes à coups de chromos. Vous rentrez dans un musée annoncé comme étant celui du batik, de la fabrication du biniou, de la science agricole ou des volcans, on y est immanquablement confronté à une exposition à la gloire du régime.

 

Je ne suis pas indonésien, je fais donc l’impasse. Trop, c’est trop. Les gosses du coins, conduits dans les musées sous la houlette de leurs éducateurs, n’ont pas l’air chaud non plus, ai-je remarqué.

 

Points BlancsDans la rue, je me contente d’admirer les bus antiques qui transportent les locaux, ou une pub pour Bioré, la marque bien connue de sparadraps attrapeurs de points noir. Que n’invente-t-on pas… Un nouveau progrès, dans le domaine des sparadraps attrapeurs de points noirs, est illustré par une jeune femme qui serait tout simplement ravissante, si elle n’était couverte de points noirs qu’elle montre fièrement à la foule en délire : dorénavant, les sparadraps attrapeurs de points noirs sont eux même de couleur noire. Le résultat est que nous pouvons voir de nos yeux à nous que les points noirs sont blancs. Enfin, mieux vaut voir ça qu’être aveugle. Ou alors, c’est le coup d’un logiciel de retouche d’image ?

 

Après deux jours de promenade paresseuse, parfois à pied, parfois sur une moto-taxi, à ne pas voir grand-chose d’intéressant, ras le bol, de Jakarta et de Jalan Jaksa. Hop, internet et un billet pour Jogjakarta. L’avion encore. En fait, le nom de Batavia Airways m’avait tapé dans l’œil, et j’ai décidé de faire la courte distance qui sépare les deux villes en avion, pour le coup d’œil sur le Mérapi, et pour le nom de la compagnie aérienne.

 

SatéC’est pour demain matin. Pour ce soir, comme chaque soir, une petite orgie de satés dans la rue parallèle à la Jaksa : il doit bien y avoir là une centaine de cantines de rue, toutes vendant des satés, chacun des cuistots avec sa recette à lui qu’elle est bonne, avec sa sauce aux cacahuètes unique. C’est délicieux ; je prends chaque fois la portion minimum, qui me permet de m’empiffrer, sur la soirée, à quatre cantines différentes. Chaque fois, c’est un repas de roi. Les rats sont d’accords, qui galopent d’un tas de détritus à l’autre, entre les cantines de saté et les vendeurs de films piratés.

 

Les satés… pour cela, Jakarta, c’est bien. Il devait y avoir quelque chose de positif à dire sur la ville, si on cherchait assez longtemps.

13:53 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art, socialisme, cuisine |  Facebook |

13/04/2007

Les varans gourmands

Une fois la douche imitation Ushuaïa prise, nous retournons vers le campement où quelque chose se prépare, qui sent bon. Admirable : le cuistot est en train de nous préparer, des… crêpes, dans lesquelles on emballera un curry déjà prêt.  

 

Dans le Gault et Millaud, notre cuistot serait titulaire de deux toques, pour le moins.

 

Les varans pensent bien la même chose, puisque nous en voyons au moins trois, qui guettent dans la distance – enfin, quand j’écris dans la distance, ils sont littéralement à portée de main… Etape suivante : dressés sur les pattes de derrière, ils mendieront au pied de la table. Enfin, il n’y a pas de table, mais on se comprend.

 

On pose la question à Pipo de savoir si ce sont des varans connus, familiers. Non, il n’en est rien. Plus encore : l’endroit où nous campons, ce soir, est utilisé pour la première fois depuis des mois. C’est juste que les varans sont comme ça, assez goulaffes. Jamais je n’avais imaginé les varans aussi gourmands, prêts littéralement, nous semble-t-il, à tout pour venir chiper un bout.

 

La lumière fuit, la nuit tombe, nous dînons, sous la surveillance rapprochée des varans, et le repas est délicieux. Madame est quand même un peu inquiète, en ce qui concerne les varans, mais Pipo lui jure sur tout ce qu’il a de plus sacré qu’ils ne sont pas dangereux pour l’homme. Le repas fini, ils se dispersent d’ailleurs, l’œil déçu, et on en entend plus parler. Il est probable que le cuistot va leur jeter, un peu plus loin, quelques miettes. Ma foi, il faut bien que tout le monde ait le bonheur d’apprécier la bonne cuisine…

 

Jeux de cartes du soir, à la lumière de la bougie, fin de soirée. Nous partons, l’un après l’autre, nous brosser les dents, puis nous nous étalons côte à côte, dans le même ordre qu’hier, avec, tout comme hier, un orage qui menace. Quant à moi, ça ne m’empêchera pas de dormir.

 

Un hurlement affreux me réveille brutalement à une heure indéterminée : c’est madame qui, après, semble-t-il avoir roulé sur son mari, arrive en plein sur moi, toujours hurlante, me rebondit dessus et disparaît, crevant la toile de tente, dehors, usant de tous les membres pour se sauver. Grosse panique de tout le monde. Pipo trouve les allumettes, les bougies, nous avons de la lumière et retrouvons Madame à quelques pas, sous la pluie battante, tremblante encore, dans les bras de Monsieur qui la calme. Chapeau à Monsieur et à sa rapidité à rattraper son épouse : on n’a pas eu le temps de le voir courir après elle. Je jette un coup d’œil autour de moi, dans la tente : rien de suspect. Un mauvais rêve ? Un insecte qui aurait causé une frayeur ? Un coup de tonnerre qui aurait réveillé la pauvre en sursaut ? Un serpent ?

 

C’est Pipo qui trouvera la clé du mystère, la fille étant trop choquée pour parler, et ne sachant probablement pas exactement ce qui lui est arrivé : ce que je n’avais pas noté, c’est que son baluchon est ouvert et que, dans ce baluchon ouvert, il y a un paquet de biscuits, éventré d’un coup de dents impatient.

 

Un varan, pendant notre sommeil, s’est glissé entre Madame et Monsieur, a fouillé de la pointe du nez dans le baluchon d’où s’échappait un parfum intéressant, et a entamé les biscuits trouvés. Le seul problème est que, de toute évidence, la tête de Madame reposait sur le baluchon et les chocs l’ont réveillée. Elle a tourné la tête et a vu, dans son demi-éveil, à quelques centimètres d’elle, la gueule d’un varan que Pipo déterminera, un peu plus tard, comme faisant dans les deux  mètres. Un solide gaillard avec une gueule en proportion. Et on s’étonne qu’elle ait eu peur…

 

Qui aurait imaginé que les varans avaient un si bon flair. Mais qui aurait imaginé que leur gourmandise les conduit à prendre de tels risques. En tout cas, il a bien dû avoir la trouille, lui aussi.

 

Plus personne ne dormira vraiment, pendant les dernières heures de la nuit. Monsieur s’évertue à calmer madame qui a du se changer, tant elle a eu peur. On lui assure tout qu’elle n’en est pas ridicule pour autant et que si c’était nous qui nous étions réveillé nez à mufle avec le fauve, dardant à tout instant, qui plus est, sa langue bifide biraisin, on n’aurait pas été particulièrement farauds non plus.

 

Heureusement, l’orage finit de s’éloigner, et avec lui, la pluie ; l’obscurité ne s’éternise pas et il est bientôt possible de se lever en ayant une vue d’ensemble sur le camp.

 

A petite distance, il y a un varan…

 

Les garçons – Pipo, le cuistot, le mari et moi-même – prennent chacun un quart du périmètre et chassent les varans. Le simple fait de se montrer et d’avancer vers eux suffit. Madame, rassurée, est ensuite conduite à la cascade par Pipo et le mari. Sous leur protection, elle peut se rafraîchir pendant que le cuistot fait chauffer le petit déjeuner, et que je garde les affaires d’un air martial. Quand elle revient, entourée de ses gardes du corps, elle va déjà mieux. L’aventure n’est plus qu’un souvenir qui sera, certainement, enjolivé, une fois qu’il aura voyagé de Sumatra jusqu’à la Hollande.

 

Petit déjeuner délectable, comme d’habitude. Nous nous relevons deux fois pour écarter les varans importuns. Rapide tour d’horizon avec le chef : la promenade du matin est peut-être rendue moins facile, du fait que certains ont très mal dormi, que les affamés traînent autour, que cela inquiète assez naturellement la pauvre Hollandaise. Nous suggérons, pour le bien de Madame, évidemment, de traîner ici, ce matin, avant de faire la descente en radeau prévue.

 

C’est assez faux-cul de notre part, à dire vrai, cette proposition de ne pas bouger pour le bien de Madame: on est tout simplement crevés.

 

Nous nous faisons aussi la réflexion suivante, selon laquelle, après deux gros orages successifs, la rivière est grosse ; la descente sera certainement plus secouée que d’habitude ; nous aurons besoin de toutes nos forces.

 

Ca, par contre, c’est vrai, et Pipo en est parfaitement conscient. Un cri dans la distance, réponse lointaine du rabatteur qui nous rejoint bientôt, rapide explication entre eux : la sauterie de la matinée est annulée.

 

Quartiers libres pour Madame, qui se repose un peu, pendant que les garçons continuent à veiller au grain. Des varans montent et descendent la rivière, nageant comme je n’imaginais passer devant nous, dans la rivière. Pas la peine d’en parler à Madame. Pour les autres, ceux qui approchent du camp, quand on en voit un, on se lève d’un air menaçant ; on fait deux ou trois pas dans la direction de l’intrus ; il se sauve.

 

Pendant ce temps, aussi, le cuistot-factotum a préparé le radeau : il s’agit de cinq chambres à air en caoutchouc noir, de taille conséquente: ce sont des chambres à air de pneus d’autobus, ou de camions. Ca m’a l’air bien faible, pour descendre un torrent presque mugissant, mais Pipo me jure que c’est la meilleure méthode pour descendre une rivière rocailleuse et qu’il n’y a jamais eu d’accident. Les nombreuses rustines qui parsèment les pneus me font penser le contraire, mais qui suis-je pour jouer au trouble-fête…

 

Repas de midi, toujours aussi délicieux, déshabillage et rhabillage en tenue de natation, emballage de nos affaires – appareils photos compris – dans des sacs en plastiques. On monte à nous cinq sur les chambres à air mises à l’eau et à la grâce de Dieu.

 

05:10 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux, cuisine, rafting |  Facebook |

19/01/2007

La planque aux bonbons

Qui ne demande rien, reçoit. Je donne tout ce que j’ai de bonbons sur moi, à une nuée de gosses rigolards qui se pressent autour de moi.

 

J’ai ainsi une fillette qui, une fois son bonbon reçu, et avec l’espoir d’en avoir un deuxième, se colle le premier… entre les fesses, pour pouvoir à nouveau tendre innocemment les deux mains.

 

Elle est trahie par une petite camarade qui s’exclame en m’indiquant le corps du délit à moitié enfoncé, sur sa robe qui est encore plus enfoncée, bien entendu. Mais ça dépasse. La gamine se retourne, furax et prête à la castagne, me révélant la supercherie. Bon, ça vaut bien un deuxième bonbon… mais je n’oublie pas la délatrice qui, n’écoutant que la morale, j’en suis certain, a fait son possible pour que la justice éclate. Pour elle aussi, un bonbon.

 

Les bonbons distribués, les gosses restent avec moi, afin de voir les photos sur l’écran de l’appareil. Ils n’en finissent pas de s’exclamer, mais je dois les quitter. En fait, je ne dois pas mais je suis, comme tout européen, un homme pressé, vite lassé de rester en place, voyageur et curieux de la surface, glissant sur le vernis. Il faudrait longtemps pour connaître ces enfants, les apprécier ; je ne me donne pas ce temps. J’ai certainement tort.

 

indianbutcherEn remontant, je passe d’abord devant une boucherie, ou un abattoir, je ne sais comment le décrire. Ce que je sais, c’est que quelques minutes passées là dedans, et on devient végétarien. L’odeur fade de la viande dans l’atmosphère lourde, irrespirable, de la pièce au plafond bas, est assez pour soulever le cœur. Et dire qu’il y a des gens pour travailler ici la journée entière… On s’habitue à tout, faut croire.

 

ReglementindienJe remonte ensuite la colline, pour arriver, un peu avant les jardins parsis, à un amusant temple hindouiste, devant lequel un règlement pourrait faire sourire jaune nos amis féministes. En effet, si les femmes sont autorisées à prier dans le temple, ce n’est pas à n’importe quel moment de leur cycle que l’autorisation s’applique. On voit bien qu’en Inde, la malédiction des avatars fait bien des filles, des créatures maudites.

 

Après cela, c’est le parc qui, lui-même, précède les jardins interdits qui protègent les tours du silence, et les vautours obèses. A tort ou à raison, on croit toujours sentir le parfum révoltant des cadavres cuits, mais pourrissant quand même… Même si la vue est belle, et même si le parc offert par les Parsis, à fin de dédommagement pour le léger désagrément que nous savons, est agréable, quoique couvert de détritus, on s’éloigne vite.

 

Parfois, à Delhi, à Bombay, ou à Calcutta, on voit une poubelle publique. Elle est immanquablement vide. Un pauvre l’a retournée et a fouillé jusqu’au fond, avec l’espoir de trouver un objet, un morceau de tissu, une bouteille en plastique vide, un truc qui, pour lui, valait encore quelque chose… Le problème des ordures, dans les grandes villes indiennes, et dans les petites, ainsi que dans les villages et dans les hameaux, n’a pas été réglé. Parfois, une municipalité fait l’effort d’investir dans un système de nettoyage : des camions arrivent, chargent ce qu’ils peuvent et le décharge quelques kilomètres plus loin, quand le conducteur du camion, payé par la mafia des chiffonniers, leur laisse la cargaison à fouiller. On a déplacé le problème, les ordures s’envolent bientôt, et noient la ville entière, les banlieues, les campagnes.

 

Mais la journée se passe, et il est temps que je rentre à l’hôtel pour y chercher mon bagage. En bas, je hêle un taxi, on discute ferme sur le prix, et me voilà parti jusqu’à la gare routière – si on ose appeler ce lieu de rassemblement d’autocars ainsi – afin de prendre mon bus jusqu’à Aurangabad. Je trouve vite mon bus Mercedes, qui m’a l’air splendide, à part le fait qu’il a reçu un beau gnon sur l’un de ses pare-brises, et qu’il a une estafilade tout au long du flanc. Les routes indiennes ne sont pas très sures, dit-on.

 

A l’intérieur, c’est Byzance : les rangées, bien séparées les unes des autres, sont de trois sièges – deux d’un côté, un de l’autre – dont l’aspect rappelle les fauteuils de première classe des compagnies aériennes les plus réputées. Il y a aussi une téloche, avec un lecteur de vidéos. Ca, c’est plus ennuyeux. Je crains qu’on y ait droit, pendant une partie de la nuit. Il y a, enfin, une couverture sur chaque siège, pour lutter contre la climatisation qui sera féroce, comme partout où on l’a, en Inde. Je me suis toujours demandé pourquoi on ne diminuait pas, tout simplement, la clim’, plutôt que la mettre sur maximum… Le départ était annoncé pour 19h et on nous annonce un petit retard d’un quart d’heure au départ, qui sera certainement rattrapé dès la première étape. Le bus démarre donc, à moitié plein, à la nouvelle heure dite, et le chauffeur … fait le tour de la ville, en maraude, avec l’espoir de récupérer des passagers supplémentaires, sans prévenir son chef quant à la manne inespérée qu’il récupère par ailleurs, bien entendu. Il doit être dix heures quand, ayant fait le tour des endroits les plus glauques de Bombay, nous sommes enfin sur la route. La télé démarre pour les nouvelles, puis l’accompagnateur glisse un film dans le lecteur de DVD : Bolliwood, nous voici…

15:55 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : enfants, cuisine, hygiene |  Facebook |

17/01/2007

Les tours du silence, les vautours, et leurs maladies cardio-vasculaires

Mais ça, c’est pour dans quelques jours. Ce que je fais, cette aprème, dans le but de me changer les idées après le coup de la carte sim, c’est une longue promenade le long de la mer, sur la plage de sable fin et d’un gris crasseux, couverte de petits restaurants faits eux même de bric et de broc, et strictement interdits par la municipalité – tout comme les attractions qui sont en dur et gardent la place prise depuis au bas mot vingt ans.

 

Les flics passent en voiture sur la plage, trois fois par jour, moustache au vent et teint rougeaud et furax, pour rappeler que tout cela est interdit, dit, dit, et pour toucher leur petite enveloppe. Quand les propriétaires les voient arriver, de loin, ils rangent quelques tables et chaises, et jurent aux flics qu’ils n’ont ouvert que pour détruire prochainement, et que les gens assis ne sont pas des clients… Comme ça, pour les flics, non seulement les finances s’améliorent, mais, de plus, l’honneur est sauf.

 

Pris sous un vent agréable qui vient de la mer, loin de la route assourdissante de coups de klaxons et du bruit des échappements crevés, on parvient presque à oublier Bombay. Mais, en poussant la promenade, on arrive au bout de la baie, dans un coin dont la puanteur vous fait revenir à la réalité : c’est la décharge publique que les nageurs – car il y a des nageurs sur cette plage ! - doivent bien tolérer, puisqu’elle prend quelques arpents, toujours plus nombreux, de la place qu’ils doivent alors partager avec les corneilles.

 

Pour elles, c’est Noël.

 

En fait, pour elles, l’Inde, c’est Noël.

 

La mer est huileuse de crasse. Des dizaines de bouteilles de plastique flottent dans le coin, et entre les cailloux qui font la fin de la plage, il y a des cadavres qui font le bonheur des rapaces.

 

Les cadavres, parlons-en. Je suis maintenant au pied de Malabar Hill, la colline de Malabar, bien connue pour ce qu’on appelle poétiquement les tours du silence – en plus prosaique : des pourrissoirs pour cadavres, réclamés par la religion parsie.

 

Les Parsis sont des gens qui vénèrent le soleil et qui estiment que la pureté qui va avec ce dernier nous prévient, entre autres choses, de brûler ou d’enterrer les morts. On les met donc au sommet de tours où ils pourriraient tout à leur aise, des semaines durant, infectant la contrée entière si Dieu, dans Son infinie bonté, n’avait heureusement inventé les vautours.

 

Quelques dizaines de vautours, gras comme des dindes de noël, ont donc établi leurs quartiers dans les jardins qui entourent les tours du silence, et vivent, si j’ose dire, sur la bête. On assure qu’un vautour un peu affamé vous décharne un cadavre en moins d’une journée. Malheureusement, les vautours meurent d’apoplexie, de cholestérol, de diabète et d’artério-sclérose, toutes maladies venues d’une nourriture trop riche et d’une hygiène de vie déplorable : les animaux n’ont même pas à voler pour se trouver à la table du festin, jour après jour… Affamés, donc, les survivants ne le sont pas, et ne se pressent pas toujours pour aller nettoyer les tours du silence.

 

Et les cadavres parsis se défaisaient donc, petit à petit, sur les tours du silence… Quand la population de Bombay, excédée par la puanteur qui provenait des tours, a forcé des solutions. Et pour en arriver à excéder une population indienne pour des petits problèmes d’odeur, il en faut pas mal, ça devait être croquignolet, à l’époque.

 

La religion reste quelque chose de bien sérieux et respectable, en Inde, et les Parsis sont extrêmement puissants : on en est arrivé à une espèce de compromis : les Parsis ont installé des réflecteurs solaires sur les tours, ce qui cuit les cadavres qui, de ce fait, puent moins, tant qu’ils ne sont pas mangé par les vautours.

 

Comme la proposition était maigre, la municipalité, forcée d’accepter car les parsis sont les seules personnes riches de la ville, les seules qui paient des impôts et, donc, les employés municipaux, incluant le maire… Tuktukindiala municipalité, donc, a du trouver une deuxième source de pollution à éliminer – voilà ce qui explique la disparition des tuk tuk dans le centre ville. Et puis, disons-le, rancuniers comme des vieilles espagnoles, les parsis avaient déclaré que si on leur interdisait leur belle coutume à eux, dont l’odeur ne les dérangeait aucunement, eux, il fallait interdire une belle coutume des autres, dont le bruit les dérangeait.

 

La colline est vaguement odorante, et calme : personne ne souhaite particulièrement baigner dans l’odeur de la putrescence des cadavres… mais cette putrescence a fortement diminué du fait des autocuiseurs solaires, et du fait heureux qu’il n’y a pas tant de parsis que cela. Dans le lointain des jardins secrets, on voit parfois quelques vautours traînent leur surcharge pondérale, et des nuées de corneilles qui ont l’air satisfaites. On ne voit pas les tours car les funérailles Parsies sont secrètes. Si l’on continue à marcher vers le nord,un peu plus loin, on trouvera un quartier luxueux, sous le vent de la mer qui éloigne l’odeur des tours du silence vers la ville, c'est le nid des quelques richissimes Parsis qui possèdent la colline.

 

Au bas de la colline, c’est la zone. C’est la zone au point que si Hector Malot revenait, ils en hoquèterait d’horreur. C’est le quartier des lessiveurs, couronné d'un bâtiment moderne qui, chez nous, serait abattu sur le champ - sauf dans les banlieues françaises du 93, cela va sans dire.

Batimentdeluxe

 

13:17 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : animaux, cuisine, religion, medecine |  Facebook |

10/01/2007

Les restaurants de Colaba

Le soir, je vais dîner dans l’un de ces nombreux restaurants qui font la gloire de Colaba.

 

Il y a deux types de restaurants indiens : les full veg – lire : les végé cent pour cent pur jus – et les arabes, où l’on trouve de tout : plats pour végétariens, ou plats pour carnivores.

 

Pas de porc, quand même.

 

Tant mieux pour la gentille petite Babe, le cochon dans la ville, l’immense actrice adorée de tous les enfants et de quelques grandes personnes ; tant pis pour les pov’ petits agneaux qui sont tellement gentils, et dont le bêlement harmonieux rappelle le bruit d’un doux klaxon que les Indiens détesteraient, vu qu’il ne fait pas assez de bruit.

 

Les full veg, ce sont les restaurants tenus par des indous, par les adorateurs de Shiva, par les fidèles de Vishnou, par les sectataires de Ganesh, et/ou de n’importe quel autre animalo-humano-divinité du panthéon religieux de l’Inde. Les autres restaurants, ce sont ceux qui sont tenus par les musulmans. En Inde, tout est religieux, même la restauration.

  

Autant l’Inde est sale, crasseuse, même, autant, à ma grande surprise – j’ai vérifié, et je passerai mon temps à vérifier tout au long du voyage, rapport à Fujiko – les cuisines des restaurants sont impeccables.

 

Enfin, disons qu’elles sont extrêmement propres.

 

Le parfum qui se dégage des différents établissements vous fait saliver pire qu’un dogue de Bordeaux quand on pose sa gamelle devant lui. Si on avait le ventre pour, on se ferait deux ou trois douzaines de repas par jour.

 

Et puis, quand on entre dans le restaurant, un monsieur courtois et moustachu vous guide immédiatement vers une place juste sous le climatiseur, ou sous le ventilateur, et ne perd pas de temps à prendre votre commande, rapport à la boisson. Il y a un truc merveilleux, ici : le jus de citron avec de l’eau pétillante. J’imagine que le risque de galopante n’est pas inexistant, vu l’état de propreté douteuse des verres et les glaçons de provenance inconnue, mais c’est boooooooooon…

 

Les restaurants au personnel musulman sont mes favoris. D’abord, parce que je suis de nature carnivore ; ensuite, parce que le personnel y est autrement plus courtois et attentionné que dans les restaurants full veg.

 

La carotte et le brocoli rendent morose, faut croire.

 

Au fond du restaurant, que je choisis systématiquement pour son parfum sympathique et toujours dans une ruelle dans laquelle jamais une voiture ne peut s’aventurer, rapport au bruit des klaxons, je savoure un instant de vrai repos pour mes oreilles, et de plaisir intense pour mon estomac, soudain devenu celui d’un gourmet exigeant. Le dernier coupe-gorge recèle des cavernes littéralement magiques, dès qu’on parle des plaisirs de la table.

 

J’adore les cuisines asiatiques, mais jamais je ne mangerai aussi bien qu’en Inde.

 

Dommage qu’il y ait les Indiens et leur fâcheuse propension à mendier, à faire un vacarme de taré, à essayer de m’écraser, au volant de leur somptueux destriers, à tenter de me faire les poches, ou à vouloir me vendre des trucs qui ne m’intéressent franchement pas.

 

Sans compter les fakirs de cirque, selon lesquels j’ai un karma fantastique qui les pousse à me dire mon avenir, contre monnaie sonnante et trébuchante.

 

Il doit être bientôt dix heures quand je rejoins mon hôtel, épuisé de ma journée de promenade et de mes deux ou trois heures de sommeil de la nuit précédente. Mon hypothèse est que, si les chauffeurs de taxi sont des lève-tôt, il est probable qu’il sont couche-tôt aussi. Avec un peu de chance, les quelques conducteurs qui passeront encore dans ma rue négligeront de klaxonner… et je suis vanné. Temps de dormir.

 

Miraculeusement, cette nuit là, soit les chauffeurs se donnent le mot et décident de me laisser tranquille, soit c’est la nuit des couche-tôt – une fête religieuse comme il en existe tant, en Inde – soit je suis tellement fatigué que je n’entends rien.

 

En tout cas, je me réveille au son du klaxon, le lendemain matin, passé six heures, enfin reposé. Un regard par ma fenêtre : la vue est belle, la mer est étale. Dans la distance, on peut voir la Porte des Indes. Je me sens mieux et je suis certain que Bombay est une ville merveilleuse.

gateofindia

 

Je ne ferai même pas attention aux cancrelats qui se sauvent, quand je rentre dans la salle de bain. L’air de rien, ce sont de grands timides.

22:38 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cuisine, animaux, religion |  Facebook |

18/12/2006

Le Kuala Lumpur, de verre et de béton

Petronas

 

Le béton moderne, rien de bien particulier à en dire, sinon que les architectes locaux, pour lesquels l’argent n’était visiblement pas un problème, ont fait de leur mieux pour éviter une trop grande stérilité. Ainsi, à côté des cours Petronas, il y a un joli jardin, dans lequel se trouvent des piscines publiques absolument délicieuses et dans lesquelles une multitude de gosses pataugent, surveillés par leurs parents. SwimmingpoolQuand on compare ces piscines à celles dans lesquelles les gosses Thaïlandais, Cambodgien, Birman et autres peuvent plonger, le choix est vite fait. A Bangkok, les enfants plongent dans le Chao Praya, limoneux en diable, qu’ils partagent avec les poissons-chats.

 

Bon, disons que si l’on peut trouver des poissons-chats dans le Chao Praya, c’est qu’il n’est pas empoisonné…

catfish 

 

 

 

 

 

 

L’horizon des gratte-ciels de Kuala Lumpur parvient, c’est quand même positif, à n’être pas oppressant. Il reste aéré.

 

 

 

KLskyline

 

KLmetroEntre les tours bien séparées, passe le métro aérien, conduit à distance, ce qui laisse imaginer aux petits enfants, qui prennent la place d’un conducteur inutile, qu’ils sont les capitaines du ciel.

 

 

Dans les tours Petronas, enfin, est logé l’opéra et la salle de concert du Philharmonique de Kuala Lumpur. KLphilarmonicL’orchestre n’est pas mauvais, ce qui est amusant, quand on songe à l’éloignement de la Malaisie, de toute source classique. La salle est, à chaque concert, bourrée.

 

Cette extraordinaire aliénation entre cultures, on la trouve souvent ici, où – miracle – quoique le pays soit à majorité musulmane, tout n’a pas été islamisé. Ainsi, la loi coranique ne s’applique qu’aux musulmans, et chaque communauté possède ses coutumes. Bien entendu, ça ne fait pas de particulièrement belles jambes à des musulmans qui souhaiteraient quitter la belle religion qu’est l’Islam RATP (Religion d'Amour, de Tolérance et de Paix), puisque l’apostasie est punissable de mort, mais ça permet à tous les non-musulmans de vivre leur vie familiale bien pépère.

 

L’une des choses qui peut faire sourire, c’est la différence de passeport, selon qu’on est musulman ou non. Les Malais musulmans, une fois qu’ils sont en age de demander un passeport, le reçoivent avec cinq pages d’identité – une page pour eux, et quatre pages pour les quatres épouses – alors qu’un autre Malais, qu’ils soit d’origine chinoise, malaise, océanienne, indonésienne, … n’a qu’une page d’identité dans son passeport : la page qui correspondra à son identité à lui. Quant aux épouses non musulmanes, elles ont droit à leur passeport à elles.

 

Les femmes musulmanes ne peuvent ainsi voyager qu’avec leur mari qui tient le document de voyage sous la main Photovacances(ça permet des chouettes photos de vacances), ou, exceptionnellement, sous surveillance masculine déterminée par le mari, si elles partent « seules » à l’étranger. Dans ce dernier cas, le mari complaisant ira demander un document de voyage à usage unique, sur lequel on a deux identités : celle de la femme autorisée expressément, par son mari, à voyager, et celle de son gardien. Ce dernier est, normalement, un membre de la famille du mari : le papa, l’oncle, que sais-je…

 

Une fois le voyage terminé, le document obsolète doit être rendu à l’imam de la mosquée, et Madame retourne ainsi au bercail.

 

L’apartheid entre communautés est moins sensible dans la capitale que dans la province. IslamueberallesAinsi, à Penang, on pouvait sentir la tension qui existe, volens nolens, entre hindoustanis, bouddhistes, sikhs et musulmans. Quant aux chrétiens, ils sont si peu nombreux ici qu’il n’est pas besoin d’y faire allusion. A Kuala Lumpur, cependant, dès qu’on est hors de l’enclos des grandes compagnies internationales, hors de l’enceinte de béton, l’ambiance provinciale revient et, avec elle, les ghettos.

 

Moi, je dors dans le ghetto chinois, dans le vieux centre, tout près de la gare routière aussi. Seuls les chinois ont « fait » dans l’hôtellerie relativement bon marché. restauLes musulmans « font » dans la restauration, quant à eux. Et, à dire en leur faveur, non seulement, quand on passe devant les restaurants, ça sent achtement bon, mais, de plus, quand on s’attable, c’est achtement bon.

 

Un seul problème, dans les restaurants musulmans : pas de bière. Aussi, le soir, j’alterne entre une soirée alcoolique, mangeant dans une cantine chinoise, et arrosant mon repas d’une Tiger de Singapour, et une soirée "sèche", mangeant dans un restaurant musulman, et arrosant alors mon repas d’eau pétillante.

 

Dans le ghetto chinois, je le disais, c’est marché tous les soirs, avec du faux, du toc et des copies. Les flics passent régulièrement, mais plutôt par désir de faire comme si. En réalité, la personne importante du marché, celui qui assure la sécurité, c’est le chef de la triade, de la mafia chinoise, un jeune gros qui passe, chaque soir, entouré de ses gardes du corps, pour parcourir les travées et garder l’ordre. Un quart d’heure avant son arrivée, des jeunes équipés de talkie walkie commencent à s’agiter, échangeant des messages, s’informant mutuellement du degré de rapprochement du Chef, j’imagine, et préparant le terrain et sa sécurité.

 

Deux Mercedes blindées qui précèdent, pour l’une, et suivent, pour l’autre un 4X4 lui-même Mercedes s’arrêtent pile à l’entrée du marché, à un endroit – toujours le même – où quelques un des sous fifres équipés de talkie walkie les attendaient. Le Chef sort, d’un bond, de sa voiture, une fois que la porte lui a été ouverte par son garde du corps qui a lui-même sauté de la voiture le premier et que les barbudos des deux autres voitures se sont égaillés en cercle, observant les alentours.  Il marche le long des étraves, accompagné par ses petits camarades, s’arrête à l’une ou l’autre échoppe pendant que ses gardes du corps vont aux nouvelles et reviennent pour chuchoter à l’oreille du chef tout ce qui va et ne va pas. Les problèmes sont réglés en un tournemain, le tour est vite fait. C’est impressionnant d’efficacité, je dois dire. Un commerçant refuse de payer son dû ? Qu’il s’agisse du racket à l’assurance, ou de celui de la location de sa place, une courte conversation entre le Chef et le réfractaire qui a peut-être un argument à faire valoir… Rien qui soit acceptable du point de vue du Chef ? Un geste de sa part et deux sbires magiquement apparus aux côtés du petit commerçant l’emportent en lui bloquant la bouche, pendant que deux autres, ou quatre, ou six, dépendant du volume des marchandises exposées, remettent tout en quelques balles et disparaissent tout aussi silencieusement. Le bonhomme disparu vient de perdre sa licence à jamais.

 

Les flics, bien évidemment, n’ont rien vu.

 

Mieux vaut faire comme si, moi-même, je n’avais rien vu non plus.

15:58 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : architecture, religion, cuisine |  Facebook |

13/12/2006

Le cocktail de sang de serpent

C’est la fameuse histoire du mec qui ne se sentait pas tout à fait clair dans son cœur et dans sa tête, et qui avait son ange gardien à gauche, pendant que son diable gardien était à droite.

 

Le diable gardien lui disait « Henri » (il s’appelait Henri, le héros de l’histoire) « Henri, tu n’est pas le premier médecin qui couche avec une patiente, et tu ne seras certainement pas le dernier »… pendant que son ange gardien rétorquait, « Henri, souviens-toi quand même que tu es vétérinaire … ».

 

C’est un peu le sentiment que l’on a, quand on quitte Hat Yai.

 

Hat Yai est décrit comme le petit Paris de la Thailande. Quand on y arrive, on se rend vite compte qu’il n’y a pas de tour Eiffel, ni d’arc de triomphe, ni de Louvre, ni, finalement, rien de marquant sur le plan architectural, qui mettrait Hat Yai « sur la carte », comme on dit. Certes, on y trouvera de délicieux temples dans le style de Bangkok, un gigantesque Bouddah couché, et d’incontournables restaurants de serpents, typiques à la Thailande du Sud.

 

BistrotQuant à l’aspect parisien, c’est le suivant : en Malaisie, et à Singapour, tout ce qui est olé olé est puni d’une lourde amende ou d’une peine de prison. Du coup, tous les Malais et les Singapouriens qui veulent se changer les idées, si je puis dire, viennent à Hat Yai.

 

Hat Yai, c’est le petit Paris de petits Léopold II.

 

Si le centre est, quand même, très Thai, avec ses restaurants et ses échoppes, ses massages, ses coiffeurs, ses hôtels et ses banques, on se rend quand même vite compte que les salons de massage ne se limitent pas à proposer des massages traditionnels. Mesdames les masseuses sont vite à vous faire un sourire plus aguichant que de coutume, et à vous Hatyaisignaler qu’elles sont tout à fait prêtes à faire des massages dans votre chambre d’hôtel. Les salons de coiffure proposent des trucs qui ne sont pas sur la carte des salons de coiffure normaux. Il y a un nombre invraisemblable, dans le centre ville, de karaoke qui, le soir, ne ressemblent pas à des salons de karaokes tels qu’on les connaît ailleurs : devant ces salons de Hat Yai, il y a des douzaines de demoiselles en tenues légères et qui hèlent le chaland. Il y a, sur les marchés, des stands proposant des films avec des acteurs faisant des trucs et des machins. Il y a, en grand nombre, des « clubs » nocturnes avec des affiches promettant des spectacles qui rappellent Pat Pong.

 

Bref, comme le dirait Mlle Julia : c’est louche.

 

Je dirais même plus : c’est écoeurant.

 

Si la prostitution, dans le Sud Est Asiatique, est un fait de société ; si, quand on y pense, de grandes jeunes filles de vingt ans passés savent après tout ce qu’elles font de leur corps, et sont majeures et responsables, cette ville presqu’entièrement tournée vers le stupre, c’est trop. Le sourire naturel aux Thaïlandais, ici, on le suppose toujours commercial – et pour quel commerce. Trop, c’est trop. La Thaïlande, land of smile, le pays du sourire, devient le pays de la fesse. La situation est encore pire à la frontière où, du côté Thaïlandais, s’est créé une bourgade anonyme, mais destinée exclusivement aux plaisirs de la chair des touristes Singapouriens et Malais. Pas une bâtisse, là, qui ne soit pas un lieu de plaisir, de stupre et de luxure et quand on roule en minibus, vers la frontière, où que l’œil tourne, c’est pour noter des annonces offrant des soapy massages (en d’autres mots, des massages cochons), des karaokes, qui n’ont rien à voir avec les karaokes traditionnels à l’Asie du Sud Est, des filles, des filles, des filles… Déjà à Hat Yai, on est souvent accostés par l’un ou l’autre bonhomme particulièrement amical, pour se voir proposer des filles et, si on a pas l’air chaud, de jeunes, de très jeunes filles. Prêt à changer son fusil d’épaule, le rabatteur, si vous continuez à l’ignorer, vous soufflera qu’il a aussi des jeunes garçons en stock.

 

SnakehouseLes restaurants de serpent – c’est la spécialité locale – sont eux même entourés d’établissements fermés sur le temps de midi, mais qui ouvrent bien avant la fin de la journée, alors que l’on sort à peine du restaurant: ce sont des bordels.

 

Les restaurants de serpents, donc… On y trouve deux types de propositions dans ces endroits. Vous pouvez y prendre soit une sorte de cocktail, fait de sang de serpent mélangé à de l’eau de vie – et c’est pour le power – soit une soupe de légumes assaisonnée de tronçons de serpents saignés à blanc, et c’est bon pour la santé.

Snake

 

Le power, c’est, bien évidemment, l’énergie sexuelle. Selon la tradition, le mélange de sang de serpent avec de l’eau de vie a un effet canon sur l’érection. Et, au plus le serpent est venimeux (et donc cher), au plus son sang est efficace. On peut avoir un cocktail pour un prix bien démocratique d’une centaine de Bahts, et ça peut monter jusqu’à mille Bahts. Avec ce dernier cocktail, je suppose qu’on est atteint de priapisme des mois durant.

 

C’est du moins l’effet espéré.

 

Du côté de la soupe, ce sont tous les légumes de saison, assaisonnés de gingembre et, donc, de quelques tronçons de serpents préalablement saignés pour les cocktails. Un serpent, il semble que ce soit fait pour moitié de peau, épaisse et grumeleuse, collant à la chair, et pour presque moitié d’arêtes minuscules et habilement glissées dans la chair pire qu’une truite. Le calcul est fait : il ne reste quasiment rien à grignoter entre peau et arêtes.

 

Cela dit, la soupe est délicieuse. On chipote un peu sur les tronçons de serpent, grattant un tantinet de chair, et on paie son dû, une fois le repas expédié, en félicitant le cuistot. Ensuite, on s’échappe du quartier entre les filles qui, déjà assises devant la porte des établissements de nuit, vous hèlent et vous proposent des délices extra-serpentines pour que vous puissiez vérifier la qualité du cocktail que vous venez, sans nul doute, d’ingurgiter.

 

Une fois la soupe de serpent – ou le cocktail de sang de serpent, donc – avalée, il est temps de quitter Hat Yai. On peut partir à Song Khla, en pleine guerre civile musulmane, ou traverser les territoires du Sud, dans un microbus qui trotte, jusqu’à la frontière malaise, puis jusqu’à Penang, ou jusqu’à Kuala Lumpur. C’est la solution malaise que j’ai choisie.

08:32 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cuisine, animaux |  Facebook |