05/05/2007

Sortie de Borobudur

Mais revenons-en à Bobobudur, quoique je ne sois pas ici à écrire un guide. Au détour du chemin, quand on voit soudain ce gigantesque bloc, hérissé de clochetons, on est touché. On ne sait trop si Borobudur est beau ; Borobudur est, en tout cas, marquant.

 

Borob1La multitude des stupas, des niches à Bouddha, des Bouddha, des scènes sculptées à chaque niveau, le long du chemin de pèlerinage, tout cela, dans son dérisoire espoir de se gagner des mérites pour un prochain avatar qui sera préférable à celui dans lequel le sculpteur qui sculptait, l’esclave qui portait, le commerçant qui finançait tout cela, vit à cet instant, tout cela est émouvant.

 

Etre athée ne veut pas dire qu’on en a moins de compassion pour le pauvre hère. Et quand on connaît – ne serait-ce qu’un peu – son Histoire, on sait combien notre vie quotidienne est, aujourd’hui, miraculeusement facile, quand on la compare ne serait-ce qu’à celle de nos grands-parents. Nous oublions, dans notre quotidien sans anicroche, la chance extraordinaire qui nous a permis de ne pas revivre de guerre en Europe ; qui nous permet d’aller un soir de notre choix chez un médecin, parce qu’il y a une petite cochonnerie qui nous cause du souci ; de soigner une maladie, dont nous apprenons qu’elle est grave, en deux coups d’antibiotiques - une maladie qui tuait à coup sûr, il n’y a pas cinquante ans.

 

Et qui tue encore quotidiennement, dans des pays où l’on ne sait pas encore trop bien ce que sont les antibiotiques.

 

Tout cela nous éloigne de Borobudur, c’est vrai. Et ces malheureux qui ont fait Borobudur vivaient une vie autrement plus dure que celle que l’on pourrait imaginer : de l’age de la pierre jusqu’au dix-neuvième siècle, pour les frères humains qui avant nous vivaient, la terre est une vallée de larme ; le passage sur terre est un cauchemar qu’on souhaite voir finir, avatar après avatar, quand on aura enfin le bonheur de devenir Bouddha.

 

Il n’y a pas grand monde ce matin, à Borobudur, quand la mousson semble s’éterniser, que les tremblements de terre refont parler d’eux, que les volcans grondent, que les attentats terroristes musulmans tuent avec une régularité inquiétante. En réalité, ce n’est guère plus noir aujourd’hui qu’il y a quelques années ; c’est simplement qu’aujourd’hui, on en parle. Et puis, Bali, qui n’est pas loin, Bali, la grande métropole touristique vers laquelle tous les Australiens se tournaient, a eu droit à un deuxième attentat particulièrement meurtrier l’an dernier. Ca a marqué les Australiens. Aujourd’hui, Bali est vide ; Java est bien tranquille.

 

A Borobudur, en ce jour de grande affluence, nous devons être, à tout casser, une dizaine de visiteurs.

 

Et pourtant, la mousson n’est pas bien gênante, quand elle est sur sa fin.

 

En sortant du bloc central, de la zone protégée par l’armée et la police, et vide de petits vendeurs de tout et de n’importe quoi, vous êtes immédiatement abordé par les colporteurs qui vous proposent des éventails de bois, de fausses antiquités, des glaces, des parachutes, des jouets mécaniques, des boissons fraîches, des batiks. Ignorant la double haie des importuns, vous avancez dans des jardins méticuleusement tenus, avec ici et là un bâtiment à intention musaïque, dans lesquels vous pouvez observer des diaporamas illustrant la vie des indigènes, au bon vieux temps du néolithique, ou une expédition de type Kon Tiki, faite il y a peut être vingt ans, qui a amené un bateau, fait à l’ancienne, de Java jusqu’aux côtes de l’Afrique de l’Ouest, en vue desquelles il a coulé.

 

C’est parfaitement inintéressant.

 

Vous sortez bientôt, par le chemin obligé et indiqué d’un EXIT marqué en rouge, sur la place qui borde le parc et où vous attendent de pied ferme une bonne centaine de boutiques et de boutiquiers. Un trajet a été habilement tracé de telle manière que vous devez passer devant chaque échoppe. Chacun vous hèle. Si vous parvenez à sortir du dédale sans avoir rien acheté, vous devez vraiment avoir un cœur de pierre. Ou alors, une volonté de fer.

 

Bientôt, vous voilà, prenant le chemin tranquille qui y mène, à la gare routière – un long bâtiment irrégulier, couvert d’un toit de tôle ondulée. La plus grande partie de l’espace protégé de la pluie par ce toit est prise par des cantines de rue, et leurs tables maintenant installées à demeure. Le bus est en retard, ou bien il est annulé. On a le temps de prendre un morceau, en attendant le prochain départ.

13:23 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : antiquite, art |  Facebook |

01/05/2007

Les Bouddha sous cloches

Borob3Ah, oui, et les Bouddha sous cloche ou non, vous demanderez-vous, c’est quoi, cette affaire ? En fait, tout en haut, au septième et dernier niveau, tous les Bouddha étaient sous cloche, à l’origine. Pourquoi ? Pas la moindre idée, mais c’était ainsi. Et, en y réfléchissant, c’est tellement étrange et semble tellement éloigné de la liberté que le bouddhisme, en tant que philosophie, semble offrir…

 

Puis, fondations faiblissantes – au bout de quatre ou cinq siècles, il est difficile de reprocher quoique ce soit au maître de chantier – et tremblements de terre, guerres, destructions, pillages et vols, les cloches se Acephalesont effondrées quand on ne les a pas un petit peu éventrées à coups de pics ou de pieds de biche. Les Bouddha ont usuellement, dans la foulée, perdu la tête et la main droite – c'est ce qui se vendait le mieux, dans un certain monde de marchands d’art et de trafiquants d’objets religieux. Une petite ordure maintenant décédée, qui a un temps été ministre de la culture en France, pourrait en parler avec abondance et sans vergogne.

 

Aujourd’hui, on a reconstruit la plupart des cloches, quitte à y cacher un Borob4Bouddha acéphale. Deux cloches, d’abord reconstruites avec les autres, ont été soigneusement défaites afin de montrer aux croyants deux Bouddha entiers, tels qu’ils sont, ou devraient être. Ca rassure ceux qui ne vont pas regarder dans les cloches et qui se contentent d’enfoncer la main dans l’un des nids d’abeille, de tendre le bras et de toucher le corps, en confiance. Ils se fendent alors d’une courte prière et s’en vont, la visite terminée, le cœur en paix.

 

Toucher un Bouddha de Borobudur, apparemment, ça porte chance.

 

Il est incroyable de noter comme le bouddhisme, dans sa pratique quotidienne, est pure superstition épicière, aujourd’hui comme hier. Il y a Templechinoisainsi, à Bangkok, devant l’une des plus grandes cliniques universitaires du pays, fondé par la communauté chinoise, le bâtiment vraiment principal : un temple dédié à la Sainte Rita du cru. Les parents du malade chinois et hospitalisé s’y précipitent en troupe serrée, y brûlent de l’encens à en asphyxier tout le quartier, y font de riches offrandes pour bien disposer les dieux quant à la santé du cher souffrant.

 

Je serais médecin, travaillant dans cet hôpital, je la trouverais saumâtre.

11:12 Écrit par PGå dans Général, Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, art |  Facebook |

30/04/2007

Borobudur et ses quatre cents Bouddha

Etape suivante de l’exploration de la région : Borobudur. Pourquoi pas Prambanan ? Parce que Prambanan est un temple de type indien, que j’en ai vu des dizaines, que les temples angkoriens sont plus chouettes et que voilà.

 

Chacun ses goûts, c’est vrai, quoi...

 

Et puis, le nom de Borobudur me rappelle Phosphore Noloc, même si ce dernier n’est jamais venu par ici.

 

Borobudur, donc… C’est un endroit qui peut décevoir, pour ceux qui venaient avec l’idée de trouver un site gigantesque, semblable à celui d’Angkor. Borobudur, c’est un bloc de pierre seulement – un bloc incroyablement travaillé, mais un bloc seulement.

 

Oui, oui, oui… Il y a, c’est exact, deux petits temples annexes, situés à un ou deux kilomètres,  de part et d’autre du monument de Borobudur. Mais il faut avouer qu’ils n’ont pas grand intérêt, même si les guides s’échinent à nous persuader du contraire, nous tirant par la manche pour nous y conduire, avec l’espoir de gagner une pièce supplémentaire.

 

L’intérêt de Borobudur n’est pas un quelconque caractère kolossal, dans son aspect monumental. Là, en effet, Borobudur décevrait, comparé à certains des monstres d’Angkor. Borobudur, cependant, est ce qu’on a fait de plus énorme dans l’édition, puisqu’il s’agit d’un livre de plus de quatre-vingts mètres sur quatre-vingts, à sa base, et qui nous fait quand même sept paliers et une trentaine de mètres de hauteur.  

Borob

Sur le dernier palier, c’est vrai, pas de bas reliefs sculptés :il n’y a que des Bouddha sous cloche – à l’exception de deux d’entre deux qu’on a laissé à l’air libre.

 

Roi des singesBorobudur est aussi ce qu’on a fait de plus complet, dans les textes sacrés bouddhisto-brahmaniques. Tout y est illustré: l’Histoire, la Petite Histoire, le détail du quotidien, les Textes Sacrés ; tout y est, en forme de… bande dessinée. C’est l’intégrale d’Alix, dans son principe, conçu par un Jacques Martin de l’époque ; construit et sculpté par des milliers d’anonymes.

 

Physiquement, ça ressemble à un gâteau de mariage à étages – petits personnages tout en haut compris. L’ingénieur responsable a utilisé le sommet d’une colline comme si c’était une dent qu’on allait recouvrir d’une couronne. Le plus gros du travail en a certainement été facilité. Sauf qu’il a fallu monter les pierres au sommet de la colline, bien entendu. L’idée maîtresse du chef de chantier – si on pouvait l’appeler ainsi – devait plutôt être d’en foutre plein la vue au visiteur non averti qui allait débarquer prochainement, que d’épargner la peine du pauvre petit esclave souffreteux.

 

Une fois le principe de la couronne dentaire lancé, on a construit un bâtiment qui rappelle, en beaucoup plus gros, les mastabas égyptiennes de la plus haute antiquité – à cela près que chaque palier est couvert de bas-reliefs sculptés, représentant des scènes de la vie de Bouddha, de celles des rois, de celles du petit peuple, des préceptes de vie. Chaque étage a sa spécialité et d’un niveau l’autre, on se dirige vers la perfection. Au dernier niveau, il n’y a plus que le Bouddha, sous cloche.

 

Borob5Ce n’est pas dire qu’il n’y a de Bouddha qu’au sommet de cette pyramide : en réalité, les représentations du Bouddha sont nombreuses. Il n’est pas un recoin où, au fond d’une niche ou à l’air libre, le Bouddha n’observe le monde de pierre qui l’entoure. Il doit y en avoir trois ou quatre cents.

 

Le temple n’a pas été épargné par les injures du temps. La qualité des fondations, même si elle avait été parfaite, n’aurait quand même pas traversé mille ans sans qu’on puisse noter une petite fissure ici ou là. La qualité des fondations n’avait, bien entendu, pas été parfaite. La pierre de Borobudur est, par ailleurs, de la « pierre d’Angkor », comme on l’appelle, facile à travailler, tendre au ciseau, tendre aux éléments. Il y a eu – nous sommes à Java, ne l’oublions pas – quelques tremblements de terre et, enfin, il y a eu des voleurs.

 

Nous sommes à Java, ne l’oublions pas, je disais…

 

De ce qui précède, on ne sera pas surpris d’apprendre qu’au début du siècle précédent, et après quelques centaines d’années de négligence, d’abandon, d’oubli, Borobudur présentait l’aspect de Berlin après les bombardements de la deuxième guerre mondiale : ce n’était, ni plus ni moins, qu’un tas de gravas sur lequel on pouvait deviner quelques beaux restes.

 

En une quarantaine d’années, Hollandais, d’abord, un peu tout le monde, ensuite, a remis à neuf la bibliothèque qu’est Borobudur. Disons le temple de Borobudur, si Borobudur est un temple. Le sujet reste ouvert à la controverse. On a donc rétabli les perpendiculaires ; les chemins de pèlerinage des niveaux ont été remis en état ; les murs prêts de s’effondrer ont été stabilisés, ceux qui s’étaient effondrés ont été redressés ; les statues ont été retrouvées et remises à leur place, et les trous fâcheux dans les bas-reliefs ont été comblés. On a récupéré, dans les musées nationaux et étrangers, ainsi que dans les collections d’amateurs d’art peu scrupuleux, quant à l’origine des trésors qu’ils obtenaient, les statues du Bouddha protégées, les bas-reliefs sculptés et voyageurs, les têtes de Bouddha volées. On a recollé ensemble ce qui pouvait l’être. Un travail de bénédictin tout simplement admirable, accompli sur un chantier énorme.

Borob2

 

09:27 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : archeologie, art |  Facebook |

22/04/2007

Art socialiste

Jakarta, c’est Bétonville, entrecoupé d’autoroutes. C’est aéré, respirable, mais c’est ennuyeux, quelconque. C’est aussi le centre de l’art socialiste en Océanie.

 

Horreur1Sukarno, le Fidel Castro local, avait trouvé nécessaire de faire comme tous les dirigeants socialistes dont l’Histoire nous a gratifié: de l’art national et prolétaire. C’est toujours stérile ; c’est toujours vilain. Au centre ville – enfin, à ce qui devait devenir le centre-ville, et qui ne l’est pas devenu, vu qu’il n’y a pas de centre-ville à proprement parler – il y a une espèce de grand obélisque à la gloire de l’indépendance. On l’a planté au milieu d’un parc dans lequel terminent de vieillir en paix quelques cerfs et quelques biches, en semi-liberté. Il est entouré de carrioles à cheval, histoire de faire rire les enfants, le temps d’une promenade, et de marchands de barbe à papa.

 

Les gosses y défilent par cars scolaires entiers. Ca les occupe une matinée, et les instituteurs n’ont pas de classe à préparer ce jour là : le matin, visite, l’aprème, le cours préparé par le ministère, depuis toujours, à la gloire de l’indépendance, des combattants de l’indépendance et du Camarade Sukarno. Ou cours de la matinée, et visite l’aprème. C’est encore mieux, quand on vient de la province, bien entendu.

 

Pour le cours d’instruction civique qui va avec, on tait le rôle des Japonais, je suppose.

 

horreur2Un peu partout en ville, des statues en pied d’un solide gaillard ; ou de sa nom moins solide copine ; ou des deux, bras dessus, bras dessous, sensés représenter la jeunesse indonésienne, l’armée indonésienne, la femme indonésienne, la vache indonésienne, le pompier indonésien, la chèvre indonésienne, le prolétaire indonésien, le politicien indonésien ou la paysannerie indonésienne. J’en oublie certainement. Le vrai type de l’Indonésien moyen, représenté par ces statues, a un vaste poitrail – pour les hommes - et des mains surdimensionnées, tout comme les pieds, pour faire plus peur à l’envahisseur chinois, ou hollandais, qui rode.

 

Quand les mots art et socialisme sont accolés, ça donne toujours le même résultat : c’est moche. L’art stalinien du socialisme scientifique, c’est à vomir. L’art national socialiste, c’est à pleurer. L’art socialiste agricole, mieux connu sous le nom de sado-maoïste, c’est à se flinguer. L’art de la troisième voie, qu’elle soit titiste, castriste, ou sukarniste, vaut ses frères socialistes : c’est nul.

 

Au bout d’une journée de promenade en ville, d’une statue à la gloire de l’Indonésie, à une autre statue à la gloire de l’Indonésie, je décide que le musée de l’indépendance ne méritera certainement pas le détour. Le musée indonésien, quel qu’il soit, n’a qu’un rôle : renforcer le sentiment national chez les chères têtes blondes à coups de chromos. Vous rentrez dans un musée annoncé comme étant celui du batik, de la fabrication du biniou, de la science agricole ou des volcans, on y est immanquablement confronté à une exposition à la gloire du régime.

 

Je ne suis pas indonésien, je fais donc l’impasse. Trop, c’est trop. Les gosses du coins, conduits dans les musées sous la houlette de leurs éducateurs, n’ont pas l’air chaud non plus, ai-je remarqué.

 

Points BlancsDans la rue, je me contente d’admirer les bus antiques qui transportent les locaux, ou une pub pour Bioré, la marque bien connue de sparadraps attrapeurs de points noir. Que n’invente-t-on pas… Un nouveau progrès, dans le domaine des sparadraps attrapeurs de points noirs, est illustré par une jeune femme qui serait tout simplement ravissante, si elle n’était couverte de points noirs qu’elle montre fièrement à la foule en délire : dorénavant, les sparadraps attrapeurs de points noirs sont eux même de couleur noire. Le résultat est que nous pouvons voir de nos yeux à nous que les points noirs sont blancs. Enfin, mieux vaut voir ça qu’être aveugle. Ou alors, c’est le coup d’un logiciel de retouche d’image ?

 

Après deux jours de promenade paresseuse, parfois à pied, parfois sur une moto-taxi, à ne pas voir grand-chose d’intéressant, ras le bol, de Jakarta et de Jalan Jaksa. Hop, internet et un billet pour Jogjakarta. L’avion encore. En fait, le nom de Batavia Airways m’avait tapé dans l’œil, et j’ai décidé de faire la courte distance qui sépare les deux villes en avion, pour le coup d’œil sur le Mérapi, et pour le nom de la compagnie aérienne.

 

SatéC’est pour demain matin. Pour ce soir, comme chaque soir, une petite orgie de satés dans la rue parallèle à la Jaksa : il doit bien y avoir là une centaine de cantines de rue, toutes vendant des satés, chacun des cuistots avec sa recette à lui qu’elle est bonne, avec sa sauce aux cacahuètes unique. C’est délicieux ; je prends chaque fois la portion minimum, qui me permet de m’empiffrer, sur la soirée, à quatre cantines différentes. Chaque fois, c’est un repas de roi. Les rats sont d’accords, qui galopent d’un tas de détritus à l’autre, entre les cantines de saté et les vendeurs de films piratés.

 

Les satés… pour cela, Jakarta, c’est bien. Il devait y avoir quelque chose de positif à dire sur la ville, si on cherchait assez longtemps.

13:53 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art, socialisme, cuisine |  Facebook |

22/01/2007

Les oeuvres immortelles de Bolliwood...

Les films façon Bolliwood, il y en a plusieurs veines.

 

La veine pour enfant fonctionne ainsi : Ganesh a un fils, et ce fils, aux pouvoirs magiques étendus, est facécieux. Ce jeune baudet trouve spirituel de se rendre invisible, de se faire envoler les gardes moustachus de l’un ou l’autre palais et de les envoyer dans des pays inconnus où ils sont poursuivis par des dragons, des démons, des flamands, des monstres de tous genres ; de transformer de riches maisons en masures, et lycée de Versailles ; d’inventer des armées fantômes, dans le but de terroriser des villes et des bourgades. Tout au long de l’épisode, il rit dans sa grande bête trompe d’éléphant plus ou moins bien attachée – les effets spéciaux ne sont pas de mise, ici.

 

Bolliwood a du produire au bas mot un millier de variations, usuellement sans queue ni tête, sur les plaisanteries perpétrées par le fils de Ganesh. Ce gosse mérite la corde. Cependant, si on le supprimait, nul doute que les producteurs de Bolliwood le remplaceraient immédiatement par plus stupide, plus malfaisant et encore plus moche. Et ça ferait rire les enfants du cru. Cette engeance est cruelle.

 

Si l’on s’intéresse maintenant au monde adulte, deux grandes lignes se dégagent.

 

Il y a les films à caractère historique – enfin, qu’ils disent… Dans ces films, un prince moustachu au nom imprononçable, tombe amoureux d’une créature au nom tout aussi imprononçable. Les parents s’en mêlent, puis un jaloux, dont la méchanceté se remarque immédiatement, du fait qu’il est glabre, essaie de kidnapper la pulpeuse créature. Puis les dieux s’en mêlent et force revient au droit, à l’amour et à la moustache. La princesse, dont les yeux avaient été un instant trompés par les démons, revient à son Roméo au nom imprononçable et à la moustache avantageuse. Le tout est entrecoupé de numéros de danse et de chants qui auraient rendu Gene Kelly jaloux. Le film se termine lors d’un grand ballet au cours duquel tout le monde, sauf le vilain jaloux glabre, danse. Le vilain glabre est, quant à lui, prisonnier des démons qui lui font la fête pire que les barbichus musulmans quand ils font la fête aux pauvres petits moutons.

 

Puis, il y a des films modernes.

 

Une ravissante créature du Punjab (les habitants du Punjab, ça doit être leurs paysans du Cantal, de la Bretagne, ou de la Flandre profonde à eux), dans le genre hanches généreuses, œil charbonneux, poitrine avantageuse et double pneu Kronembourg, vient de fêter ses seize printemps. On la voit arriver, emballée dans un sari, courant à travers les champs, vers son papa adoré auquel elle annonce, hors d’haleine (ce qui lui permet de forcer sur le halètement, et de souligner ainsi le volume de ses appas), que sa brebis préférée vient de donner naissance à un adorable petit agneau, que je ne vous dis que ça.

 

Son papa, un noble vieillard tout de blanc habillé et chevelu, à la moustache et à la barbe soignées, parfois veuf, parfois pas, se dit qu’il est temps de marier la petite.

 

Ca tombe bien, il a un prétendant en main.

 

C’est un bon garçon moustachu, du Punjab, lui aussi, qui travaille dur sur la ferme voisine, dont il est propriétaire depuis le décès de son papa à lui. Il garde bien entendu sa maman à la ferme, une noble femme aux beaux cheveux blancs qui entend tout, qui sait tout, qui comprend tout : la tatie-gâteau dont nous rêvons tous. Si la fifille accepte la proposition de son papa, elle vivra une vie de rêve entre un mari qui l’idolâtrera et une belle-maman genre tatie-gâteau, donc.

 

Hélas, trois fois hélas, le frère, qui a été faire des études aux Etats-Unis rentre sur ces entrefaites, avec un ami qu’il a invité à venir voir à quoi ressemblait l’Inde, enfin, le Punjab, aujourd’hui. L’invité est soit un Indien émigré depuis plusieurs générations, et qui a totalement perdu ses racines (il est glabre, c’est tout dire), soit un étranger pur sucre. La pauvre enfant en tombe amoureuse.

 

Dans les cas les plus graves, elle l’épouse.

 

Encore pire, elle le suit aux Etats-Unis, ou en Hollande, ou en Angleterre – cela dépend du film.

 

Mais elle comprend vite que le Punjab, c’est mieux, et que les bons maris moustachus de la ferme d’à côté, avec une maman compréhensive genre tatie-gâteau, c’est l’idéal. Après deux ou trois incidents affreux, impliquant des menaces, quand pas des tentatives, de meurtre, la jeune femme divorce donc et redevient une bonne fille du Penjab car, une fois rentrée, l’oreille basse, elle accepte tout ce que son papa (et sa future belle doche) lui ont toujours dit, et épouse le bon garçon qui l’attendait toujours, la main sur le cœur et la moustache avantageuse.

 

Le tout entrecoupé de danses et de chants à la gloire du Penjab. Ca dure trois bonnes heures.

 

Transposez tout cela dans le cinéma français, changez Penjab par Normandie, Bretagne, Alsace ou Cantal, et feu le Maréchal Pétain en serait mort de joie.

 

Quoique sa réputation étant celle qu’elle était, je crois plutôt qu’il se serait fort ennuyé.

 

Le film qui passe, ce soir là, avec la sono bloquée sur maximum, est fait dans la veine moderne et la jeune demoiselle du Penjab danse de la manière la plus déhanchée, avec une trentaine de petites camarades, pour faire bien voir à tous que les filles de la région, ce sont pas des mijaurées. Elle chante des trucs en penjabi, sous-titré en bengali, qui sont à la gloire du Penjab. A peine arrivée aux Etats-Unis avec son nouveau mari ancien Indien, et nouveau glabre, elle décroche un poste de speakerine en prime time de la télévision des minorités indiennes, et elle chante à gorge d’employé, comme l’aurait dit le regretté inspecteur principal Alexandre Benoît Bérurier, la gloire de cette belle région.

 

Ca se termine à coups de couteau, après un presque viol, entre les deux tourtereaux, à la suite d’un différent qui lui-même vient du fait qu’un afro-américain, comme on dit en novlangue, laid comme le péché, après avoir bu un verre de trop lors de l’une des réceptions organisées par le mari glabre, avait manqué de respect à Mme. Elle avait reproché cet impair de l’afro-américain à son petit chéri, et de fil en aiguille… tous les hommes mariés qui me lisent sauront ce qui arrive.

 

Quatre heures après, le film est enfin arrivé à son terme, et nous pouvons dormir. Mon voisin de devant essaie de faire basculer son siège au point de m’écraser les genoux ; je résiste comme je le peux ; il se lève pour me demander en anglais de laisser faire ; je lui réponds en français de crever la bouche ouverte. Il ne comprends pas les mots, mais devine bien que le sens de ma réponse n’est pas favorable à sa requête. On s’arrête là. J’ai maintenant quelques heures de sommeil, peut-être, devant moi, emballé dans ma couverture pur acrylique, à combattre la clim.

05:29 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema, art |  Facebook |