15/03/2007

Arrivée à Singapour

L’arrivée à Singapour est étrange. Venu de Malacca en bus, je me retrouve d’abord à la gare routière de Johor Bahru. Pour arriver à cette gare routière, alors qu’on voit, dans le lointain, se profiler les tours de la ville, on prend un échangeur autoroutier magique, qui vous fait tourner au bas mot trois fois sur vous-même avant de vous déposer à la gare. C’est un bâtiment pourri, avec une esplanade centrale qui n’est que trous et que bosses.

 

A cette gare, il faut prendre un autre bus qui tournera à nouveau trois fois sur lui-même, avant de vous déposer, juste passée la gare ferroviaire, à la frontière malaise – sise littéralement à deux pas du centre ville, donc. Vous descendrez alors du bus, vous passerez les barrages et ferez estampiller votre passeport par le préposé idoine. C’est souvent des dames – avec fichu d’un rose layette orné de diamants dont je ne garanti pas la qualité, quand elles font dans le musulman, sans fichu, quand elles sont chinoises, athées, indiennes...

 

Passées les douanes malaises, vous reprendrez un bus, ou son frère jumeau, avec le billet que vous avez acheté précédemment à la gare routière et qu’il faut garder précieusement. Vous ne le saviez pas ? Tant pis pour vous ; si vous ne l’aviez pas rangé à un endroit où vous pouviez le retrouver, vous n’avez qu’à le racheter. Ce n’est pas qu’il coûte une fortune, non plus : vous en aurez pour un peu moins de deux Ringgits.

 

Vous serez alors conduit, passant le pont, le Causeway, comme on dit ici, qui sépare Singapour de la Malaisie, jusqu’à la frontière singapourienne. Dans le lointain, vous voyez des tours d’habitations, ou de bureau, se profiler dans la grisaille. Si vous tournez la tête, vous noterez des tours du même acabit dont vous vous éloignez. C’était Johor Buhru. Vous descendrez du bus, une fois encore, afin de faire estampiller votre passeport une fois de plus. Vous reprendrez, estampillage perpétré, le même bus, ou son jumeau, une fois encore, avec le billet que vous n’avez toujours pas perdu : vous êtes maintenant à Singapour. Vous roulerez alors sur des autoroutes urbaines qu’une épaisse forêt tropicale longe, autoroutes urbaines parfois interrompues par des concentrations de bâtiments, d’écoles, de condos, comme on appelle cela par ici, et arriverez enfin au terminus : Queen Street. Le quartier de Queen Street est à Singapour ce que celui de Manhattan est à New York. C’est à la fois densément bâti, et vert encore.

 

Il vous aura été possible, dans l’entretemps, de vous arrêter à Johor Bahru pour y jeter un coup d’oeil: ne le faites pas. C’est une petite ville frontière moche et sale qui n’a rien à offrir.

 

Bon, je mens un peu. A Johor Bahru, il y a un hypermarché Carrefour où les singapouriens, le samedi, viennent faire leurs emplettes : pour tout ce qui est épicerie, la Malaisie est moins chère. Dans le minuscule centre historique de la ville, trois ou quatre rues, il y a quelques restaurants chinois et musulmans, pas terribles, ainsi que les quelques hôtels de la ville, sales et bruyants, dans lesquels, de toute évidence, les chambres sont plus souvent louées à l’heure qu’à la nuit.

 

Sur la grand’ rue, quelques bars interlopes qui s’intitulent eux même des Gents Saloon, dans lesquels, j’imagine, il y a des dames qui soignent les bobos à l’âme des grands incompris singapouriens qui viennent siroter une bière. A chaque pas de porte, ou presque, une dame vous invite à monter pour un massage. Vu l’aspect des plus mal famés des entrées, je ne fais aucune confiance à ces massages là.

 

Enfin, dans cette même rue, il y a des dames, cigarette au bec, qui se fendent facilement d’un large sourire, n’hésitent pas à vous adresser la parole et qui vous proposent, pour une somme modique, quelques moments en privé.

 

Et puis, Johor Bahru est étonnamment sale. Dire que la Malaisie est une deuxième Suisse serait un mensonge, mais il est vrai que, dans l’ensemble, un mélange de civisme, de peur du gendarme et d’équipes de nettoyage fait qu’on ne peut vraiment pas se plaindre de l’état de propreté du pays, sauf ici, à Johor Bahru. Outre la crasse, tout y est déglingué.

 

La présence d’une grosse communauté indienne explique peut-être tout cela.

 

A la frontière singapourienne, vous notez tout de suite le changement d’atmosphère : un soldat en arme, chapeau de brousse crânement posé sur la tête, avec une aile rabattue sur le bonnet, mitraillette non pas négligemment pendue en bandoulière, mais fermement tenue en mains, surveille le passage. Une fois que vous êtes dans la grande salle où les officiers de la douane vont s’occuper de vous, un rideau de soldats se déploie derrière vous et bloque la porte par laquelle vous venez de passer. Visiblement, on ne plaisante pas avec la sécurité de la Nation, ici.

 

Singapour est une ville qui se cache. Déjà quand on a passé la frontière, on voit régulièrement, le long des routes, des affiches avertissant qu’à votre gauche, ou à votre droite, il y a une aire protégée. L’avertissement est accompagné d’un dessin représentant un soldat armé qui arrête, à la pointe du fusil d’assaut, un quidam distrait ou malfaisant qui, de toute évidence, se trouvait sur l’aire protégée en question..

 

Les affiches que vous voyez, le long de l’autoroute que votre bus emprunte, pour arriver au centre, font un mélange assez étonnant de consommez, consommez, consommez typique de toutes les sociétés de consommation du monde, et d’engagez-vous dans la police, engagez-vous dans la marine, engagez-vous dans l’aviation, typique des forteresses assiégées. On voit mal qui, de l’Indonésie ou de la Malaisie, pourrait songer, aujourd’hui, à envahir ce riche voisin mais peut-être y a-t-il eu, dans le temps, comme des velléités d’invasions ? De la part de l’Indonésie, qui a été coutumière du fait, ce ne serait qu’à moitié surprenant. Mais aujourd’hui ? En tout cas, dans l’esprit des dirigeants, ce qu’il faut bien considérer comme une paranoïa reste présente. Auprès des habitants, ma foi… tant qu’on achète…

03:31 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : promenade |  Facebook |

14/03/2007

A propos de cimetières chinois

Chinesegrave2Autre ville, autre cimetière. Si Georgetown possède son cimetière chinois contemporain – comment pourrait-on faire sans, quand on voit la taille de la communauté – dans un état parfait, pour la Malaisie, aux cénotaphes monumentaux à peine délavés par les pluies torrentielles de la mousson annuelle, Malacca possède son ancien cimetière chinois. Celui de Georgetown est immense et, je le disais, bien entretenu. On le voit de loin, et ses monuments orgueilleux, dont certains sont régulièrement rafraîchis de badigeon blanc, sont éclatants. Celui de Malacca couvre deux collines, et nombreuses sont les tombes rongées d’humidité qui terminent de se fondre dans la terre. Poussière, tu retourneras à la poussière…

 

On n’y enterre plus personne depuis bientôt un siècle, et le maire avait essayé, subrepticement, de revendre le terrain à des promoteurs immobiliers, il y a dix ans peut-être. Quand elle a appris la nouvelle, le sang de la communauté chinoise n’avait fait qu’un tour. La Malaisie n’est pas un pays dans lequel on fait dans l’émeute et les cris de protestation; et les chinois de Malaisie ne sont manifestement pas des gens à descendre dans la rue. Il n’empêche que ça avait gueulé ferme dans le secret des bureaux de la municipalité et que, au bout de deux ou trois ans, ladite municipalité avait dû jeter le gant, et accepter l’évidence : le terrain appartenait, de fait, à la communauté chinoise, ladite communauté ne rigolait pas avec ses ancêtres et on allait pas jeter les morts comme ça. Conclusion : mieux vaut tard que jamais ; la ville avait aimablement offert le terrain à la communauté chinoise.

 

La communauté, devenue officiellement propriétaire de son cimetière, a bâti un nouveau temple pile-poil devant l’entrée du cimetière, juste pour marquer le coup. Elle a aussi bâti plusieurs écoles qui font comme une muraille longue d’un petit kilomètre, comme une ligne Maginot, destinée à protéger un flanc de la première colline.

 

Tout comme la ligne Maginot, donc, aucune utilité stratégique, mais, comme ça, on ne peut pas dire que ce n’est pas bien clair qu’on arrive en territoire chinois.

 

Le cimetière est lui aussi envahi par les frangipaniers, les palétuviers, tout ce que la nature connaît comme mauvaise herbe destructrice de monuments funéraires. Pénétrées, ou forcées, par les racines, les tombes se fissurent peu à peu. Humidité et mousse font le reste. Il reste quelques tombes gardées dans un état parfait par des descendants toujours respectueux du culte des ancêtres. Les autres tombes, petit à petit détruites par le temps, terminent de disparaître. Pour certains, les murets s’écroulent, pour d’autres, on devine tout juste une forme, une dépression dans le sol. Pour d’autres enfin, c’est fini. Les familles éteintes entraînent la disparition des tombeaux, aussi monumentaux qu’ils aient pu être, du temps de leur splendeur.

 

ChinesegraveSur certains, on devine encore un badigeon rouge, des lettres dorées, qui doivent témoigner d’une importance sociale non négligeable de la famille, en ces temps là.

10:56 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rites funeraires |  Facebook |

10/03/2007

A propos de cimetières coloniaux

ccA Georgetown , encore, il y a un délicieux et minuscule cimetière colonial, qu’on entretient plus trop, quoiqu’il soit décrété monument historique. On y trouve la tombe du fondateur de la colonie (ou devrait-on dire, du comptoir commercial?) – un certain capitaine Francis Light – entourée d’une multitude de tombeaux dédiés au souvenir d’une personne chère, usuellement de sexe féminin, et qui nous a quitté à un age auquel on avait oublié qu’on pouvait mourir : la petite Samantha, Nicole ou Jessica, morte à l’age de quatorze, quinze, seize ans… ou Caroline, sainte épouse amèrement regrettée, et morte grosse, où juste après ses couches, à l’age de vingt, vingt-cinq ans…

 

Les messieurs semblent mieux tenir le coup : on trouvera, bien entendu, sans chercher bien loin, des James, un Helmut ou un Victor morts bébés, enfants, adolescents dans la fleur de l’age, voire jeunes adultes décédés en mer ; mais il est notable que les hommes survivent, à la colonie, un rien moins mal  que les femmes. Bien plus souvent qu’elles, ils meurent le front chargé d’ans – c'est-à-dire qu’ils meurent âgés de quarante ou cinquante ans. On trouve même deux ou trois octogénaires. Cependant, rares sont ceux qui ont attendu la retraite pour quitter cette vallée de larmes.

 

De toute évidence, jusqu’au dix-neuvième siècle, sur les îles paradisiaques qui vont d’un tropique à l’autre, en passant par l’équateur, on mourait jeune.

 

On peut se demander, par ailleurs, ce qui était si invariablement fatal aux jeunes filles de la colonie. Si nous avons tous entendu parler des dangers que vivaient les femmes enceintes, qui pouvaient facilement mourir en couches – dangers rendus immortels par les bons docteurs Semmelweis et Destouches réunis – je peine à imaginer que les premières règles pouvaient tuer une jeune fille ; une grossesse en route, une jeune maman. Les fièvres, alors ? La malaria ? Allons-y pour la malaria. Et les araignées venimeuses. Et divers insectes antipathiques.

 

Quand mon frère et moi-même étions petits, on nous traînait parfois, du temps que nous vivions à Brazzaville, dans un petit enclos connu sous le nom de cimetière des pionniers. Nous y jouions, Michel et moi, pendant que nos parents, qui ne perdaient jamais une occasion pour se recueillir, priaient pour l’âme des défunts – mais vite fait sur le gaz, un œil jouant au billard et l’autre comptant les points, nous surveillant, pressant le ainsi-soit-il pour nous rattraper, avant que l’un de nous deux ne renverse une croix, ou ne casse quelque chose d’inestimable.

 

Je me souviens qu’à ces occasions, nos parents qui, outre le recueillement compulsif, ne perdaient jamais non plus une occasion de nous éduquer, nous montraient les dates de naissance et de décès indiquées sur les pierres tombales, en insistant sur le fait que tous ces pionniers étaient morts bien jeunes. Chaleur, infections variées, fièvres, eau douteuse, insectes homicides, choléra, humidité, manque des secours de la religion… solitude, ennui et ivrognerie aussi, je suppose.

 

cc2A Georgetown, même si le cimetière colonial n’est plus trop bien conservé, il y a un gardien qui vous suit, quêtant votre obole à la fin de la visite et vérifiant que vous ne volez pas l’une ou l’autre plaque commémorative. Des frangipaniers poussent partout, allongeant leurs racines à fleur de terre et fendillant les tombeaux de briques rongés par l’humidité et la mousse. Le dernier mort y a été enterré en 1890. Sa sépulture est un simple carré de terre, couronné d’une pierre tombale sur laquelle on apprend que sa veuve éplorée, etc… Il était agé de soixante ans et plus. C’était la fin des morts adolescentes.

 

Je me demande où on a enterré sa femme. En ce temps là, c’était encore l’époque où les vieux couples aimaient l’idée de reposer ensemble, pour l’éternité. Et puis, tout simplement, c’était l’usage. Ca a du faire mal, quand elle a appris qu’elle n’aurait pas droit à sa place près de son mari.

 

Quoique.

 

Peut-être le détestait-elle.

 

Ou encore, elle était rentrée à la maison, en Angleterre, après ces décennies d’exil, du fait de la profession de son cher époux.

 

Il y a aussi, dans un coin du cimetière, quelques tombes anonymes encore plus rongées que les autres : ce sont celles de chrétiens chinois, qui avaient quitté la Chine des boxers, pour pouvoir pratiquer leur religion en paix. Le climat les a achevé, à défaut des boxers. Le climat, délétère aux monuments de briques, achève de les faire retourner au Grand Rien. Ils n’ont déjà plus de nom ; bientôt le promeneur distrait marchera là où une dépouille a été enterrée.

12:22 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : funerailles, antiquites |  Facebook |

03/03/2007

Les Dieux ont faim

Dans un temple chinois, on trouve une ou plusieurs statues du Bouddha. Il est assis, étendu, debout, marchant ou attendant l’offrande.

 

Il donne lui-même, sourit ou vous regarde d’un air grave.

 

Autour du Bouddha, on trouvera des dizaines de statuettes incarnant les divinités, non pas inférieures, mais celles qui font le panthéon chinois, à connotations bouddhistes, historiques ou confucéennes. Un temple chinois, c’est un sacré mélange de tout et de n’importe quoi, en ce qui concerne la religion et c’est tout simplement un salmigondis culturel. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits, et c’est très bien ainsi. Ca rappelle les étagères d’une vieille tante à héritage, encombrées de trucs et de machins charmants et parfois défraîchis, dont on ne voit pas trop bien ni le sens, ni l’usage, mais elle sait, elle, et ces accumulations d’objets disparates font sa vie, son bonheur, ses souvenirs.

 

Si on veut hériter, ce serait pas mal de s’accrocher et d’essayer de comprendre. Bien entendu, le temps passé avec la vieille tante à héritage ne sera pas, sur le plan culinaire, un épisode immortel de notre vie ; mais il faut noter qu’indépendamment de l’héritage, en écoutant la vieille dame, on risque d’y gagner pas mal, en acquérant ainsi le sens de l’histoire, familiale, locale, nationale, ou universelle. Pour ce dernier point, il suffira qu’on ait une autre vieille tante, décédée maintenant, qui aurait été missionnaire en Chine. La tante survivante vous informera.

 

Accessoirement, on découvrira probablement le sens des expressions avoir la dent dure et ruminer sa rancune. Rien ne sait mieux qu’une vieille dame faire durer la vendetta, entre son radiateur électrique et son chat vieillissant. Sa cible préférée ayant usuellement quitté cette vallée de larmes, elle est assez bien gagnante et vous n’obtiendrez qu’un seul côté de l’histoire. Ce sera, cependant, l’Histoire.

 

Hok Haw KongDans la somme des divinités qui m’étaient inconnues, il y avait les deux Hok Haw Kong : ce sont deux barbus à l’air farouche, qui sont les divinités de la défense de l’Empire : les Cambronne de la Chine, en quelque sorte. A l’époque de la dynastie Tang, les deux Hok Haw Kong, l’un général de région, l’autre gouverneur de la ville, avaient résisté, des semaines durant, à l’assaut d’un ennemi jamais précisément désigné, et tous deux avaient juré sur leur barbe et leurs ancêtres que jamais la ville ne tomberait entre des mains étrangères. Malheureusement, les secours tardant à arriver, l’armée impériale était arrivée trois jours trop tard : la ville n’était plus rien d’autre qu’un monceau de ruines fumantes.

 

On allait apprendre, par ailleurs, l’héroïsme des deux Hok Haw Kong, qui allaient obtenir, à titre posthume, la qualité de divinités accordée par l’Empereur : ainsi, pour ne donner qu’un exemple, dans le but de conserver quelques forces aux soldats qui tenaient les remparts – ces quelques forces affaiblies du fait du blocus implacable dont la ville souffrait, du fait des assiégeants - nos deux futurs dieux avaient donné leurs épouses à manger à la troupe.

 

Vous, je ne je sais pas, mais moi, je trouve que c’est noble.

13:14 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, histoire |  Facebook |

27/02/2007

 Malacca, ses Chinois et ses Chinoises

Avant de descendre à Singapour, je me décide à un petit crochet pour Malacca.

 

Si Kuala Lumpur représente la modernité de la Malaisie, Malacca en est sa mémoire. Et, il faut le dire tout à l’honneur des équipes municipales qui gouvernent Malacca, la conservation du patrimoine est remarquable : les quartiers chinois et hollandais sont dans un état qui fait honneur à la ville. StadthuisJ’écris les quartiers chinois et hollandais, et devrais écrire : le quartier hollandais, devenu chinois. En effet, hors, sur la place de la municipalité, le Stadthuis et les bâtiments qui l’entourent, tout de rouge badigeonnés, et qui sont restés tels qu’à l’origine, le reste de la vieille ville a d’abord été portugais (il n’en reste rien, sinon quelques ruines joliment mises en valeur), puis hollandais, et enfin chinois.

 

Pour en faire un quartier cent pour cent chinois pur sucre, on a, certes, bâti des rangées de ces maisonnettes chinoises traditionnelles, mais on a hollandchineaussi, tout simplement, sur de nombreuses maisons hollandaises de l’époque baroque, appliqué une couche de rouge, ou plâtré deux ou trois idéogrammes dorés. Le résultat est splendide et il faut qu’on vous rappelle que cette maison que vous admirez, et que vous trouvez si typiquement chinoise, est en fait une maison d’architecture baroque hollandaise, pour que vous le remarquiez.

 

Il y a donc une vieille ville, d’une taille conséquente, dans laquelle on vit encore, même si, d’abord et avant tout, on y commerce, dans un but principalement touristique. Cette vieille ville, c’est une vingtaine de rues, bordées de maisons parfois décrépites, parfois pas. Ces longues théories de maisons de style chinois sont parfois interrompues par une maison hollandaise carrée, façon renaissance, et sur laquelle, pour la siniser, on a ajouté, ainsi que je l’écrivais plus haut, quelques jolis caractères dorés, usuellement sur fond rouge, et qui signalent la raison sociale du nouveau propriétaire.

 

Un nombre étonnant de musées peuvent être visités, dans la vieille ville. Tous ne sont pas au plus haut point intéressants, mais presque tous méritent le coup d’œil. Ainsi, le musée dédié au grand explorateur Chong Ho. Ce dernier, Grand Eunuque de l’Empereur, avait navigué à travers les mers de Chine, jusqu’en Thaïlande, en Inde et en Afrique, à l’occasion de sept grands voyages grâce auxquels il parcourut Asie, Arabie et Afrique. Nous étions au quinzième siècle…

 

On y découvre, dans ce musée, l’impressionnante histoire maritime de l’Empire du Milieu, et les armadas extraordinaires que les Chinois n’hésitaient pas à envoyer à la découverte du monde. Ainsi, le premier voyage de Chong Ho est fait avec pas loin de trente mille accompagnateurs, chargés sur d’innombrables jonques, intelligemment spécialisées, les unes en transport de troupe, les autres en transport de nourriture, d’autres encore exclusivement réservées au transport de l’eau potable, des chevaux ou enfin des malades. Au milieu de cette flotte immense, trônent ce qu’il était convenu d’appeler, en Chine, les bateaux du trésor, immenses nefs de plus de cent trente mètres de long, hautes en conséquence, qui écrasaient de leur gigantisme tout ce qui existait à l’époque et manoeuvraient parfaitement.

 

Le vieux Malacca est contigu à une ville moderne, qui n’a rien de particulièrement moderne, sinon deux ou trois hauts bâtiments espacés, qui ne parviennent pas à vraiment déparer l’ensemble. Vraiment, la municipalité de Malacca a fait un travail respectable, en prévenant des démolitions trop souvent autorisées ailleurs. Pour le reste, ces mêmes maisons chinoises que l’on voit dans la vieille ville, on les retrouve, vingt ou trente ans plus jeunes, dans la nouvelle. Les commerces y sont moins nombreux, moins dirigés vers un public consumériste, amateur de souvenirs en plastique et de cartes postales.

 

Quelques hôtels, quelques guesthouses, cependant, dont le trilinguisme chinois, malais et anglais indique bien que les touristes ne sont pas loin et des mails, dont le luxe parfois tapageur montre que le pays est riche.

 

La communauté chinoise est, de loin, la plus puissante, ici. De ce fait, tout comme à Kuala Lumpur, on peut passer raisonnablement loin des ploucs musulmans qui ne fréquentent ni les grandes villes, ni les communautés non-musulmanes. Il faut aller dans les petites bourgades de campagne, pour trouver des filles systématiquement fichutées, ou voilées, voire, habillées de sacs à patates. A Malacca, tout comme à Georgetown ou à Kuala Lumpur, la règle, du côté masculin, est la chemisette, la paire de shorts et les flips flops que l’on fait traîner quand on marche, sexbombtandis que, du côté féminin, les jeunes filles chinoises s’habillent de manière trendy, particulièrement provocantes, quand pas franchement pousse-au-viol. Leurs mamans n’essaient pas de faire particulièrement modeste non plus, je dois le préciser.

 

Pour un pays qui se déclare vertueusement musulman, ça la fout mal.

 

Une nouveauté pour moi, notée à Georgetown, par rapport à il y a quelques années, c’est la présence, à la porte des hôtels, d’affichettes écrites dans le style de celle que je soumets ici à votre sagacité :

 

Prost

Les prostituées, à Georgetown, je les ai vues un soir, alors que j’allais chercher des copains dans leur guesthouse, sise à deux pas de la mienne, sur une rue oh combien justement nommée Love Lane (rue de l’amour). Plantées devant leur guesthouse, cinq ou six filles habillées de la manière la plus tape à l’œil, attendaient, appelaient, le client.

 

Et puis, en entendant leur belle voix grave, quand elles vont à la retape, je me suis dit que ce n’étaient pas des filles.

Kung Fu chez le bijoutier

Kek Lok SiTout en haut du site du temple, au sommet de la colline, il y a une immense statue de bronze de la Bonne Déesse, ainsi qu’une piscine avec des poissons sacrés. La Bonne Déesse fait plus de trente mètres de haut. Quant à la piscine aux poissons sacrés, pour faire joli, une petite cascade y a été installée, dont la chute, entourée de roches artificielles, se termine sur le côté de la piscine. Les poissons gigantesques et multicolores jouent dans l’eau bouillonnante.  Le monastère vend des sachets de boulettes dures, qui sont la seule nourriture qu’on a le droit de donner aux poissons. Les parents en achètent pour leurs enfants qui s’amusent ensuite, sagement, à jeter les appâts dans l’eau, pendant que les parents prennent des photos. Les poissons interrompent alors leurs incessantes promenades, leur sur-place pensif, ou leurs cabrioles et viennent se restaurer, d’une nageoire blasée et paresseuse. De toute évidence, ils ne crèvent pas de faim. Quand une tête apparaît à la surface, ou qu’un poisson bondit à moitié hors de l’eau, les petites filles crient de peur, de surprise, ou d’excitation. Les petits garçons rient aux éclats, et trépignent d’enthousiasme.

 

wishing treeAu pied de la statue monumentale de la Bonne Déesse, il y a un arbre à souhaits. Devant cet arbre à souhait, il y a un moine, assis à une table où se trouvent des bandelettes de soie, bénies dans le monastère. Pour une somme modique, chacun peut acheter – achète, à dire vrai - une bandelette de soie, de couleur jaune, rose, rouge ou blanche, y inscrit son nom et son souhait. Ensuite, il pend la bandelette aux branches de l’arbre, prie un coup, ou compte sur les prières des moines, et les dieux réalisent le souhait. Parfois, ça marche.

 

BDQuelques pas plus loin, en stuc renforcé, il y a aussi une énorme tête de la Bonne Déesse - encore elle – qui écrase le parking. Les pèlerins, les visiteurs, les touristes se photographient en groupe, devant cette tête qui jaillit d’une terrasse. On reconnaissait les touristes coréennes et japonaises au fait qu’elles font toutes le signe V en se faisant prendre en photo. Depuis quelques temps, leur vilaine habitude se répand et les jeunes filles locales jouent leur petit Churchill.

 

J’écrivais que, les premiers jours du nouvel an, toutes les communautés s’y mettent – ou plutôt, ne s’y mettent pas ; au travail, je veux dire. Quelques commerces de première nécessité restent cependant ouvert, mais principalement dans le quartier indien : restaurants et bijouteries, principalement, ainsi que l’inévitable 7/11, sans lequel on ne pourrait plus vivre. Une pharmacie, parfois.

 

L’or et le bijou restent des incontournables des civilisations asiatiques et orientales : toute occasion est bonne pour offrir un collier, un bracelet, une babiole qui fera plaisir. L’emplette est toujours faite à deux et c’est une véritable expédition qui vous remplit une journée fastoche ; l’idée de surprise est tout à fait absente du cadeau-bijou : l’homme est là pour payer le cadeau ; l’épouse, ou la fiancée, pour le choisir. La jeune femme asiatique n’étant pas une ordure, elle ne prend pas n’importe quoi en se disant que le mec n’a qu’à payer : elle va de magasin en magasin, regarde, tâte la marchandise, la retourne un nombre infini de fois, n’hésite pas à quitter une bijouterie pour une autre, essaie et réessaie les accessoires qui lui ont tapé dans l’œil, consulte son homme, rapport à ses goûts à lui, calcule le prix, le discute, férocement parfois, choisit finalement ce qu’elle sait être à la portée de son mari ou de son fiancé et ressort ravie de ce qui lui a été offert. L’équipée commence vers les dix heures du matin, le samedi, après le petit déjeuner, et peut se conclure vers les dix sept heures, le dimanche suivant. La patience est de mise, pour les garçons accompagnateurs. Mais quand on aime…

 

Je disais que la négociation concernant le prix peut être féroce. On le note aux éclats de voix qui, parfois, sortent des boutiques. Autant les Thaïs, les Cambodgiens, les Coréens, les Japonais, les Malais non chinois ou les Birmans présentent une façade d’humeur toujours égale, autant les ressortissants – les ressortissantes, surtout – de la communauté chinoise, en Malaisie, du moins, n’hésitent pas à dire un mot plus haut que l’autre. En bref : ça gueule souvent et on entend des rafales de monosyllabes indignées et particulièrement miaulantes de la part de clientes chinoises à qui on ne la fait pas, qu’elles diraient. Je ne sais pas si ce type de bijouteriecomportement indique le début d’une négociation, ou la fin. On le note aussi dans les bijouteries au personnel nombreux, aimable, empressé, mais toujours protégé par de gros barreaux dont on se demande parfois s’ils sont là pour décourager les voleurs, ou pour calmer les ardeurs des clientes chinoises. Quand je vois les modèles, je penche pour la deuxième solution. Ces barreaux, ce sont de faux durs, mais il est vrai qu’à première vue, ils font impression.

 

Maintenant, je dis du mal des chinoises, mais il est vrai que c’est seulement en Malaisie que j’ai un peu fait attention à cette affaire de bijouterie, puisque les boutiques sont ouvertes sur la rue, et qu’on entend tout. Il est bien possible que, devant les bijoux, les filles du monde entier agissent de la même manière. Quoique, dans le cas de la Malaisie, j’ai vu aussi un grand nombre d’indiennes, accompagnées de leur mari, ou fiancé, dans les même magasins, et elles avaient l’air infiniment plus calmes que les chinoises.

04:33 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, bijouterie |  Facebook |

26/02/2007

Fêtes religieuses et boules puantes

Quand c’est les vacances pour les uns, il n’y a pas de raison que ce ne soit pas vacances pour les autres. Ainsi pensent, fort justement, dois-je ajouter, les indiens. De ce fait, le nouvel an chinois est férié sur toute l’île, dans tout le pays. Pour les chinois, c’est une semaine complète. Les indiens bureaucrates se contentent de prendre deux jours, en plus du ouiquinde qui arrivera deux ou trois jours plus tard. Une de ces semaines comme je les adorais, quand j’étais un petit garçon qu’on poussait, le couteau dans le dos, à l’école.

 

Un élément, qui montre l’importance du nouvel an chinois pour tous, en Malaisie : le roi et la reine, de tradition musulmane et malaise à la fois, se déplacent toujours dans une communauté chinoise, le septième jour du nouvel an chinois, pour passer le dernier jour des célébrations avec la communauté. Cette année, le roi passera la soirée à Malacca, avec Madame, pour fêter dignement l’avènement de l’année du cochon.

 

Quant aux commerçants, puisque les chinois, sans jamais faire la moindre entorse à la règle, ferment boutique la semaine entière, et que la nature a horreur du vide… les commerçants, donc, qu’ils soient musulmans, athées ou hindouistes, ils comblent le vide. Il y a cependant deux jours – les deux premiers jours du nouvel an – au cours desquels il est difficile de trouver une échoppe ouverte.

 

Sauf les débitants d’articles religieux, autour des temples, bien entendu. Ils ne peuvent faire face à la besogne et la queue de leurs pratiques s’allonge devant chez eux.

 

boutiqueRien ne va vite, dans ces petites boutiques, puisque l’accueil d’un client réclame tout un rituel, une conversation de politesse avec le chaland; l’échange des derniers potins familiaux ; l’accompagnement du client, lors d’un choix parfois difficile, vu la présence d’enfants qui, tous, ont leur propre idée quant aux différents objets qu’il faut acheter et qui piaillent leurs desiderata avec un bel ensemble; un simulacre de discussion du prix… Toute la famille du commerçant est dans le magasin, mais ne peut suffire à la presse.

 

Enfin, une pratique sort, chargée de bâtonnets d’encens, de billets de banque pour les esprits, d’un panier de fruits – vrais ou en plastique – et encore de bandelettes de soie sur lesquelles chacun des membres de la famille écrira son nom, avant de les brûler dans le crématoire. Dans la boutique, après avoir, d’un large geste de la manche, essuyé la noble sueur prolétarienne qui perle sur son front, le père, ou la mère, ou l’un des enfants se précipite sur le client suivant.

 

A Penang, il y a un temple amusant à visiter, lors de cette semaine sainte entre toutes, pour les bouddhistes chinois, d’abord, et pour tout le reste de la population, ensuite : c’est un monstre qui se trouve dans la grande banlieue de Georgetown, adossé à la colline de Penang : le temple de Kek Lok Si. Il est fréquenté jusqu’à plus soif par la moitié de la population de l’île, faut-il croire : comme, pour y monter,  à pieds, il faut passer par une voie étroite bornée, des deux côtés, par des marchands du temple, et que chaque visiteur s’arrête longuement, à chaque boutique, pour en inventorier chaque trésor, on passe vingt bonnes minutes dans un véritable embouteillage, écrasés par les indiens qui vous marchent sur les talons, le ventre écrasé sur le derrière rebondi d’une indienne qui, devant vous, ralentit le pas, pour inspecter un étalage, alors qu’elle passe devant un magasin de farces et attrapes.

 

Ah, oui, selon une logique qui n’échappera qu’aux béotiens, les magasins les plus représentés, sur ce chemin de pèlerinage qui conduit au temple, ce sont ceux dans lesquels on débite des boules puantes, des coussins péteurs, des araignées en plastique et des faux cacas. Il m’a quand même fallu un moment pour en arriver à une hypothèse, destinée à expliquer la vente, en gros, de ces objets incongrus devant un temple. J’imagine que, puisque les locaux ne se déplacent qu’en grande famille complète, en clan, cela veut dire que les enfants sont là et que ces derniers sont toujours sensibles au charme des objets détaillés plus haut ; et ce qu’enfant veut, et réclame de sa petite voix perçante…

 

KekLokSiUne fois l’embouteillage passé, on se trouve dans un temple bourré de chinois et, encore plus, bourré d’indiens et de malais de souche qui viennent en touristes. On peut y voir, aussi, quelques promeneurs étrangers venus de loin. Et, alors que, dans ce temple, il n’a aucune antiquité, qu’il n’a rien de bien particulier à offrir, sinon son gigantisme, on s’y écrase.

 

Kek Lok Si est un temple moderne, ainsi qu’un monastère, qui doit assez bien représenter ce qu’étaient les grands temples du bon vieux temps de l’Europe païenne. Une foule insoucieuse et bavarde qui va de salle de prière en salle de prière, passant à travers les magasins des marchands du temple, donnant quelques sous aux mendiants qui exhibent des plaies à vous soulever le cœur, courant après les enfants et leur collant une fessée, quand ils ont, malgré un ordre exprès, écrasé une boule puante dans les cheveux de leur petite sœur, ou sur la culotte de leur grand père, donnant quelques sous, après avoir âprement discuté le prix, à un garde chiourme d’oiseaux, pour en libérer quelques uns, afin de s’acquérir des mérites.

07:02 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion |  Facebook |

25/02/2007

Les dragons qui picolent

Fin de la parenthèse indienne… J’ai donc ce message d’Anjali, devant moi, me proposant un petit tour à Goa, où elle travaille et s’amuse bien. Oui, Anjali est rigolotte, sympa, et j’ai  certainement de l’affection pour elle, et toujours eu plaisir à la rencontrer. Mais je n’ai franchement pas envie d’interrompre mon périple pour aller à Goa. Je réponds donc la vérité à Anjali, à savoir : je suis en Malaisie, en partance pour Singapour, avec l’idée d’aller vadrouiller quelques temps en Indonésie, puis en Papouasie, puis plus loin… Donc, pas de Goa pour le moment. Dans quelques mois, peut-être. Qui sait.

 

En attendant, je repense à mon rapide passage à Georgetown. GeorgetownLa ville a changé, passant du statut de petite bourgade endormie à celui, presque, de métropole. L’annonce de l’établissement d’un pont – un pont pour lier une île au continent… quelle hérésie… - a provoqué une frénésie de construction et on peut voir, loin hors de la vieille ville chinoise et indienne, des tours en voie d’achèvement. Tout ce que la Malaisie du Nord comptait de bons bourgeois vient s’installer sur l’île, dont la capitale verra sa population doubler dans moins d’un an, au vu des constructions que les promoteurs terminent, et de celles qui sont planifiées.

 

Ce sera certainement excellent pour le petit peuple qui aura du travail, des clients fortunés, mais … mais ne peut-on parler d’âme qui se perd et déplorer cette évolution ? Non, sans doute pas. C’est le luxe des promeneurs, de vouloir que le monde ne change pas. Le centre de Georgetown évoluera avec les années, deviendra moins décrépit, les rats devront aller s’installer ailleurs, et ce sera très bien ainsi.

 

J’ai fêté la nouvelle année chinoise, à Georgetown, cette fois ci, et la foule qui se pressait dans les temples aurait pu faire croire que la communauté chinoise de Penang est extraordinairement pieuse. En réalité, les chinois sont, dans leur ensemble, très superstitieux, et très calculateurs. Leur manière de vivre la religion est épicière : en court, il existe peut-être bien des dieux et, dans ce cas, mieux vaut être dans leurs petits papiers. chinesetempleDonc, une, ou deux fois l’an, à l’occasion des grandes fêtes, on célèbre, dans les formes convenues, ce qui doit l’être. On va au temple et on brûle de l’encens, des faux billets de banque pour contenter les esprits revendicateurs - et des dieux qu’il est bien facile de tromper, à propos, s’ils se laissent avoir avec de pareils billets de banque… Même moi, on ne m’aurait pas avec ces derniers. Mais pour l’encens, pas de triche, je dois dire : les familles achètent des « bâtonnets » qui doivent bien faire deux mètres de haut, et brûlent la journée entière, devant les portes du temple, rendant l’atmosphère du quartier irrespirable.

 

CrematDes employés du temple – doit-on dire, des bedeaux ? - régulièrement, arrachent les bâtons qui brûlent devant les portes du temple et les jettent par brassées dans les fours crématoires où ils flambent et rejettent leur parfum bien plus haut, empoisonnant des rues lointaines et probablement hindouistes – ce qui est, bien évidemment, nettement moins grave.

 

Ces jours de fêtes du nouvel an, on se bouscule dont dans les temples. Après avoir mis son bâton d’encens de deux mètres de haut à fumer à l’entrée, devant tous, on achète aussi quelques poignées de bâtonnets d’une taille plus raisonnable, et on va enfumer le temple et gazer la foule qui s’y presse. ancètresQuand on est dans la grande salle du temple, devant les rayonnages où s’empilent dieux, déesses, divinités inférieures et tablettes des ancêtres, la fumée d’encens est tellement épaisse, et son parfum tellement acre, qu’on se croirait sur le front d’Ypres, pendant la guerre de ’14. On s’attend à voir des piles de morts, dans les coins de la pièce.

 

Les survivants, par contre, sont absolument charmants et se fendent tous, que ce soit au temple, ou au bistrot qu’ils fréquentent avec vous, une fois la corvée religieuse accomplie, d’un Happy New Year ! - tonitruant, pour les messieurs, plus sage mais tout aussi aimable, pour les dames. Les gosses vous saluent d’un geste de la main, avec un large sourire et chaque parent tient à prendre une photo de vous, portant leur petit dernier qui pleure de tout son coeur, dès qu’on l’a installé dans vos bras.

 

exorcismePendant quelques jours, c’est aussi des cérémonies privées et publiques de purification des maisons : pour une somme modique qui lui a été versée à l’avance, un dragon, accompagné d’une dizaine de tambourinaires, va de maison en maison, de commerce en commerce, dans le but d’y accomplir quelques mouvements effrayants destinés à chasser les démons. Les tambours qui l’accompagnent rappellent bien que la musique chinoise, à l’origine, n’avait comme seul but que de terroriser diables et créatures de la nuit. Il suffit d’entendre un opéra dit de Pékin pour voir que ça na pas vraiment changé, d’ailleurs.

 

Bref, pendant une petite semaine, on entend, dans un coin de la ville, puis dans un autre, les tambours et on voit des dragons qui s’agitent ici et là. Le business ne fonctionne qu’un temps limité, mais c’est du travail assuré vingt quatre heures sur vingt quatre, pendant la période traditionnelle. La semaine suivante, le dragon et les tambourinaires boivent leurs gains et s’abîment le foie.

Booze

 

05:46 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion |  Facebook |

20/02/2007

Pour conclure la parenthèse indienne...

Au bout de quinze jours de Bollywood, alors qu’il est temps de reprendre, cette fois, l’avion vers Bruxelles, que m’est-il resté de l’expérience cinématographique indienne ?

 

Quelques dizaines de milliers de roupies, facilement gagnées, rapidement dépensées. Elles ont fait le poste des « extras » et on les a claqué, avec les autres acteurs, starlettes indiennes en mal de pub, et étrangers entraînés dans l’aventure, pendant de longues soirées de goguettes. J’ai pris quelques verres de boisson alcoolisée d’importation – la bière indienne est infecte – et on s’est offert de délicieux repas, dans des restaurants chics mais, à la réflexion, guère meilleurs que les restaurants de rue que j’avais fréquenté.

 

Le service, par contre, lalalaaaa…

 

J’ai acheté quelques bêtises indiennes que je n’aurais sans doute pas achetées, si je n’avais pas eu cette manne tombée du ciel dans ma poche. Des tissus souvent beaux, dont je crains parfois qu’ils moisiront dans des malles et des tiroirs, jusqu’au jour où une petite nièce ouvrira tout cela pour distribuer aux pauvres ce qui pourra encore l’être, et pour jeter le reste. Heureusement, j’ai tendance à beaucoup donner. Des broutilles, des bibelots d’argent, charmants parfois, amusants souvent.

 

Je me suis retrouvé dans le Gala local – Stars, que ça s’appelle, à Mumbai – pour une photo nous surprenant à la sortie d’un bar à la mode,  bras dessus-dessous, moi et  l’une des starlettes de Bollywood, qui y trouvait son avantage, son nom écrit en toutes lettres dans une revue lue des décideurs, sa carrière ainsi propulsée, peut-être, qui sait…

 

Redisons les choses : j’ai servi, avec bonne volonté, de faire valoir à l’une des starlettes de Bollywood, avec le sincère espoir que ses projets publicitaires lui réussiraient. Dans le Stars de cette semaine là, Il y a une photo d’elle, rieuse, la bouche trop maquillée, les yeux charbonneux avec, deux pas derrière elle, un presque fantôme grimaçant un sourire en retard au photographe qui allait nous flasher, et un articulet consacré à l’actrice au potentiel immense, et qui avait un nouveau flirt étranger et glabre. Bonne chance Rani, et puisse l’article de Stars t’être utile.

 

J’ai eu l’amusement de rencontrer Ronald, malheureux Nigérien bloqué probablement à vie en Inde. Ronald, c’était – c’est ? – le noir de service, dans les films de série B, à Bollywood : il est le nègre à poil des films dans lesquels un courageux explorateur indien découvre l’Afrique ; il est l’afro-américain malpoli qui importune la jeune fille du Penjab, quand elle arrive, avec son mari, aux Etats-Unis; il est le noir méchant et benêt des films pour enfants ; il est le serviteur maladroit qui renverse un plateau aux rires de l’assistance.

 

Son premier métier, ici, avait été scammeur : il travaillait avec une fine équipe d’escrocs Nigériens. Sous le nom de Princesse Grace N’gololo, Mlle Jacqueline Diouf, de Mr Bambala, directeur financier de la Banque Africaine de Douala, ou n’importe quelle identité destinée à susciter l’intérêt des pigeons, il écrivait une lettre qui, dans ses variations infinies se résumait à ceci :

 

Cher Monsieur le Pigeon,

 

Papa / un client récemment décédé / Mon patron a laissé un magot sur un compte auquel toi seul, le Pigeon, peut toucher, pour des raisons à la mords moi le noeud : sors le magot de la banque et partageons le pactole.

 

L’affaire ne marchait pas trop bien, les gens deviennent moins bêtes, et ses copains l’avaient lâché, sans un sou et sans billet de retour. L’ambassade du Nigéria ne faisait pas des pieds et des mains pour essayer de le rapatrier. De même, l’administration indienne semblait se désintéresser totalement (rapport à la distraction que le travail sur la moustache apporte, dans les bureaux du ministère de l’intérieur, je suppose) de ce bonhomme, dont le visa était périmé depuis des lunes et le passeport itou.

 

Depuis, il essayait désespérément de se débrouiller tout seul, dans cette affaire de scam, sans succès probant, et se nourrissait, mal, en jouant le nègre dans les films de Bollywood et en tapant les copains de mille roupies ici, de mille roupies là.

 

Il n’avait plus de copains assez naïfs pour se laisser taper, mais il essayait avec les nouveaux.

 

Quoi d’autre ? Ah, oui… Dans les studios de Bollywood, j’ai pu m’abstraire de la foule écrasante de l’Inde, et de sa cacophonie routière qui me rendait fou. Sans ces quinze jours cachés, je crois que j’aurais égorgé un Indien, un jour. Quand nous sortions le soir, tard, il y avait moins de monde, dans la rue, moins de klaxons hurleurs, mais toujours autant de mendiants, de misérables, exhibant leurs plaies, leurs scrofules, leurs moignons couverts de mouches ou d’asticots, leurs bébés faméliques et leurs ongles incarnés.

 

Enfin, j’ai pu voir, même si ça a été d’une manière très parcellaire, ce que le cinéma indien est capable de produire. Dans l’ensemble, je l’ai trouvé tellement adapté au goût national, à son public indien, que je peux assurer que le jour où il nous envahira avec des succès planétaires n’est pas encore venu.

 

Et j’ai appris que j’éprouvais, pour l’Inde et les Indiens, des sentiments très mitigés.

 

J’ai repris l’avion pour Bruxelles, ce soir là, avec pas loin de trente kilos de bagages en excédent – j’avais encore les roupies nécessaires pour payer le petit supplément qu’on m’a alors demandé – et après avoir téléphoné à Fujiko pour la prier de prendre une grosse voiture, pour venir me chercher, j’ai acheté, avec mes dernières roupies, dans un Tax Free aussi généreusement fourni que le magasin Gum de la Place Rouge, du temps du Camarade Staline, une bouteille de whisky de vingt ans d’age.

 

La poignée de roupie qui me restait, je l’ai déposée dans un tronc pour les enfants abandonnés. Je ne doute pas que le tronc a été pillé par le personnel de l’aéroport, et que les enfants abandonnés ne verront jamais la couleur de mon argent.

 

Dans l’avion, j’avais à côté de moi un couple de Suisses, qui m’a demandé ce que j’avais fait de beau en Inde. Ils m’ont tout de suite expliqué que, pour eux, ça s’était passé ainsi : quand elle avait la chiasse, elle restait à l’hôtel, à deux pas des toilettes, et il se promenait. Quand il avait la chiasse, elle n’osait pas sortir de leur chambre d’hôtel, rapport aux Indiens. Je leur ai répondu que ça ne me surprenait pas, et vu qu’il était minuit largement passé, on a dormi jusqu’au petit déjeuner, une heure avant d’arriver à Zurich.

03:30 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fin de parcours |  Facebook |

Affiches de cinéma

cinocheindien

 

 

Actors

 

Tiens, pour changer, rien que de l'image, sans texte... Y sont pas bô, mes acteurs Indiens?

03:15 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema |  Facebook |

19/02/2007

Ma carrière d'acteur

Le lendemain, frais comme une rose – enfin, comme une rose pourrait l’être à Bombay, avec le temps lourd que nous savons - je termine mon petit déjeuner dans le corridor de l’hôtel quand je reçois un appel de ma journaliste, qui m’annonce son arrivée pour dans les prochaines minutes et me prie de l’attendre au pied de l’immeuble. Une fille qui connaît l’heure, c’est une fille bien.

 

Je termine donc mon toast d’une bouchée, finis mon thé, me brosse les dents en un tournemain et descend donc dans la rue, où je suis immédiatement noyés sous des vagues de mendiants. Alors que je me bats, le dos au mur, une Tata moderne, d’un jaune canari des plus éclatants, arrive et freine sec : la fenêtre s’abaisse et ce qui est probablement une bordée d’insultes, adressée à mes assaillants, sort de la voiture, faisant s’ouvrir, au milieu de la foule des malheureux, un chemin rappelant celui de la Mer Rouge que feu Moïse, dans je ne sais plus quel film américain à grand spectacle, était parvenu, avec l’aide du Tout Puissant, à ouvrir à son peuple qui souhaitait vivement rentrer en Palestine.

 

C’est ma journaliste, vers laquelle je me précipite alors qu’elle a ouvert la porte. Nous démarrons tout aussi sec. La clim’ de la voiture est bienfaisante. Mademoiselle la journaliste me conduit tout uniment aux studios, chez un copain à elle qui est régisseur et qui la paie – ah, elle l’avoue avec une franchise qui ferait chaud au cœur, si vous n’étiez l’esclave vendu – pour trouver des européens capables de tenir un petit rôle dans les myriades de films produites par son studio. Comme elle n’avait rien à faire ce matin, ma foi, mon appel tombait bien. Je lui pose quelques questions sur les possibilités qui s’offrent à moi, de visiter les studios, sur les petits rôles que je pourrais obtenir, le cas échéant et… sujet toujours épineux, sur ce que ça peut rapporter.

 

Là aussi, puisqu’elle est devenue mon manager potentiel, elle est franche : ce n’est pas avec les rôles de trois fois rien, les apparitions, les silhouettes, les trois secondes d’écran au cours desquelles on vous demande tout simplement de sourire et de serrer une main, que je vais devenir riche, et elle non plus.

 

Mais, vu qu’elle m’a vu passer sur l’écran, elle a confiance quant au fait que je pourrais décrocher de « vrais » petits rôles qui nourriront leur homme (ça, c’est moi) et leur femme (ça, c’est elle).

 

Arrivée au bout d’une heure de route, sans trop d’embouteillages – la fille connaît les raccourcis – aux studios où son copain travaille. On gare la voiture dans laquelle je dois laisser mon appareil photo (« meuh non, c’est sans risque !!! » me dit-elle… Si elle le dit, alors…), on s’inscrit, on entre, reçus par le copain. Ce dernier, un moustachu maigrichon et souriant, après les salamalecs d’usage, m’explique que Raja lui a parlé de moi au téléphone, et qu’il va donc voir si je peux avoir une série de castings, et même d’apparitions, déjà aujourd’hui. Si castings et apparitions sont concluants, ma foi…

 

Exit Raja, qui part à ses affaires, tout en me promettant de me faire signe. J’aimerais autant, vu qu’elle a mon appareil photo dans le coffre de sa Tata jaune canari pêtant.

 

Je suis alors maquillé vite fait, suis casté, effectivement, dans la matinée et, au vu des premiers résultats, suis prié d’arriver demain matin, à sept heures, pour deux ou trois petits rôles qui feront de moi, n’en doutons pas, une vedette.

 

Les castings ? On m’a prié de sourire, de rire, de me lever et de m’asseoir, de me tourner à gauche, à droite, de mimer la joie, la fatigue, le dégoût, le plaisir, la peur, j’en oublie. J’ai dit bonjour, au-revoir et je t’aime en Urdu, en Hindi, en anglais et en français. On m’a bien drillé à ne jamais remarquer la caméra qui tourne. L’air de rien, c’est ce dernier point qui est le mois facile à respecter. Ca nous a pris pas loin de cinq heures, tout ce bizenesse.

 

On m’a envoyé à la soupe, à midi : devant les studios, il y a une bonne vingtaine de cantines, certaines full veg’, les autres pas veg’, toutes fleurant bon. En choisissant une, au hasard, j’ai eu droit à un curry particulièrement féroce et j’y ai rencontré une demi-douzaine d’autres voyageurs dans mon genre, qui se sont laissé recruter pour Bollywood parce qu’ils avaient besoin de sous, ou afin de voir à quoi ça ressemblait. L’un d’entre eux, un Hollandais, est sur le coup depuis une semaine, et il a déjà fait acte de présence dans une dizaine de films, dans lesquels il entre et il sort, pour saluer un vieillard, pour se sauver devant un singe en furie, pour, assis à un bureau, taper sur le clavier d’un ordinateur tout en poussant un juron bien de chez lui, pour regarder d’un air luxurieux, avec un noir et une trentaine de messieurs Indiens (moustachus, eux), les déhanchements suggestifs d’une danseuse indienne accompagnée de quelques camarades. Ca lui assure ses repas et son logement, depuis une semaine, et il a gagné l’équivalent de près de cent dollars.

 

 Encore une semaine, et il se casse, pour aller en goguette vers Calcutta.

 

Pour moi, c’est le lendemain que je me retrouve vraiment à pied d’œuvre, à effectivement entrer dans une pièce pour saluer, mélangeant les bonjour français aux salutations punjabiennes apprises quelques secondes plus tôt, une famille, à laquelle je suis présenté par le fils qui rentre au pays.

 

Pour cela, dans un studio où l’on fondrait, tant il fait chaud, on m’a habillé d’un costume sombre, avec cravate serrée et chemise blanche, chaussures vernies et pointues, et un œillet à la boutonnière. Je crois comprendre que je suis un fêtard français, à deux doigts de suborner l’enfant de la famille, une ravissante créature potelée de seize ans tout juste - dans le film, du moins : moi, je lui en aurais donné au moins vingt - et qui est, effectivement, à manger. Naïve et belle, elle tombera follement amoureuse de mes « très honoré, Petite Médème ; très honoré, Chèèèr Meuhsieuh… » mais je ne doute pas que ça lui passera, car il n’y aura pas de deuxième intervention de ma part, dans ce film.

 

Deux heures plus tard, je suis revêtu d’un t-shirt immaculé, avec un short de natation comme on en voit que dans les publicités, pour… effectivement tenir un autre petit rôle dans une publicité pour une marque de lait. Mme l’actrice chante et joue tout le bonheur qu’elle a, à boire du lait direct du carton d’un litre, se goulafant à un tel point qu’elle en renverse partout sur elle, alors qu’un jaune, un blanc (c’est moi), un noir et un indien moustachu se dandinent avec enthousiasme à sa droite, regardant avec un air aussi libidineux que possible la boite de lait qui se vide en partie dans la bouche de l’actrice, et qui dégouline en partie sur ses joues, salopant son sari.

 

A la quatrième prise, le metteur en scène est content, et l’actrice en a marre, vu qu’elle n’a pas pu se rafraîchir, puisque la seule partie filmée quatre fois était sa bâfrerie lactolique et qu’on ne notait donc pas que le sari devenait de plus en plus poisseux.

 

Le curry du midi, donc, que je partage avec la fine équipe de la pub sur le lait. J’apprends que je suis déjà un acteur au deuxième niveau: vu que, faut-il croire, les castings ont été bons, je suis passé immédiatement aux vrais petits rôles, qui ouvrent la porte aux vrais rôles... On verra bien, je suis attendu à quinze heures pour une autre intervention.

 

Et quelle intervention : un vrai rôle ! Bon, pas tout à fait, mais presque. Je me retrouve dans un film au caractère historique indéniable, où je suis maquillé à la truelle pour me faire tout à fait pâle et maladif, afin de cacher le splendide bronzage qui faisait ma fierté.

 

Me voilà torse-nu, le torse d’un blanc-rose malsain, affublé de grandes culottes, dans lesquelles on a collé des coussins destinés à me faire un derrière de cheval de labour, trois fois plus gros que je ne suis,  et chaussé de babouches à la pointe aussi longue et effilée qu’un pal.

 

C’est pas trop facile de marcher, avec ça – le lest fesses-cuisses et les babouches, je veux dire.

 

De plus, on m’a collé un turban avec aigrettes qui me donne l’air vachement fin.

 

Je suis, dans le film, le Grand Eunuque du harem du Sultan Trucmachin et je me fends d’un salut jusqu’à terre, quand le Sultan entre et sort majestueusement du harem que je lui garde pur et vierge – enfin, façon de parler.

 

Une fois qu’il est passé, je me redresse et, alors que mon aigrette tremble encore d’émotion de son salut jusqu’à terre, sors de mes vastes poches une clé, qui doit bien faire cinquante centimètres de long, et trois ou quatre kilos de lourd, et referme la porte du harem, ignorant superbement les chuchotements et piaillements qui en proviennent, et les propositions de récompenses issues des lèvres purpurines des épouses et concubines  de Monsieur le Sultan, pour transmettre des lettres à des amants cachés au dehors.

 

Ce n’est pas que j’ai compris les propositions ; c’est qu’on m’a expliqué ce que les filles disaient, et comment je devais réagir : un rire dédaigneux, genre Balladur en goguette, ou un « Mpfh », accompagné d’un haussement d’épaules, selon l’intervenante.

 

Moi, en Grand Eunuque… c’est flatteur. Enfin bon, c’est un rôle de composition, me dis-je philosophiquement.

 

Fin de la journée, je suis reconvoqué pour le lendemain.

 

« Et comment s’improvise-t-on acteur ? » demanderez-vous. « Comment joue-t-on, si on a jamais appris ? »

 

Pour le jeu, c’est facile : nous avons tous vu les dessins animés de Tex Avery. Eh bien, ici, il faut jouer à la Tex Avery pour être… euh… comment dire… pour être… crédible.

 

Prenons un exemple : une fille est supposée me plaire ? Pas quand, dans le film, je suis Grand Eunuque, bien entendu… Donc, une fille est supposée me plaire ? Fastoche ; vous voyez le loup, dans Tex Avery, qui pousse des cris de malade, dont les yeux se désorbitent et dont la langue pend d’au bas mot cinq mètres, chaque fois qu’il rencontre une créature à son goût ? Je fais la même chose, sauf le coup des yeux qui sortent d’au bas mot un mètre des orbites, et c’est bon.

 

Il en va de même pour les autres situations : surprise ? Colère ? Peur ? Rage démoniaque ? Joie ? Embarras ? On roule les yeux, on se tord les bras, on théâtralise à l’excès, et tout le monde est content.

03:49 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema |  Facebook |

18/02/2007

Inde et Moustache

Il faut, quand on est en Inde, tôt ou tard, parler de la moustache. En effet, c’est un phénomène particulièrement important ici. A Bollywood, la chose est évidente comme le nez au milieu du visage. Si je ne m’en étais pas déjà rendu compte, je l’apprendrais vite.

 

La moustache, donc… On pourrait dire que quatre-vingt quinze (nonante cinq, pour les gens du Nord) pour cent de la gente masculine adulte, ou en passe de le devenir, porte la moustache, en Inde, pendant que, dans le dernier cinq pour cent, la plus grande partie des glabres fait des efforts frénétiques pour acquérir l’indispensable attribut de la virilité conquérante.

 

Les glabres désirant le rester doivent compter pour quelques milliers dans tout le pays : des malades mentaux, probablement, mais aussi quelques rares grands chefs d’entreprises multinationales. Je ne donne aucun nom : ceux qui s’intéressent aux consolidations dans le monde de l’acier verront à qui on peut penser.

 

MoustacheLa moustache, en Inde, c’est le status symbol absolu : Il la faut épaisse, visiblement taillée, à la Saddam Hussein, chez les bons bourges, pour faire plus classique, mais tout aussi visiblement difficile à maîtriser dans sa poussée, tant le poil est dru, épais, sain, que sais-je… Le prolétaire, quant à lui, vise plutôt la moustache façon ancien colon anglais, influencé par Dali : un objet d’art qui mesurera trente centimètres à l’horizontale, pour le moins, recourbé aux pointes, tenu en place par de la laque, par de la cire ou, de nos jours, par du gel capillaire, emprunté par le père à ses gamins, pour faire tenir leur coiffure.

 

Il parait que ça rend les cheveux gras, à propos, le gel, et les jeunes Indiens n’auraient certes pas besoin de gel pour rendre leurs cheveux encore plus huileux, rapport au geste d’autodéfense tout à fait naturel de la peau, pour se protéger des agressions acides de la pollution automobile, dans les grandes villes.

 

Les Indiens utilisent des pommades, des crèmes et des décoctions toutes plus extraordinaires les unes que les autres pour provoquer la pousse, quand ils sont adolescents à la recherche de leur premier duvet ; pour épaissir une moustache déjà en route, mais pas assez, quand les voilà devenus grands dadais pas encore tout à fait hirsutes ; pour entretenir ladite moustache du modèle choisi, quand ce sont des adultes fiers de leur pilosité. Ce que ZZ Top a fait pour la gloire du rock américain, de la barbe et des blondes à forte poitrine, l’Indien le fait pour la gloire de la moustache – de sa moustache.

 

Une fois que les voilà moustachus à ravir … à ravir qui, au fait ? Disons, à se ravir, quand ils se regardent dans la glace, chaque fois qu’ils travaillent leur moustache – je crois que, dans les ministères, ça doit prendre au bas mot dix pour cent de leur temps de travail - , ils passent leurs ouiquindes à entretenir leur moustache et à envoyer le petit dernier chercher un paquet de cigarettes à la boutique d’à côté.

 

A l’occasion, quand ils sont vraiment contents de la tournure de leur moustache, après une journée de travail ardu dessus, ils vont chercher eux même leur paquet de cigarette, afin de faire bisquer le voisinage masculin, qui ne peut que comparer et avoir honte. Bien entendu, cela entraîne le voisinage dans de nouvelles expériences destinées à permettre à la moustache de devenir encore plus belle et chic et de pouvoir rivaliser avec les moustaches les plus admirées du quartier.

 

Comme on le dit dans les pays anglophones : Keep up with the Jones

 

Je ne suis pas certain que les moustaches ont un usage pratique bien précis : permettent-elles vraiment d’embarquer les filles, ou d’en imposer en société ? Qui sait ? Il me semble, en réalité, que la moustache n’a de rôle qu’entre moustachus désoeuvrés, un peu comme chez nous, le sportif du vendredi soir, sa canette de bière bien fraîche posée sur le guéridon à la droite de son fauteuil, les chips sur la table, qui regarde le match PSG-Bastia avec les copains. Ce sportif, donc, a sur les copains un avantage indéniable si la vareuse qu’il porte est au nom de Ronaldisot, ou de Zidâne. Mais cet avantage ne sort par du cercle étroit du groupe de fans qui se réunit ce soir là.

 

Sauf si la vareuse en question est signée par le sportif susdit, bien entendu.

 

Quoique, je ne suis aucunement certain que, même signée par Duchnol ou Tsouintsouin,  la vareuse permet d’embarquer les meufs.

 

La moustache, donc… aux nonante-cinq (quatre-vingt quinze, pour les gens du Sud) pour cent de messieurs qui portent la moustache, correspondent le même pourcentage de dames dont la lèvre supérieure s’orne d’une ombre plus ou moins forte.

 

Curieusement, et malgré la pression sociale locale qui tient la moustache en faveur, il semblerait que l’Indienne moustachue fait tout, quant à elle, pour ne plus l’être, à coups d’onguents, de crèmes, de décoctions, d’épilation, et envie les cinq pour cent de femmes qui ne connaissent pas ce phénomène pileux.

 

Cela à part quelques moustachues désirant le rester : des malades mentales, je suppose.

05:55 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : moustache |  Facebook |

Rendez-vous est pris

Il doit être sept heures. Ca klaxonne tellement dehors que je ne vois pas de raison particulière de rester au lit. Je me lève donc et me douche longuement sous le jet d’eau froide, histoire de me réveiller, de me dépoisser. C’est même sous la douche, toujours froide, que je me rase, afin de rester frais quelques instants de plus.

 

Ensuite, revêtu de ce que je peux trouver de plus léger dans mes atours, je vais à la réception, où un petit déjeuner, pour autant qu’on le commande, arrive bientôt. Œufs, toasts beurre et marmelade, et thé. Le patron qui me sert, et qui a bien eu le temps de m’oublier, en un mois, me demande d’où je viens, ce que je vais faire ici, et termine par un « ça ne vous dirait pas de faire du cinéma » ?

 

Même pour cela, visiblement, il y a des rabatteurs qui se font quelques roupies au passage…

 

Donc, ils ont besoin de moi : Bollywood, j’arrive. Mais, avant tout, essayer de trouver sa valeur. Je prends donc un air vaguement indifférent, pour demander si ça paie bien, ce qu’il faut faire, si on peut visiter. Le patron, la jouant de manière tout aussi indifférente que moi, me dit qu’il ne pourrait me renseigner exactement, qu’il pose la question vu qu’un copain lui a dit qu’on cherchait parfois des extra, des européens, mais qu’il n’en sait pas davantage.

 

Bon, admettons-le in petto, j’ai fort envie de savoir à quoi ça ressemble, ce truc. J’assure monsieur le proprio que je vais réfléchir, sors de la guest house et téléphone à ma journaliste. C’est son répondeur, je crois, enfin, un message vocal, ça, c’est certain, suivi d’un piiiip qui fait assez bien répondeur.

 

Il est tôt, aussi…

 

Cependant, j’ai à peine raccroché qu’elle me rappelle : elle était sous la douche. Je me fais reconnaître, oui, elle se souvient vaguement de moi, et est ravie quand elle apprend que j’ai décidé de prendre son offre en considération, et de tenter ma chance dans les studios de Bombay. Rendez-vous est pris pour demain matin à mon hôtel: elle viendra me chercher. Il paraît que je suis très bien passé à la téloche, quand l’interviouve d’après manif a été montrée aux informations. Et elle raccroche.

 

Je ne sais rien de plus qu’avec mon patron d’hôtel, mais bon, on verra.

05:52 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema |  Facebook |

17/02/2007

Bollywood, nous revoici!

Ayant accompagné Fujiko, de retour en Europe après ses vacances thaïlandaises, jusqu’à l’aéroport de Bombay où nous nous séparons, elle pour Bruxelles via Zurich, et moi pour la ville, je me retrouve bientôt, une fois passé les deux heures d’embouteillage sur l’autoroute à trois voies, devenues cinq par la force des choses, à nouveau dans mon hôtel à backpacker, à Colaba, me demandant bien ce que je vais faire de ce mois que j’ai encore à passer en Inde : changer d’enfer et aller visiter Calcutta ou New Delhi ? Visiter le Cachemire, là où c’est-y que Pakistanais, Indiens et peuplades non identifiées se tirent dessus, n’évitant pas toujours le voyageur innocent qui passait par là ? Aller au Népal ?

 

Il est deux heures du matin et je n’ai pas sommeil. Et puis, ça klaxonne toujours pas mal, ce soir, enfin, cette nuit, dehors.

 

Je me souviens alors de la proposition d’une journaliste qui m’avait suggéré de faire du cinéma, vu qu’on a toujours besoin d’étrangers, dans les films bolliwoodiens. Après tout, pourquoi pas… Qui sait, peut-être qu’une carrière intercontinentale m’attend là bas ? Il faudrait, pour cela, que je me laisse pousser la moustache, bien entendu. Mais, pourtant, dans les rôles de méchant, la moustache n’est pas obligatoire, je suppose…

 

On verra. J’ai toujours la carte de Mlle la journaliste et demain est un autre jour. Allons dormir. Une fois que je serai levé, dans quelques heures, Bollywoodje téléphonerai à la journaliste et, si elle se souvient de moi, on organisera quelque chose – ne serait-ce qu’une visite de Bollywood, qui doit être bien intéressante : à ce que je sais, il sort plus de film de Bollywood que des studios américains et européens combinés. Bon, il semble aussi que la qualité n’y est pas toujours.

13:02 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema |  Facebook |

L'Indien et l'avion

Notre voyage en Thailande sera paradisiaque. Bangkok – point trop n’en faut, mais quand même - Sukothai, l’Est du pays, les plages du Sud, enfin, tout ravira Fujiko qui se rendra compte que la réputation du pays est, en ce qui concerne son tourisme à connotations sexuelles, heureusement, on ne peut plus exagérée. Il y a peut-être des officines troubles, voire glauques ; il y a surtout le reste : petit peuple charmant, campagnes à ravir, nourriture de rêve, plages coralines paradisiaques, petits hôtels aux propriétaires prévenants, îles qui font rêver, temples et monastères imposants.

 

Ce voyage, je ne le détaillerai pas, car c’est notre jardin secret à nous.

 

Une chose, cependant, digne d’être décrite ici: les vols aller et retour, sur Indian Airlines, entre Bombay et Bangkok.

 

Il faut d’abord noter une chose curieuse : le mépris des voyageurs indiens pour le personnel de cabine. Les malheureuses hôtesses de l’air sont traitées littéralement comme des chiennes par les passagers indiens. Fujiko et moi ne pouvons intervenir ; mais nous assistons, atterrés, à des scènes dignes de La Case de l’Oncle Tom, quand les filles sont hêlées « et plus vite que ça, siouplé » (siouplé ? Non, le mot n’existe pas dans le vocabulaire du client indien) pour servir un verre, déposer un plateau repas ou le reprendre.

 

Il va de soi que le sans-gêne abyssal envers les serveuses, les barmaids, bref, le personnel de cabine, est lié à un sans-gêne tout aussi abyssal envers les co-voyageurs non-indiens: Fujiko doit stopper dans son chemin son voisin de droite qui, souhaitant se lever, allait déposer sur sa tablette à elle, sans même demander si ça l’arrangeait ou non, son gobelet à moitié vidé d’un alcool quelconque. Après tout, les voisins, ça n’a pas d’autre valeur que celle de dépotoir. Ayant vu ce genre de geste, on comprend l’état du pays.

 

Le regard indigné du voisin, alors que Fujiko a le toupet d’arrêter  son geste, est symptomatique de la grossièreté des Indiens envers la gens féminine, en général et, en particulier, envers la gens féminine étrangère.

 

Pour le plaisir d’enfoncer le clou et d’être désagréable – chacun son tour - je prie alors le crétin, d’une voix ferme, de garder son verre chez lui et de ne pas importuner ma fiancée. Notre voisin se retire alors sur un « I am sorry, sorry, sorry » et nous ne le revoyons plus, ni lui, ni son verre, jusqu’à la fin du vol.

 

Un dernier point qui nous étonne : il suffira que le signal annonçant que les passagers sont priés de revenir à leur fauteil, pour remettre leur ceinture dans le but de permettre un atterrissage sans mort d’homme, pour que la plupart des passagers de la moitié avant de l’avion se rende aux toilettes de l’arrière et que la plupart des passagers situés à l’arrière de l’avion se lève pour se rendre aux toilettes de l’avant.

 

Quand aux passagers qui n’éprouvent pas une soudaine envie d’aller faire pipi, ils éprouvent alors un vif besoin d’aller se dérouiller les jambes et décident soudainement de se rendre visite, d’une rangée de fauteuil l’autre, un peu comme dans les églises d’aujourd’hui où les rares survivants de l’ère chrétienne, à la commande du prêtre qui officie, se lèvent et vont l’un vers l’autre pour se donner ce qu’il est convenu d’appeler, à ce jour, un geste de paix.

 

Cette attitude, nous la remarquerons à l’aller comme au retour. Et il faudra trois ou quatre rappels de la part des pilote et copilote, et des demandes infinies des hôtesses, pour qu’enfin le bon peuple accepte, petit à petit, de s’asseoir. Ensuite, bien évidemment, l’avion aura à peine posé ses roues sur la piste d’atterrissage, roulant encore à grande vitesse, que déjà certains passagers se lèveront dans le but d’aller chercher leur bagage de cabine dans les galeries, suscitant une fois encore les respectueuses remontrances des membres de l’équipage. Ah, si l’un d’entre eux pouvait seulement se casser la figure et se faire bien mal… ou, pour le moins, si les bagages de soute de ces crétins pouvaient arriver bons derniers… Je me vois déjà, rayonnant de bonheur, quittant le carrousel avec mes bagages pendant qu’une demi douzaine de moustachus attend toujours des valises qui n’arrivent pas.

12:57 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : savoir-vivre, aviation |  Facebook |

15/02/2007

Arrivée de Fujiko

Arrivé vers les huit heures du matin, à Bombay – je n’oserais pas dire « à l’heure de pointe », vu que l’heure de pointe, à Bombay, commence un peu avant six heures et se termine vers les vingt heures, la marée allant d’abord dans un sens, puis dans l’autre – je prépare immédiatement tout, vite, vite, pour l’arrivée de Fujiko : sur les bons conseils d’un mauvais guide, j’arrange une nuit dans un hôtel étoilé, en ville. Il devrait être, pour le moins, correct.

 

De l’aéroport, alors que j’attends l’avion qui m’amène Fujiko, je loue un taxi climatisé qui lui permettra de se remettre de son passage à travers un aéroport dont la crasseuse moiteur ne lui rappellera que de très loin Narita ou Zurich.

 

Tout est prêt, et l’avion atterrit avec l’usuel retard d’une demi-heure, quand on arrive à Mumbai. Quelque soit l’heure prévue d’arrivée ou de décollage, à Mumbai, le pilote vous annonce immanquablement qu’il y a un embouteillage et qu’il faut donc patienter. L’avion atterrit, le temps passe, les premiers passagers sortent. Bientôt, Fujiko est là.

 

Elle est d’une humeur mélangée et nous nous sommes à peine embrassés qu’elle se lance dans de longues explications concernant son voyage : de Bruxelles à Zurich, pas de problème, mais, à partir de Zurich, elle a été importunée par un nuisible moustachu, au point auquel elle a dû appeler une hôtesse et on l’a déplacée… en classe business.

 

Quant à monsieur le moustachu, il passe justement, et Fujiko le suit des yeux en coulisse alors qu’il est accueilli par sa famille en liesse – épouse grassouillett et moustachue, cousins, neveux, nièces, oncles, frères et les six petits derniers. Ils ont dû affréter un autobus pour venir jusqu’à l’aéroport… Môssieur fait semblant de ne voir ni Fujiko qui le fusille du regard, ni moi-même. J’imagine qu’il est maintenant sur la liste des indésirables de la Swissair.

 

La limousine climatisée que j’avais commandée pour aller à l’hôtel arrive sur ces entrefaites. C’est une limousine climatisée à l’indienne : un minibus décrépit, dont on ouvre les fenêtres pour échapper à la lourdeur de la cabine et respirer. Ca me laisse bien augurer de l’hôtel que j’ai loué « sur descriptif ».

 

Nous roulons à travers un embouteillage démentiel, jusqu’à l’hôtel, qui se trouve pas trop loin de Colaba, entouré de bidonvilles.

 

Faire confiance à un vendeur indien quant à sa camelote, ce n’est pas très sérieux. En arrivant à l’hôtel, la chose m’est rappelée : la chambre est climatisée, mais est d’une humidité crasse ; alors que Fujiko veut prendre une douche, je vois passer un cancrelat : mieux vaut me taire. Fujiko sort d’ailleurs de la salle de bain où elle n’a pu obtenir autre chose que de l’eau froide. J’appelle le service de chambre. On m’avoue que la chambre que nous avons a, depuis plusieurs jours – comprendre, des mois – son chauffe eau en panne. On est prêt à nous apporter de l’eau chaude dans des seaux. Fujiko me regarde, les yeux noyés de fatigue et me dit qu’on peut laisser tomber l’eau. Allons dormir.

 

Pendant la nuit, nous coupons la clim’ qui ne fonctionne qu’entre glacial et polaire. Immédiatement, une puanteur d’humidité pourrissante envahit la pièce. Fujiko est, les dieux en soient remerciés, trop fatiguée pour noter la chose et dort sur ses deux oreilles – qu’elle a ravissantes.

 

Vers les six heures du matin, nous sommes réveillés par des râles agonisants semblant provenir d’au bas mot une dizaine de personnes différentes. Fujiko me demande s’il ne faudrait pas appeler la direction de l’hôtel et, pour faire bonne mesure, le service d’urgence. Outre le fait que le service d’urgence ne réagirait pas, je me résous à lui expliquer la raison de ces râles déchirants : l’Indien, fumeur, je suppose, aime se racler profondément la gorge, à plusieurs reprises, dès potron-minet, sans trop prendre le sommeil de ses voisins en considération. Afin de ne pas déranger son épouse qui dort, il se débarrasse de ses mucosités superflues dans le couloir de l’hôtel, après d’être, j’imagine, éloigné de la chambre qu’il partage avec bobonne, suffisamment enquiquinée, pendant la nuit, par les ronflements et les pets à répétition.

 

C’est sympa pour les voisins et Fujiko est parfaitement dégoûtée. Difficile de lui donner tort. Nous faisons l’impasse sur la douche, rapport à l’eau glacée, et refermons nos bagages avec l’idée de trouver un autre hôtel. Vu l’image que je lui donne des autres hôtels que j’ai pu visiter jusqu’à présent, et la présence de cancrelats, qu’elle a fini par noter, dans celui-ci, elle suggère que nous quittions immédiatement Mumbai pour Goa, dont elle a entendu dire beaucoup de bien. D’acc ma biche, on part à Goa.

 

Nous descendons donc nos bagages à la réception, où on nous les planque dans la salle protégée, et nous nous mettons en quête de la salle où le petit déjeuner est servi.

 

Il n’y a pas de salle de petit déjeuner.

 

Il n’y a d’ailleurs pas de petit déjeuner.

 

Qu’à cela ne tienne : nous prenons un taxi pour aller à Colaba centre, car de toute évidence, l’hôtel « central » n’est pas plus central que cela. Il faut en effet quelque minutes en Tata (c’est la marque des taxis, hein ?) pour arriver là où je logeais précédemment et trouver un établissement ouvert, où nous pourrons déjeuner. Nous résistons difficilement à l’idée d’entrer dans un Mac Donald’s.

 

Après un excellent en cas, Fujiko, quoique sale comme un rat – dit-elle – voit la vie d’un œil neuf et plus optimiste. Elle me demande, par curiosité, d’aller visiter un gueshouse central, qui permettra la visite de la ville, quand même. Je l’envoie dans mon « here it is clean », seule, et elle redescend horrifiée : outre le fait que le proprio, la voyant seule, a essayé de la tripoter, l’endroit est « clean » pour des garçons, peut-être, pour des Indiens, certainement, pas pour une jeune fille japonaise.

 

Bon, on a encore le temps et, de toute manière, on parlait d’aller à Goa, n’est-ce pas ?

 

Nous voici donc repartis par les rues de Bombay, celles qui seraient les plus intéressantes et les plus proches, suivis par des meutes de vendeurs et des troupes serrées de mendiants, tous nous interpellant, nous touchant, essayant chacun d’être entendu en couvrant de ses cris les cris de ses concurrents. Le vacarme est indescriptible et s’y ajoute, comme toujours, les beuglements des klaxons.

 

Fujiko fait soudain un écart et entre dans une immense agence Thomas Cook où je la suis. La foule qui nous suivait n’ose entrer ici, vu que c’est protégé par des cerbères, fusil à la main, et se disperse, à la recherche d’autres victimes.

 

Je regarde Fujiko d’un œil interrogateur et elle me dit, d’une petite voix, dans le silence feutré de la salle :

 

-          Tu m’avais dit que la Thailande, c’était très joli, n’est-ce pas…

 

Fujiko est une fille qui est capable de prendre rapidement une décision. Ce n’est pas un défaut, loin de là.

03:19 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : bombay |  Facebook |

11/02/2007

 Les bus-couchettes

Le premier défaut de l’humanité souffrante, c’est probablement son incapacité à être satisfaite de ce qu’elle a. C’est aussi, probablement, sa première qualité.

 

Ainsi, nous aurions pu nous accommoder, pour tout logis, depuis que le monde est monde, d’un trou dans la roche, à l’entrée bloquée par quelques branchages. En ce temps là, à l’époque bénie du néolithique, on était vêtu de peaux de bêtes bien chaudes, seyantes et confortables, et on se promenait, droits et fiers, le regard farouche et une massue à la main, à protéger nos épouses qui, courbées vers la terre, cherchaient fiévreusement de quoi nous nourrir le soir, tout en portant les enfants et les bagages.

 

Il y avait, tout au fond de la caverne, un maigre feu sur lequel les femmes, une fois encore, cuisaient, à l’étouffée, les racines et légumes qu’elles avaient déniché à force de gratter le sol la journée durant. Le produit de nos chasses à nous, les hommes, grillait sur la flamme, ou sur les braises.

 

Le barbecue, c’étaient les hommes qui s’en occupaient, bien évidemment. Le barbecue, c’est une affaire d’hommes depuis toujours. Dès qu’il y a du danger, nous sommes au premier rang. Entourant alors le feu, une calebasse de l’ancêtre de la bière à la main, nous chantions tout en préparant le festin. Après le repas, les femmes faisaient la vaisselle, si une telle chose existait.

 

Quand les chasseurs rentraient bredouilles, après un temps, on sacrifiait une épouse pour le bien de la horde. On choisissait, j’imagine, la plus acariâtre, pour le bonheur de son mari.

 

C’était le bon temps, l’air de rien.

 

Mais non, l’homme – la femme, surtout, je pense – insatisfait a tenu à changer ses conditions de vie, et nous avons aujourd’hui le monde que nous avons… Il a ses avantages, ne le nions pas, la pénicilline et les émissions de sport à la télé, par exemples, mais il a aussi des inconvénients. Je ne m’étendrai pas sur ce sujet; il y aurait de quoi écrire un livre.

 

Tout cela pour dire que, étant venu à Aurangabad dans un luxueux seater, je prends la décision de retourner à Mumbai en sleeper. Le sleeper est un tantinet plus cher que le seater et j’imagine, à tort, que puisqu’on dort dans un sleeper, on aura pas de télé, que les lits du sleeper seront encore plus confortables que les sièges du seater, que personne ne pourra m’écraser les genoux, ni même essayer, que la clim sera combattue par une bonne couverture.

 

Lourde, lourde, lourde erreur.

 

SleepersA la porte du bus, je sens le problème : une puanteur effrayante qui rappelle les rats crevés, ou les jardins parsis. De toute évidence, on n’a pas nettoyé. Deux marches plus haut, un spectacle épouvantable s’offre à mes yeux : si c’est ça, les sleepers de luxe… les seaters ne souffrent alors aucune comparaison. Enfin, je suis dans la galère et je dois rentrer à Mumbai : allons y.

 

J’apprends alors que les couchettes de sleepers sont des couchettes à deux places, et que j’aurai donc à partager ma couchette. Vu le sans gêne usuel de l’Indien, et que je sens que mon co-litier sera un gros puant qui ronfle et qui crache, et qui prend les deux tiers de la couchette, ça ne me tente qu’à moitié.

 

Je gueule comme un putois, immédiatement. Ici, c’est visiblement la seule méthode : si on ne dit rien, on se fait piétiner. Comme, de toute évidence, mes états d’âme, les locaux s’en ficheront, je signale que je suis pédéraste comme pas deux et sidaïque au dernier degré. De plus, ma libido étant extrême, je n’hésiterai pas à faire subir les derniers outrages à mon voisin malheureux, et à plusieurs reprises encore, dans  son sommeil, pendant le trajet.

 

Ca, ça refroidit instantanément mon ex’ futur voisin qui s’approchait, chiquant son bétel et ça crée comme un flottement parmi les passagers : grosse discussion généralisée et, comme on ne trouve aucun martyr prêt à sacrifier sa virginité et sa santé dans le seul but de prendre la place de couchette à côté de la mienne, l’arrangeur de places s’arrange différemment : après m’être acheté deux couvertures pour une petite poignée de roupies, afin de combattre les effets pervers de la climatisation glaciale qu’on vient de mettre en route, je me retrouve seul sur ma couchette.

 

Seul ? Pas tout à fait : le lendemain, je noterai que j’ai eu des visiteuses. Araignées, puces, je ne sais pas, mais j’ai en tout cas des traces de piqûres ou de morsures un peu partout. Trop occupé à rester sous les couvertures, sous une soufflerie qu’il est impossible d’arrêter, essayant de ne pas glisser de ma couchette malgré les cahots de la route, sommeillant, parfois, je n’ai rien remarqué.

 

Un seul élément positif, lors de ce voyage de retour vers Mumbai : il n’y a, effectivement, pas de télé, ou de vidéo, hurlant à plein, pendant le trajet.

17:21 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : transports en commun |  Facebook |

07/02/2007

Causeries autour du "dual pricing"

Après la visite du Taj, me voilà reparti, avec mon conducteur, pour aller voir les temples-grottes des alentours de la ville. Les grottes sont fermées aujourd’hui, mais monsieur le gardien, présent à tout hasard, veut bien m’ouvrir la grille pour autant que je fasse vite et que je lui verse le montant astronomique qu’un étranger doit payer pour la visite… dans sa poche à lui, sans billet. Je fais donc ce qu’on ne fait qu’en Inde : je discute le prix. Imaginez un instant discuter le prix de votre entrée au Louvre ou à Versailles.

 

Après deux minutes, comme il joue à l’intraitable, je joue au dégoûté et décide de partir sans faire la moindre visite. Nous transigeons donc pour la moitié du prix du billet, dans sa poche ni vu ni connu, et je peux traîner à visiter aussi longtemps que je veux.

 

Comme ça, alors, ça va.

 

Oui, c’est vrai : ce n’est pas beau de discuter les prix avec des misérables qui n’ont quasi pas de pain, ou de riz basmati – le riz le plus chic, soit dit en passant - à manger ; mais la rage que les Indiens mettent à vous dépouiller vous rend vite pire qu’un croisement de juif et d’écossais.

 

Le tour est vite fait : les temples troglodytes n’ont pas grand intérêt et ne valent qu’à peine le détour. C’est bien parce qu’on est à Aurangabad qu’on y va, et un voyage juste pour cela ne serait pas judicieux.

 

Aurangtemple3Plus intéressants seront les temples que je verrai le jour suivant, eux aussi creusés dans la roche – parfois sous forme de grottes, parfois la roche littéralement creusée autour d’eux, de telle manière que l’erreur était interdite. Ca, c’est vraiment impressionnant – et pour le gigantisme des réalisations, et pour leur perfection. Il faut dire que le tailleur de roc esclave risquait les plus atroces tortures en cas de malfaçon, et qu’il s’appliquait donc tout particulièrement à bien faire son travail.

 

Aurangtemple2Ces temples sont disposés sur deux sites différents, le premier offrant un beau coup d’œil à l’arrivée. Pour le deuxième, pas de coup d’œil particulier, mais ces fameux temples autour desquels on a creusé, afin de créer le temple. Ca vaut la visite. Une chose agaçante, cependant : le système du dual pricing, répandu à travers toute l’Inde : le prix du billet d’entrée d’un local est dix fois moins onéreux que celui du billet d’entrée d’un étranger.

 

Imaginons un instant les hurlements de porcs qu’on égorge si, en Europe, on instaurait ce joli standard…

 

Entrée au Louvre :

Européens : 1 Euro

Non-Européens : 10 Euro

 

Le Soir, Le Nouvel Obs, Témoignages Chrétiens, d’autres journaux ben-pensants encore, feraient des manchettes grosses comme ça. La foule des lemmings bien-pensants irait manifester pire que la fois où Chirac s’est retrouvé comme rempart de la démocratie contre le vilain pas beau Le Pen, au deuxième tour des élections présidentielles. Bref, le spectacle serait on ne peut plus réjouissant, pour qui aime rire de la bêtise.

 

Ici, par contre, le système du dual pricing semble ne pas choquer les autres victimes – un couple de Français et un autre couple de Grands Bretons. Je me fais un malin plaisir de mettre le sujet sur la table, lors de notre pause déjeuner, et j’obtiens comme toute réponse que les pauvres locaux sont si pauvres… comme si c’étaient les pauvres qui, parmi les locaux, viennent visiter de telles splendeurs architecturales. Mes honorables contradicteurs ont-ils seulement regardé les Indiens que nous cotoyons ? Ils sont presque parfaits bilingues, portent tous une montre au poignet, avec, pour les dames, des tas de machins brillants qui ressemblent assez bien à des diamants, sont habillés avec goût.

 

Mais bon, admettons que les Indiens qui nous entourent sont des SDF dont le seul et rare bonheur est de visiter, à l’occasion, les joyaux architecturaux de leur bôôô pays. On sait tous que c’est parfaitement faux, mais faisons comme si.

 

Alors, pourquoi ne pas adapter ce système du dual pricing à l’Europe, en forçant chacun à payer selon ses revenus ? Vous êtes capables de voyager vers l’Inde ? Dorénavant, votre entrée au château de Pierrefonds, ou de Hull, vous coûtera le prix normal multiplié par dix. Régule, Dudule ?

 

Non, pas régule, liberté, égalité et fraternité : tout le monde le même prix d’entrée.

 

Mais alors, pourquoi ici, en Inde, le dual pricing est-il acceptable, pour eux ? L’égalité, c’est un concept géographique ?

 

Dégoûtés, ils décident de changer de sujet.

12:11 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finances |  Facebook |

Le deuxième Taj Mahal

Le lendemain, départ en tuk tuk avec mon cicérone. Aurangabad a quelques temples creusés dans la montagne, une dizaine de mosquées, parfois jolies, parfois quelconques, deux ou trois temples majeurs hindouistes et son Taj Mahal rien qu’à lui. Un sultan dont le nom m’échappe, rendu jaloux par le Taj original, avait attendu impatiemment le décès de son épouse pour lui faire un cénotaphe du même tonneau.

 

Un peu plus regardant que son prédécesseur, ou tout simplement moins riche, il avait repris le modèle original, faisant ainsi des économies d’architecte. De plus, il avait considérablement diminué les frais de matériel, remplaçant le marbre, ici et là, par du plâtre.

 

SmallTMLe résultat a, néanmoins, fière allure – si l’on s’abstrait des murs, parfois fissurés, qui pèlent, et les quatre minarets qu’il a fait petit, vu qu’il avait le sens de l’économie ou que, possiblement, il n’aimait pas tant sa chère défunte que cela.

 

Au milieu du Taj lui-même, il y a une salle interdite aux femmes, sauf à la décédée, dont le cercueil trône, sous une somptueuse pièce de tissu d’un puissant vert bouteille, brodé d’argent. C’est la salle du tombeau, proprement dite. Le tombeau de marbre, invisible sous le dais, est là depuis bientôt six siècles. GravewifeLes visiteurs jettent la pièce sur le dais. Je les suppose régulièrement récupérées par les gardiens – on a que le bien qu’on se donne – mais des piécettes, il y en a partout : sur le dais, d’abord, mais il y a eu bien des maladroits, ou des piécettes diaboliques, et elles ont roulé jusque dans les coins les plus éloignés.

 

Selon la tradition, celui dont la pièce qu’il a jetée reste sur le dais verra sa femme mourir dans l’année.

 

Il parait que ça marche aussi pour les belles-mères.

12:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : coutumes locales |  Facebook |

06/02/2007

 Aurangabad, ses avenues, ses toilettes publiques.

L’arrivée à Aurangabad se fait sur un carrefour peu ragoûtant, entre deux popotes dans lesquelles cuisent des choses que je ne veux pas savoir. TuktukindiaNous sommes quatre ou cinq à descendre du bus, et un chauffeur de tuk tuk me saute dessus, afin de me demander où je souhaite aller, et s’il peut m’aider à ce propos. Je lui dis où je veux aller, et il peut m’aider. Alléluia. C’est à deux pas. Mon hôtel est situé dans une rue peu passante et est… propre ; vraiment. Enfin, non, du point de vue européen, il est douteux. Mais pour ici, on pourrait lécher le sol.

 

La rue, par contre, est un dépotoir à l’indienne. Si les Champs Elysées étaient situés à Calcutta, ils seraient tapissés d’excréments, boueux d’urine, encombrés de déchets. Hm, à la réflexion, la dernière fois que je suis passés sur les Champs Elysées, je me demande s’ils n’étaient pas passés, quelques instants avant, plusieurs cars de touristes indiens. Ou alors, le civisme se perd, en France.

 

Je remplis donc les papiers à la réception – c’est toujours une tâche ardue, en Inde – puis me précipite dans ma chambre, afin de prendre une bonne douche que j’aurais aimée chaude et relaxante, et qui ne sera que tiède tendance frisquet, et relaxante quand même. Il fait mourant d’humidité. Les murs suintent et ce n’est pas pour rien que le papier-peint n’a jamais eu un bien grand succès, par ici. Je sors donc de la salle de douche, fais quelques mouvements d’assouplissement qui me font instantanément transpirer abondamment, retourne sous la douche, ne fais plus de mouvements d’assouplissement, me sèche avec une serviette déjà humide, m’habille léger et sors en goguette.

 

Au bout d’une petite heure de promenade, je dois bien me rendre à l’évidence : la ville est moche.

 

Aurangabad-centre, ce sont trois ou quatre pistes constellées de trous et de bosses, avec ici et là, pour ornementer, un peu de macadam et des piles de déchets. Ce sont des bâtiments dont les styles variés sont immanquablement mal fichus. Quelques chameaux passent, dans le but d’ajouter leurs déjections à celles de moutons, de buffles et de vaches.

 

Il y a, de temps à autre, un rond-point orné d’un centre sur lequel on a planté une statue jamais finie, représentant les jambes (ça monte parfois jusqu’au torse) d’un héros local. Le début de statue est entouré de plantes qu’on a oublié d’émonder et qui s’étouffent mutuellement, au point d’en crever. Les trottoirs ont beaucoup souffert, depuis l’indépendance, et on n’a jamais trouvé le temps de les réparer. Dommage : il y a maintenant des trous capables de faire disparaître un touriste innocent qui n’aurait pourtant demandé qu’à dépenser paisiblement ses sous.

 

Une fois tombé dans le trou, ce sera immédiatement l’égout, qu’on a oublié de récurer depuis belle lurette – donc, c’est un bon mètre d’épaisseur de boue puante et bien acide, faite de choses et de machins qui doivent être particulièrement bons pour la santé.

 

A un bout de la ville, il y a un bois qui sépare le downtown des banlieues, encore plus croquignolettes. Si les Indiens appellent cela de la banlieue et du zoning industriel, on appellerait bien cela, nous, un bidonville.

 

De l’autre côté, c’est la gare.

 

Devant cette dernière, un lieu d’aisances, qui fait savoir son existence, au bas mot, deux cents mètres avant qu’on y arrive. Comment des gens parviennent-ils à y rentrer pour y accomplir un petit besoin urgent, je ne puis l’imaginer. En tout cas, vu que le mur, côté messieurs, ne va guère plus haut que la poitrine, pour la section pipi, on peut noter qu’il y a des héros qui s’y aventurent.

 

A Mumbai, j’avais déjà remarqué des toilettes publiques, pour messieurs comme pour dames, dans lesquelles visiblement les deux sexes se rendaient, et dont la puanteur était particulièrement peu racoleuse.

 

C’est sans doute pour cela que le bon peuple fait, la plupart du temps, ses besoins dans la rue. Même si c’est peut ragoûtant, c’est bien compréhensible. Je verrai même, ce matin, un gosse accroupi en larmes, le teint rouge brique, sous la pression et l’effort, en train de bramer sa peine dans la direction de sa maman adorée qui ne semble pas s’en faire davantage que cela, pour un évident problème de constipation.

 

La constipation… J’avais toujours imaginé qu’il ne s’agissait que d’un problème de filles – quoique, en Inde, quand je remarque, parfois, les filles échangeant quelques mots d’un air angoissé à la table du petit déjeuner, avant de disparaître à grande vitesse dans la direction de leur chambre, et y disparaître pour la journée, je me dis que le problème de la constipation ne doit pas les toucher trop.

 

Il y a aussi les inévitables tuk tuk, des gosses qui traînent, des poules, des vaches, des moutons. Bref, le spectacle habituel du centre-ville à l’indienne.

 

KidsaurangabadQuand vous arrivez devant la gare, après avoir passé les feuillées, les tuk tuk et les vendeurs de tout et de n’importe quoi, vous entrez dans un bâtiment surveillé par des militaires – l’affaire de Mumbai a marqué les esprits, un peu tard, chez les généraux – et vous vous mêlez à une foule serrée, qui attend un départ ou une arrivée. C’est l’enfer. Sortie rapide de la gare, re-passage du barrage militaire, course au pas de charge pour éviter les effluves ammoniaqués et aguicheurs des chiottes, et arrivée devant le mur des conducteurs de tuk tuk. Afin d’avoir la paix, je m’arrange avec le premier, qui découragera ainsi les autres, j’espère, pour une promenade, demain, afin de faire le tour de la ville.

 

L’affaire topée, il me prend dans son tuk tuk, et signifie aux autres qu’il est maintenant propriétaire de ce voyageur là. Je devrais avoir la paix.

 

La paix ? Pas exactement : je vais devoir, maintenant, me défendre contre mon employé, pour lui expliquer que si j’ai loué ses services, pour la journée de demain et pour une somme modique, dans le but de faire le tour de la ville, ce n’est pas dans l’intention de louer ses services, pour la journée d’après demain et pour une somme colossale, afin de visiter la moitié de l’état.

 

Mais cette aimable conversation, qui remplira la moitié de la journée de demain, je ne la soupçonne pas encore. A ce stade, je respire la paix retrouvée, sinon les braillements des klaxons bien entendu, car les chameaux bloquent toutes les rues et semblent ne pas comprendre mieux que les vaches, que les rues, c’est pour les voitures.

 

Retour à l’hôtel, donc, pour une soirée propre, sans bruit inutile, sur une terrasse que je vais partager avec un couple d’indiens, un couple d’expats, et avec le patron dont l’amabilité m’impressionne au point que nous finirons la soirée à table, lui et moi, lui à essayer de m’expliquer, moi à essayer de comprendre.

 

On ne peut dire qu’il s’agit d’une conversation d’ivrognes : la bière locale – telle qu’elle est, je veux dire, débitée pour la consommation en Inde – est parfaitement infecte. J’en avais essayé une à Bombay, et je suis depuis devenu un fervent buveur d’eau pétillante.

 

Une chose m’effare : l’égoïsme incroyablement brutal des parvenus, ou des riches, envers les pauvres. J’avais ainsi remarqué qu’à Bombay, il y a des dizaines de bâtiments qui croulent de manque de soins, et qui sont sans occupants : pourquoi ne pas y loger le demi-million de sans-abris qui hante la ville ? Hors de question, me répond mon Indien philanthrope : ce serait caresser les paresseux dans le sens du poil, et leur faire savoir qu’on peut tout avoir en ayant rien fait. Les miséreux n’ont qu’à apprendre à lire, à compter, ils n’ont qu’à apprendre un métier, et ils pourront alors se payer un logement.

 

Ce raisonnement, touchant à des éléments variés de la problématique de la pauvreté, je l’entendrai venir de tous, pendant mon séjour. J’essaie d’imaginer la réception médiatique d’un tel point de vue, en Europe, s’il était présenté par un patron quelconque. Heureusement que nous sommes en Inde, pays gouverné par des partis socialistes, ou socialisants, depuis son indépendance

03:53 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : urbanisme |  Facebook |

22/01/2007

Les oeuvres immortelles de Bolliwood...

Les films façon Bolliwood, il y en a plusieurs veines.

 

La veine pour enfant fonctionne ainsi : Ganesh a un fils, et ce fils, aux pouvoirs magiques étendus, est facécieux. Ce jeune baudet trouve spirituel de se rendre invisible, de se faire envoler les gardes moustachus de l’un ou l’autre palais et de les envoyer dans des pays inconnus où ils sont poursuivis par des dragons, des démons, des flamands, des monstres de tous genres ; de transformer de riches maisons en masures, et lycée de Versailles ; d’inventer des armées fantômes, dans le but de terroriser des villes et des bourgades. Tout au long de l’épisode, il rit dans sa grande bête trompe d’éléphant plus ou moins bien attachée – les effets spéciaux ne sont pas de mise, ici.

 

Bolliwood a du produire au bas mot un millier de variations, usuellement sans queue ni tête, sur les plaisanteries perpétrées par le fils de Ganesh. Ce gosse mérite la corde. Cependant, si on le supprimait, nul doute que les producteurs de Bolliwood le remplaceraient immédiatement par plus stupide, plus malfaisant et encore plus moche. Et ça ferait rire les enfants du cru. Cette engeance est cruelle.

 

Si l’on s’intéresse maintenant au monde adulte, deux grandes lignes se dégagent.

 

Il y a les films à caractère historique – enfin, qu’ils disent… Dans ces films, un prince moustachu au nom imprononçable, tombe amoureux d’une créature au nom tout aussi imprononçable. Les parents s’en mêlent, puis un jaloux, dont la méchanceté se remarque immédiatement, du fait qu’il est glabre, essaie de kidnapper la pulpeuse créature. Puis les dieux s’en mêlent et force revient au droit, à l’amour et à la moustache. La princesse, dont les yeux avaient été un instant trompés par les démons, revient à son Roméo au nom imprononçable et à la moustache avantageuse. Le tout est entrecoupé de numéros de danse et de chants qui auraient rendu Gene Kelly jaloux. Le film se termine lors d’un grand ballet au cours duquel tout le monde, sauf le vilain jaloux glabre, danse. Le vilain glabre est, quant à lui, prisonnier des démons qui lui font la fête pire que les barbichus musulmans quand ils font la fête aux pauvres petits moutons.

 

Puis, il y a des films modernes.

 

Une ravissante créature du Punjab (les habitants du Punjab, ça doit être leurs paysans du Cantal, de la Bretagne, ou de la Flandre profonde à eux), dans le genre hanches généreuses, œil charbonneux, poitrine avantageuse et double pneu Kronembourg, vient de fêter ses seize printemps. On la voit arriver, emballée dans un sari, courant à travers les champs, vers son papa adoré auquel elle annonce, hors d’haleine (ce qui lui permet de forcer sur le halètement, et de souligner ainsi le volume de ses appas), que sa brebis préférée vient de donner naissance à un adorable petit agneau, que je ne vous dis que ça.

 

Son papa, un noble vieillard tout de blanc habillé et chevelu, à la moustache et à la barbe soignées, parfois veuf, parfois pas, se dit qu’il est temps de marier la petite.

 

Ca tombe bien, il a un prétendant en main.

 

C’est un bon garçon moustachu, du Punjab, lui aussi, qui travaille dur sur la ferme voisine, dont il est propriétaire depuis le décès de son papa à lui. Il garde bien entendu sa maman à la ferme, une noble femme aux beaux cheveux blancs qui entend tout, qui sait tout, qui comprend tout : la tatie-gâteau dont nous rêvons tous. Si la fifille accepte la proposition de son papa, elle vivra une vie de rêve entre un mari qui l’idolâtrera et une belle-maman genre tatie-gâteau, donc.

 

Hélas, trois fois hélas, le frère, qui a été faire des études aux Etats-Unis rentre sur ces entrefaites, avec un ami qu’il a invité à venir voir à quoi ressemblait l’Inde, enfin, le Punjab, aujourd’hui. L’invité est soit un Indien émigré depuis plusieurs générations, et qui a totalement perdu ses racines (il est glabre, c’est tout dire), soit un étranger pur sucre. La pauvre enfant en tombe amoureuse.

 

Dans les cas les plus graves, elle l’épouse.

 

Encore pire, elle le suit aux Etats-Unis, ou en Hollande, ou en Angleterre – cela dépend du film.

 

Mais elle comprend vite que le Punjab, c’est mieux, et que les bons maris moustachus de la ferme d’à côté, avec une maman compréhensive genre tatie-gâteau, c’est l’idéal. Après deux ou trois incidents affreux, impliquant des menaces, quand pas des tentatives, de meurtre, la jeune femme divorce donc et redevient une bonne fille du Penjab car, une fois rentrée, l’oreille basse, elle accepte tout ce que son papa (et sa future belle doche) lui ont toujours dit, et épouse le bon garçon qui l’attendait toujours, la main sur le cœur et la moustache avantageuse.

 

Le tout entrecoupé de danses et de chants à la gloire du Penjab. Ca dure trois bonnes heures.

 

Transposez tout cela dans le cinéma français, changez Penjab par Normandie, Bretagne, Alsace ou Cantal, et feu le Maréchal Pétain en serait mort de joie.

 

Quoique sa réputation étant celle qu’elle était, je crois plutôt qu’il se serait fort ennuyé.

 

Le film qui passe, ce soir là, avec la sono bloquée sur maximum, est fait dans la veine moderne et la jeune demoiselle du Penjab danse de la manière la plus déhanchée, avec une trentaine de petites camarades, pour faire bien voir à tous que les filles de la région, ce sont pas des mijaurées. Elle chante des trucs en penjabi, sous-titré en bengali, qui sont à la gloire du Penjab. A peine arrivée aux Etats-Unis avec son nouveau mari ancien Indien, et nouveau glabre, elle décroche un poste de speakerine en prime time de la télévision des minorités indiennes, et elle chante à gorge d’employé, comme l’aurait dit le regretté inspecteur principal Alexandre Benoît Bérurier, la gloire de cette belle région.

 

Ca se termine à coups de couteau, après un presque viol, entre les deux tourtereaux, à la suite d’un différent qui lui-même vient du fait qu’un afro-américain, comme on dit en novlangue, laid comme le péché, après avoir bu un verre de trop lors de l’une des réceptions organisées par le mari glabre, avait manqué de respect à Mme. Elle avait reproché cet impair de l’afro-américain à son petit chéri, et de fil en aiguille… tous les hommes mariés qui me lisent sauront ce qui arrive.

 

Quatre heures après, le film est enfin arrivé à son terme, et nous pouvons dormir. Mon voisin de devant essaie de faire basculer son siège au point de m’écraser les genoux ; je résiste comme je le peux ; il se lève pour me demander en anglais de laisser faire ; je lui réponds en français de crever la bouche ouverte. Il ne comprends pas les mots, mais devine bien que le sens de ma réponse n’est pas favorable à sa requête. On s’arrête là. J’ai maintenant quelques heures de sommeil, peut-être, devant moi, emballé dans ma couverture pur acrylique, à combattre la clim.

05:29 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema, art |  Facebook |

19/01/2007

La planque aux bonbons

Qui ne demande rien, reçoit. Je donne tout ce que j’ai de bonbons sur moi, à une nuée de gosses rigolards qui se pressent autour de moi.

 

J’ai ainsi une fillette qui, une fois son bonbon reçu, et avec l’espoir d’en avoir un deuxième, se colle le premier… entre les fesses, pour pouvoir à nouveau tendre innocemment les deux mains.

 

Elle est trahie par une petite camarade qui s’exclame en m’indiquant le corps du délit à moitié enfoncé, sur sa robe qui est encore plus enfoncée, bien entendu. Mais ça dépasse. La gamine se retourne, furax et prête à la castagne, me révélant la supercherie. Bon, ça vaut bien un deuxième bonbon… mais je n’oublie pas la délatrice qui, n’écoutant que la morale, j’en suis certain, a fait son possible pour que la justice éclate. Pour elle aussi, un bonbon.

 

Les bonbons distribués, les gosses restent avec moi, afin de voir les photos sur l’écran de l’appareil. Ils n’en finissent pas de s’exclamer, mais je dois les quitter. En fait, je ne dois pas mais je suis, comme tout européen, un homme pressé, vite lassé de rester en place, voyageur et curieux de la surface, glissant sur le vernis. Il faudrait longtemps pour connaître ces enfants, les apprécier ; je ne me donne pas ce temps. J’ai certainement tort.

 

indianbutcherEn remontant, je passe d’abord devant une boucherie, ou un abattoir, je ne sais comment le décrire. Ce que je sais, c’est que quelques minutes passées là dedans, et on devient végétarien. L’odeur fade de la viande dans l’atmosphère lourde, irrespirable, de la pièce au plafond bas, est assez pour soulever le cœur. Et dire qu’il y a des gens pour travailler ici la journée entière… On s’habitue à tout, faut croire.

 

ReglementindienJe remonte ensuite la colline, pour arriver, un peu avant les jardins parsis, à un amusant temple hindouiste, devant lequel un règlement pourrait faire sourire jaune nos amis féministes. En effet, si les femmes sont autorisées à prier dans le temple, ce n’est pas à n’importe quel moment de leur cycle que l’autorisation s’applique. On voit bien qu’en Inde, la malédiction des avatars fait bien des filles, des créatures maudites.

 

Après cela, c’est le parc qui, lui-même, précède les jardins interdits qui protègent les tours du silence, et les vautours obèses. A tort ou à raison, on croit toujours sentir le parfum révoltant des cadavres cuits, mais pourrissant quand même… Même si la vue est belle, et même si le parc offert par les Parsis, à fin de dédommagement pour le léger désagrément que nous savons, est agréable, quoique couvert de détritus, on s’éloigne vite.

 

Parfois, à Delhi, à Bombay, ou à Calcutta, on voit une poubelle publique. Elle est immanquablement vide. Un pauvre l’a retournée et a fouillé jusqu’au fond, avec l’espoir de trouver un objet, un morceau de tissu, une bouteille en plastique vide, un truc qui, pour lui, valait encore quelque chose… Le problème des ordures, dans les grandes villes indiennes, et dans les petites, ainsi que dans les villages et dans les hameaux, n’a pas été réglé. Parfois, une municipalité fait l’effort d’investir dans un système de nettoyage : des camions arrivent, chargent ce qu’ils peuvent et le décharge quelques kilomètres plus loin, quand le conducteur du camion, payé par la mafia des chiffonniers, leur laisse la cargaison à fouiller. On a déplacé le problème, les ordures s’envolent bientôt, et noient la ville entière, les banlieues, les campagnes.

 

Mais la journée se passe, et il est temps que je rentre à l’hôtel pour y chercher mon bagage. En bas, je hêle un taxi, on discute ferme sur le prix, et me voilà parti jusqu’à la gare routière – si on ose appeler ce lieu de rassemblement d’autocars ainsi – afin de prendre mon bus jusqu’à Aurangabad. Je trouve vite mon bus Mercedes, qui m’a l’air splendide, à part le fait qu’il a reçu un beau gnon sur l’un de ses pare-brises, et qu’il a une estafilade tout au long du flanc. Les routes indiennes ne sont pas très sures, dit-on.

 

A l’intérieur, c’est Byzance : les rangées, bien séparées les unes des autres, sont de trois sièges – deux d’un côté, un de l’autre – dont l’aspect rappelle les fauteuils de première classe des compagnies aériennes les plus réputées. Il y a aussi une téloche, avec un lecteur de vidéos. Ca, c’est plus ennuyeux. Je crains qu’on y ait droit, pendant une partie de la nuit. Il y a, enfin, une couverture sur chaque siège, pour lutter contre la climatisation qui sera féroce, comme partout où on l’a, en Inde. Je me suis toujours demandé pourquoi on ne diminuait pas, tout simplement, la clim’, plutôt que la mettre sur maximum… Le départ était annoncé pour 19h et on nous annonce un petit retard d’un quart d’heure au départ, qui sera certainement rattrapé dès la première étape. Le bus démarre donc, à moitié plein, à la nouvelle heure dite, et le chauffeur … fait le tour de la ville, en maraude, avec l’espoir de récupérer des passagers supplémentaires, sans prévenir son chef quant à la manne inespérée qu’il récupère par ailleurs, bien entendu. Il doit être dix heures quand, ayant fait le tour des endroits les plus glauques de Bombay, nous sommes enfin sur la route. La télé démarre pour les nouvelles, puis l’accompagnateur glisse un film dans le lecteur de DVD : Bolliwood, nous voici…

15:55 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : enfants, cuisine, hygiene |  Facebook |

18/01/2007

Le quartier des lavandiers

Le quartier des lavandières se trouve au pied de Malabar Hill : un dédale de ruelles tortueuses dans lesquelles deux personnes ne marchent pas de front. C’est pratique, quand on se croise. Alors, il faut qu’un des deux passants se range dans l’entrée d’une cabane, en faisant attention à ne pas ouvrir, en l’effleurant, la porte du lieu, afin de laisser passer l’autre.

 

La ruelle typique, pour dire vrai, est déjà difficile à pratiquer pour une personne marchant seule. C’est une trouée sombre entre deux rangées de masures dont les toits couvrent la chaussée, cimentée plus ou moins correctement – bonjour les glissades en temps de pluie – avec, des deux côtés, un couple de marches conduisant aux masures. A chaque huis, des gosses qui ne savent pas encore marcher, se tiennent au chambranle de la porte, pour voir à quoi le monde extérieur ressemble. S’ils s’en tiennent à ce qu’ils peuvent voir devant chez eux… La première fois que j’ai parcouru ces rues, je me souviens avoir vu une dame qui, le balai à la main, sortait de la maison un rat encore dans les dernières convulsions de l’agonie. Deux corneilles s’étaient immédiatement précipité dessus, commençant à le dépiauter à coups de bec, devant la dame hilare, alors que le pôvre n’avait pas encore remis sa belle âme à Dieu… Et il y a des crétins qui assurent que l’écologie et la non-violence sont liées.

 

piscineOn y arrive dans le quartier par une rue presque large, dans laquelle déjà les voitures ne peuvent pas entrer, rapport à deux ou trois virages qui préviennent le passage, et de quelques bornes antiques et jamais bougées. Une petite place, bordée d’une gigantesque piscine sacrée – donc dégueulasse – dans laquelle les gosses jouent, et les adultes se livrent à leurs bains rituels. Tout ce petit monde partage la piscine avec des canards et, bien entendu, avec les rats.

 

Les voitures en moins, c’est déjà tout ce que la ville compte de klaxons, ou presque, qui nous a quitté. Il reste encore quelques mobylettes antédiluviennes dont le moteur mourant n’autorise pas la vitesse, mais dont le propriétaire bichonne le triple avertisseur d’origine italienne et l’utilise tous les cinq mètres. Non je mens : le bruit des klaxons de mobylette est tellement aigre et perçant qu’on finit par lui accorder des qualités, ou des défauts, c’est selon, qu’il n’a pas. C’est juste l’habituel hurlement nasillard, brutal et soudain, qu’on en a par-dessus la tête d’entendre. Par contre, le pouêêêt tous les cinq mètres, ce doit être à peu près ça.

 

On en est, les dieux en soient loués, vite débarrassé, de ce bruit, et on se retrouve donc dans les ruelles noires du quartier des lavandières. Assez curieusement, si les ruelles sont assombries par les toits qui débordent largement des masures, les habitants ont fait un effort pour rendre gaies les ruelles, en peignant leurs façades de couleurs pimpantes. Malheureusement, la peinture bon marché pèle vite.

 

Alors qu’on croyait être presque arrivé à la mer, on arrive soudain sur une grande place, faite de briques concassées, de blocs de bétons empilés à la va-comme-je-te-pousse, avec ici et là, pour relier les différents niveaux de la place, quelques marches sommairement cimentées. Sur toute cette surface, il y a des piquets entre lesquels des cordes ont été tendues, pour pendre une immense lessive. Il y a des baignoires qui font office de machines à laver (le réceptacle) pendant que les lavandières (le moteur), penchées sur leur baignoire, travaillent à nettoyer un linge infini.

 

dhobisDes lavandières ? Non, des lavandiers, en fait. Des gamins de douze ans, ou des vieillards de cinquante – oui, on est vite vieux, dans ces circonstances, sont cassés en deux, chacun sur sa baignoire, dans une bonne humeur qui surprend. Tout le monde sourit, bavarde joyeusement, échange des propos qui font éclater de rire une rangée entière. La journée va vite, j’espère, quand elle se déroule dans de telles circonstances et que l’on sait que du travail, c’est la garantie du curry du soir… Curieux, de voir comme le monde des lavandières des récits de notre enfance se trouve ici le même, hors le sexe. Nous passons de joyeuses commères braillardes et rigolotes à de joyeux bonhommes, braillards et amusants. Alexandre Dumas pourrait venir ici, il ne serait pas dépaysé.

 

Les lavandiers vous sourient, vous apostrophent, mendient des photos. On est trop content de leur faire plaisir ainsi. Plus tard, on va auprès d’un chef qui sait lire, on lui faire écrire l’adresse à laquelle un paquet de photos pourrait être reçu. Ca fait toujours plaisir, je suppose, et ils ont si peu que nous pouvons leur donner cela. Sans compter qu’eux, n’ont pas été vous agresser, vous, touriste, sac de fric dont il faut vous libérer à tout prix.

 

On dirait qu’ici, les femmes sont reléguées à d’autres tâches. Les leurs ne sont pas moins pénibles : il s’agit de garder et de nettoyer la maison, de surveiller les enfants encore au berceau, de remonter l’eau, plusieurs baquets chaque jour, pour les besoins du ménage. On n’imagine pas le miracle qu’est un robinet.

 

dhobissuburbEnfin, on arrive, par l’une ou l’autre ruelle coudée,  à la mer, qui fait aussi office de toilettes. On voit donc, dans la distance, les derrières roses ou bruns des ceusses qui sont partis au petit coin. Il est impossible de se cacher donc, toute honte bue, et le besoin se faisant pressant, c’est ça ou rien. Le vent vient de la mer et la marée est basse. Quand elle monte, embarquant la merde avec elle, elle balaie l’entrée des ruelles et tapisse les murs des déjections dans lesquelles, une fois la marée basse de retour, les enfants vont jouer.

 

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LaFilletteEtLaMer

 

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15:46 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : travail, enfance, urbanisme |  Facebook |

17/01/2007

Les tours du silence, les vautours, et leurs maladies cardio-vasculaires

Mais ça, c’est pour dans quelques jours. Ce que je fais, cette aprème, dans le but de me changer les idées après le coup de la carte sim, c’est une longue promenade le long de la mer, sur la plage de sable fin et d’un gris crasseux, couverte de petits restaurants faits eux même de bric et de broc, et strictement interdits par la municipalité – tout comme les attractions qui sont en dur et gardent la place prise depuis au bas mot vingt ans.

 

Les flics passent en voiture sur la plage, trois fois par jour, moustache au vent et teint rougeaud et furax, pour rappeler que tout cela est interdit, dit, dit, et pour toucher leur petite enveloppe. Quand les propriétaires les voient arriver, de loin, ils rangent quelques tables et chaises, et jurent aux flics qu’ils n’ont ouvert que pour détruire prochainement, et que les gens assis ne sont pas des clients… Comme ça, pour les flics, non seulement les finances s’améliorent, mais, de plus, l’honneur est sauf.

 

Pris sous un vent agréable qui vient de la mer, loin de la route assourdissante de coups de klaxons et du bruit des échappements crevés, on parvient presque à oublier Bombay. Mais, en poussant la promenade, on arrive au bout de la baie, dans un coin dont la puanteur vous fait revenir à la réalité : c’est la décharge publique que les nageurs – car il y a des nageurs sur cette plage ! - doivent bien tolérer, puisqu’elle prend quelques arpents, toujours plus nombreux, de la place qu’ils doivent alors partager avec les corneilles.

 

Pour elles, c’est Noël.

 

En fait, pour elles, l’Inde, c’est Noël.

 

La mer est huileuse de crasse. Des dizaines de bouteilles de plastique flottent dans le coin, et entre les cailloux qui font la fin de la plage, il y a des cadavres qui font le bonheur des rapaces.

 

Les cadavres, parlons-en. Je suis maintenant au pied de Malabar Hill, la colline de Malabar, bien connue pour ce qu’on appelle poétiquement les tours du silence – en plus prosaique : des pourrissoirs pour cadavres, réclamés par la religion parsie.

 

Les Parsis sont des gens qui vénèrent le soleil et qui estiment que la pureté qui va avec ce dernier nous prévient, entre autres choses, de brûler ou d’enterrer les morts. On les met donc au sommet de tours où ils pourriraient tout à leur aise, des semaines durant, infectant la contrée entière si Dieu, dans Son infinie bonté, n’avait heureusement inventé les vautours.

 

Quelques dizaines de vautours, gras comme des dindes de noël, ont donc établi leurs quartiers dans les jardins qui entourent les tours du silence, et vivent, si j’ose dire, sur la bête. On assure qu’un vautour un peu affamé vous décharne un cadavre en moins d’une journée. Malheureusement, les vautours meurent d’apoplexie, de cholestérol, de diabète et d’artério-sclérose, toutes maladies venues d’une nourriture trop riche et d’une hygiène de vie déplorable : les animaux n’ont même pas à voler pour se trouver à la table du festin, jour après jour… Affamés, donc, les survivants ne le sont pas, et ne se pressent pas toujours pour aller nettoyer les tours du silence.

 

Et les cadavres parsis se défaisaient donc, petit à petit, sur les tours du silence… Quand la population de Bombay, excédée par la puanteur qui provenait des tours, a forcé des solutions. Et pour en arriver à excéder une population indienne pour des petits problèmes d’odeur, il en faut pas mal, ça devait être croquignolet, à l’époque.

 

La religion reste quelque chose de bien sérieux et respectable, en Inde, et les Parsis sont extrêmement puissants : on en est arrivé à une espèce de compromis : les Parsis ont installé des réflecteurs solaires sur les tours, ce qui cuit les cadavres qui, de ce fait, puent moins, tant qu’ils ne sont pas mangé par les vautours.

 

Comme la proposition était maigre, la municipalité, forcée d’accepter car les parsis sont les seules personnes riches de la ville, les seules qui paient des impôts et, donc, les employés municipaux, incluant le maire… Tuktukindiala municipalité, donc, a du trouver une deuxième source de pollution à éliminer – voilà ce qui explique la disparition des tuk tuk dans le centre ville. Et puis, disons-le, rancuniers comme des vieilles espagnoles, les parsis avaient déclaré que si on leur interdisait leur belle coutume à eux, dont l’odeur ne les dérangeait aucunement, eux, il fallait interdire une belle coutume des autres, dont le bruit les dérangeait.

 

La colline est vaguement odorante, et calme : personne ne souhaite particulièrement baigner dans l’odeur de la putrescence des cadavres… mais cette putrescence a fortement diminué du fait des autocuiseurs solaires, et du fait heureux qu’il n’y a pas tant de parsis que cela. Dans le lointain des jardins secrets, on voit parfois quelques vautours traînent leur surcharge pondérale, et des nuées de corneilles qui ont l’air satisfaites. On ne voit pas les tours car les funérailles Parsies sont secrètes. Si l’on continue à marcher vers le nord,un peu plus loin, on trouvera un quartier luxueux, sous le vent de la mer qui éloigne l’odeur des tours du silence vers la ville, c'est le nid des quelques richissimes Parsis qui possèdent la colline.

 

Au bas de la colline, c’est la zone. C’est la zone au point que si Hector Malot revenait, ils en hoquèterait d’horreur. C’est le quartier des lessiveurs, couronné d'un bâtiment moderne qui, chez nous, serait abattu sur le champ - sauf dans les banlieues françaises du 93, cela va sans dire.

Batimentdeluxe

 

13:17 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : animaux, cuisine, religion, medecine |  Facebook |

11/01/2007

Manifestation pacifiste, mitraillettes en bandoulière

Ma bonne humeur s’évapore vite, une fois que, dehors, petit déjeuner avalé, je me retrouve à essayer d’acheter une carte sim, pour mon cellulaire. L’achat de ladite carte a toujours été un achat difficile, ici, vu le caractère policier du pays.

 

Depuis le bain de sang d’hier, c’est devenu à peu près impossible.

 

Mais comme le commerçant Indien préfèrerait crever que ne pas vous vendre quelque chose, il commence par vous vendre son produit, puis ensuite vous accompagne à la station de police où il a un bon copain, et vous devez montrer patte blanche, passer une interviouve au cours de laquelle vous devez tout révéler sur votre famille, jusqu’à la douzième génération, et sur vous-même.

 

Ensuite, quatre (oui, quatre) photos, chacune accrochée à un formulaire que vous devez remplir quatre fois, puis la prise de vos empreintes digitales…

 

Je ne veux même pas imaginer comment un Pakistanais doit faire pour obtenir la carte magique.

 

Enfin, le dossier maintenant complété, j’ai droit à l’autorisation d’usage de la carte, que le commerçant se fait une joie de me donner (j'ai déjà payé) et que je glisse enfin dans mon téléphone. Le flic, un moustachu bonnasse, me rappelle que je devrai rendre la carte à mon départ du pays. Je lui jure sur la tête de ma vieille mère malade que je n’y manquerai pas.

 

Une demi-journée perdue, avec ces conneries…

 

Me voilà donc sorti de la station de police, mon téléphone maintenant en état de marche pour l’Inde, reconfiguré à l’heure locale, que je mets au fond de ma poche, rapport aux Jojo les doigts de fée locaux. Je vais d’un bon pas, le long de la digue, vers la Porte de l’Inde, une grosse mocheté faite à la fin des années vingt, pour célébrer le passage du Roi et Empereur George V, et de sa petite dame, à l’occasion d’une visite des lieux. C’est monumental, stérile et moche. Dès la fin de la matinée, c’est entouré d’une myriade d’Indiens venus admirer la mer parsemée d’îlots-forteresses occupés par la marine militaire et de bateaux cargos en attente de leur entrée dans le port.

 

L’horizon gris confond mer et ciel et un hélicoptère tourne au loin, surveillant le trafic maritime.

 

goiAutour de la Porte, c’est la foule. Une foule plutôt insoucieuse et gaie, avec des parents, des gosses, des camelots vendant tout et n’importe quoi : des jeux, des glaces… Il y a des photographes qui, comme du temps de mon enfance, proposent d’immortaliser la promenade. On vous prend en photo, avec votre fiancée, votre épouse, vous enfants, ou vos épouses et vos belles-mères, et encore le chien. Cinq minutes plus tard, la photo vous attend, développée en plusieurs exemplaires, pendant que le photographe qui vous a tiré le portrait vous pourchasse dans la foule et vous ramène à l’échoppe ou, la joie au cœur, vous payez votre écot et exhibez ensuite fièrement la photo à la famille en liesse.

 

La Porte est comme un éperon dans la mer. On a cassé le golfe, accumulé de la terre, bâti une puissante digue, afin de planter, loin devant tout, cette porte supposée accueillir le Roi. Visiblement du travail sérieux, fait et pensé par le colonisateur. Un travail digne des pyramides – toutes proportions gardées, œuf corse.

 

Le seul élément qui indique bien une influence indienne dans cette belle ouvrage, est que la Porte a été achevée avec deux ans de retard. Le roi, retourné en Angleterre depuis belle lurette, n’a jamais vu la Porte terminée.

 

La Porte des Indes… J’y passerai souvent, le temps que je passerai à Bombay, faisant ainsi un détour bienvenu, puisque c’est le seul endroit où on peut prendre l’air du grand large et oublier la puanteur atroce de la pollution des voitures. Sauf les quinze ou vingt premiers mètres, quand on arrive sur la digue. Il y a un coin où tout Bombay, semble-t-il, se soulage de sa petite et de sa grande commission, ce qui fait qu’en arrivant à la digue, vous êtes pris à la gorge par une odeur de merde et d’urine et vous passez au pas de course à travers un véritable nuage odorant avant d’en arriver à moins … disons … à moins parfumé.

 

chicotelEn allant vers la Porte, vous passez devant le plus bel hôtel du monde – ou d’Inde, c’est selon votre opinion – gardé par deux messieurs habillés tels les maharadjas du temps passé. C’est l’un des grands palaces qui soient, dit-on. Je serais surpris qu’il puisse échapper aux invasions de cancrelats, cependant. Mais bon, tout est possible.

 

Un beau matin, à la Porte, justement, je verrai une manifestation manifmusulmane, d’abord, inter-religieuse, ensuite, destinée à condamner les attentats qui viennent d’avoir lieu. J’y compterai des musulmans, des musulmanes, des indous, des catholiques.  Trois juifs en uniforme anversois, avec les nattes et les chapeaux de fourrure, arriveront au grand galop, mais en retard – vu les embouteillages invraisemblables dont Mumbai souffre, je ne crois pas que c’était mauvaise foi de leur part. D’un autre côté, vu que les musulmans, aussi pacifistes qu’ils aient été lors de la manif, étaient armés de mitraillettes. Alors, c’était peut-être mieux ainsi…

 

J’assiste avec curiosité à la manifestation puis, alors qu’elle se disperse, comme je suis le seul étranger, la télé locale se précipite sur moi pour me demander ce que je pense de cette triste affaire, et de cette manifestation. Me voilà potentiellement célèbre. Ils attendent le robinet d’eau tiède ; je le leur donne. Après tout… Interviouve terminée, la journaliste, une ronde moustachue sympathique, me demande si je ne ferais pas du cinéma, tant que je suis ici, et elle me laisse sa carte. Ca tombe bien, j’ai toujours rêvé de devenir acteur, de fréquenter les créatures pulpeuse d’Hollywood, de sortir d’une voiture protégé par des gorilles, entouré des hurlements hystériques et extasiés de demoiselles boutonneuses et à peine pubères. Quoique, depuis que je suis à Mumbai, tout ce qui, dans mes rêves, pourrait faire du bruit sera aisément abandonné.

 

Et puis, quand je verrai les actrices pulpeuse made in India, je me rendrai compte que de Hollywood à Bollywood, la différence ne se limite pas à une lettre.

 

22:42 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, archictecture |  Facebook |

10/01/2007

Les restaurants de Colaba

Le soir, je vais dîner dans l’un de ces nombreux restaurants qui font la gloire de Colaba.

 

Il y a deux types de restaurants indiens : les full veg – lire : les végé cent pour cent pur jus – et les arabes, où l’on trouve de tout : plats pour végétariens, ou plats pour carnivores.

 

Pas de porc, quand même.

 

Tant mieux pour la gentille petite Babe, le cochon dans la ville, l’immense actrice adorée de tous les enfants et de quelques grandes personnes ; tant pis pour les pov’ petits agneaux qui sont tellement gentils, et dont le bêlement harmonieux rappelle le bruit d’un doux klaxon que les Indiens détesteraient, vu qu’il ne fait pas assez de bruit.

 

Les full veg, ce sont les restaurants tenus par des indous, par les adorateurs de Shiva, par les fidèles de Vishnou, par les sectataires de Ganesh, et/ou de n’importe quel autre animalo-humano-divinité du panthéon religieux de l’Inde. Les autres restaurants, ce sont ceux qui sont tenus par les musulmans. En Inde, tout est religieux, même la restauration.

  

Autant l’Inde est sale, crasseuse, même, autant, à ma grande surprise – j’ai vérifié, et je passerai mon temps à vérifier tout au long du voyage, rapport à Fujiko – les cuisines des restaurants sont impeccables.

 

Enfin, disons qu’elles sont extrêmement propres.

 

Le parfum qui se dégage des différents établissements vous fait saliver pire qu’un dogue de Bordeaux quand on pose sa gamelle devant lui. Si on avait le ventre pour, on se ferait deux ou trois douzaines de repas par jour.

 

Et puis, quand on entre dans le restaurant, un monsieur courtois et moustachu vous guide immédiatement vers une place juste sous le climatiseur, ou sous le ventilateur, et ne perd pas de temps à prendre votre commande, rapport à la boisson. Il y a un truc merveilleux, ici : le jus de citron avec de l’eau pétillante. J’imagine que le risque de galopante n’est pas inexistant, vu l’état de propreté douteuse des verres et les glaçons de provenance inconnue, mais c’est boooooooooon…

 

Les restaurants au personnel musulman sont mes favoris. D’abord, parce que je suis de nature carnivore ; ensuite, parce que le personnel y est autrement plus courtois et attentionné que dans les restaurants full veg.

 

La carotte et le brocoli rendent morose, faut croire.

 

Au fond du restaurant, que je choisis systématiquement pour son parfum sympathique et toujours dans une ruelle dans laquelle jamais une voiture ne peut s’aventurer, rapport au bruit des klaxons, je savoure un instant de vrai repos pour mes oreilles, et de plaisir intense pour mon estomac, soudain devenu celui d’un gourmet exigeant. Le dernier coupe-gorge recèle des cavernes littéralement magiques, dès qu’on parle des plaisirs de la table.

 

J’adore les cuisines asiatiques, mais jamais je ne mangerai aussi bien qu’en Inde.

 

Dommage qu’il y ait les Indiens et leur fâcheuse propension à mendier, à faire un vacarme de taré, à essayer de m’écraser, au volant de leur somptueux destriers, à tenter de me faire les poches, ou à vouloir me vendre des trucs qui ne m’intéressent franchement pas.

 

Sans compter les fakirs de cirque, selon lesquels j’ai un karma fantastique qui les pousse à me dire mon avenir, contre monnaie sonnante et trébuchante.

 

Il doit être bientôt dix heures quand je rejoins mon hôtel, épuisé de ma journée de promenade et de mes deux ou trois heures de sommeil de la nuit précédente. Mon hypothèse est que, si les chauffeurs de taxi sont des lève-tôt, il est probable qu’il sont couche-tôt aussi. Avec un peu de chance, les quelques conducteurs qui passeront encore dans ma rue négligeront de klaxonner… et je suis vanné. Temps de dormir.

 

Miraculeusement, cette nuit là, soit les chauffeurs se donnent le mot et décident de me laisser tranquille, soit c’est la nuit des couche-tôt – une fête religieuse comme il en existe tant, en Inde – soit je suis tellement fatigué que je n’entends rien.

 

En tout cas, je me réveille au son du klaxon, le lendemain matin, passé six heures, enfin reposé. Un regard par ma fenêtre : la vue est belle, la mer est étale. Dans la distance, on peut voir la Porte des Indes. Je me sens mieux et je suis certain que Bombay est une ville merveilleuse.

gateofindia

 

Je ne ferai même pas attention aux cancrelats qui se sauvent, quand je rentre dans la salle de bain. L’air de rien, ce sont de grands timides.

22:38 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cuisine, animaux, religion |  Facebook |

09/01/2007

La pagaille et les morts

Dès six heures du matin, le tintamarre des klaxons est assourdissant. La voiture indienne est composée de quatre pneus lisses, d’un volant pour diriger les deux pneus avant, d’un moteur digne d’une lessiveuse antique pour faire avancer le tout, d’un klaxon monstrueux et de plusieurs klaxons de secours.

 

Au bout d’une journée en Inde, le bruit devient intolérable. A Mumbai, la pollution déchire la gorge.

 

Me voilà donc debout bien plus tôt que je ne l’aurais imaginé, après deux ou trois heures de sommeil. Bien que j’aie passé quelques heures droit sous un ventilateur, je me sens à nouveau poisseux. Douche et habillage au plus léger : une chemisette ample et une paire de shorts. C’est encore trop, mais moins, c’est illégal. J’arrive dans l’entrée de l’hôtel où l’on vous sert un petit déjeuner composé de thé versé, par un fier moustachu que je n’avais pas vu la nuit dernière, dans une tasse douteuse – enfin, propre à la locale – et de deux toasts. En espérant ne pas me choper une entérite…

 

Et me voilà parti en goguette.

 

Bombay, ou Mumbai, c’est selon, est une aimable petite bourgade de quinze à vingt millions d’habitants. On ne sait pas exactement. Sur ces quinze à vingt millions d’habitants, entre trois et cinq millions (mais les chiffres ne sont pas certains) vivent dans ce qui est réputé le plus grand bidonville du monde. sdf2Ce plus grand bidonville du monde déborde largement dans la ville: tout au long de certaines avenues, on peut voir, sur le trottoir boueux, des tentes de fortune, des bâches parfois bleues, parfois vertes, toujours trouées et abritant une famille. La mère, ou une grande sœur, cuisine devant la bâche, sur un feu de bois entouré de deux parpaings, pendant que les enfants jouent, pour les plus petits, sous la bâche, pour les plus grands, sur la rue.

 

Et sur la rue, les voitures passent, klaxonnant à perdre l’ouie, dans le but de chasser les enfants.

 

Les rues sont longées d’échoppes, de tables volantes sur lesquelles on trouve tout ce qui pourrait être vendu. Sauf que c’est illégal et que, régulièrement, la police fait une rafle, embarque une douzaine de vendeurs et leur marchandise, dans de gros paniers à salade. Bientôt, on revoit les vendeurs. Leur marchandise saisie a été confisquée ; ils se relancent dans la grande aventure du commerce avec un nouveau stock, et de meilleurs guetteurs chargés, pour un salaire modique, de prévenir à temps de l’arrivée de la maréchaussée.

 

famillesdf2Entre les tables volantes et parfois confisquées, on trouve plusieurs centaines de milliers de dormeurs – ceux qui n’ont même pas un toit de toile… les sans-abris, les sans domiciles fixes, les vagabonds. Pour Bombay, le nombre de ces misérables dépasse probablement le demi-million.

 

 

Passer dans la rue, sur le trottoir, relève de l’exploit sportif. On doit, à chaque instant, repousser un vendeur et, pour les filles, protéger son derrière des pincements libidineux.

 

On peut être misérable, on n’en est pas moins homme…

 

On doit ignorer chaque please please, chaque hello my friend, chaque where are you from, chaque just one question, balayer du bras le vendeur qui essaie de vous bloquer devant son stand, et la forêt de mains tendues par des gamines à peine pubère, un gosse sur la hanche. On doit enjamber dormeur après dormeur, dormant si bien et si profondément, au milieu de la cacophonie, qu’on se demande, parfois, si on n’enjambe pas un mort.

 

On doit, enfin, protéger ses poches.

 

Avançant ainsi, j’arrive finalement, dans la chaleur lourde du petit matin, dans la poussière de la pollution des voitures – pollution invraisemblable, fumée d’une épaisseur crasse, qui rappelle les Trabant est-allemandes à l’époque de leur gloire – jusqu’à l’un des monuments incontournables de Mumbai : la gare Victoria, Victoria Station, où je souhaitais entrer, afin de me prendre un billet jusqu’à Goa.

 

MumbayVSLa gare est une splendeur, dans le style colonial victorien, tendance délirant indien. Après un instant d’arrêt, j’y rentre et en fais le tour, avant de me diriger vers une première, puis une deuxième salle des guichets. Pour les étrangers, c’est au deuxième étage, qu’il faut aller, afin d’acheter l’un des billets mis en quota car sinon, les places de trains sont réservées des semaines à l’avance, dans des trains tout juste dignes des temps de la colonie.

 

 

Trainbombay

 

 

Trainbombay3eclasse

Me voilà donc à poireauter dans une queue qui fait plaisir à voir : je suis le deuxième ; il y a juste une demoiselle dont la blondeur et l’accent indiquent une origine anglaise, et qui m’a l’air charmante, quoiqu’un peu ronde.

 

Une heure plus tard, je suis toujours le deuxième et la grosse conne qui me précède n’est pas encore parvenue à s’acheter son billet pour Hyderabad, ou Chennai. C’est le genre greluche qui veut montrer qu’elle adooore les indigènes en s’habillant à la locale et en prononçant, ici et là, un terme urdu ou indien qui lui permettent de montrer à monsieur le vendeur de billets qu’elle vit ici depuis un bail, et qu’elle aimerait tellement s’intégrer, going native, comme on dit… Ca exaspère monsieur le vendeur de billet, un solide moustachu, d’autant plus qu’elle glousse bêtement à chaque réponse d’icelui.

 

Ca m’exaspère aussi, au point auquel, après une heure et cinq minutes, la dinde n’ayant toujours pas décidé ni de sa date de départ, ni de sa destination, ni de sa classe de voyage, ni de sa date de retour, je décide que le bus fera l’affaire. Pour cela, je dois sortir de la gare et filer un peu plus loin, tout près d’un marché où les échoppes des voyagistes se trouvent, serrées les unes contre les autres. En sortant de la gare, je prends une petite bouteille d’eau, et file sur ma prochaine destination.

 

Arrivé au marché, j’en fais tranquillement le tour, pendant qu’un guide improvisé essaie de me faire croire que sa présence est obligatoire, puis abandonne mon guide pour aller aux échoppes où je me trouve un billet, non pas pour Goa, finalement, mais pour Aurangabad. Ah, oui, Aurangabad… Pourquoi pas.

 

Dans le lointain, j’entends un sourd claquement, comme une porte d’acier qui se ferme. Une explosion de gaz, je suppose, vu l’anarchie effarante et l’état général du « rien ne marche » de la ville… Je n’y pense plus et vaque à mes affaires. Dans les petites rues, une fine couche de boue, ou de bouse de vache, colle aux semelles des flip-flops, et il faut aussi faire attention à ne pas glisser, alors qu’on passe devant les vendeurs de trucs et de machins, à enjamber les dormeurs, en repoussant les assauts des mendiants…

 

Oui, il y a de belles choses à voir, à Bombay, mais ce sont toujours des bâtiments datant de l’antiquité coloniale… asmumbaiSur ces bâtiments, qui rappellent la splendeur d’un empire déchu, poussent des arbres. Parfois, cependant, ils sont gardés en bon état, vu leur usage intensif. Usuellement, alors, ils sont entourés de militaires en armes, l’air farouches et la moustache en avant, qui vous interdisent de photographier le bâtiment. La méthode, alors, et de s’éloigner d’un air distrait et de prendre la photo du bâtiment qui vous avait tapé dans l’œil un petit peu plus loin, sous un autre angle, dès que les militaires regardent ailleurs. Sinon, une rafale de mitraillette, ça ferait mal.

 

Les flics, quant à eux, à la différence des militaires, ne sont équipés que d’un grand bâton, souvenir des habitudes coloniales, quand on n’armait pas les indigènes, ou souvenir des habitudes anglaises, selon lesquelles un pandore n’a que son uniforme pour se faire respecter.

 

Et puis, promenade à travers les rues, à s’éloigner des klaxonneurs, à filer parfois la pièce aux mendiants les plus pauvres, à prendre une photo ici ou là. Dans la distance, des hurlements lamentables de sirènes, signalant le passage d’un camion de pompier, celui d’une ambulance, ou la fin d’un shift pour les ouvriers des arsenaux, je ne sais pas.

 

Vers la fin de l’après-midi, je me trouve un cybercafé dans lequel je vais consulter, vite fait sur le gaz, ma messagerie. Outre l’habituel, j’y trouve une douzaine de messages paniqués, tous envoyés depuis quelques minutes, me demandant si je suis toujours vivant. Tiens, c’est bizarre. Je réponds, en deux mots, que tout va bien.

 

C’est en sortant que je tombe sur des éditions spéciales des journaux locaux : sept, huit, neuf bombes viennent d’exploser, dans des trains de banlieue et dans les gares de Bombay, tuant un grand nombre de personnes. Pour le grand nombre, vu la foule serrée des gens qui se pressent dans les gares et dans les trains, je ne suis pas particulièrement surpris. C’est le lendemain que j’apprendrais que plus de deux cents passagers sont morts, dont une européenne grassouillette habillée à la locale, que le nombre de blessés est incalculable, que les secours ont été en dessous de tout.

 

Ce dernier point non plus, ne me surprendra pas exagérément.

 

De retour au cybercafé, et envoi d’un courriel général à tous ceux qui m’ont écrit ; à tous ceux qui ne m’ont pas écrit, mais qui n’allaient pas y manquer ; à tous les autres aussi.

 

Lecture des journaux et consultation des programmes de nouvelles, à la téloche, ce soir là. J’ai eu de la veine : la salle des pas perdus de Victoria Station a été l’une des cibles, on y a relevé une trentaine de morts.

17:33 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/01/2007

Racolage et hôtel propre (à la mode indienne)

Je monte l’escalier tortueux et noir de crasse, derrière mon porteur que j’ai rattrapé en quelques enjambées, et nous nous arrêtons au troisième étage. Tiens, bizarre, je m’attendais au quatrième. Le gardien, sans demander son reste, sans même réclamer un pourboire, descend. Tiens, c’est étrange : méfiance, méfiance…

 

Here, it is clean, me dit monsieur le propriétaire, un jovial moustachu accompagné de son sbire, moustachu lui aussi. Oui, dans l’entrée, du moins, c’est propre. Enfin, du point de vue indien, c’est propre. La chambre que l’on me fait visiter est propre aussi, selon les standards locaux.

 

La propreté en Inde, c’est quelque chose que l’on découvre avec les jours. Quand Monsieur le proprio d’un hôtel, dont vous demandez invariablement la visite avant de décider d’y dormir ou non, vous annonce fièrement qu’ici, c’est propre, il faut transposer.

 

Le  ici c’est propre d’un hôtel indien, ou d’un hôtelier indien, correspondrait, en Europe, à un  l’hôtel vient d’être visité par l’hygiène, le patron a été arrêté et ne devrait pas sortir de tôle avant dix ans, et l’hôtel a été fermé sur le champ, par le procureur du roi/de la république. On est pour l'instant en train de chasser les plus gros rats.

 

Autres pays, autres mœurs.

 

Ici, donc, du point de vue indien, c’est propre. Oui, c’est vrai, du point de vue indien, il n’y a pas de quoi se plaindre.

 

C’est alors que je me rends compte que le prix qui m’est annoncé est de deux cents roupies supérieur au prix normal, et que je suis un étage trop bas. Je fais alors ce qu’on ne fait qu’en Inde, au comptoir de l’hôtel : je discute le prix. Il va être quatre heures du matin…

 

Je rappelle donc qu’on m’attend, sans nul doute avec impatience, à l’étage au dessus. Certes, mais ici, c’est mieux, me répond-on et puis, à la réflexion, on change le prix aussi… Bref, j’ai droit à une chambre du type ici c’est propre, incluant une douche intégrée à ma chambre, pour le prix que j’aurais payé un étage plus haut, dans un autre établissement du genre ici c’est propre, je n’en doute pas, mais sans douche.

 

Bon, d’acc. J’en ai moi-même marre…

 

J’irai vérifier, le lendemain, par curiosité, à l’hôtel au dessus. C’est exact, pour le même prix (avant discussion, bien entendu), j’aurais eu une chambre avec une vue un tantinet meilleure – dame, un étage plus haut… - mais sans douche. La douche commune de l’hôtel, que je vais alors visiter, rappelle de mauvais souvenirs d’Europe Centrale, dans les années quarante.

 

Finalement, le choix forcé de la nuit d’avant n’était pas si mal que cela. La question est : le jour où ma petite amie arrivera, que trouverai-je pour que ce soit tolérable à son point de vue ?

 

En attendant, je réserve deux nuits dans le chic hôtel propre où je me trouve, le temps de visiter Bombay, et de me retourner, avant une première promenade à l’extérieur de la ville.

 

Mon baluchon à la main, et mon sac d’ordi sur l’épaule, collant ma chemisette à mon dos, de la manière la plus désagréable, je rentre dans ma chambre propre, me déshabille, prend une longue douche bien froide qui décolle la poisse, me sèche à un drap de bain humide, puis tombe d’une masse sur mon lit qui me répond d’un puissant grincement indigné. Je ferme les yeux ; dodo.

12:55 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

04/01/2007

Des mendiants

L’autoroute urbaine qui conduit de l’aéroport de Mumbai à la ville est engorgée, à toutes les heures du jour et de la nuit. Il y a souvent, de plus, l’un ou l’autre festival religieux pendant lequel la foule des orants déborde sur la chaussée, la diminuant d’autant, et le passage de l’une ou l’autre vache, aux cornes peintes pour faire joli.

Holycows

 

Alors, un conducteur sort de sa voiture et, avec tout le respect qui lui est dû, il pousse la vache doucement, doucement, sur le trottoir. Il faut encore que la vache ne soit pas de mauvaise volonté. Si un comparse lui tend une touffe d’herbe pendant qu’on la pousse hors de la route, usuellement, elle se laisse faire.

 

Bientôt – je veux dire : au bout d’une petite heure de route ponctuée de coups de freins et de volants suicidaires, de coups de klaxons incessants – bientôt, donc, on quitte l’autoroute engorgée pour une sortie parfois un peu moins engorgée. Par les grandes avenues, on rejoint Colaba et ses hôtels / pensions destinés aux routards qui se contentent de peu. famillesdfTout au long du trajet, on voit les bâches tirées pour la nuit par des groupes de malheureux qui n’ont rien, et certainement pas un toit, des vagabonds, des sdf, comme on dirait aujourd’hui, qui se protègent ainsi des pluies diluviennes de la mousson qui fait rage. Ainsi, même s’ils sont transis d’humidité, au petit matin, ils n’ont pas reçu la douche directement sur eux, et ont pu dormir un peu.

 

 

sdf4Ces sans abris ont moins de chance que leurs frères et sœurs qui ont eu, eux, le bonheur de se réserver une place sous le pont d’une autoroute, à un endroit presque sec, à deux pas d’un feu rouge où ils peuvent envoyer leurs femmes et enfants faire la manche ; mais pourraient-ils se plaindre ? Il y a plus malheureux qu’eux… Des vieilles, usuellement, ou des mères de famille, qui dorment dans le ruisseau, sur un trottoir qu’elles partagent avec les rats, les corneilles et les ivrognes, car il n’y a plus de place au sec. En saison humide, c’est le bonheur…

 

SDFLes groupes de sans abris dorment en se réunissant par sexe. Les hommes et les garçons d’un côté, les femmes et les filles de l’autre. J’imagine qu’il y a, de la part des filles, comme une espèce de méfiance à l’égard des garçons, et une volonté de ne pas se retrouver, une fois de plus, enceinte. En groupe, le risque est moindre, de se faire accoster ou violenter par un inconnu, ou de céder à ses penchants les plus inavouables, dans un pays où la femme doit arriver vierge au mariage.

 

Toutes les filles de plus de quatorze ans qui mendient se promènent un enfant accroché à la hanche. Ce n’est pas nécessairement le leur, mais un gosse morveux, pendu à la hanche d’une fillette, ça inspire la pitié, au feu rouge, et elles peuvent espérer un petit quelque chose. La mendicité est agressive et les vagues de miséreux qui viennent, l’une après l’autre, frapper au carreau de votre taxi, donnent froid dans le dos, après coup. sdf3Pendant les assauts, c’est l’inquiétude, d’abord, l’agacement, par la suite, la rage folle envers un gouvernement d’incapables, enfin – et, accompagnant cette rage folle, la rage envers la populace miséreuse qui jamais n’arrête de quémander, de vous coller aux basques, de vous agresser.

 

Sur l’autoroute, mon chauffeur, soudainement, s’arrête sur ce qui, ici, fait fonction de bande d’arrêt d’urgence. Il me jette un regard glauque, quitte le volant, va fouiner dans son coffre, rapporte une bouteille d’eau qu’il boit d’un coup. J’avais déjà démonté la barre du frein à main, dont l’usage ornemental était évident, et la tenais fermement en main, à tout hasard… Finalement, après un deuxième regard glauque dans ma direction, il va au bord de la route, et vomit tripes et boyaux. Après cela, se sentant gaiement rafraîchi sans doute, il se rassoit dans la voiture et, sans un mot, sans même me regarder à nouveau, redémarre, reprenant sa place dans le trafic.

 

Je replace la barre du frein à main là où je l’ai trouvée.

 

En attendant, c’est mon premier jour, ma première nuit, à Mumbai. Il fait mourant de chaleur poisseuse, et un simple ventilateur ferait mon bonheur. TaxisPendant que mon taxi peine à rouler, avec son minuscule moteur qui ferait honte à une vieille Trabant, et mon chauffeur qui ne sait pas exactement où il doit me lacher, je regarde autour de moi, dans la nuit noire, les ombres qui avancent, tendant parfois la main, parfois couchées sur les trottoirs, essayant de dormir. La voiture cahote sur un revètement digne du Congo, ou sur des bouses de vaches, ou sur des poubelles, ou sur des cadavres. Finalement, au coin fait par une ruelle et la somptueuse perspective de la digue qui mène jusqu’à la prestigieuse Porte des Indes, il y a un bâtiment prêt de s’écrouler, dans lequel se trouve mon hôtel. En fait, le bâtiment est partagé entre quatre établissements, chacun faisant un étage. Un gardien moustachu en manches de chemise, coiffé d’une splendide casquette à visière de molesquine, à peine réveillé – il doit être un peu après trois heures du matin - prend ma valise et commence à monter l’escalier qui mène aux hôtels, alors que je donne quelques roupies supplémentaires à mon chauffeur moustachu, aux yeux toujours aussi exaltés, en forme de pourboire.

 

Il tire la gueule, en me disant que le prix de l’essence a beaucoup augmenté, que sa femme et ses onze enfants ont faim, que le voyage a duré plus longtemps qu’il ne le pensait… que je suis un étranger plein de fric, finalement. Je reste inflexible et le quitte sur des imprécations murmurées en urdu, et qui ne doivent pas être particulièrement gentilles à mon égard. Oignez vilain

 

 

16:12 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, voitures |  Facebook |

03/01/2007

Aéroport International de Mumbai, la vitrine de l'Inde...

L’arrivée à l’aéroport de Bombay – Mumbai, aujourd’hui – est effectivement un moment qui surprend, si on a pas été prévenu. Dans toutes les villes du monde, ou presque, l’aéroport international est une vitrine… internationale, justement, et les autorités locales font de leur mieux pour que le passager qui arrive reçoive une bonne impression de l’endroit où il arrive. L’aéroport international de Mumbai est un bâtiment délabré, sale et odorant qui ressort d’entre d’autres bâtiments délabrés, sales et odorants.

 

L’ensemble – espaces verts compris - rappelle Moche les Clapiers, riante banlieue difficile du département 93, dans la région parisienne.

 

Le parfum de moisissure vous prend au nez. Les fenêtres sont sales. Les plafonds sont tachés, de place en place, de grandes traces d’humidité. A chaque porte d’embarquement, ou de débarquement, c’est selon, il y a un salon d’attente avec une téloche qui hurle, devant une dizaines de passagers pieds nus, hagards, écroulés dans leur fauteuil défoncé et qui attendent, fatalistes, leur avion en retard.

 

lebordeldemumbaiLa marche des passagers qui arrivent est rendue un peu plus lente, du fait que les longs couloirs sont poisseux, que leur sol est collant et glissant. Ca nous ralentit. Les passagers indiens, qui connaissent les lieux, retirent immédiatement leurs chaussures, dès la sortie de l’avion, pour arpenter les couloirs. De toute évidence, la pellicule qui encrasse les sols est collante à la semelle des pieds, quand elle est glissante à celle des chaussures. C’est ainsi que nous voyons les passagers indiens, y compris de petites vieilles en sari, trotter de plus en plus loin devant nous, quand nous, les étrangers ignorants, peinons à ne pas nous casser la figure. Un passager Suisse, qui tente, tout comme moi, de garder son équilibre, m’assure, entre deux haltes, que l’aéroport est nettement plus propre que la dernière fois.

 

La dernière fois, c’est il y a deux ou trois mois, précise-t-il… Je ne veux pas savoir à quoi il ressemblait avant : des rats montaient le long des murs ?

 

airportGoaEst-il nécessaire de préciser que la plus grande partie de l’aéroport que nous parcourons est ornée d’affichettes rappelant que l’aéroport étant objectif militaire, il est strictement interdit de prendre une photo.

 

 

Le passage de la frontière, puis des douanes, est inoubliable. Il se fait en plusieurs étapes. Il faut d’abord prendre l’habitude de ce qu’est une queue à l’indienne : chacun marche littéralement sur l’autre pour passer le premier. Du bébé dans les bras au vieillard grabataire, tous ici usent de leurs coudes d’une manière qui ferait envie aux jeunes loups employés dans les multinationales françaises. Passé le premier moment de surprise, je me mets aux coutumes locales et défends ma place contre de nouvelles hordes d’Indiens qui arrivent, sortant d’un autre avion en retard lui aussi. On en aurait les coudes saignants, à force d’usage…

 

Après avoir écrasé deux ou trois douzaines de concurrents, dans la file, il faut d’abord montrer son passeport avec visa, à un flic moustachu. Le passeport est minutieusement surveillé sous toutes les coutures. Une fois que le douanier repère l’endroit qui indique qu’on a bien payé son dû pour rentrer dans son bôôôô pays, il vous colle un coup de tampon, d’un geste las, et vous envoie, d’un deuxième geste tout aussi las (il faut dire que l’avion est arrivé avec un certain retard, un peu après minuit), vers derrière lui, dans la direction des carrousels, où les valises apparaîtront bientôt.

 

Le mot « bientôt » a un sens tout à fait différent, selon, qu’on le prononce à Tokyo ou à Mumbai. Il faut noter, aussi, que nos bagages sont supposés arriver sur le carrousel nr 2, autour duquel nous sommes attroupés, et qu’au dernier instant, c’est un autre carrousel qui démarre, pour nous donner nos bagages.

 

Une petite heure plus tard, ma valise arrive enfin, entre d’autres qui ont beaucoup souffert. De toute évidence, les bagagistes indiens aiment jeter au sol ce qu’ils devraient porter, et crever les sacs « mous », afin de jeter un coup d’œil à ce qu’il y a dedans. S’ils aiment, ils gardent.

 

Le moment est maintenant venu de passer la douane. Certains sont fouillés comme des voleurs. Les Pakistanais particulièrement. Eux, ils ont droit à tout, de toute évidence, et les vestiges de la guerre – je veux dire, DES guerres – entre les deux pays sont des tisons encore bien brûlants.

 

Après avoir passé la douane, donc, on tire et on pousse, ou on porte, son bagage jusqu’à la sortie, où une triple haie de chauffeurs hurlant dans votre direction vous accueille. Un peu avant de devoir entrer dans la mêlée, vous avez un petit guichet dans lequel vous voyez deux ou trois moustachus qui agitent la main pour vous proposer quelque chose. C’est le bureau des taxis. Vous payez là, et vous recevez un numéro. C’est celui d’un chauffeur qui vous attend, dans sa Tata flambant vieille, prêt à démarrer vers la ville. On vous propose le choix entre une voiture climatisée à quatre cents roupies, ou une voiture non climatisée à trois cents. Comme la climatisée est une voiture dont la climatisation est en panne… mais elle a l’avantage de cahoter avec plus de mollesse sur les irrégularités de la route. Quant à moi, habitué au temps lourd, je me prends un taxi normal.

 

Cette nuit là (car il doit être maintenant aux alentours de deux heures du matin), il pleut comme vache qui pisse. Le conducteur du taxi 27 a disparu, dieu sait où. Vu l’endroit, ne devrais-je pas dire « les dieux savent où » ?

 

Il revient peu de temps après la fin d’une tornade, et quelques instants avant le début de la prochaine, l’œil incendié, marchant de travers. Visiblement, il fume des choses qui ne doivent pas être bonnes pour la santé – ni de la sienne, ni des passagers qu’il transbahute d’un coin à l’autre de la ville. Il ouvre le coffre de sa Tata aux pneus usés jusqu’à la corde, et qui est occupé d’une bombe – le mot n’est pas trop fort – contenant son gaz. Ah, oui, j’oubliais : les taxis, ici, roulent au gaz. Dans ce coffre, il est impossible de mettre ma - pourtant minuscule – valise. Je l’installe donc à côté de moi, sous mon sac à dos, qui contient mon ordi. Le conducteur, se tenant d’une main à la voiture, pour garder son équilibre, parvient jusqu’à sa portière, l’ouvre, se laisse tomber dans son siège alors qu’une nouvelle trombe d’eau arrose la cour des arrivées. Je referme ma vitre, comme je le peux, car la manivelle est cassée. C’est ce qu’on appelle ici la climatisation à l’indienne.

 

L’autoroute qui relie le terminal international au centre-ville ferait peur aux scénaristes les plus fous de la grande époque du cinéma muet. Il y a, d’un côté comme de l’autre, trois bandes de roulement. Ces bandes deviennent, dans la pratique, quatre bandes, voire cinq, dans les moments le plus difficiles. A deux heures du matin, comme à une heure du matin, ou comme à midi, on est au milieu d’un embouteillage de fous. Enfin, non, j’en rajoute : si, de six heures du matin jusqu’à dix heures du soir, la ville bouchonne à faire peur, à deux heures du matin, c’est une course de stock-cars. On roule au milieu d’un concert de meuglements de klaxons, en rasant ses voisins, alors qu’on doit aller à pas loin de soixante à l’heure, entre d’autres taxis Tata, quelques tuk tuk, des chariots, et que des bandes de tarés, fous de hach’, traversent l’autoroute sans regarder ni à gauche ni à droite. L’odeur de la ville est acre, et me rappelle les plus beaux moments de Berlin Est. On a interdit aux tuk tuk locaux, depuis quelques années, de rouler dans le centre ville, tant ils polluaient. Je crois que, pour faire bonne mesure, l’interdiction a pris place le jour même où on interdisait aux Parsis de laisser pourrir leurs cadavres sans la moindre limite, au sommet des tours du silence qui se trouvent dans le sud ouest de la ville.

 

En pleine ville.

 

Bienvenue à Bombay…

 

20:19 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |