12/07/2007

Vers Bagan

Le chemin entre Mandalay et Bagan est atroce. Nous parlons de deux cents kilomètres, à tout casser : on démarre tôt le matin sur une route qui commence bien : deux bandes qui tournent parfois à quatre, un pont en construction, ici ou là, afin de renforcer le vieux pont datant des colonies, de remplacer un pont détruit, ou de se débarrasser d’un gué dont les eaux sont parfois irrégulières. Il nous est arrivé, plus d’une fois, de devoir attendre quelques heures, devant une rivière dont flots, lors de la mousson, étaient infranchissables. Soudain, le conducteur du bus, envoyé en observateur devant la rivière, nous hélait, sautait au volant et, alors que nous courrions pour reprendre nos places, commençait sa traversée. On sortait de l’aventure trempés de pluie et de transpiration, boueux des pieds aux épaules, vivants. Au moins, on était passés.

 

Les cent premiers kilomètres, quand on quitte Mandalay pour aller vers Bagan, sont excellents, selon les standards locaux. Puis, ça se dégrade, et on arrive au pire. Parti le matin vers sept heures, on arrive à Bagan douze heures plus tard. Le problème n’est pas seulement l’état des routes, mais celui du parc automobile. Un bus birman, quand il n’est pas VIP et de moins de trente ans d’age, est dans un état de roulage, et dans un état mécanique tels qu’il lui est impossible de prendre le moindre risque et de forcer son chemin.

 

Les bus qui font la route, de Mandalay à Bagan, et de Bagan à Mandalay, ne sont pas les usuels VIP – enfin, les usuels VIP à la sauce birmane, qui Busn’existent que sur les trajets originaires de Yangon, ou dont le but final est la capitale. La plus grande partie de la flotte des transports birmans date des années soixante, avec parfois un autocar luxueux, importé subrepticement d’un pays tiers. Dans les villes, on parle de vieux machins des années cinquante, de la marque Hino, dont je me demande s’ils n’ont pas été offert, après la guerre, par les Japonais, en manière d’excuses pour leurs rapines et déprédations du temps des années noires…

 

Quoiqu’il en soit, les bus qui font la route entre Mandalay et Bagan ne sont pas à recommander.

 

Il y avait, quand je suis arrivé la première fois en Birmanie, entre Mandalay et Bagan, un bus de jour, et un bus de nuit. Quand on prenait l’un, on regrettait immanquablement de n’avoir pas choisi l’autre. La vérité est qu’ils étaient tout aussi inconfortables l’un que l’autre. Rien n’a, depuis, changé, sinon que les deux bus – le bus de jour et le bus de nuit – ont pris cinq ans de plus dans les suspensions.

 

Une autre possibilité de partir à Bagan serait de prendre le bateau qui descend la rivière Irrawaddy. Elle relie les deux villes et deux bateaux – l’un rapide, l’autre lent – parcourent la rivière, afin de libérer les routes taraudées du pays. Le bateau rapide est lent ; le bateau lent est très lent. Tous deux sont d’un inconfort inimaginable. Tous deux donnent le sentiment qu’ils attendent la première occasion pour couler. C’est la peinture qui tient la rouille ensemble, mais pour combien de temps…

 

J’ai pris une fois le bateau, pour descendre l’Irrawaddi : plus jamais. La moindre vaguelette provoquée par le croisement d’une barque faisait tanguer le navire dont la rambarde devait passer de deux ou trois centimètres, tout au plus, le niveau de l’eau.

 

Quand à la possibilité aérienne, elle défie l’imagination. On peut effectivement acheter un billet d’avion pour aller de Mandalay à Bagan. Rien ne dit qu’un avion se présentera à l’heure dite, voire le jour dit. Et si, un beau jour, on voit l’avion arriver, on décide qu’après tout, le bus n’est pas si mal que ça.

 

Bref, tout en sachant que le confort du bus n’est pas optimal, que le Streetnombre de passager par rapport au nombre de sièges est inadéquat, que le trajet semble durer une vie entière, c’est le bus que j’ai choisi ce matin. J’arrive, sur mon moto taxi à la gare routière où l’on attend le bus. Il y a l’habituelle foule de vendeurs de fruits, d’eau filtrée, de bonbons, de trucs et de machins. Quelques mendiants. Le bus est là, dans un état de délabrement qui fait pitié à voir. Quand on entend son moteur tourner, quand on regarde ses roues, on sait qu’on ne roulera pas vite. Le danger d’un accident mortel est donc nul – sinon, en cas d’explosion, pour le conducteur, assis littéralement sur le moteur. Pour nous, pas grand risque.

 

Je suis le seul européen, ce matin, à prendre le bus de Bagan, puis non, arrive un couple d’américains avec lesquels je commence à causer. Une jeune femme ravissante nous fixe de ses yeux en amande, alors que nous bavardons, et vient se mêler à notre conversation, afin de faire connaissance avec ses futurs compagnons de misère : elle aussi part à Bagan, dans notre bus.

 

C’est une Coréenne, ce qui explique que je ne l’avais pas distinguée, dans la foule. Elle s’appelle Su, et me demande si nous ne nous sommes pas déjà rencontrés. Après quelques secondes de réflexions, je me souviens d’une bousculade à Bangkok, il y a plus d’un an, lors de la fête de l’arrosage qu’on appelle là bas le nouvel an thaïlandais. Oui, c’était bien elle. Liés par ce souvenir immortel, nous bavardons avec davantage d’intérêt. Elle me raconte son périple alors que nous montons dans le bus dont le moteur poussif fait semblant de rugir.

 

Après deux heures de routes pas encore cahotantes, je sais tout de son premier trajet, lors duquel elle avait fait le tour de la Thaïlande et du Laos, de son retour en Corée pour des raisons matérielles que l’on peut deviner, de son arrivée à Bangkok il y a une quinzaine de jours, et de sa décision de venir, seule, dans le pays du diable.

 

C’est, en réalité, sans grand danger : en toute discrétion, parfois, mais parfois pas, la police et l’armée sont partout, pour casser les risques de révolution. Si police et armée sont là… elles sont là, et un voleur, un assassin ou un escroc n’a pas plus d’espoir qu’un révolutionnaire d’échapper à la main de la maréchaussée. De ce fait, la Birmanie est un pays sûr, pour les voyageurs – du moins, tant qu’on ne parle pas des dangers inhérents au voyage.

 

Su a une voix douce que le bruit de roulage couvre parfois, un sourire ravageur, des vêtements qui, quoique la couvrant de manière modeste, sont une incitation au viol.

 

Ou alors, c’est moi qui ai un problème.

 

Après un premier arrêt pipi, puis un arrêt déjeuner, nous parlons bizenesse : elle n’a rien réservé à Bagan, et s’inquiète de savoir si elle trouvera de la place dans l’un ou l’autre guesthouse. Je n’en doute pas. Rassurée, elle s’endort. Sa tête se penche, use de mon épaule comme d’un coussin, pendant que, alors que nous roulons sur une piste cahotante, nous oxessommes lentement recouverts d’une fine pellicule de poussière. Quand nous nous arrêtons, la fois suivante, je la laisse dormir dans le bus alors que je vais chercher de l’eau. Un antique attelage de bœufs s’avance vers nous, nous regardant avec curiosité. Bagan a été la capitale de l’Empire Birman, aux douzième et treizième siècles. De toute évidence, peu a changé depuis.

23:08 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bus, boeufs |  Facebook |