27/02/2008

Jakarta la moche

Il y a plusieurs lignes de ferry, qui vont d’ici à là. Celle sur laquelle on m’envoie est la Pelni Line. C’est, aujourd’hui, la plus sécurisante : les navires ont moins de vingt ans, la rouille ne traverse pas la coque de part en part ; jamais un Pelni, comme on les appelle, n’a coulé au passage d’une vague un peu difficile. Va donc pour un Pelni, et pour une attente de deux jours.

 

La sécurité maritime y sera.

 

Pour les cancrelats, par contre, l’expérience me le dit, qu’on le veuille ou non, c’est la colonie, et il faudra que je fasse avec.

 

Le bateau ne partira que dans deux jours.  Cela me laisse le temps d’aller faire le tour de Jakarta.

 

Jak2Je l’ai déjà dit, Jakarta n’a pas d’âme. C’est une masse de béton qui n’a rien à dire, quand Bangkok, tout aussi bétonnée, est une ville attachante, que j’ai plaisir à voir et revoir ; dans laquelle j’éprouve un réel bonheur à me promener.

 

Les temples dans chaque quartier, peut-être.

 

Jakarta, donc. Puisqu’il fait beau, lourd et pollué, mais il ne pleut pas, je me décide à aller jusqu’à Batavia.

 

Jak3Quand les Hollandais sont arrivés, il leur a fallu créer des comptoirs. Le premier a été Batavia, sur la côte de Java. Petite bourgade en bordure de rivage, avec de majestueuses bâtisses blanches destinées à protéger une administration grandissante, et des maisons de commerce avec leurs magasins au port, elle s’est vite développée en capitale, jusqu’au moment où les Indonésiens ont pris leur sort en main.

 

Batavia avait alors été immédiatement abandonnée, petit village désert, assoupi et tombant en ruines au milieu de Jakarta, pendant que Jakarta croissait, croissait, et croissait encore, jusqu’à devenir une monstrueuse accumulation de béton, de fer rouillé et de gaz d’échappements.

 

JaK4Voici une dizaine d’années que les responsables de l’administration municipale ont été pris de la fièvre musaïque et se sont dit qu’on ne pouvait oublier et laisser se détruire une partie du patrimoine de la ville et du pays : il fallait restaurer le petit quartier de Batavia, le cœur historique de Jakarta. Les toits s’effondraient, les murs se fissuraient, les portes d’entrées en bois exotique – enfin, quand j’écris exotique, je devrais écrire indigène, ici -  avaient été arrachées de leur gongs, les fenêtres avaient toutes été brisées.

 
 
Bata

 

Autour d’une place centrale devenue la cour des miracles, habitée par quelques voleurs et par de nombreux rats, avec quelques vaches errantes qui venaient parfois visiter l’endroit, de majestueux bâtiments en étaient à la fin.

 

Dix ans plus tard, où en est-on ?

 

La promenade que vous faites, de Jalan Jaksa, le long des trottoirs éventrés d’une longue avenue qui vous conduit tout d’abord le long du park de l’Indépendance et de sa tour, de Glodok jusqu’au quartier de Kota et puis, enfin, à Batavia, vous permet de voir tout ce que Jakarta peut offrir au touriste : d’abord, un parc pelé, avec quelques animaux en semi-liberté (leur cage est grande) et des fleurs de béton. Oui, de béton. Bon, l’avantage, pour les balayeurs, qui ne sont pas des foudres de guerre, c’est que ça ne perd pas de feuilles ou de pétales.

 

Et puis, qu’est ce qui représente mieux le socialisme que le béton ?

 

Or, les dieux savent si l’Indonésie a eu droit à plus que sa part de socialisme, dont les reliquats continuent à empoisonner toute la vie politique et sociale du pays. Une corruption galopante, que l’on commence aujourd’hui a combattre, mine le pays ; des écarts de richesse à faire frémir, une pauvreté qui rappelle celle que l’on peut observer en Inde – avec, cependant, il faut le dire, une agressivité, de la part des mendiants, infiniment moins violente que celle à laquelle on est confrontée, à Bombay, Calcutta ou Delhi.

 

Des fleurs en béton, donc.

 

Une fois passées les fleurs en béton, les animaux en semi liberté et le parc de l’indépendance, on se trouve à marcher le long d’une avenue où, à chaque pas, un trou se présente dans le trottoir – et pas qu’un petit trou – et où aussi, à chaque pas, un moto taxi propose ses services. De toute évidence, à Jakarta, le piéton est une espèce inconnue.

 

Il faut dire que l’avenue le long de la quelle je marche est polluée au possible. Les voitures crachent une fumée qui fait tousser et qui rappelle de bons souvenirs est-allemands.

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26/02/2008

Le ferry vers la Papouasie

Foin de ces commentaires sans nul doute oiseux, concernant l’état sanitaire et animalier de la ville. Le coq ayant arrêté de hurler, je dors encore un peu, puis me lève, douche, tout ça… Il est temps d’aller prendre un petit déjeuner quelque part, mais pas au guesthouse. En effet, Bloemsteen ne s’occupe que du sommeil de ses clients ; pas de leur estomac.

 

Jalan Jaksa possède une demi douzaine de bars de nuit et de jour ; deux sont ouverts vingt quatre heures sur vingt quatre. Ils sont crades, mais ont l’avantage d’être ouverts. Bon, il est certain que je n’irai pas faire le tour de leur cuisine, histoire de ne pas me couper l’appétit, et je n’y prends jamais qu’un petit déjeuner sans risque : thé et pain grillé.

 

Dès l’après déjeuner, les bistrots en question se voient emplis d’une troupe serrée de demoiselles qui vont du jeune et jolie au vieille et moche, toutes là pour embarquer le client. Ce ne sont pas des hôtels de passe, mais il y en a un en face. Un copain qui y est entré – par accident, jure-t-il, la première fois qu’il est arrivé à Jalan Jaksa, et qu’il ne savait pas – m’a assuré que l’hôtel en question était d’une saleté repoussante.

 

Donc, les demoiselles vous demandent dans quel hôtel vous logez, ou si vous habitez ici, s’installent à votre table, essaient de se faire offrir un verre ou deux, ou trois, vous expliquent que leur mari ne les comprend pas, ou leur fiancé – on m’a fait le coup une fois. C’est parfaitement ennuyeux, et ça doit marcher.

 

Avec les benêts, en tout cas.

 

Bref, passé une certaine heure, on peut encore aller prendre sa bière vespérale sur Jalan Jaksa, mais il faut être armé de méfiance et de hargne à l’égard de toute créature du beau sexe qui vous approchera.

 

Je dois ajouter, pour compléter l’image de Jalan Jaksa, que je fais bien noire me semble-t-il, qu’il y a un restaurant du genre bavarois, où les demoiselles du service sont habillées en uniforme et où les belles de nuit ne sont pas bienvenues. On y mange d’excellentes soupe du jour, roboratives au possible et que vous arrêtez de prendre dès la troisième cuillerée – ou alors, vous êtes Tyrolien et le mal du pays vous taraude. Quelques plats de la région, quand même, ainsi qu’un service impeccable et la toujours parfaitement fraîche bière du pays font que les pratiques s’y pressent.

 

Ca s’appelle le Ya-huda, ce restaurant - ce qui rappelle les cris de guerre de la SS, ou une forme un peu tordue de « juif », en yiddish - et ce serait un lieu de rendez-vous secret de tout ce que l’Indonésie compte de membres de la race élue, vu que les porteurs de passeport israéliens ne sont pas les bienvenus ici, ni ceux qui ont pollué leur beau passeport du visa du pays sus-indiqué.

 

Selon la rumeur, c’est le siège du Mossad à Jakarta.

 

Ceux qui disent cela n’y ont jamais mis les pieds – au Ya-huda, je veux dire.

 

Ou alors, le Mossad est particulièrement pince-sans-rire.

 

Mais je m’égare. On n’en est pas encore à devoir choisir les bars en fonction de qui les fréquente, à cette heure ci. En fonction de l’état de la cuisine, par contre… Enfin, bref. Il est à peine huit heures et je vais à l’office de voyage – une masure décrépite qui ferait honte à un bidonville européen – dans lequel j’ai un espoir de trouver un billet de bateau pour la Papouasie, puisque telle est ma destination.

 

Vouloir aller en Papouasie, pour les gens de Jakarta, c’est toujours un peu étrange. Personne n’y va, sinon forcé. Tout le monde essaie de s’en échapper. Dans l’idée de l’Indonésien moyen, du tourisme en Papouasie ou des vacances à Charleroi, c’est du pareil au même.

 

Partir en bateau, en Papouasie, c’est long : une semaine. Mais je me dis qu’après tout, je peux couper mon voyage : je peux m’arrêter aux Célèbes, puis aux Moluques… Hmmm, non, pas aux Moluques. Je peux m’arrêter aux Célèbes, puis faire le dernier trajet jusqu’en Papouasie. Après tout, cela fera une semaine de voyage seulement, et dans un grand navire qui sera peut-être intéressant, plus intéressant qu’un bugis.

 

Alors que j’étais gosse, je descendais, en bateau, de Marseille à Pointe Noire, avec mes parents et mon frère, et ce sont de bons souvenirs. Il est vrai que j’étais enfant, mais je crois bien me souvenir que les adultes s’amusaient bien et j’ai encore des souvenirs du passage de la ligne qui avait l’air, à chaque fois, particulièrement ludique.

 

Les enfants, au milieu de tout le tintamarre de la traversée de l’Equateur, des grands qui couraient d’un coin à l’autre du navire, poursuivis par d’autre grands qui leurs jetaient des seaux d’eau, se regardaient d’un air dégoûté : que les grands étaient bêtes.

 

Mon petit frère, par contre, l’avait trouvée saumâtre, la première fois qu’il avait vu notre mère poursuivie par un marin avec une fausse barbe et un seau d’eau, tous deux poussant des grands cris. Nous avions donc été rapatriés vers ce qu’on appellerait aujourd’hui, plus que probablement, l’espace enfants, ou un truc du genre, et qu’on appelait, en ces temps là, de manière nettement plus adaptée la nurserie.

 

Quand nous n’étions pas à la nurserie, donc, nous nous promenions dans tous les coins autorisés du navire. Nous jouions à cache-cache, nous poursuivions l’un l’autre, avions même été invités à tenir le gouvernail (une énorme roue, aussi grande que nous, en fait) et c’était gai.

 

C’est dit, je prends donc mon billet.

 

La question qui se pose alors est : quelle classe ?

 

L’expérience déjà faite, à d’autres occasions en Indonésie, me fait immédiatement refuser la première classe, et la classe des prolétaires.

 

En première classe, il y a des cabines. Une cabine, c’est deux couchettes étroites, mais raisonnablement confortables, avec draps et couvertures. Ca coûte la peau du dos.

 

Si j’en loue une – de couchette – trois possibilités s’offrent à moi : soit il n’y a personne pour occuper la deuxième couchette ; soit, soyons fous, une créature de rêve à la croupe provocante, à la poitrine rebondie et à l’humeur badine partage la cabine ; soit s’installe à mes côtés un petit gros qui ronfle la nuit et regarde la télé, fort, tout le jour durant.

 

Et la nuit, quand il ne ronfle pas.

 

L’expérience tend à prouver que c’est usuellement la troisième hypothèse qui est la bonne.

 

Donc, non, pas de première classe.

 

De toute manière, même si le miracle avait lieu – je veux dire, si j’étais seul dans la cabine ; pour la deuxième possibilité, ne rêvons pas trop - il y a autant de cancrelats en première que partout ailleurs sur le bateau, et la nourriture y est exactement aussi mauvaise.

 

batoclassetouristeBatoclassetouriste2La classe des prolétaires, maintenant : on se retrouve dans des dortoirs faits de lits superposés, dortoirs de trois cents personnes, fort sympathiques, au demeurant, mais qui fument rotent et pètent, prennent des tours pour ne pas dormir et vous tenir éveillé, écoutent la radio à fond les manettes, mangent à tout moment des trucs dont la puanteur vous tient sur le qui-vive, et renversent leur boisson glacée sur vous, à l’instant où vous vous êtes effondré d’épuisement sur votre fin matelas recouvert d’une matière plastique à la propreté douteuse.

 

J’écris matelas, mais je ferais mieux d’écrire grabat ; le terme serait plus adéquat.

 

De plus, vous ne pouvez pas laisser vos affaires seules, vu qu’elles ont tendance à se découvrir des petites jambes et à quitter votre placard, partagé à plusieurs, une fois que vous allez baguenauder.

 

Les voyageurs de troisième classe sont pauvres.

Indoboat

 

Il reste donc le moyen terme : la classe business.

 

bato1Il s’agit d’un dortoir, une fois encore, mais où les lits ne sont pas superposés et où l’on se retrouve à, tout au plus, cent cinquante passagers à la fois. Les lits sont étroits, mais on y a un matelas presque confortable, recouvert d’un drap récemment lavé, le plus souvent élimé.

 

Et puis, il y a des taches d’on ne sait quoi qui ne partent pas, sur les draps gris qui ont passé leur age.

 

La loi y est raisonnablement respectée, et personne ne fume dans la salle.

 

Un nombre considérable de personnes y parle anglais, et se fait un plaisir d’essayer de communiquer avec l’étranger – moi – qui partage le dortoir. On fait donc la causette, le jour durant, avec de souriants interlocuteurs qui souhaitent savoir d’où vous venez, ce que vous faites, comment vous vous appelez, ce que vous pensez de la ville que nous venons de quitter – ils en sont originaires – ou de celle vers laquelle nous nous dirigeons – ils y habitent. Ils tiennent à tout savoir sur vous et, en contrepartie, partagent toute leur vie avec vous.

 

Les enfants et les épouses souriants et, bien naturellement, ne parlant que l’indonésien, vous sont présentés, vous serrent longuement la main, pour les épouses, fondent en larmes, pour les plus petits enfants, ou vous sautent dans les bras.

 

Ils deviennent, les jours qui suivent, vos compagnons de jeu.

 

Les plus grands sont priés par papa de faire étalage de leurs connaissances linguistiques fraîchement acquises à l’école. Les jeunes filles, rougissantes, et les jeunes garçons, rigolards, se fendent d’un « what is your name ? » qui entraîne le rire des petites sœurs, une imitation bouffonne des petits frères, les plus vifs applaudissements du papa ému et de maman qui ne comprends pas mais qui trouve ça bien beau.

 

Vous répondez que vous vous appelez comme ceci, ou comme cela, puis lui demandez son nom. L’enfant vous répond, puis vous demande comment vous allez. Vous lui dites que tout va bien merci, et la causerie impromptue s’arrête là, au milieu de la satisfaction générale.

 

Quand une famille vous lâche, c’est la suivante, dont un membre rôdait depuis quelques temps dans les parages, qui s’y met.

 

Deux télés, branchées sur la même chaîne, montrent, alors que je rentre dans la salle, un match de fouteballe entre des équipes exotiques particulièrement adorées des Indonésiens : Manchester et Glasgow.

 

Les repas rappellent Dickens plutôt que Vatel. C’est du riz, avec un œuf dur – ou sur le plat, mais plus souvent dur – et deux ou trois morceaux de poulet, ou de poisson au curry.

 

Les animaux en question se distinguent par un nombre d’arrêtes phénoménal – pour les poissons, comme on aura pu le deviner – ou par une quantité d’os dépassant largement celle de la chair, pour les poulets.

 

C’est, pour le dire de manière lapidaire, pas terrible.

 

Oui, on a le culot d’appeler cela une classe business. C’est celle que je prends, mais en me limitant, pour l’achat, à un trajet jusqu’à Malakka, la capitale des Célèbes. Le ticket me coûte le prix d’un billet d’avion. L’avion n’est, en effet, pas bien cher, en Indonésie, et si je le prenais, cela me permettrait, lui, d’arriver à Jayapura en quatre ou cinq heures de vol, mais je ne mériterais pas mon arrivée.

 

Pour aller en Papouasie, ce doit nécessairement être l’aventure – un peu difficile, tant qu’à faire.

 

Oui, il y a un peu de masochisme, dans ma petite tête.

 

C’est, en réalité, dans le cadre de la route vers la Papouasie, la faute d’Alix.

 

 

Alix était ma petite amie, quand j’avais dix huit ans – ou bien, j’étais son petit ami ; au choix. Elle m’avait offert, à je ne sais quelle occasion, des bandes dessinées de Corto Maltese. C’était un héros dans peur et sans reproche, dont on ne voyait que le profil – Hugo Pratt ayant pris ses cours de dessin chez les Egyptiens, je suppose - sévissant dans des récits qui avaient lieu quelque part aux débuts du vingtième siècle. C’était un voyageur éternel qui allait de l’archipel Bismarck à la Terre de Feu, de Venise à Vladivostok, du Chili aux îles Tokelau.

 

Et en Papouasie.

 

Il naviguait – il avait la casquette pour – à bord de vapeurs ou de coquilles de noix, dans des conditions difficiles, pour arriver dans des ports perdus, s’installer dans des hôtels sordides, manger dans des gargotes innommables, et tenir de longues conversations, au caractère philosophique indéniable, avec des aborigènes qui avaient des lettres ; qui vivaient nus ; qui étaient cannibales et nobles, comme le sont tous les sauvages et qui, invariablement, mouraient à la fin du récit.

 

C’étaient, à la réflexion, de très médiocres récits, servis par une mauvaise plume au dessin maladroit, mais ils dégageaient une certaine magie géographique et ils m’ont influencé dans ma manière d’appréhender mes promenades.

 

Il me faut donc faire aussi bien que Corto, et souffrir mille difficultés avant d’arriver à mon but, lequel peut et doit – doit, dans le cadre océanien – avoir des charmes cachés.

 

Parce que les charmes sensibles au premier regard… y’en a pas derche.

 

Alix, Corto, vous m’avez empoisonné mes voyages.

 

Il y a, cependant, un côté positif à cet empoisonnement dû à Corto – enfin, à Hugo Pratt, que Dieu ait son âme - et à Alix. J’ai découvert l’Océanie la plus vraie et si, aujourd’hui, je ne souhaite plus y retourner, c’est à la suite d’une expérience intime avec son petit peuple et avec son espace géographique.

 

Nous y reviendrons.

09:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

25/02/2008

Jakarta, son bruit, ses rats

Jakarta et l’odeur, les odeurs, ça mérite une page au moins. Jakarta aurait subi ce que toutes les villes coloniales ont eu à subir, le rangement colonial, les choses iraient plutôt bien Mais voilà ; Jakarta a subi les Hollandais. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

 

Qu’ont fait les Belges, ou les Anglais, voire même les Français, quand ils colonisaient un pays ? Ils voyaient ce qui pouvait changer, ce qui pouvait être adapté, ce qu’il fallait oublier. Les Hollandais, quant à eux, semblent avoir décidé que ce qui était bon pour Utrecht ou Amsterdam était nécessairement bon pour Java.

 

C’est ainsi que, par exemple, puisque les canaux de Hollande faisaient un merveilleux boulot pour le nettoyage de la ville, yaka fokon, il suffisait d’en creuser à Jakarta – enfin, Batavia, comme on l’appelait à l’époque - pour que la ville respire la propreté et l’encaustique, le fromage de Gouda et le lait frais.

 

Lourde erreur.

 

Lourde, lourde, lourde erreur.

 

Avec le sens de l’économie qui les caractérise, nos amis Hollandais avaient, à Batavia, monté leur système de canalisations sans jamais y prévoir un système de circulation des eaux. Or, si l’expression eau croupie n’a peut-être pas de sens en mer du nord, il en a un en mer de Java. Il y a des moments où tout bouge, mais ce n’est pas tous les jours ; ce n’est même pas tous les mois. Et, puisque nous sommes dans un groupe d’îles, les courants sont faibles.

 

Comme, par ailleurs, il avait été expliqué aux indigènes que les canaux allaient être la panacée au problème de toute ville : celui des ordures, les indigènes en question avaient fait confiance au chef. Le chef leur avait dit qu’il allait suffire de tout jeter dans les canaux pour que tout parte. Sinon, je suppose que les Javanais n’auraient pas été trimer à l’ouvrage, même sous la menace du fouet. On leur avait promis, comme beau résultat de leur effort, que tout partirait, tout devait donc partir.

 

« Tout », cela signifiait, dans l’idée locale, tout. De la chèvre morte à la vache décédée, en passant par les ordures ménagères, les gravats de construction, et le reste. « Tout », dans l’idée du Hollandais colonial, cela devait signifier des ordures ménagères réduites à leur plus simple expression – car le Hollandais est économe même de ses ordures.

 

Or donc, les habitants de Batavia commencèrent à jeter tout dans les canaux récemment creusés, à la sueur du front desdits indigènes creuseurs et des indigènes fouetteurs – hé oui, les kollabos sont partout. Tout fut donc jeté dans les canaux.

 

Deux mois plus tard, Batavia avait la réputation – qu’elle ne perdrait pas de trois siècles – d’être la ville la plus dangereuse au monde sur le plan sanitaire.

 

Arriver à Batavia signifiait se choper, dans les heures qui suivaient, la peste, le choléra, et diverses maladies encore inconnues, mais de toute évidence mortelles. On devait avoir tué père et mère pour qu’un saligaud de chef de service de la compagnie de l’Asie de l’Est, vous envoie là bas. Etre envoyé à Java, c’était être condamné.

 

Bon, ne noircissons pas le tableau : quelques Hollandais survivaient, mais ils admettaient bien justement, quand il rentraient, les pieds en plomb, dans la mère patrie, qu’ils avaient eu de la chance : ils avaient été mutés à Jogjakarta ou à Probolingo, enfin bref, à un endroit où il n’y avait pas de canaux fétides et délétères, et moins de rats, où l’autorité n’avait pas trop l’œil sur vous, rapport au taux de mortalité de Jakarta, et où on pouvait organiser les choses à sa manière. C’est ainsi que Probolingo, Bandung ou Jogja’ n’ont jamais eu de canaux, et jamais subi les vapeurs méphitiques de la modernité coloniale.

 

En 1945, c’est l’Indépendance. L’Indonésie est l’un des pays émergents les plus riches du monde. Pétrole, teck, matières premières, personnel formé à toutes les activités de l’industrie et du commerce, Chinois. On pourrait utiliser le fleuve d’argent qui rentre dans le pays à remettre Jakarta en état. Bernique ; cet argent est beaucoup mieux dans les poches des dirigeants. Le Mobutisme, dont on parle tant en Europe, n’est rien d’autre qu’une pâle imitation de ce que le régime indonésien a été capable de faire.

 

Aujourd’hui encore, Jakarta est probablement la ville d’Océanie, voire d’Asie et d’Océanie, la plus peuplée de rats. Pire encore que Calcutta, si c’est possible. Quand on se promène le soir, en quittant Jalan Jaksa, à chaque instant, on a l’œil sollicité par le passage des rats, à gauche, à droite, devant, derrière.

 

C’est aussi alors que l’on remarque que les chats ne valent pas grand-chose, dans la chasse aux rats.

 

Comme le disait un jour Juliette, un chat, c’est bête.

 

Bon, c’est vrai, Juliette adore les chiens et déteste les chats mais, ici, on peut dire qu’elle marque un point.

 

Ayant vu la manière dont le fox terrier est ardent à la tâche, quand il a une proie à l’œil, je n’ai aucune difficulté à croire qu’un chien ratier ferait un autrement meilleur boulot qu’un chat.

 

Un chat, quand il rencontre un rat par inadvertance – j’ai vu la scène des dizaines de fois dans les rues de Jakarta – un chat, donc, a l’air encore plus surpris que le rat. Il irait bien jusqu’à le renifler un coup, pour se faire une idée, mais bien entendu, le rat ne laisse pas faire et rebrousse chemin, avant que le chat ait l’idée de l’embêter, ou siffle de manière menaçante, ce qui fait que le chat se sauve pour aller chez les copains, ou sur les genoux de sa maman.

 

Ah, quand il s’agit de s’attaquer à un cancrelat, ou à une mouche, là le chat est à son affaire – c’est petit, et il est gros. Mais un rat… Le rat, donc, quand il rencontre un chat, gueule un coup – enfin, siffle, plutôt, d’un air menaçant - et le chat se sauve.

 

Le rat en profite pour terminer son truc – chercher de la bouffe, usuellement – et rentre, tranquille comme Baptiste, dans le terrier qu’il s’est fabriqué en pleine ville et qu’on ne touche pas.

 

Hm, quand même… J’ai noté, cette fois-ci, dans les rues avoisinantes, une entreprise de jolification qui fait espérer la mort de quelques rats – ou, du moins, leur départ pour ailleurs, vu qu’ils ne sont plus les bienvenus.

 

Y aura-t-il un effet à cette intention ? J’ai en tout cas noté qu’un nid de rats que je connaissais bien – le nid – a disparu ce soir.

 

Le risque, c’est que les bestiaux se dispersent dans le quartier – ce qu’ils font certainement. L’avantage, c’est que si le voisin de l’hôtel oublie son coq dehors ce soir… il ne me réveillera pas demain matin.

09:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

24/02/2008

Cocorico du matin... chagrin

Chez Bloemsteen, comme d’hab. Depuis mon dernier passage, la façade a bénéficié d’un coup de peinture qui fait plaisir à voir, et on a recarrelé l’entrée. L’endroit, qui était un peu glauque – enfin, je dis glauque, mais ce n’était rien face à ses concurrents -  fait aujourd’hui franchement pimpant.

 

Vu l’heure, pas de problème pour trouver une chambre.

 

Et puis, c’est la morte saison, en ce mois d’octobre.

 

En fait, depuis une dizaine d’années, en Indonésie, c’est la morte saison.

 

Hm, corrigeons ce propos : touristiquement parlant, ça a toujours été la morte saison, en Indonésie, sinon à Bali. Et puis, un beau matin, comme ça déplaisait à nos amis musulmans, que le commerce marche à Bali, il y a eu un grand boum, suivi du décès d’une petite centaine d’Australiens, suivi d’un deuxième grand boum, avec quelques décès d’Australiens supplémentaires. Depuis…

 

Depuis, il n’y a toujours pas de promeneurs –et encore moins de touristes – à Jakarta, pendant qu’il n’y en a guère à Bali. A Denpasar, on espère, chaque année, que le business redémarrera. Et, effectivement, il y a chaque année un peu plus d’Australiens, de Néo Zélandais, de Français ou d’Américains que l’année d’avant. Mais on est encore loin du  compte, et du tourisme balinais du bon vieux temps.

 

Bref, les affaires sont calmes, sur Jalan Jaksa, et j’ai de la place à mon guesthouse habituel.

 

Douche, longue douche, et puis je m’écrase dans mon lit, avec l’idée de me reposer quelques instants.

 

Je me réveille au chant du coq. La chambre qu’on m’a donnée tombe tout droit sur un poulailler et, ma fois, quand l’aube pointe… cela doit vouloir dire que j’ai dormi pas loin de dix huit heures. Je devais en avoir besoin : je n’ai même pas entendu les hurlements du muezzin, qui a du sévir quelques minutes avant le coq. Et pourtant, un muezzin, ça gueule.

 

Le coq chante donc encore une bonne douzaine de fois, avant que son propriétaire, qui avait sans doute, par distraction, laissé la bête dehors hier soir, intervienne. Quelques caquètements indignés, puis paniqués, un bruit de course et de plumes ébouriffées, ainsi que d’un pas plus lourd, accompagné de ce que je soupçonne être des jurons indonésiens particulièrement vifs, et tout se calme, à ma grande satisfaction.

 

La bête a dû être envoyée dans une cage où elle ne peut pas redresser la tête. Ses copines, laissées dehors, échangent quelques cot cot de commentaires et se rendorment.

 

Et c’est le silence.

 

Du coup, je dors encore un peu.

 

Ca, ça reste le problème d’une ville comme Jakarta, une capitale monstrueusement bétonnée dans laquelle subsistent des îlots campagnards. On peut très bien quitter les grandes autoroutes urbaines et, dans Glodok, tomber sur des cochons qui courent à travers les ruelles.

 

Bonjour l’odeur, par ailleurs.

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23/02/2008

Arrivée à Jakarta Centre Ville

C’est dès qu’on rencontre le premier officiel Indonésien, le premier monsieur en uniforme, qu’on se rend compte que la corruption existe. Quand j’étais petit, ma grand-mère me disait toujours que, si un jour je me perdais, je devrais toujours m’adresser à un monsieur en casquette.

 

Outre le fait que, de nos jours, tout le monde porte une casquette, même et surtout de gros noirs avec des pantalons quatre tailles trop grandes qui chantent du rap, l’uniforme – car c’est bien entendu à cela qu’elle faisait allusion – l’uniforme, donc, en Indonésie, ne serait pas le gage du retour du petit garçon perdu. En fait, ce serait plutôt l’assurance d’une lettre courageusement anonyme, envoyée aux parents du petit garçon assez naïf pour suivre le bon avis de sa mère grand, dans laquelle serait réclamée une rançon.

 

Venons en au fait : je suis arrivé sans visa, et mon avion de retour quittera Jakarta dans plus de deux mois. Ah, ça, c’est embêtant. Comment vais-je faire pour quitter le pays, me demande un jeune policier faussement soucieux.

 

C’est simple, je quitterai l’Indonésie par la route, dans trois bonnes semaines, quand j’irai en PNG.

 

Ah, oui, mais c’est difficile. Comment le prouver ?

 

Je ne peux pas.

 

Mais alors, j’ai un problème : comment puis-je vous laisser entrer ?

 

Bah, si cela pose problème, je veux bien aller, avec vous, acheter immédiatement un billet pour la Malaisie. Allons ensemble au comptoir Air Asia, ou faites moi accompagner par l’un de vos collègues.

 

Tout cela avec le sourire et une innocence crasse qui transpire de mes beaux yeux cérules.

 

Ah, ça, il n’y avait pas pensé. Ma foi…

 

Gros silence.

 

Bon, vu que, visiblement, je ne comprends pas sa délicate allusion quant à l’aide qu’il est prêt à me donner, il décide de me faire une fleur, de cacheter mon passeport et son visa à trente jours, de me souhaiter un bon séjour et de me laisser passer, après un gros soupir.

 

Je le remercie abondamment et passe donc la frontière.

 

Et d’une étape. Maintenant, il y a la douane…

 

La douane, à Soekarno, c’est la roulette russe : parfois, c’est pour vous, parfois, vous passez. J’imagine que cela a à voir avec la caisse que les douaniers ont faite. Aujourd’hui, on dirait qu’ils ont déjà chopé de quoi nourrir la famille, et ils me regardent d’un œil distrait, alors que je passe entre la double haie de cerbères. Me voilà sorti, passant la porte coulissante, et confronté à une forêt de bras tendus, tous avec une pancarte au bout, et chacun me proposant un taxi pour aller à Jakarta.

 

A la différence de l’Inde, les taxis ne hurlent pas tous à la fois dans votre direction, ni ne vous harponnent à quatre ou cinq, chacun tenant, qui un bras, qui l’épaule, qui la tête, qui un pied, et chacun tirant dans la direction de son taxi, ce qui est quand même autrement plus reposant. Il n’empêche que ça reste ce qu’on appellerait, aux Etats-Unis, du hard selling : chacun se met sur mon chemin et me demande, mezzo voce, si un trajet vers Jakarta dans leur beau taxi n’aurait pas l’heur de me plaire. Je réponds poliment, et avec un sourire qui, avec le temps, se fige, que non merci, j’ai mon bus.

 

Oui, il y a le bus, le damri, qui pour trois fois rien me conduira jusqu’à la gare qui se trouve à deux pas de Jalan Jaksa.

 

Très fier d’avoir échappé à la horde des taxis, j’arrive devant le darmi en question, qui attend le chaland. Je dois faire partir des premiers passagers, vu qu’il me semble vide : hop dedans.

 

Quinze secondes plus tard, je suis hop dehors, vu que des nuages de moustiques attendaient le client dans le bus. Pour des raisons qui m’échappent, la climatisation asiatique, quand elle vieillit, semble devenir un biotope à moustiques : ils prospèrent d’une manière inexplicable. Et comme je faisais partie des premiers passagers dans le bus – non : comme j’étais le premier - ils ont tous volés vers moi en se léchant les babines…

 

Hop dehors, donc, et attente que le bus soit plein, les moustiques, soit morts, soit repus, le chauffeur au volant, prêt à démarrer, pour que j’y retourne. Presque tous les autres passagers qui m’avaient précédés, ou suivi, ont vu le problème comme moi, et attendent que les kamikazes s’installent et restent dans le bus. Des passagers kamikazes, ou à la peau dure, il y en a – mais pas assez, malheureusement - qui s’installent, entamant le combat. Enfin bon, il y a un moment où le moteur gronde, ou l’avertisseur se fait entendre encore et encore, où il faut rentrer dans le bus.

 

Le massacre commence alors – les moustiques fonçant aveuglément sur la chair fraîche, et la chair fraîche tapant à coup sûr, avec la seule et unique intention de tuer. Mais les moustiques sont nombreux, les mains sont rares. Si le carnage se termine bien sur un moustiquicide, les sales bêtes ont, avant cela, bien profité de ce que nous avions à leur offrir – tout à fait involontairement.

 

L’autoroute est vite chargée, et fonctionne, aujourd’hui, à l’indienne – je veux dire : les conducteurs créent des bandes de roulement statsupplémentaires pour avancer. Après quelques bouchons, nous arrivons en ville. Comme Bangkok, mais en moins touchant, Jakarta est un mélange de vieille ville et de bâtiments ultramodernes crevant le ciel. Bangkok a une âme ; Jakarta n’en a pas – ou, du moins, je ne l’appréhende pas.

 

Ca et là, une statue à la gloire de l’Indonésie, ou de Soekarno, ou de Suharto, ou des trois.

 

 

 

Enfin, après d’infinis ralentissement et quelques détours, nous passons devant la tour de l’indépendance et ses jardins, remarquables de par ses fleurs en béton, et du fait qu’on y trouve des toilettes militaires qu’Auschwitz n’aurait pas reniées.

 

 

 

 

toilettesmilfleurs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le bus entre dans le parking de la gare de Gambir. Une foule de conducteurs de bemos, les tuk tuk du coin, s’agite devant la porte du bus. Vu que je sors dans les derniers, je suis abandonné à mon heureux sort et je peux partir, ma valisette à roulettes traînant derrière moi, pour, en quelques minutes, arriver à mon guesthouse. Dans Jalan Jaksa, les affaires sont calmes, à cette heure.

Jakarta

 

 

 

09:43 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

04/02/2008

Bienvenue à Jakarta

Il est minuit trente quand on annonce que les passagers du vol ceci et cela, en direction de Jakarta, sont priés d’aller à la porte numéro quatre pour embarquer. Ca tombe bien : voilà quelques heures que j’ai épuisé les charmes de la position debout, à pianoter sur un clavier, devant la table où, côte à côte, nous étions six - puis cinq, quand un ordinateur est tombé en panne - à nous changer les idées sur la toile.

 

J’ai pu répondre à tous mes courriers en retard depuis le néolithique, ai même écrit à des gens auxquels je n’avais plus donné de nouvelles depuis plus d’un an. J’ai lu à peu près tous les journaux que la terre publie en français, en anglais et en allemand – simple, l’allemand.

 

Mais il y a un moment où trop, c’est trop. C’est depuis hier matin que je n’ai pas vraiment dormi. J’ai été m’étaler sur un siège miraculeusement vide – le terminal est plein comme un œuf – et commence à m’endormir. Puis, inquiet à l’idée de trop bien dormir et d’ainsi rater mon avion, je m’arrache à mon demi sommeil, de toute manière bien chahuté par les pleurs des gosses, les claques sur diverses parties charnues des gosses en pleurs, les cris des gosses, les vitupérations de leur Belphégor de mère, les grognements sourds des papas barbus.

 

Deux avions vont partir, coup sur coup, l’un vers le Bengladesh, l’autre vers l’Inde, ce qui explique une soudaine ruée de passagers étrangers, retournant vers la Mère Patrie. Ce sont les travailleurs immigrés des Emirats Arabes Unis. Ils ont bien gardé les habitudes de chez eux : en quelques minutes, le terminal propret devient une auge à cochons.

 

Je me relève, ainsi que quelques Anglais, Italiens, Espagnols et un Estonien avec lequel j’ai échangé quelques mots, et nous nous éloignons du théâtre des opérations de nettoyage, pendant que les techniciens de surface, comme on dit, employés à l’aéroport prennent leur courage à deux mains, ainsi que leurs serpillières, des raclettes et des seaux d’eau savonneuse. Il y en a pour une bonne demi-heure, pour que l’équipe appelée après le passage bengali parvienne à redonner à la grande salle centrale apparence humaine.  

 

J’admire la belle ouvrage.

 

Ensuite, une fois que tout a l’air bien sec et que l’équipe de nettoyage a retiré les signaux d’interdiction superbement ignorés par quelques passagers à l’apparence suspicieusement indienne, on peut aller se rasseoir, tout en gardant à l’œil le tableau des départ où, inexorablement, certes, mais si lentement, mon avion monte en grade.

 

Une heure encore, cinquante minutes, trente, dix…

 

Un dernier chocolat chaud, pris au comptoir de l’un des bistrots de l’aéroport ; je peux commencer à approcher de la porte devant laquelle un troupeau de bêtes variées attend, à l’aspect principalement indonésien, mais avec quelques têtes d’ailleurs : Europe et Amérique. Mon Estonien partira une heure après moi, avec un deuxième avion qui s’envole vers Calcutta.

 

C’est la première fois qu’il va en Inde, où il entre dans ses intentions de faire du toursime. L’inde, à vrai dire, il ne connaît pas ; je ne lui dis rien.

 

Enfin nous entendons le ding dong béni qui annonce l’entrée dans l’avion. La foule se reforme en queue, assez peu militaire, mais bon, ça roule sans heurts majeurs.  Je laisse la foule se presser et entre, presque bon dernier dans l’avion. De toute façon, ma place est réservée… Quand je me rends enfin devant le comptoir, c’est pour marcher d’un pas tranquille dans le tube qui dévore les passagers et… me retrouver, finalement, encore dans une fin d’embouteillage, à la porte de l’avion.  Bon, ça se résorbe vite, j’avance jusqu’à ma place, mets mon petit sac dans le bac presque plein, enjambe ma voisine, une petite indonésienne enfichutée au sourire timide et m’écrase sur mon siège. La ceinture, ah, oui, la ceinture. Je ferme les yeux.

 

Quand je me réveille, c’est parceque la lumière de la cabine vient de s’allumer, afin de permettre la distribution du petit déjeuner. Làlaaa, huit heures de sommeil sans rêve, je devais être vraiment fatigué…

 

Les plateaux repas sont bientôt distribués, je me rue sur mon petit pain, la confiture, le beurre, le petit bol de fruits. Une gentille hôtesse arrive avec du thé. Je parviens à en avoir, au gré de ses passages, quatre tasses, ce qui fait rire ma voisine. Elle parle quelques mots d’anglais et m’explique, alors que les plateaux sont débarrassés, qu’elle rentre à la maison, près de Surabaya, en vacances, après avoir travaillé un an dans la banlieue d’Abu Dhabi, comme des centaines de jeunes filles Indonésiennes. Les salaires y sont autrement plus attrayants qu’à Java.

 

Quant aux patrons… oui, la réputation qu’on fait aux Emiratis est méritée. Mais voilà, ça paye… Pauvre fille - pauvres filles : elles doivent être une cinquantaine dans cet avion. C’est dur, dit-on, et si la gamine n’aborde pas tous les sujets, certaines rumeurs qui font état d’une compréhension élargie, dans les Emirats, de l’expression de bonne à tout faire, ont été suffisamment évoquées dans les gazettes d’information pour que je ne me fasse pas trop d’illusions.

 

L’avion descend maintenant et entame les  manœuvres d’approche. On sera au sol dans cinq minutes, à tout casser. Les flaps sortent, j’ai le nez au hublot. On est sur la mer et après un grand virage, nous longeons Jakarta, en volant de plus en plus bas. Cinq cents, deux cents, cent mètres, moins, ralentissements, accélérations, nous passons un haut grillage, une route de terre, j’entraperçois le béton de la piste alors même que nous le touchons. Un petit choc, le grondement des réacteurs chassant contre les ailerons en pleine extension, le ralentissement sensible. Nous y voilà, bienvenue à Jakarta.

 

Bientôt, après avoir tourné à gauche, à droite, s’être tenu un instant au milieu de nulle part, comme hésitant, l’avion redémarre et s’arrête enfin, devant le bâtiment de l’aéroport. Le click des ceintures que l’on détache, les gens qui se lèvent. J’aide ma minuscule Cosette à descendre son colis drugs– ce sont tous les cadeaux qu’elle a rapporté pour sa famille, tient-elle à me dire – et suis, en me dandinant en rythme, les passagers qui sortent de l’avion. L’aéroport est climatisé, la première affiche qui vous saute à l’œil vous rappelle que le trafic de drogue n’est pas vu avec un œil favorable ici.

 

A dire vrai, ça ne me dérange pas outre mesure.

 

Tout ce que je souhaite au monde qui m'entoure, c'est qu'on interdise un jour, d'une manière aussi rigide, la vente du tabac.

23:44 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/02/2008

Qu'Abu Dhabi est ennuyeuse...

Moins de trente minutes pour rouler, sur une autoroute régulière comme un billard, à travers un paysage morne, dans un bus climatisé. Nous sommes une douzaine de passagers. Onze Pakistanais, ou Indiens, ou Singhalais, ou je ne sais trop, et moi-même. Arrivée à une gare routière qui ne pourrait être décrite comme trépidante d’activité. Mais bon, elle est neuve, propre, presque luxueuse. Elle est climatisée, bien entendu. Les passagers sortent du bus devant moi, et se dispersent, poursuivis par quelques conducteurs de taxi qui leur proposent la course.

 

Enfin, quand je dis poursuivis, je mens. Les chauffeurs se contentent d’un vague appel et, si aucune réaction de retour, se replongent dans leur journal.

 

Quant à moi, comme je ne connais rien à la ville nouvelle qui pousse depuis quelques années, je vais à la découverte à pieds, d’abord. On verra ensuite. Il faut préciser que les chauffeurs, voyant le touriste, ne font pas davantage d’efforts que pour les prolétaires qui partageaient mon bus. Je veux ? Chic. Je veux pas ? Tant pis.

 

Le centre ville est à deux doigts de l’antipathique. Abu Dhabi est aussi gai qu’un lotissement vide. Et c’est bien de cela qu’il s’agit : de grandes avenues avec des bâtiments également disposés, dans un ordre qui rappelle les créations coloniales des Britanniques. Sur les larges avenues, interrompues ça et là par un croisement, de puissantes limousines roulent. Le bruit de leur moteur indique immédiatement qu’on a affaire à du gros cube.

 

Chaque bâtiment est séparé du prochain par un louable effort d’espace vert, arrosé par de micro-jets d’eau. A chaque porte, il y a l’indication des compagnies – financières pour la plupart – qui hantent le bâtiment.

 

Il y a aussi un monsieur à casquette, ou deux – deux messieurs, je veux dire. Tous sont armés et moustachus. Je les soupçonne, par ailleurs, d’être Indiens ou Pakistanais, ou Bengalis, rapport à la moustache, quand on les voit quitter la fraîcheur ombreuse de l’entrée du bâtiment qu’ils sont chargé de surveiller, voire de protéger.

 

Au bout de près d’un kilomètre, je commence à me demander si j’ai eu une si bonne idée que cela de tourner à gauche en sortant de la gare routière. Retournons sur nos pas, et faisons comme si j’avais tourné à droite.

 

Retour devant la gare routière que je dépasse : la chaleur monte. Il est maintenant sept heures, et j’ai soif. Retour à la gare routière : il y a un minuscule kiosque ouvert, où je peux acheter de l’eau, toute droit sortie d’un présentoir réfrigéré, en échange de deux Dirhams.

 

C’est pas cher.

 

Avec Monsieur, j’ai eu à m’expliquer par geste, ce qui me laisse entendre que ce sera difficile d’obtenir des renseignements concernant les endroits où aller. Bon, une fois la bouteille d’eau transvasée de la bouteille à mon estomac, je ressorts et, un kilomètre plus loin, n’ayant rien vu de bien spécial sinon des bâtiments, toujours les même, je refais demi-tour, vu qu’il fait chaud, que ce ne serait pas mal de ne pas me perdre, que j’irais bien jusqu’à me ravitailler en eau – je connais un endroit – et que je vais peut-être m’organiser une sortie avec un taxi.

 

La ville a l’air particulièrement peu variée. Je n’en ai pas parlé dans le détail, avec Mlle mon hôtesse de l’air, mais j’ai cru comprendre que le centre ville était composé de bâtiments de bureaux, de quelques centres d’achats, de shopping malls, comme on dit, de bâtiments officiels, et de l’une ou l’autre mosquée gigantesque, destinée à en foutre plein la vue aux roumis, tout en leur étant interdites de visite.

 

Ensuite, si on prend un taxi, on peut aller dans les banlieues d’habitations, pas plus excitantes que les banlieues que l’on peut parcourir en voiture, dans les villes anonymes des états les plus reculés de la verte Amérique.

 

Bref, l’endroit est parfaitement chiant.

 

Ma deuxième bouteille d’eau achetée au kiosque et achevée, je vais voir un taxi que j’arrache à sa lecture, et lui demande s’il pourrait me conduire jusqu’au prochain Mall.

 

Il peut.

 

C’est loin ?

 

Non, pas très.

 

Pas très loin combien ?

 

Bah, pas très loin deux ou trois miles ?

 

Roule carrosse – carrosse climatisé, cela va sans dire.

 

A dire en faveur de mon chauffeur, il parle anglais, mal, mais quand même, et est capable de me confirmer l’image globale que j’ai de la ville. On ne vient pas ici pour passer ses vacances.

 

Cinq minutes après, nous sommes arrivés, après avoir conduit à un train de sénateur. Je paie mon dû, dix Dirhams, et encore un pourliche pour me faire bénir. Monsieur le chauffeur m’a donné le nom de la gare routière, où j’aurai à retourner ; il y a une file de taxis devant le Mall, et des voitures garées ici et là. Bon, allons visiter le Mall ; j’espère être capable de m’occuper un peu.

 

UConfortne heure plus tard, mourant d’ennui, après avoir vu tout le Mall, ses magasins fermés similaires à ceux de chez nous, je retourne à l’entrée, passant à deux pas de messieurs habillés de blanc et de dames vêtues de noir, prend un taxi, et retourne à la gare routière.

 

Il n’est pas encore dix heures.

 

Je sens que mon escale à l’aéroport d’Abu Dhabi va être longue.

 

De retour à mon terminal routier, climatisé et désert. Je me demande comment le propriétaire du kiosque gagne sa croûte. Un bus ronronne devant le quai duquel on part vers l’aéroport ; J’y entre, et paie mon Dirham. J’y suis seul : heureusement, ici, l’essence est pour rien. Bientôt, nous démarrons.

 

Arrivée à l’aéroport, dont les alentours sont tout aussi déserts que ce matin, je me présente au poste frontière où on m’estampille mon passeport. Je noterai plus tard que, si je suis sorti passer la journée dans les Emirats Arabes Unis un six du mois, cachet de passeport faisant foi, j’ai quitté les mêmes Emirats le cinq. Toute l’efficacité des pays de par là bas.

 

Enfermé dans un terminal minuscule, trop petit pour son trafic, je commence à faire le tour des échoppes, ouvertes, jusqu’au moment où je tombe enfin sur un bon plan : il y a internet.

23:55 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

02/02/2008

D'abord un saut jusqu'à Dubai

Il fait moche à Bruxelles. Je suis arrivé depuis quelques minutes à l’aéroport de Zaventem et, veine, mon comptoir d’enregistrement est vide ou presque. Je m’y précipite, montre mon passeport, dépose mon baluchon et reçois deux billets. Le premier pour aller d’ici à Dubai, le deuxième pour, de Dubai, aller jusqu’à Jakarta.

 

Entre l’arrivée dans les Emirats Arabes Unis et le départ pour l’Indonésie, j’aurai seize heures. Tout le temps nécessaire pour aller, vite fait sur le gaz, voir si Abu Dhabi a changé depuis dix ans.

 

Je me retourne, une fois mes deux billets en main, et nous partons, Binska et moi-même, pour aller vite prendre un verre, histoire de se dire une dernière fois tout ce qui doit l’être, avant que j’aie à filer jusqu’à la porte où mon avion m’attend. C’est au terminal A, le plus lointain.

 

On a le sentiment, quand on s’y rend, qu’on marche jusqu’à la destination.

 

Porte 45, donc…  m’y voilà. Un Airbus Etihad, flambant neuf, au confort sans faille, m’attend, ainsi que deux cent cinquante autres passagers. Le service sera assuré par une équipe internationale parfaitement bilingue, anglais, autre chose mais, selon une expérience récente, jamais ni arabe, ni français.

 

La nuit est tombée alors que nous sommes enfin appelés à faire la file, pour enfin entrer dans l’avion. Un ding dong discret, une annonce dans la belle langue de Vondel, puis en anglais, puis en français.

 

Pour les arabes, c’est la même chose.

 

Parlant d’arabes, je crois bien, regardant autour de moi, qu’il n’y en a pas un seul. Ah, si, un groupe arrive : Monsieur tout de blanc vêtu, un serviteur habillé à l’européenne, et suivi par une dizaine de dames, toutes élégamment habillées en Belphégor. J’imagine qu’il s’agira de la fine équipe voyageant en première classe ? Oui, gagné. Un appel dans la distance et, sur le côté du comptoir d’embarquement devant lequel serpente une longue file de passagers, un employé d’Etihad, dont le faciès indique bien qu’il doit être arabophone, lui, ouvre un passage pour les sept, huit, neuf passagers qui s’engouffrent, dans un bruissement de tissus froissé.

 

Immédiatement après qu’ils aient disparus dans le tuyau qui conduit à l’avion, notre file démare. Les choses vont vite : on vous sourit ; on vous tend la main ; vous déposez, dans la main tendue, votre billet d’avion et votre passeport. Une vérification de routine ; on vous rend votre passeport et la moitié de votre billet.. Cinq minutes plus tard, je suis déjà dans la carlingue, en train de charger mon petit bagage de cabine dans le coffre qui se trouve au dessus de mon siège.

 

Chance : l’avion, sans être vide, n’est pas trop plein : j’ai une place libre à côté de moi, et il n’y a pas de touriste sans gêne à charger le coffre de tonnes de trucs, destinés à abîmer votre propre bagage.

 

Cinq minutes encore, et je débranche mon téléphone portable, après avoir envoyé un dernier texto à Binska ; je sais que ça lui fait plaisir. L’équipage tourne autour des derniers passagers encore debout, les aidant à s’asseoir, afin de permettre à l’avion de démarrer à l’heure.

 

La demoiselle qui s’occupe de mon coin est souriante et attentionnée. J’apprendrai plus tard, au cours de la nuit, qu’elle est Hongroise et qu’elle a commencé avec Etihad depuis quinze jours à peine, qu’elle est ravie par son nouveau travail, et par son expatriation dans un pays où il fait toujours beau.

 

En attendant, on est prié d’être attentifs au film qui nous explique ce qu’on peut faire si l’avion tombe ou explose. Une courte prière ensuite, juste avant que l’avion, maintenant arrivé à son point de départ, fasse hurler ses réacteurs, puis démarre, roule de plus en plus vite, décolle enfin.

 

Cinq minutes après, on peut se libérer de la ceinture et je vais à la découverte de l’avion. Un peu comme mon frangin quand il était petit, je vais d’abord visiter les toilettes. C’est toujours là qu’on découvre tout le bien qu’on peut penser d’un avion, et d’une compagnie aérienne. Les toilettes, sans présenter le luxe extraordinaire d’Eva Air, sont tout à fait adéquates, et grandes. C’est le genre d’endroit où on a plaisir a essayer de faire partie du club des 10.000 mètres.

 

Pour cela, il faut une toilette permettant d’entrer, nuitamment et discrètement, à deux, avec une partenaire joueuse et consentante.

 

Dans un airbus A340, ça doit pouvoir se faire - entrer à deux au petit coin, je veux dire.

 

Retour à mon siège. Je consulte la liste des films, qui est aussi épaisse que le bottin de la province d’Arlon. En plus, avec un souci louable du confort du passager, l’Etihad a fait mettre des films que l’on pourrait appeler classiques, qui vont du Faucon Maltais à Chantons sous la Pluie. Le bonheur…

 

Un petit bémol, que je ferai le lendemain matin. La collection a été tellement passionnante que je n’ai presque pas dormi, regardant film après film, jusqu’à pas d’heure… mais comment se refuser le plaisir de voir jouer, même si c’est pour la énième fois, Louise Brooks ou Humphrey Bogard…

 

Bon, en attendant, entre deux films, je reçois un en cas tout ce qu’il y a de plus correct, accompagné de bière danoise. Un peu de causette avec mon hôtesse souriante, deux heures de sommeil interrompus par la lumière qui s’allume dans la cabine. On arrive.

 

Petit déjeuner rapide, avant que l’avion entame sa descente. Ding dong à nouveau : chers passagers, nous allons bientôt atterrir à l’aéroport de Dubai où il est cinq heures du matin, et où la température est de trente deux degrés. La journée sera pas mal, vous n’aurez pas besoin de votre petite laine.

 

Alors que nous approchons, la vue est sans grand intérêt : de mon hublot, je vois un désert poussiéreux, puis une espèce de ville moderne, destinée à loger tous les étrangers qui s’ennuient ici, tout en gagnant des sous. De l’autre côté, on voit la mer. Bientôt, on rase une palmeraie, puis l’avion se pose avec douceur. Les passagers s’agitent sur leur fauteuil, attendant le moment où ils seront libérés par l’arrêt des réacteurs. Histoire de s’occuper les doigts, chacun rallume son gsm. L’avion va doucement une fois à ADdroite, une fois à gauche, jusqu’à l’instant où il s’arrête devant un bâtiment en forme de soucoupe volante : c’est le terminal de Dubai.

 

Dix minutes plus tard, nous sommes dispersés dans l’aéroport, certains filant vers un autre avion, d’autres ayant le temps. Je fais partie de ces derniers, et vais vers la sortie. Au bureau qui fait office de poste frontière, je tends mon passeport, me le fait cacheter, et me voilà dehors. Il fait chaud, mais sec ; ça me rappelle le Free State. Devant la porte, un chemin sinue jusqu’au garage en plein air où un bus attend, pour prendre quelques passagers vers la ville.

 

En voiture Simone.

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22:39 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Premier essai Papou

Il y a quelques années, j’avais, une première fois, déjà, médité de descendre jusqu’en Papouasie.

 

A l’époque, j’étais à la fin d’un premier tour aux Philippines. Et je tenais, déjà, à en échapper. Les Philippines, c’est spécial.

 

Un bugis, venant des Célèbes, cabotant et vivant de petits trafics, s’était arrêté dans un petit port où je traînais, morose, me demandant s’il n’était pas temps de trouver un avion, pour échapper à un climat et à une atmosphère qui me convenaient peu.

 

Monsieur le propriétaire du bugis, un Indonésien, soudoyé pour pas grand-chose, avait accepté de me prendre sur son navire. Nous avions quitté un port quelconque, pas très loin de Davao, sur les rivages de l’île de Mindanao, pour nous diriger vers les Moluques.

PortDavao2

 

L’intention était, pour le capitaine du navire et son équipage, d’aller chercher du poivre qu’ils descendraient ensuite jusqu’à Surabaya. Quant à moi, je les abandonnerais dans un port des Moluques, pour trouver un autre bugis, afin d’aller jusqu’en Papouasie.

PortDavao

 

C’était avant le temps des lecteurs de mp3, et des appareils photos digitaux. J’avais, dans mon sac, une collection de cd, cependant, et un lecteur qui allait avec. Dans le bugis, il y avait une espèce de mange disque,  dans une cabine centrale où nous traînions le soir et comme mon vacarme à moi changeait agréablement des trois ou quatre disques que les marins avaient entendu jusqu’à plus soif, c’étaient mes cd qui faisaient, en soirée, les frais de l’animation sonore du bateau.

 

C’est ainsi que, bercés par les mélodies provinciales et mélancoliques de Yann Tiersen, nous avions avancé peu à peu, malgré le vent contraire, les cales pleines d’un produit parfumé dont je ne savais rien, et dont il était peut-être préférable de ne rien savoir.

 

Le soir, nous nous arrêtions dans une crique un peu abritée. Les pluies qui, parfois, tombaient fort, sont tout à fait gérables pendant la journée ; nettement moins la nuit, quand elles s’accompagnent d’un léger mouvement de vagues, de vent qui vous détourne de votre route, et de récifs affleurant tout autour des Philippines et, tout particulièrement, dans l’archipel des Sunda. Sous le crépitement de la pluie sur le toit du bugis, nous mangions donc un riz saucé de légumes et d’un parfum de viande, jouions aux cartes jusqu’à plus d’heures, picolions un peu, puis allions dormir. On arrêtait alors la musique, on déroulait les nattes, on se trouvait un sarong et on se couchait sur le sol, à la dure.

 

Seul le capitaine avait sa chambre, une chambre de vieux garçon, tellement remplie de trucs et de machins, tous utiles pour la navigation, qu’il dormait avec nous.

 

Ce voyage reste pour moi tout entier illuminé de la musique de Tiersen. J’en avais deux cd, qui m’avaient été offerts par une jeune femme hollandaise qui partait vers les Célèbes, en échange d’un cd de Satie, que j’avais assez entendu.

 

Plus prudente que moi, ou plus pressée, elle prenait l’avion et allait faire un tour invraisemblable qui allait la faire voyager, en bus d’abord, jusqu’à General Santos, puis en avion, de General Santos à Manille, de Manille à Hanoï, de Hanoï à Saigon, de Saigon à Jakarta, avant d’enfin arriver à Makassar. Elle m’avait promis un message à l’arrivée ; je ne l’ai jamais reçu. Je me demande si elle est jamais arrivée.

 

Les cd sont restés sur le bugis, le jour où on est arrivé à Bobopayo, au Moluques, et où nous nous sommes séparés.

 

En cadeau d’arrivée sur le bateau, j’avais offert deux cartouches de kréteks de contrebande. J’ai offert, en cadeau d’adieu, mes deux Tiersen. Ils avaient, à vrai dire, disparu de ma vue le jour précédent l’arrivée.

 

Yann Tiersen… Je n’ai jamais plus entendu parler de lui. Dommage ; c’était charmant. Espérons que, pour le moins, les marins chapardeurs ont continué à aimer.

 

La mer avait été d’huile, pendant la longue semaine que j’avais passé sur le bateau – les journées, du moins. Les nuits étaient un peu plus rudes. Parfois, à l’arrivée, en fin de journée, devant un îlot verdoyant, nous allions jeter un œil jusqu’au rivage, armés, en cas de présence de cannibales, de pirates et de sales bêtes carnivores.

Island

 

L’idée était plus de se délasser qu’autre chose, du moins, en ce qui concernait les cannibales.

 

La région n’est plus très dangereuse, sur ce plan, et chacun sait parfaitement quelles îles visiter, quand on se promène avec une épouse devenue importune.

 

Sur le plan de la piraterie, par contre, entre la mer de Chine, la mer de Sulawesi, la mer de Java et l’océan Pacifique, la situation était encore, à l’époque, fluide, comme on dit. Les armes avaient donc un sens, et il n’était pas une nuit sans un tour de garde.

 

Depuis, les choses ont changé : les marines des Philippines, d’Indonésie, du Viêt Nàm et de Malaisie y ont mis un coup et les pirates opèrent aujourd’hui un peu plus loin, entre la Chine et les archipels de Micronésie.

 

Il y avait aussi un soleil qui tapait fort ; on ne pouvait mettre la main à l’eau sans qu’un requin veuille tâter la bidoche, et le voyage durait, durait, durait… A mon arrivée à Bobopayo, aussi lent et infernal que fut le voyage terrestre – et partiellement maritime - jusqu’à Ambon, j’avais été ravi de quitter le bateau et m’était juré que c’était la dernière fois qu’on me trouvait sur un bugis.

 

Le temps avait passé et je ne pouvais plus aller jusqu’à l’Irian Jaya, comme on l’appelait alors. A Ambon, j’avais pris un avion pour retourner vers Jakarta, puis vers la Malaisie. C’était partie remise.

10:27 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

28/01/2008

Promenades vers l'Océanie

Bonjour,

Je rentre d'une longue promenade que je vais partager avec ceux que cela peut amuser, ou intéresser. Vol vers Jakarta, puis départ de surface vers la Papouasie. Papouasie indonésienne, d'abord, puis la trop fameuse PNG, puis les archipels.

Sinistres.

bugis

Mais avant tout, deux images pour me permettre de commencer mon récit: celle d'un bugis anonyme, tels qu'on en croise tant, ou sur lesquels on navigue; et celle de l'un de ces ferries qui font, un peu trop régulièrement, la page bien saignante des faits divers, chaque fois qu'ils coulent et qu'il y a quelques centaines de morts.

Ferry

 

21:15 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

16/08/2007

Mes adieux à Rangoon

En début d’aprème, nous arrivons à Rangoon. Les chauffeurs de taxis se bousculent, et je prends le premier venu, pour me conduire au Motherland. C’est en plein centre ville, à deux pas de la Sule, et donc bruyant de six heures du matin à dix heures du soir, mais je ne compte pas rester à l’hôtel à écouter la mélopée infatigablement débitée par des moines qui se relaient, devant le micro de la pagode.

 

A peine arrivé et mes affaires déposées, je file vers l’Est de la ville, un endroit que je n’ai jamais vraiment fréquenté, afin de voir si je peux y trouver un cybercafé. Pour la douche, ce sera ce soir. Je suis poussiéreux, certes, mais le voyage a été court et, de ce fait, pas trop inconfortable.

 

Quand je dis court, ce sont quand même cinq heures de routes…

 

Où qu’on soit dans Rangoon, ce sont toujours les même flics surveillant le trafic, aux carrefours, des messieurs en longuy qui vous abordent avec un beau sourire aux dents – s’il en reste - d’un rouge sombre particulièrement spectaculaire, pour vous proposer ensuite de changer de l’argent. Et puis, tous les passants qui vous sourient assez facilement.

 

Il ne faut pas bien longtemps pour trouver un cybercafé. Ici, j’aime autant utiliser le matériel local : l’électricité saute à tout moment ; quand vous venez avec votre portable, une foule serrée vous entoure avec respect – merci la vie privée… - et il peut toujours arriver qu’un serveur bien vérolé vous colle une cochonnerie.

 

Les appareils locaux, donc.

 

L’internet est une nouveauté ici. La junte l’a autorisé il y a moins de six mois. De ce fait, les connections se font encore par fil téléphonique ; l’ADSL est un mot magique, qui concerne un produit que personne n’a jamais vu. Le téléchargement prend une éternité et tous les services que l’on peut trouver par internet – les messageries électroniques telles que yahoo, par exemple – sont demandées en wap, plutôt en service complet. Grâce au wap, ça avance, mais bien lentement…

 

Au bout d’une demi-douzaine de minutes, la première page de cinq messages apparaît. Rien que des pourriels. J’efface et lance la deuxième page. Pendant que la machine tourne, le patron et moi-même bavardons du temps qu’il fait, de l’étranger, de Rangoon. Je le laisse aborder les sujets qui fâchent. Au Myanmar, un étranger qui parle politique est un danger public que les indigènes évitent prudemment.

 

Si par contre, vous causez de tout et de rien, les gens du coin se feront une joie de vous faire savoir tout le mal qu’ils pensent du gouvernement. Vous pouvez opiner ; n’essayez jamais de les dépasser. Les Birmans ont besoin de vider leur cœur et leur sac, pas de vous entendre prêcher une révolution qu’il est impossible de faire. Le régime est constitué, il est fort. L’opposition est dispersée, n’a aucune structure. Inutile, à grands coups d’envolées lyriques à la sauce Jack Lang, d’envoyer tout un peuple à l’abattoir.

 

Ecoutant mon commerçant d’une oreille distraite, je voir enfin une deuxième page qui s’affiche. Les messages, cette fois ci, ont enfin un intérêt – du moins, les noms qui s’affichent me font espérer des messages qu’il sera bon d’ouvrir. Pas de chance, le premier est un message de mon frère, qui me fait suivre une grasse plaisanterie dont il a le secret. Je me demande parfois s’il lui arrive de travailler, au bureau… Bah, je souris, et efface.

 

Le deuxième vient de mon avocat, en Allemagne. Là, c’est du sérieux. Werner utilise sa messagerie pour du business, pas pour rire. D’ailleurs, il ne rit jamais. Un message de lui, c’est toujours signe de quelque chose – que ce quelque chose soit bon ou non, c’est un autre problème… J’ouvre donc le message.

 

Une heure plus tard, je sors des bureaux d’Air Asia, où j’ai pu me trouver un billet pour rentrer demain matin à Bangkok. Une heure encore : grâce à l’amabilité – fortement aidée par un billet de vingt dollars – d’une employée de l’agence de voyage qui se trouve devant la Sule, la date de mon retour vers l’Europe, qui était prévue pour dans plus d’un mois, s’est magiquement changée en demain soir.

 

L’avantage, c’est que je passerai d’un vol Qantas, via Londres, à un vol Eva Air jusqu’à Vienne, suivi d’un saut de puce jusqu’à Bruxelles, dans l’un des Avro de SN. Tant mieux ; je n’aime pas Heathrow. Tout cela pour dire que, demain, tôt, je serai à l’aéroport de Rangoon, une bonne semaine avant la date prévue. Arrivé à l’aéroport de Bangkok, je mettrai mes bagages sous la bonne garde d’Eva Air, irai traînailler la journée en ville, avant de revenir vers les sept heures du soir, pour entrer dans le monde de confort feutré de ma ligne arérienne préférée. Mieux vaut cette entrée en matière, avant de commencer une nouveau chapitre infernal.

 

Mon blog de voyage se termine aujourd’hui, avec les adieux que je fais, ce soir, à une ruine coloniale attachante, qu’on appelait Rangoon et qui s’appelle aujourd’hui Yangon. J’irai au bar dans la rue centrale où se trouvent les plus grands établissements de la ville. On y chante et on y voit jusqu’à l’heure fixée par les autorités, à laquelle les établissements ferment et les clients se dispersent, seuls, en couples ou en famille. Ensuite, les générateurs s’endorment, la Sule se tait, les bonnes gens vont au lit.

 

Demain matin, ce sera un taxi que j’ai déjà réservé, qui m’attendra une bonne heure à l’avance, pour rouler par les chemins défoncés jusqu’à l’aéroport. Puis un vol qui me fera changer d’un fuseau horaire et demi, la défonce d’une ville folle, Vienne endormie au petit matin, Bruxelles et ses douaniers ménapiens, antipathiques et méfiants.

 

Puis, ce sera Francfort.

 

22:37 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : fin de partie |  Facebook |

15/08/2007

Soupe et enterrement

GRDu rocher d’or, dont l’équilibre reste un mystère, je vais jusqu’au bout du monastère. Un long escalier descendant, suivi d’une esplanade qui rappelle les places à la tchèque, ces sortes de large avenue encadrées de maisons baroques peintes de couleurs pastels, et qui se termine par un autre escalier montant.

 

Ici, bien entendu, les somptueux bâtiments de style baroque qui parsèment les villes et les campagnes de Bohème sont remplacés par des maisonnettes aux façades de béton qui pèle, devant lesquelles pend une marquise en lambeaux, que l’on monte et que l’on descend à l’huile de poignet. Ce sont de petites échoppes dans lesquelles les incontournables bibelots à caractère religieux sont empilés jusqu’au plafond, une fois sur deux.

 

Dans le deuxième cas, l’échoppe ouverte est un restaurant dans lequel on peut manger un petit bout à toute heure du jour. Le parfum qui s’échappe de ces hauts lieux de la Grande Cuisine du cru n’est pas toujours épouvantable et je suis bientôt attiré, une fois que je reviens du bout du monastère, là où l’on peut voir, sur une colline avoisinante, la piste réservée aux hélicoptères de la junte, par un bouquet odorant d’ail, d’oignon, de légumes, probablement d’une viande qui se trouve à mijoter au milieu.

 

Je parlais de la Bohème…  en termes de qualité de cuisine, dans le meilleur des cas, la Birmanie arrive au niveau Tchèque.

 

3cooksLes demoiselles qui vous reçoivent, dans les auberges du monastère, gloussent joyeusement et, avec leur deux mots d’anglais, et d’habiles imitations de cris d’animaux, vous permettant de savoir quelles viandes sont proposées, vous font le menu. On choisit ceci, ou cela, en évitant les épinards suris qui sont, les dieux en soient remerciés, toujours servis à part. Le grand ballet de l’horeca à la mode locale démarre alors, avec une demoiselle qui fait le service, une autre qui disparaît dans la cuisine, la petite dernière qui va chercher votre boisson.

 

Si vous avez demandé quelque chose de difficile, qui n’est pas en stock dans l’établissement, elle va chez les voisins et revient avec votre boisson gazeuse, ou votre coffee mix. Sinon, il y a, partout, le thé de la maison.

 

La jeune fille qui s’occupe de la salle vient vous mettre votre couvert, pendant que les pèlerins du cru ralentissent, quand ils passent devant la terrasse où vous êtes installé, afin de voir ce spectacle extraordinaire : un étranger installé dans un restaurant local. Avec ses deux mots d’anglais, votre serveuse vient vous faire la causette, histoire de paraître devant la clientèle du pays, ce qui vous permet de savoir qu’elle adore l’ail.

 

Au Myanmar, j’ai toujours eu le sentiment que ce condiment était utilisé pour le petit déjeuner, le déjeuner, le dîner, le souper, le goûter et pour les grignotages qui pourraient toujours avoir lieu entre deux petits repas. Comme les médicaments coûtent cher, que le petit peuple est pauvre, et que l’ail a une réputation, peut-être méritée, d’élixir parégorique, tout le monde en mange, à tout propos, par sécurité : je suis à peu près certain qu’il est même donné en suppositoire, en onguent et en lavement, aux enfants comme aux adultes. Le baume du tigre, originaire de Thaïlande, devient ici le baume du Portugais.

 

Repas terminé, dans lequel se trouvait une quantité phénoménale d’ail, je Death2remercie mes hôtesses qui gloussent à n’en plus finir, paie mon écot, fais un cliché pour le bonheur des demoiselles et reprend – par les petites routes, si j’ose dire - le chemin vers l’entrée du monastère. Sur le trajet, dans le monastère, on peut croiser un enterrement, précédé par une cloche birmane tenue par deux solides gaillards, et de quelques dizaines de bonzes. Le cercueil, fait du bois le plus pauvre, mais joliment décoré, suit, porté par six catéchumènes : au loin, le crématorium fume déjà.

 

Dans le temps, chez nous, les gens retiraient leur chapeau au passage d’un cortège funéraire ; ici, aujourd’hui, c’est une vague de wa. Puis, le catafalque tout juste passé, chacun reprend ses activités, alors que passe une fanfare de trompettes toutes plus discordantes les unes  que les autres.

 

La musique, quand elle à commencé en Asie, avait comme seul but de chasser les mauvais esprits, afin qu’ils ne prennent pas possession des morts. Elle reste épouvantablement moche.

 

Puis, c’est la sortie du monastère. Grande question : puisqu’il est l’heure qu’il est, et que j’ai encore assez de temps devant moi pour retourner, tranquillement, au bercail à pieds, ce sera une descente par là où je suis venu, ou bien prendrai-je le camion à ridelles ? Bah, j’aime marcher ; allons y à pieds.

 

Grave erreur.

 

D’une fois l’autre, je veux l’oublier, mais la descente est toujours plus difficile que la montée. Le pied, les jointures, souffrent d’autant plus d’une descente sur un terrain on ne peut plus irrégulier. Les chaussures de marche, si elles sont idéales, sauvent les meubles – enfin, les pieds – mais, la dernière fois, j’avais pris le chemin de retour avec des flip-flop, ce qui était infiniment mieux que les chaussures en lambeau que j’ai maintenant.

 

RambofamilySi la descente commence relax, les trois ou quatre derniers kilomètres, je les descends en grimaçant, avec probablement une cloche à chaque orteil. Heureusement, je suis d’abord suivi, puis bientôt accompagné, d’une famille de rigolos, avec armes en bambou à la main. Il y a une jeune fille qui parle l’anglais, qui a le plus grand plaisir à montrer à papa et maman que ses études ne sont pas faites en vain, et qui tient absolument à me tenir par la main, alors que je grimace parfois, pieds nus. Bah, elle a la main jolie et douce ; comment pourrais-je dire non…

 

Quand nous arrivons, en fin d’aprème, à Kyaik Hti Yo, j’offre une tournée générale à la petite – enfin, grande – famille, en souvenir de notre descente. Une fois le verre bu, tout le monde se lève dans un concert général de wa, ma jeune fiancée un peu après les autre, pour montrer qu’elle est spéciale, elle.

 

Le lendemain, nous nous retrouverons sur la placette du village, prenant deux bus VIP différents, tous deux pour Rangoon, mais chacun d’une compagnie de transport ennemie, et partant à cinq minutes d’intervalle.

 

Sinon, je crois que j’étais bon pour un mariage.

 

Hm, le problème, c’est peut-être bien l’ail ; sinon, elle était vachement mignonne.

 

Il y a un autre problème : la sortie du pays, pour une jeune femme Birmane qui souhaiterait épouser un monsieur étranger. On ne peut pas dire que la junte fait de louables efforts en faveur de l’ethno-pluralisme.

 

radissonJ’ai abandonné mes chaussures de marche, dans ma chambre, ainsi que ce qui ne ressemblait plus que de loin à une paire de chaussettes. Mon sac fait, je suis descendu en flip flop – le seul bon type de chaussure de l’Asie – au restaurant du petit déjeuner, puis suis remonté, puis ai déposé mon sac à la réception, ai encore un peu fait le tour de la bourgade, ai pris mon bus, après avoir présenté mes respects à la famille de mon infirmière, dont le bus démarre juste avant le mien.

 

Sur le trajet du retour, je me demande si j’irai directement à Rangoon, ou m’arrêterai dans une quelconque bourgade, sur le trajet. Cela fait plus d’une semaine que je n’ai pas consulté ma messagerie électronique, et je ne sais pas trop si je trouverai une possibilité d’ouvrir le site magique de Yahoo, hors de la grande ville. C’est donc dit, cette fois-ci, je fais jusqu’à Rangoon – quitte, le lendemain, à quitter la capitale pour revenir par ici. On verra bien. Quant à Jeremy et Sam, je connais bien assez d’adresses à Rangoon pour ne pas tomber sur eux. Je sais où ils logent, je sais donc quel endroit éviter. En espérant que Sam n’a pas quitté Jeremy sur je ne sais quel coup de tête, et qu’elle ne logera pas là où je songe à m’installer…

 

La route est bonne, le bus fait ce qu’il peut. C’est un ancêtre japonais, vendu par je ne sais qui et je ne sais comment, qui a quitté Narita et l’hôtel Radisson, pour mystérieusement arriver chez le diable.

23:52 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : exercice |  Facebook |

Le pèlerinage vers le rocher d'or

A dix heures précise, mon plafonnier s’éteint. En réalité, j’ai entendu, en début de soirée, le générateur démarrer : comme souvent, ici, la distribution d’électricité ne suit pas, et il est nécessaire, pour un hôtel ou un restaurant, de pouvoir produire sa propre énergie.

 

Les familles un peu riches aussi, ont leur propre générateur sans lequel la vie tournerait encore autour des chandelles coulantes, et de puantes lampes à pétrole.

 

En tout cas, les appareils utilisés comme ersatz par les hôtels, les hôpitaux, les guesthouses, les restaurants, les familles aisées, sont bruyants et d’un usage onéreux. Il faut du pétrole en quantité ; le vacarme est insupportable pour qui n’a pas de jardin. De ce fait, sauf pour le département de soins intensif de l’hôpital central de Rangoon, et dans le cas des quelques hôtels cinq étoiles que le Myanmar compte, l’usage du générateur est limité. A dix heures, il s’arrête.

 

Si, entre temps, l’électricité a été rétablie, tant mieux pour votre lecture, votre frigo ou pour votre chargeur de piles ; sinon, tant pis. Il est rare, de toute manière, qu’une coupure d’électricité dure plus de deux ou trois heures. Dans chacune des maisons qui possèdent un générateur, il y a une petite lampe témoin qui reste branchée sur le courant extérieur, afin de pouvoir arrêter la machine quand la coupure est terminée. Le problème, d’année en année, devient plus aigu : les coupures, que j’ai toujours connues, me semblent, de séjour en séjour, s’aggraver.

 

Ce soir, en tout cas, à dix heures, quand le générateur s’arrête, c’est aussi la fin de la lumière dans ma chambre. Bon, rien à faire… je referme mon livre dans la pénombre et le dépose sur la table de chevet. La suite à demain.

 

Quand la nuit s’achève, les cliquets de gekkos s’achèvent aussi. On ne peut cependant pas dire qu’ils ont fait une causerie assourdissante, la nuit entière – trop occupés, probablement, à chasser l’insecte pour cela, et c’est tant mieux. 

 

Le résultat est une nuit calme, sous un drap élimé, destiné à garder un peu de chaleur – car les nuits sont presque fraîches, dans ce qui n’est plus de la plaine, sans être encore de la montagne – et non pas à me protéger des vampires nocturnes. Quand la lueur de l’aube traverse les rideaux, je me réveille. Vu la journée qui m’attend, autant commencer tôt. Ca tombe bien, je suis prêt à me lever, vaillant et de bonne humeur. Douche, brossage de dents, rasage, habillage de frais.

 

Je ferai la route du pèlerinage, ce qui veut dire que, puisque j’arriverai, en fin de chemin, à l’un des sites les plus vénérables du bouddhisme local, ce ne serait pas plus mal si je portais des vêtements sobres. Après quelques secondes d’hésitation, je prends tout simplement une chemisette qui couvre mes épaules, et les shorts longs que je porte toujours. S’ils ont été acceptables pour la Schwedagon, ils seront bons pour ici.

 

De plus, je mets ma paire de chaussures de marche, bien abîmées depuis la promenade aux orangs-outangs, mais encore utilisables, une dernière fois, sur un trajet qui est simplement raide, sans être vraiment difficile. J’ai aussi une paire de chaussettes, pas encore tout à fait en lambeaux, mais auxquelles je n’ai plus qu’à demander un dernier effort, aujourd’hui, avant de les envoyer, après leur vie de bons et loyaux services, à la poubelle.

 

Il est sept heures quand je descends au restaurant, pour prendre un solide petit déjeuner avant de prendre la route. Ce sera un œuf sur le plat, dégoulinant d’huile, et deux toasts accompagnés d’une matière grasse qui serait peut-être bien du beurre, ainsi que de confiture. Le tout sera arrosé du thé local, que l’on vous sert sucré, très sucré, avec du lait sur le côté.

 

Bon, il faut se restaurer. Je parviens à faire séparer huile et œuf sur le plat. Un peu de sel, de poivre, les deux toasts qui font effet de tartine avec l’œuf frit coincé entre les deux. Thé, thé et thé encore. Hop, je paie mon dû et me voilà prêt à partir – non sans avoir fait de la petite monnaie – ou, plutôt, du petit billet – car tout au long du trajet, ce sont des mendiants, des bonzes, des bureaux de dons, auxquels on remplit un double talon, avec son nom, une somme. Le talon est ensuite partagé entre le donataire et les heureux récipiendaires. L’argent ira, j’en suis certain, là où il doit aller.

 

Les vendeurs d’hier soir m’attendent de pied ferme, avec l’espoir de me faire céder cette fois ci. Pour trois fois rien, j’achète quelques régimes de bananes, une bouteille d’eau. Pour les bananes, il est d’usage d’en déposer devant chaque idole. Vu le nombre inimaginable d’idoles qui ornent le long du chemin, j’en serai vite entièrement débarrassé.

 

ROLe premier kilomètre de la route est un chemin presque normal, large, fait de terre battue et longé de boutiques de bonbons, de fruits confis, de boissons, d’objets de culte, d’huile parfumée au serpent, supposée soigner les courbatures, de fleurs et de fusils-mitrailleurs fabriqués en bambou.

 

Il y a des machettes aussi, faites dans le même bois.

 

 

 

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Assez étonnant, ces objets de guerre, le long d’une route de pèlerinage bouddhiste. Mais après tout, je ne dois pas oublier les cacas plastiques vendus le long du chemin que l’on devait suivre, à Georgetown, pour aller au temple de Kek Lok Si.

 

Bientôt, la route change, devient un sentier tortueux, qui rappelle plutôt le lit d’un torrent qu’un sentier. Parfois, le lit du torrent est interrompu par une volée d’escaliers irréguliers. Toutes les dix minutes, je passe une paillote sur pilotis, dans laquelle je suis invité à aller prendre le thé – contre monnaie sonnante et trébuchante, bien entendu.

 

Il y a aussi de petites échoppes dans lesquelles je pourrai reconstituer mon stock de bananes qui diminue vite. Je suis hélé chaque fois d’un joyeux Mangalaba, Bonjour, que je suis capable de lancer de retour sans le moindre accent, à la fin de mon périple.

 

Il y a, enfin, les bureaux de bonzes, où je suis convié à entrer, dans le but de faire une donation. J’ai une épaisse liasse de billets de cinq cents Kyats, qui me permet de distribuer généreusement dans les boites faites pour cela. Chaque fois, je suis abondamment béni.

 

Espérons que les bénédictions bouddhistes sont plus efficaces que les bénédictions chrétiennes. Je ne sais combien de bougies j’ai planté devant l’une ou l’autre statue de Saint, dans des églises catholiques ou orthodoxes, un peu partout dans le monde. Je n’ai jamais obtenu ce que je demandais – ou alors, il fallait que je me batte fort. Aides-toi…

 

Et puis, partout, il y a les gosses qui vous appellent, vous précèdent, vous suivent, vous demandent à être pris en photo. Comment le leur refuser…

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RO1Ca et là, il y aura un petit temple auquel il faut s’arrêter, non seulement pour donner, mais aussi pour prier, ou pour donner à l’endroit l’instant d’admiration qu’on est supposé lui donner – ainsi un premier oratoire au sommet duquel se trouve une petite copie du rocher d’or, recouvert à la va vite d’une peinture de couleur jaune brillante.

 

Tout ça pour dire que les quatre heures du trajet s’expliquent : la pente est raide ; le chemin, irrégulier ; les arrêts, nombreux. Il ne doit pas y avoir plus de douze kilomètres à faire. Je les termine sans grande fatigue, tout surpris de n’avoir pas vu le temps passer. Quand j’arrive en vue des portes du monastère, je suis harponné par le préposé qui est à la chasse aux étrangers. Cinq dollars, s’il vous plaît. Cet argent ira probablement tout droit dans des poches militaires et immorales, mais vos donations précédentes font oublier cette dépense regrettable.

 

Je passe auprès des porteurs qui, sur des palanquins, transportent les vieux, les riches, les gras, de l’entrée du monastère à… l’entrée du monastère, après avoir fait le grand tour, estimé à une heure.

 

On paye sa promenade au poids.

 

Ainsi, le paresseux qui s’adresse aux porteurs se fait d’abord peser et, dépendant du nombre de kilos que la balance indique, doit creuser plus ou moins profondément dans son porte-monnaie, entouré de quatre messieurs larmoyants, pieds nus, qui lui expliquent dans un birman volubile, tous les efforts qu’ils auront à faire pour transporter la pesante altesse.

 

RO4Et puis, enfin, ce sont les portes du monastère, protégées par des lions, que je passe, en prenant un escalier de plus, et j’arrive sur un immense terre-plein, pavé de marbre, après avoir retiré mes chaussures. Le spectacle est splendide, et l’on va de merveille en merveille, jusqu’au moment où, enfin, on voit apparaître le rocher d’or. Ce n’est pas la fin du périple, mais c’en est probablement le plus beau moment.

 

 

 

 

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00:31 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pelerinage |  Facebook |

13/08/2007

Kyaik Hti Yo

K2Le guesthouse dans lequel j’ai logé la dernière fois est bien décati. C’est, cependant, ce que la bourgade offre de mieux. Les chambres, sous forme de bungalows qui parsèment un grand jardin arboré, sont vastes, aérées, tranquilles. Elles ne sont pas extraordinaires, mais elles restent correctes.

 

On m’a réservé un bungalow, au milieu d’autres, vers le fond à droite, dans un endroit tranquille fréquenté par moi et moi seul. La dernière fois que je suis venu, c’était déjà dans ce coin là qu’on m’avait cantonné.

 

Pas de moustiques par ici. Tant mieux, ça me change agréablement de Rangoon.

 

Or donc, le gosse qui m’attendait à l’arrêt de bus, devant le restaurant du Sea Sar, le gosse, donc, histoire de montrer qu’il mérite sa croûte, me prend mon sac à roulette, qu’il tire par bosses et par trous, sur la piste de terre battue, jusqu’à l’entrée du guesthouse. C’est comme un brouillard de poussière qui le suit.

 

Arrivé au comptoir d’enregistrement, il abandonne mon baluchon devenu rougeâtre en quelques dizaines de mètres et galope vers le restaurant, où son service l’appelle, probablement.

 

Je n’ai pas eu le temps de lui glisser la pièce – enfin, le billet. Ce n’est que partie remise.

 

Un jeune homme en longyi, maigre et élégant, à l’élocution étonnamment parfaite, me reçoit, me fait remplir les documents de police, m’annonce que la chambre me reviendra à tant de dollars la nuit. Oui, en général, l’hôtellerie, au Myanmar, se règle encore et toujours, en dollars américains.

 

Je lui marque mon accord, quant au prix demandé, lui dis combien de nuits je songe à passer chez lui, les paie immédiatement – rien ne vaut la vue du billet vert, ici, pour provoquer un sourire lumineux chez les hôteliers. Devenu particulièrement amène, devant ma touchante bonne volonté, en ce qui concerne le paiement, il me conduit, portant mes bagages, jusqu’à mon bungalow, vérifie les draps, la salle de douche, et me quitte sur une courbette digne des grands hôtels vénitiens, du temps de Marcel Proust.

 

Nous sommes en début d’aprème. Je prends une douche bien froide, histoire de me réveiller et de me dépoussiérer. Su doit être dans son avion, entre Bangkok et Séoul. Il fait chaud, mais pas pénible. On est un peu en hauteur, ce qui fait que l’humidité de la basse plaine est en bonne partie éliminée.

 

En sortant de la salle de bain, je vois passer des gekkos qui courent du mur au plafond. Veine : je n’aurai aucun insecte cette nuit. Par contre, je peux m’attendre à un concert amoureux.

 

Rapidement habillé, je descend jusqu’au restaurant où je prends un petit en-cas, avant d’aller me promener en ville, afin de reconnaître le terrain.

 

Dire de Kyaik Hti Yo que c’est une grande bourgade, riche de son statut de but de pèlerinage, serait un beau gros mensonge. Kyaik Hti Yo, c’est K6un trou. Et c’est même un trou minuscule. Les pèlerins les plus pauvres y viennent en cars omnibus, arrivent à la fine pointe de l’aube après un pénible trajet nocturne, font leur pèlerinage en prenant un camion à ridelles qui les conduit de la place centrale du village jusqu’aux portes du monastère perché sur une colline, à une demi douzaine de kilomètres de là, accomplissent leurs dévotions, redescendent avec le même camion, et prennent le bus du soir afin de retourner à leurs vertes campagnes, ou leur village éloigné où ils arriveront tôt le matin suivant.

 

Les plus riches dorment sur place, après avoir roulé en bus VIP – enfin, VIP… Le matin, ils prennent le chemin rocailleux qui conduit, par bien des détours, jusqu’au rocher d’or. Une fois en haut, ils prient, vont d’un oratoire à l’autre puis, le pèlerinage achevé, redescendent à pieds, s’ils sont courageux et dévots; prennent le camion à ridelle pour redescendre à la gare routière si leurs jambes leur disent qu’il est temps de penser à autre chose.

 

Arrivés au stop du centre ville, ils filent à leur guesthouse, se douchent viennent dîner en ville, retournent tard le soir à leur chambre où ils passent une seconde nuit, puis reprennent un bus raisonnablement confortable pour rentrer chez eux.

 

Les riches, au Myanmar, cela ne fait pas derche. Nous avons, ici, trois guesthouses, quatre peut être, rarement complets, et dont le mien est probablement le mieux équipé. Ensuite, tout à fait à l’entrée du monastère du rocher d’or, il y a un autre hôtel à tout juste cent dollars la chambre, genre cinq étoiles et demie, avec piscine, cuisine dite internationale et, pour les arrivants, deux pistes pour hélicoptères.

 

On y voit régulièrement loger les chefs de la junte, qui viennent prier pour leurs péchés, quelques riches pèlerins chinois et des touristes occidentaux d’un certain age.

 

K1Kyaik Hti Yo, donc… Ce sont quatre rues qui se rejoignent à un carrefour. D’un côté, ce qu’on pourra appeler le centre ville – enfin, l’expression centre village sera plus appropriée – aux chemins de terre battue ; des trois autres, des chemins encore macadamisés, qui conduisent à une école, ou à une station de police, ou encore à un guesthouse entouré de deux ou trois bistrots.

 

Ensuite, ce sera la campagne, et la route redevient alors une piste. Passé le carrefour qui même au centre-ville où je me trouve, il y a la petite place sur laquelle s’arrêtent les autocars, et le restaurant de mon guesthouse.

 

Passé mon guesthouse – enfin, le restaurant qui le précède - c’est le chemin par lequel on va, à pied, jusqu’au monastère. Ce sont alors quatre heures de chemin ardu.

 

K5Je fais tranquillement le tour du village, dans l’après midi qui s’avance, à observer les cochons noirs, les vendeurs de bananes, de mangues, d’ananas, de briquets, de tout et de rien. A tous ceux qui m’abordent, sans pression excessive, je promets qu’on verra demain.

 

Enfin, il est sept heures du soir, et le soleil disparaît entre deux collines. La lumière grisaille, je retourne au restaurant de mon guesthouse pour un petit quelque chose à grignoter, accompagné d’une Myanmar pression.

 

Les gosses continuent à galoper dans la pénombre cassée, sur le côté, par la brillance des néons qui illuminent la salle de mon restaurant d’une lumière cadavérique. La place, dans la distance, est traversée par des porteurs de lampes à acétylène. Le porteur de la lampe est usuellement un père, suivi de toute sa famille et d’un chien au poil hirsute.

 

 Il est temps de retourner à ma chambre. Il va bientôt être neuf heures, et les feux seront éteints à dix. Juste le temps de rentrer, de me brosser les dents, de lire quelques pages, pelotonné sous une mince couverture, en écoutant un peu de Fauré.

23:34 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tourisme urbain |  Facebook |

12/08/2007

Vers le Rocher D'Or

L’arrivée à Kyaik Hti Yo est étonnante : après avoir quitté Rangoon, on a une route d’une qualité admirable, pour les standards locaux : elle est presque entièrement macadamisée… Les trous y sont légion, certes, mais ce sont de petits nids de petites poules, rien de sérieux. On se croirait aux Etats-Unis, sur une voirie de qualité.

 

On passe quelques bourgades écrasées sous leurs stupas, où il ferait peut-être bon de s’arrêter ; le chemin, qui va jusqu’à Moulmein, reste tout à fait acceptable jusqu’au moment où l’on prend un petit embranchement qui vous conduit jusqu’à une petite place de terre battue, entourée de quelques cahutes, de deux ou trois hangars restaurants, sur laquelle vaquent des cochons noirs et sont garés quelques autobus. C’est la ville de Kyaik Hti Yo.  

 

Kyaik Hti Yo, c’est le Lourdes local. On s’attendrait à une ville devenue riche par le tourisme, grâce au pèlerinage que la population entière du Myanmar – et pas seulement elle – pratique, tant la dévotion est grande, ici, dès qu’on parle du rocher d’or.

 

Mais non, la bourgade est misérable. Devant mon bus qui s’arrête, il y a une espèce de hangar qui fait office de restaurant. Il y a aussi un petit bonhomme qui attend qu’un blanc sorte du bus.

 

De la gare routière de Rangoon, comme j’avais une heure, j’ai téléphoné pour signaler mon arrivée et pour réserver une chambre dans l’un des guesthouses de l’endroit, le Sea Sar, une valeur sûre de l’endroit, où je ne suis plus passé depuis bientôt deux ans. On a eu le temps de m’y oublier, mais je me souviens d’un établissement on ne peut plus correct.

 

Une fois le contact téléphonique établi, j’ai laissé mon vendeur de billet arranger, en birman dans le texte, le détail de mon heure d’arrivée, les détails de mon bus, la description de l’étranger qui réservait une chambre. La description doit être bonne, car le gosse me saute dessus, alors que je descends du bus.

 

Ou alors, le fait que je suis le seul blanc qui sorte du bus l’a un peu aidé ?

 

Flashback.

 

bag2Après une dernière journée de promenade à vélo, au milieu des temples de Bagan, nous avons déposé nos vélos chez une dame qui tient une épicerie et une location de cycles, repris nos bagages à nos guesthouses respectifs, et nous sommes rendu tous les quatre à la gare routière de Nyaungu, la porte de Bagan.

 

Parler ici de gare routière est faire beaucoup d’honneur aux quatre huttes installées côte à côte, à deux pas d’une pagode dorée, devant lesquelles attendent deux ou trois bus d’age incertain, mais certainement canonique.

 

Comme le plan allait, selon Su et sa complice, une fois arrivés à Rangoon, j’accompagnais Su à l’aéroport – oui, j’y tenais quand même… - pendant que Jeremy et Sam allaient à Motherland, où je les rejoignais. Ensuite, manifestement, Sam avait une idée bien précise en ce qui concernait les prochaines semaines : elle ne comptait pas les passer avec Jeremy.

 

Qu’avait donc fait le pauvre bougre pour mériter cela ? Je ne sais pas. Ils avaient quitté ensemble une petite ville du Kentucky – l’Etat où les poulets se cachent, quand ils voient arriver le Colonel Saunders – et je ne veux même pas imaginer comment ils se débrouilleraient, dans l’avion qui devait, dans un mois, les reconduire, côte à côte – les places étaient déjà réservées.

 

Quoiqu’il en soit, nous voilà dans le bus qui nous ballotte de Bagan à Rangoon. Départ à seize heures, arrivée prévue à six heures du matin.

 

A dire en faveur des transports birmans, partis exactement à l’heure, nous arrivons à Rangoon avec quelques minutes d’avance. Ca tombe plutôt bien. Le vol qui doit prendre Su part exactement à huit heures et elle est convoquée à l’aéroport deux heures plus tôt. De la gare routière à l’aéroport, il y a, à tout casser, un quart d’heure de route.

 

Le trajet n’a pas été de tout repos. Sur la route de Bagan à Rangoon, le bus que nous avons pris est un VIP, certes, mais un VIP à la birmane : nous sommes encaqués à plus de cinquante passagers sur des sièges défoncés ; les vitres du bus sont presque toutes étoilées et un bout de papier collant, transparent à l’origine, mais rosi par l’age, essaie, ici ou là, de prévenir toute insertion d’eau, quand il pleut.

 

Les filles décident qu’elles seront plus confortables à dormir ensemble, côte à côte, et je suis donc assis aux côtés de Jeremy. C’est un chimiste absolument charmant, pour lequel j’éprouve la plus vive compassion. Je ne puis que lui souhaiter d’être promptement débarrassé de sa traîtresse, mais je ne serai pas le monstre luxurieux qui embarquera la belle.

 

Nous nous arrêtons ici et là, au fur et à mesure des étapes lors desquelles nous dînons, prenons un coffee mix, faisons pipi, déposons des passagers qui s’enfoncent dans la nuit noire, parfois attendus par un ami, une mère, un fils. Chaque sortie de passager amène une entrée. Le bus restera bondé jusqu’à l’arrivée.

 

Les filles baillent à chaque arrêt, quand elles ouvrent un oeil. Les passagers qui ne dorment pas se fendent d’un wa, chaque fois que nous longeons une pagode.

 

Parfois, une lourde manœuvre réveille tout le monde, quand nous passons un pont en construction, à la surface encore mal établie. Il ne faut pas se plaindre : il y a deux ans, de Bagan à Rangoon, on passait encore des rivières à gué. Ca allait, quand ce n’était pas la saison des pluies. Sinon, parfois, il fallait attendre, au bord de l’eau. Je me souviens, il y a cinq ans, après une journée d’attente, avoir finalement franchi un gué en barque, sous une pluie battante, alors qu’un autre car nous attendait en face.

 

Jeremy ne parvient pas à dormir. Il est ravi d’avoir, pour une fois, une oreille attentive – la mienne – dans laquelle il peut déverser, d’abord, tous ses projets, puis, toutes ses inquiétudes. Ah, quand même, il croit bien remarquer qu’il y a comme des tensions dans le couple.

 

Ah, pauvre bonhomme, si tu savais…

 

Vers les quatre heures du matin, il s’endort et moi aussi. Puis un choc, un autre, un moteur qui change de régime, un tournant à gauche, un autre à droite, un arrêt. Nous arrivons ; d’abord au barrage d’entrée de la gare routière de Rangoon. Le barrage passé, deux ou trois manœuvres et de gros cahots, consécutifs au passage à travers de nids de poules qui font plutôt penser, vu leur taille, à des pièges à loups. Nous voici sur la plaine nue qui fait office de gare routière.

 

A l’arrivée devant les bureaux de la compagnie de transport, sur le terre-plein central de la gare routière, c’est la ruée des taxis. Quand nous descendons du bus, c’est au milieu d’une foule de chauffeurs qui, tous, nous proposent, mezzo voce, un transport vers la ville. Sam et Jeremy, leurs bagages récupérés, se laissent harponner par un chauffeur, arrangent le prix de la course et démarrent en me rappelant qu’ils m’attendent au guesthouse d’ici une heure tout au plus. Sam m’adresse un sourire prometteur, avant de rentrer dans le taxi.

 

Su et moi avons fait affaire avec un autre chauffeur, pour filer à l’aéroport qui est à deux pas.

 

Dans le taxi, nous n’avons pas trop le temps de songer à nous et de parler du futur : pour des raisons qui m’échappent, la voiture héberge des nuages de moustiques. Nous passons le court trajet qui va de la gare à l’aéroport à nous refiler des claques moustiquicides. Les shorts de Su étant plus courts que les miens, c’est elle qui subit le pire de l’attaque.

 

A l’arrivée, à l’aéroport, un portefaix nous aborde et prend le bagage de Su. Je lui glisse la pièce. Nous entrons dans la vieille bâtisse inaugurée de 1958, toujours utilisée pour les départs. La file des passagers prenant le vol qui emportera Su est à sa fin. Je suppose que ça arrange bien Su, qui me regarde en coulisse, se contente d’un sourire sibyllin, salue l’hôtesse du check in, donne son billet, son passeport, son bagage. Tout est arrangé en deux minutes. Elle est priée d’aller immédiatement dans la salle dite internationale, à la porte de laquelle son départ va bientôt être lancé.

 

Elle se retourne, me serre dans ses bras, un trop court instant. De ses lèvres, elle effleure les miennes, elle s’écarte de moi, me sourit, et me prie de transmettre toutes ses amitiés à Sam et Jeremy, ajoute un sourire entendu quand elle parle de Sam. Puis elle se retourne, prend la porte des départs et disparaît.

 

La dernière image que j’ai de Su, c’est une chevelure incroyablement épaisse et coupée droit, un t-shirt froissé dans le dos duquel sont imprimés des caractères pali qui représentent Bagan, des shorts qui montrent un mollet charmant.

 

The end.

 

Sortie de l’aéroport. Devant un chauffeur de taxi qui m’aborde, plein d’espoir, je demande, mon baluchon à la main, une course pour la gare routière. Je partirai directement à Kyaik Hti Yo, sans passer par la case départ.

 

Jeremy et Sam ne sont en Birmanie que pour cinq jours de plus. J’ai, quant à moi, encore près de quinze jours d’autorisation de séjour. J’imagine que je ne les reverrai plus.

23:05 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage |  Facebook |

11/08/2007

Le bovidé meunier

Après une tasse coffee mix, bue sur ce qui tient lieu de terrasse, au pied des escaliers, nous décidons de déjeuner sur place. En fait, il y a une demi douzaine de bistrots, chacun avec sa terrasse, et les pèlerins s’y installent, une fois redescendus. Quelques vieux, qui n’ont pas suivi la famille, y traînent, le temps que les enfants redescendent.

 

Ici, c’est la cuisine locale : donc, méfiance quant aux épinards suris.

 

On nous offre un curry traditionnel avec, heureusement, les légumes mis à part. Cela permet de choisir ce que l’on aime et d’éviter ce que l’on n’aime pas. Les viandes arrivent, bien trop cuites, baignant dans une huile odorante. C’est, comme toujours, quand on parle de cuisine birmane, très quelconque mais bon, quand on a faim…

 

Une fois le repas terminé, les filles vont se repoudrer le nez, pendant que les garçons prennent le café. Une fois les grandes manœuvres terminées, Su et Sam reviennent, et nous reprenons la voiture, devant laquelle notre chauffeur attend.

 

Retour à Bagan, via les sucreries du bon vieux temps. En effet, les bœufs boeufqui tournent sans fin jouent aux meuniers. Les champs qui les entourent sont des champs de cacahuètes qui, réduites en poudre, donnent de l’huile aussi bien que des bonbons. Après avoir tournés la journée entière, les bœufs reçoivent leur pitance et, en bonus, une poignée de pâte de cacahuète.

 

J’ai essayé : c’est loin d’être désagréable, et les bœufs sont bien d’accord avec moi. Quand vous tendez la main, remplie de la pâte de cacahuète, ils vous sortent une langue de la taille d’un chausse pied, et vous lèchent d’un geste large, du bout des doigts jusqu’au coude, afin de ne rien perdre. Ensuite, vous êtes bon pour aller vous laver les mains, collantes de bave.

 

alambicDe ces cacahuètes, les paysans font de l’alcool et des sucreries. L’alcool, fraîchement sorti de l’alambic qui est placé derrière la hutte, doit faire dans les soixante dix degrés. Jusqu’il y a une petite dizaine d’années, toute l’industrie fonctionnait avec les bœufs en guise se meuniers. Depuis deux ou trois ans, les machines sont arrivées, et la plupart des bœufs sont à la retraite – ou à tirer la charrue, dans les champs. Le paysage est plus varié, mais il n’y a plus de pâte de cacahuète, à la fin de la journée… Je me demande s’ils y ont gagné.

 

Quoiqu’il en soit, restent quelques bœufs musaïques, tournant sans fin autour d’une pierre à moudre attachée à leur garrot, pour illustrer le bon vieux temps auprès des gosses des écoles, qui viennent à la visite sous la houlette d’un instituteur, et auprès de quelques étrangers. En partant, nous donnons quelques kyats au guide, achetons une bouteille d’alcool fait maison, quelques bonbons que l’on donnera aux enfants le jour suivant. Même au Myanmar, le monde change.

bonbons

 

Quand nous arrivons à Bagan, nous payons notre chauffeur et nous séparons, avec promesse d’aller dîner ensemble, ce soir, après nous être rafraîchis. Quand nous arrivons à notre chambre, Su bondit hors de ses vêtements poussiéreux, de la route, moi aussi, et nous prenons une douche bien méritée. Puis nous sautons au lit.

 

Quand nous nous relevons, Su me dit que, si je suis intéressé, Sam me trouve mignon. Devant mon air interloqué, elle éclate de rire et m’explique que son avion pour Bangkok l’attend, après demain, puis, de Bangkok, une correspondance pour Séoul. Donc, si je n’ai pas envie de rester seul…

 

C’est vrai, nous avions pris nos billets de bus, pour retourner à  Rangoon, demain soir. Mais je ne savais rien des plans de Su. Je dois avoir l’air assez déconfit, et Su me saute dans les bras, avec un rire cristallin, et une rafale de bons conseils, concernant le fait que notre relation ne pouvait pas durer, qu’elle doit rentrer chez elle, que Sam est vraiment jolie, qu’elle en a assez de son compagnon, qu’elle souhaite le larguer au plus vite.

 

Et ce sont les garçons qu’on accuse, usuellement, d’être de vils séducteurs…

 

Quant à moi, incapable de sauter d’une fille à l’autre, de faire le deuil d’une relation comme ça, en quelques minutes, j’ai alors tendance à me réfugier dans un splendide isolement. Ce soir là, quand nous dînons, à quatre, j’essaie de faire bonne figure – je ne sais trop si j’y parviens – tout en regardant parfois sous cape, ébahi, Sam qui m’adresse la parole avec une légèreté qui révèle bien la sournoiserie naturelle des créatures du beau sexe.

 

Jeremy et Samantha prennent le même bus, demain soir, que nous et Jeremy, en toute innocence, propose que nous fassions ensemble notre dernier tour à bicyclette, demain, à travers Bagan. C’est le cocu qui est toujours le dernier prévenu.

 

Impossible de refuser cette promenade à quatre, mais que cela est embarrassant.

 

Cette nuit là, à force de cajolerie – bah, soyons honnête, il n’en faut pas tant que cela – Su m’amène à lui faire subir les derniers outrages, mais j’avoue que, si la mécanique fonctionne, le cœur n’y est pas tout à fait.

22:51 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux, perso |  Facebook |

09/08/2007

La guerre des singes

Après les premières volées d’escalier, constellées de crottes, les singes nous attendent de patte ferme. Un premier approche, l’air un peu timide, pendant que ses camarades nous entourent, selon une tactique digne des échevins carolos. La seule méthode pour passer sans dommage, c’est d’envoyer de la nourriture à la volée, pour les faire s’égailler. La foule des pèlerins s’en occupe usuellement, et les singes n’ont pas le temps de s’intéresser vous. Sauf quand il n’y a pas, comme aujourd’hui, par exemple, autant de pèlerins que d’habitude. Les pèlerins, ça va, ça vient… on ne peut jamais être trop certain de la présence des autres. Mieux vaut donc se ravitailler au pied des marches.

 

Les bâtonnets d’encens et les fleurs de lotus, on en trouvera toujours à chaque étape, à chaque palier, en haut, si nécessaire, mais il n’y aura pas de bananes sur la route.

 

Vu de mauvais souvenirs, j’en achète un petit régime pour Su, un autre pour moi, et incite les autres à faire de même. Mais bon, Saint Thomas est un homme populaire, en Amérique comme ailleurs. Jeremy (il s’appelle Jeremy) et Sam, pour Samantha, nous regardent d’un air goguenard, comme si nous étions des ploucs du cru, qui ne savons pas ce qu’est le monde.

 

Bah, ils verront vite que ledit plouc du cru, même s’il n’a pas voyagé, connaît bien les plaisirs et les dangers de l’endroit où il vit. Su, qui, venant de la province, en Corée, sait ce qu’est un singe, ne se moque pas, elle, et prend son régime avec gratitude. Nous entamons donc la première volée d’escaliers, certains chargés de bananes, d’autres pas. Nous n’avons pas fait dix pas que les singes approchent.

 

Ce qui suit, c’est Stalingrad. Alors que Su et moi-même, pour nous éviter les ennuis, lançons des bananes dans la distance, pour occuper les singes loin de nous, Sam, trompée par la petitesse d’un singe – un bébé, de toute évidence, approche la main pour le caresser. Ledit bébé se sauve, naturellement, en piaillant. Surgie de nulle part, la mère arrive toutes dents dehors, en poussant des cris hurlements épouvantables qui rameutent tout ce que la volée compte de simiens hargneux.

 

C’est au tour de Sam, bien naturellement effrayée, de pousser des cris affreux. En une seconde, nous nous retrouvons à nous quatre, dos à dos, moulinant de manière aussi menaçante qu’il est possible, qui notre sac, qui notre appareil photo, afin de faire reculer la horde menaçante de singes qui nous entoure, toutes dents dehors. Des pèlerins arrivent à la rescousse.

 

Heureusement pour nous, les singes, même s’ils sont de nature acrimonieuse, comme ils ne s’attendaient pas à la castagne, ne sont pas encore structurés. Les pèlerins qui nous entourent ont l’habitude de leurs attaques plus ou moins provoquées et savent comment les distraire. Il ne faut pas trente secondes pour que la troupe, qui commençait à se constituer, se disperse à la chasse aux bananes ou se sauve face aux attaques et aux cris qui semblent soudain fuser de tout côté.

 

Jeremy avoue quelques instants plus tard qu’il a cru se choper un infar’ tant il a eu peur. Nous lui répondons tous que nous n’avons pas été trop fiers non plus… Enfin, Sam’ ne dit rien, tant elle est choquée. Su, qui sait trouver le mot pour rire, nous raconte une histoire de par chez elle, dans laquelle un singe particulièrement méchant attaquait directement au visage et défigurait une sienne cousine. Samantha, jolie blonde au visage poupin, devient verte.

 

Nous partageons nos bananes et, dès cet instant, chaque fois que nous verrons un singe, Jeremy et Sam’ le bombarderont de bananes à distance, au risque de l’attirer. Dans tous les cas, huit cents marches plus haut, quand nous arrivons au sommet du mont Popa, épuisés, en sueur et les jambes lourdes, nous n’avons plus la moindre banane, ce qui angoisse profondément Jeremy. Il passera tout le temps de la visite à dévaliser les vendeurs de bananes qui ne s’attendaient pas à pareille aubaine.

 

Pendant ce temps là, Su et moi allons d’un coin à l’autre du grand Toppopaplateau sur lequel est bâti le monastère, à admirer, sur les collines avoisinantes, les innombrables flèches blanches ou dorées des stupas qui, de ci, de là, jaillissent des bois.

 

Si la vue, d’en haut, est splendide, le monastère est, lui-même, sans grand intérêt. Il s’agit d’une accumulation désordonnée d’oratoires dans lesquels sont empilés les habituelles statuettes de divinités ou de sages, statues du Bouddha historique, babioles diverses qui font un temple. Dans chacun de ces oratoires, au milieu du capharnaüm, un bonze vous attend, son carnet de souches à la main et un sourire plein d'espoir aux lèvres.

 

Le mantra du bouddhisme : pour vous acquérir des mérites, faites un don, faites un don, faites un don. Il est évident que ces dons ont un sens : l’argent sera dépensé à bon escient ; tout comme au Laos, la structure bouddhiste remplit le rôle, abandonné par la junte socialiste, de père nourricier d’une population misérable. Les petits ruisseaux font les grandes rivières… Nous donnons donc tous un petit quelque chose ; cinq cents Kyats ici, deux cents là. La cause est bonne.

 

Lourdement chargés de bananes, Sam et Jeremy descendent les escaliers devant nous. Ils font le bonheur des singes qui ne s’attendaient certes pas à une telle fête.

14:47 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finances, animaux, religion |  Facebook |

04/08/2007

Le mont Popa, ses escaliers et ses sales bêtes

Ding dong, il est six heures et nous devons nous lever. Je file le premier sous la douche, après avoir fait une doudouce à Su qui se réveille piano, piano, après des bâillements de chat qui lui vont particulièrement bien. Quand je sors, c’est pour la réveiller à nouveau, pour lui faire un bisou, un nouveau bisou puis, rigolard, pour la sortir des draps – ou, pour le moins, afin de la redresser.

 

Assise les jambes pendantes au bord du lit, nue, dolente et pitoyable, elle me regarde avec un air de chien battu, au travers de sa frange, puis son œil s’allume quand même, sa bouche aux lèvres pleines esquisse un sourire. Elle secoue la tête d’un geste vif, ce qui remet en place sa coupe au carré, et bondit sur le sol, avant de partir sur la pointe des pieds, rapport aux insectes, vers la salle de bain où elle disparaît.

 

Pendant que je m’habille, j’entends la douche qui coule à flots et vois la vapeur qui sort par les larges interstices de la porte. Su est bientôt de retour dans notre chambre et me chasse, pour lui laisser les quelques minutes dont elle a besoin pour se pomponner, s’habiller, se faire belle. Je vais sur la terrasse, à voir passer les premiers acheteurs qui se rendent au marché. Quant aux vendeurs, ils sont installés depuis une heure, peut-être… Les journées sont longues, ici, pour le petit peuple.

 

J’entends arriver un bruit de pas léger et Su me prend dans ses bras. Une courte étreinte, et nous montons à la terrasse, où, là aussi, le personnel est d’attaque depuis six heures du matin. Thé, toasts avec confiture et un beurre à la couleur brunâtre bien suspecte, mais comestible et un avocat énorme que Su et moi salons, poivrons et nous partageons. Et elle et moi sommes des enragés de l’avocat, ce qui fait rire notre serveur.

 

Il va être sept heures, et nous descendons à la réception, y laissons la clé de notre chambre et nous postons à la porte. Un taxi bringuebalant arrive bientôt, avec notre couple américain à l’intérieur. Les filles s’embrassent, puis embrassent les deux garçons qui se serrent la main. Ensuite, tout le monde salue ou resalue le chauffeur et en voiture Simone.

 

La route entre Bagan et le Mont Popa – c’est ainsi que s’appelle notre destination - est raisonnablement carrossable et notre voiture, une vieille Impala, roule agréablement. Quand je dis qu’elle roule, je devrais dire qu’elle tangue. L’Américain est devant ; son épouse, Su et moi-même nous partageons la grande banquette défoncée de l’arrière. Les vitres restent à mi-hauteur, vu que les manivelles ont disparu depuis belle lurette, ce qui nous donne ce que j’ai toujours été habitué à qualifier de climatisation à l’indienne. Malgré la climatisation, il fait chaud, et la poussière du chemin envahit l’habitacle.

 

bag2Nous passons des bouquets de palmiers, parfois à gauche, parfois à droite. Quelques champs sur lesquels des graminées poussent de manière espacée, des vaches qui baguenaudent, accompagnées d’un veau et, le cas échéant, d’un garçon vacher. Au bord de la route, des bœufs poussent une pierre de moulin, afin d’écraser des cacahuètes.  Ca, je le sais pour l’avoir vu, dans le temps. Cela me permet de briller à peu de frais, auprès de mes compagnons, et le conducteur, impressionné de tomber sur un étranger qui connaît son affaire, opine du chef.

 

D’ailleurs, nous promet-il, nous nous arrêterons à l’une de ces fermes à cacahuètes au retour. Su se serre contre moi, ravie.

 

BagsuiteNous roulons une bonne heure encore, avant d’arriver sur un chemin un peu moins bon que le précédent et qui sinue, cahote, passe à travers des collines, jusqu’au moment où, passé un tournant, nous tombons sur une vue extraordinaire d’un monastère perché au sommet d’une colline digne des pains de sucre brésiliens. Au pied de ce pain de sucre, quelques bâtisses qui font un village dont la population entière vit du pèlerinage organisé autour du mont Toba. La vue est « bluffante », comme disait Marie.

 

Nous nous arrêtons un instant au détour du chemin, entre deux nids de poule, appareils photos à la main. Des enfants sont déjà là, avec des fleurs, des bâtonnets d’encens, des feuillets d’or destinés à recouvrir les idoles. Nous repoussons gentiment les gosses et reprenons, photo faite, la voiture. Moins d’un kilomètre plus loin, notre chauffeur s’arrête devant un établissement à la terrasse duquel il va s’installer, après avoir calé sa roue avec un morceau de bois.

 

popaNous nous arrangeons pour une promenade qui nous ramènera au bistrot dans plus ou moins deux heures, et prenons les escaliers, constellés de merdes de singes et de singes aussi. Ce sont de petits babouins avec un sale caractère, des dents comme s’il en pleuvait, et une volonté de chapardage qu’on croyait réservée aux jeunes des banlieues.

 

Je croyais savoir ce qu’est un petit singe voleur, après l’Afrique, le département 93 et la Malaisie, mais ici, ces petits bestiaux sont vraiment ce qu’on fait de mieux, dans le genre crapule.

 

14:20 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/08/2007

Les pagodes aux jolis serpents venimeux

Les temples les plus populaires, à Bagan, ne sont qu’à peine fréquentés. On y trouve quelques visiteurs et autant de vendeurs de colifichets. Les routes qui y mènent sont défoncées, taraudées de nids de poules. Devant chaque temple, il y a une ou plusieurs carrioles avec un cheval devant et un cocher dessus, qui attendent un client en visite.

 

Bag3Dès qu’on va faire le tour de temples moins connus, on se retrouve seuls, sur des routes souvent meilleures, sans vendeurs et sans calèche. C’est aussi là qu’on peut trouver des chauves souris, dans les plafonds, et des serpents, dans les champs et les jardins qui entourent les pagodes. Mise au courant, Su refuse de marcher la première et me suit, à petits pas, me tenant à la ceinture, regardant d’un côté et de l’autre, quand je marche avec la plus grande prudence au milieu du chemin, en faisant tout le bruit nécessaire pour que les serpents s’éloignent.

 

En fait, si le chemin, pour aller jusqu’à la pagode, est usuellement dans un état raisonnable – il en est même une à laquelle on accède par un chemin macadamisé -, ce sont dans les sentes qui permettent de faire le tour du propriétaire que l’on peut tomber sur des scorpions, des os et des serpents. Et puis, il y a les vaches qui entourent, paissant paisiblement, les pagodes.

 

 

Bag1

 

Parlant de serpents, dans la région, il en existe une espèce aux jolies couleurs jaune et verte, qui sont particulièrement venimeux, et toujours prêts à la castagne, dès qu’il s’agit d’attraper une proie innocente. Mais ce sont alors, dans le cas de ces serpents, des grimpeurs qui, une fois tapis sur la branche maîtresse d’un arbre ou dans les architraves d’un portail, attendent que vous passiez en dessous et se laissent alors tomber sur vous pour vous achever d’un coup, d’un seul.

 

Si vous êtes mordu, une seule solution : pendant les deux minutes qui vous restent à vivre, demander à votre compagnon de vous donner l’extrême onction, avant que vous rencontriez votre créateur. Si vous êtes seul, selon le même principe, faire votre acte de contrition, tant que vous êtes conscient, et remettre votre âme à Dieu. Ou alors, vous aviez du sérum avec vous, mais qui y pense… et surtout, si vous y avez pensé, en quel état est-il, après quelques mois de promenade…

 

Pour en revenir à ces aimables bestioles, j’ai ainsi eu, il y a quelques années, la chance d’être raté – de fort peu – par un serpent qui allait se laisser tomber sur moi du haut d’un portail, et qui avait même entamé sa chute, quand je m’étais, je ne sais pourquoi, arrêté soudainement. Une seconde plus tard, le serpent tombait juste devant moi et, ayant raté son coup, se sauvait de toute la vitesse de ses tortillements. On ne l’imaginerait pas mais un serpent, l’air de rien, ça va vite.

 

Quoiqu’il en soit, Su, qui est admirable en ce qui concerne l’effort physique, joue les petites filles effrayées dès qu’il s’agit de se promener dans la nature. Guêpes, lézards, bœufs, minuscules quadrupèdes poilus, se sauvant entre les herbes, serpenteaux, veaux, chiens et chats, tout crée la bonne occasion pour qu’elle se colle à moi, me tenant à la ceinture. Je ne me plains pas vraiment.

 

Les pagodes que nous visitons sont incroyablement belles, et je ne comprends jamais pourquoi elles sont négligées par le voyageur.

 

Temple

Une raison, bien entendu, mais elle me semble si pauvre, est que ces pagodes sont hors du circuit facile. Elles réclament, en effet, un peu d’huile de jambes : pour aller les voir, on doit faire une toute petite dizaine de kilomètres supplémentaires, par rapport au trajet usuel. Ou alors, on se réserve une journée rien que pour ces pagodes, et ce n’est certainement pas épuisant. Su et moi nous sommes offert ce jour de plus qui permet de voir ce qui n’est jamais vu. Mais ce n’est pas tous les jours que l’on vient à Bagan… Bon, il me faut imaginer que le « been here, seen that » n’est pas exclusivement touristique.

 

De plus, depuis deux ans, il semble que les locaux aient fait une chasse farouche aux chauves souris. Dans le temps, chacune des anciennes pagodes puait la merde produite par des troupes serrées de chauves souris, collées aux voûtes en arcs-boutants. On marchait sur des crottes craquantes qui maculaient le sol. Aujourd’hui, les odeurs ont diminué et la crotte semble avoir disparu. Il est difficile d’imaginer que la population entière de ces sympathiques animaux, qui nous débarrassent avec un enthousiasme louable de tout ce qui ressemble à un insecte piqueur, aurait été dévorée par les indigènes.

 

Il me faut donc imaginer qu’à force de cris idoines, les gardiens des pagodes ont conduit les chauves souris à se sentir malvenues et qu’elles sont alors parties vers d’autres cieux. Pas trop loin, j’espère, rapport aux moustiques.

 

Su et moi retournons, en fin de journée, au guesthouse : nous prenons une douche, nous faisons l’amour, nous reprenons une douche, nous nous changeons et allons dîner. Il y a une dizaine de restaurants qui visent les étrangers, aujourd’hui. Nous devons rencontrer notre couple américain, pour nous arranger de manière certaine, à propos de notre expédition de demain matin. Arrivés à notre restaurant, l’affaire est rondement menée lors du dîner : nous nous quittons alors qu’il n’est pas encore neuf heures, afin de nous coucher tôt. Demain, rendez-vous à notre guesthouse à sept heures.

 

Quand nous nous enlaçons, Su me dit qu’elle m’aime, en anglais et en coréen. En Coréen, c’est charmant. Je me demande parfois si elle n’a pas un ami qui l’attend à Séoul. Je ne sais rien d’elle, son bavardage incessant, ses questions ininterrompues sont une armure qui fonctionne bien. De mon côté, Kina était l’un de mes jokers.

 

Antoine aussi.

 

C’est sans doute l’essentiel de ces rencontres de voyage. Ni l’un ni l’autre ne cherche trop à savoir, chacun préserve ses mystères, ses secrets, sa pudeur et sa vie. Les choses changent, bien entendu, si la relation s’approfondit. Cela ne m’est arrivé qu’une seule fois ; c’était sur les Pérenthiennes.

 

Mais bon, trêve de souvenirs. Il faut aller dormir ; demain, nous devrons nous lever tôt, et le voyage, que j’ai fait une première fois il y a cinq ans, est délicieux. Il serait malheureux que Su s’endorme au milieu de ce périple.

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24/07/2007

Par la rivière

Les gosses et le Myanmar… Il faut comprendre que si, dans toute l’Asie du Sud Est, il est naturel de mettre les enfants au travail, pour aider la famille, les limites sont nettes dans la plupart des car : hors le Cambodge où, puisqu’il n’y a pas de famille, il n’y a pas de frontière, la famille asiatique demande aux enfants une aide en rapport avec ses capacités. De toute manière, l’enfant est scolarisé et ne peut travailler, dans le restaurant familial, ou dans la boutique du voisin, qu’à des heures très limitées.

 

Au Myanmar, par contre, il est certain que les heures scolaires sont très aléatoires. Tous les enfants ne sont pas scolarisés, loin de là, et peuvent donc travailler à tout moment. La situation, du point de vue européen, est donc particulièrement noire, même si elle ne l’est pas vraiment, du point de vue asiatique, où elle serait simplement décrite comme un peu plus dure que la normale, et rien de plus.

 

Tout cela pour dire que nous avons tendance, nous, les étrangers, à faire ce que nous pouvons pour remonter le moral de gosses qui n’en attendent pas autant de notre part. Quand je tombe, à Bagan, sur des gosses qui sont au travail, comme aide maçons, aide mécaniciens et autre aide charpentiers, j’ai tendance, peut-être avec un sentiment du pitoyable erroné, à leur refiler des bonbons. Ca leur fait plaisir, ça me fait plaisir, ça me fait croire que j’aide un peu ces gosses à vivre leur enfance. J’imagine que, en réalité, je fais plaisir aux dentistes qui, dans peu de temps, auront du travail jusque par-dessus la fraiseuse, grâce à moi.

 

Su et moi avons donc un ou deux sachets de bonbons dans nos sacs respectifs, sachets qui nous permettent de nous sentir bons samaritains et qui, en réalité, sont destinés à faire exploser le budget santé du pays.

 

Heureusement, tôt ou tard, les gosses deviendront ados et se mettront à mâcher du bétel. Leurs dents tourneront d’un beau rouge sanguinolent, pourriront sur racine et, pour cela,  je ne serai pas responsable. En attendant, la marque de bonbons Kiki, qui appartient à la junte, aura fait fortune.

 

Nous voilà partis en goguette, vers le nouveau Bagan. Il y a une dizaine d’années, le gouvernement a déplacé tous les habitants de Bagan vers l’extérieur de la ville. Il leur avait été promis un lotissement avec eau courante, électricité, que sais-je… sur lequel il n’y aurait plus qu’à installer les maisons modernes dont les habitants avaient besoins, et pour lesquelles le gouvernement les aiderait.

 

Inutile de finir le tableau : à l’arrivée à New Bagan, il n’y avait pas de conduites d’eau, il n’y avait pas de prise électrique, il n’y avait pas de rues, il n’y avait rien. Il n’y aurait jamais aucune aide gouvernementale pour la construction des nouvelles habitations. Les promesses se résumaient, dans les faits, à nada et peau de balle.

 

Les anciennes maisons avaient été abattues à coups de bulldozer, les derniers habitants à peine partis. Plus cocu, tu meurs… Les pauvres ont donc dû faire, contre mauvaise fortune, bon cœur. Ils ont reconstruit comme ils l’ont pu des maisons de bois à la traditionnelle, sans eau courante et sans électricité. Ils ont refait leurs propres rues, sont parvenus à faire du terrain vague où ont les avait jetés, un village qu’on peut visiter sans que l’embarras vous étouffe.

 

Il y a quelques échoppes qui fabriquent et vendent des laques de mauvaise qualité, deux ou trois épiceries qui débitent, à des misérables, ce que les misérables sont aptes à acheter : les produits les plus basiques que l’on peut imaginer. Il y a enfin quelques guesthouses qui se sont installés, avec l’espoir qu’un jour les touristes viendront en rangs serrés et que les chambres d’hôtel seront rentables. Quand il y a de grandes fêtes bouddhistes, le pari est aggné. C’est aux alentours de deux semaines par an.

 

Avant d’arriver à New Bagan, il y a le fleuve, le long duquel on trouve des cultures maraîchères étonnantes, carrés de verdure, perdus au milieu des limons sablonneux d’une rivière qui est pour l’instant au plus bas. C’est par là que nous avons commencé notre promenade, après avoir abandonné nos vélos sur une petite place, devant une maison où des gosses nus jouaient ensemble. Sur la place, des bœufs au bât attendent leur maître, pour aller aux champs. Les contreforts des berges sont pourris de mauvaises herbes, d’ordures jetées à flanc de rivière. Les chèvres et les serpents y vivent en toute liberté. Su avance d’un bon pas, en faisant tout le bruit nécessaire pour éloigner les serpents.

 

bacIci et là, le fleuve est tacheté d’une coquille de noix qui fait bac, et transporte quelques personnes pour une somme modique. J’ai, il y a deux ans, fait l’aller-retour pour me retrouver dans un hameau identique à celui où, de ce côté ci, le bac s’arrête : un bistrot dont la terrasse dangereusement trouée peut accueillir deux tables, une dame plâtrée de tanaka, qui vous vend un coca tiède pour trois fois rien, des gosses qui vous entourent et vous observent, un immense sourire sur les lèvres. Su veut voir, bien entendu, et nous traversons donc.

 

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Rien n’a changé et, après notre verre bu sur la terrasse du bistrot d’en face, nous rentrons à Bagan, via le port affairé des petits hommes, pour continuer notre route, une fois les vélos récupérés. Ils n’ont pas bougés de devant la porte de la maison aux enfants qui font bonne garde, avec les bœufs qui, eux non plus, n’ont pas bougé et surveillent paisiblement la scène.

 

Nous distribuons quelques bonbons qui comblent de joie les petits et reprenons notre route pour New Bagan : quelques montées, quelques descentes, une petite dizaine de kilomètres. Nous voilà arrivés à la pointe sud de notre voyage : nous pouvons maintenant, par les chemins peu fréquentés, commencer à visiter les temples.

05:22 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

21/07/2007

Entrée au noviciat

Chez monsieur le restaurateur Indien, la règle est simple : vous aimez ? Vous payez. Vous n’aimez pas ? Vous ne payez rien. Comme nous avons beaucoup aimé, nous payons, et rentrons à l’hôtel, d’abord à pieds puis, quand un cyclo nous aborde, en vélo taxi. La distance n’est pas bien longue, mais le repas, accompagné d’un apéro et d’une grande bière, nous a un peu cassé les jambes, bien utilisées aujourd’hui. Et puis, il faut que tout le monde vive… Nous discutons à peine le prix du conducteur et roulons jusqu’au guesthouse.

 

L’exiguïté de la banquette  permet à Su de se serrer contre moi et je dois dire que je la laisse faire, un peu avec philosophie (c’est ce que je me limiterais à écrire, si j’étais faux cul), beaucoup avec plaisir. Nous rentrons à l’hôtel, nous brossons les dents, faisons l’un, puis l’autre, un arrêt pipi en solitaire. Je me couche dans mon lit à moi et Su, avant l’extinction des feux, vient me donner le baiser du soir. La joue gauche pour le premier, la joue droite pour le deuxième, les lèvres pour le troisième. Puis elle attend. Il ne me reste qu’à lui proposer d’entrer dans mon lit, avant qu’elle ne se fasse pas attaquer par les moustiques.

 

En fait, il n’y a pas de moustique dans la chambre, puisque, chaque soir, quand nous partons dîner, on allume l’un de ces serpentins qui les chassent. Mais il faut bien trouver une excuse pour l’inviter… Et, à dire en faveur de Su, elle n’aborde pas le sujet du serpentin moustiquicide, et rentre dans mon – dans notre – lit  sans se faire prier.

 

Le lendemain, je me réveille à mes heures, glisse mon bras de dessous la nuque de Su dont le doux ronronnement féminin est audible, maintenant que sa bouche se trouvait à moins de dix centimètres de mon oreille. Autrement, le bruit de la clim – oui, une chambre à cinq dollars pour deux, avec la clim’ ! Une clim’ poussive, certes, mais une clim’ en ordre de marche… - le bruit de la clim’, disais-je, couvrait tout.

 

Après cela, c’est ma douche, rasage, brossage de dents, habillage, dans la chambre, pendant que Su continue à fermer les yeux très fort. Ensuite, je viens à son côté, lui chuchote à l’oreille que les chauves souris grillées l’attendent et moi aussi, lui effleure les lèvres du doigt, le front de la bouche, et la laisse tranquille quand elle me jure de sa petite voix, les yeux fermés et les cheveux en bataille, qu’elle se lèvera dans un instant et que je dois, avant de quitter la pièce pour la laisser de pomponner, lui donner un bisou.

 

Il va sans dire que nous raterons les chauves souris, une fois de plus. Quand Su parvient finalement à se lever, il va être neuf heures. Nous déjeunons pendant qu’elle gazouille et préparons notre équipée du jour, la location des vélos, le départ vers New Bagan. Hier soir, nous sommes tombés sur un couple d’américains avec lequel nous avions voyagé de Mandalay à Bagan, et ils ont affrété un taxi pour aller au mont je ne sais plus quoi, où un temple extraordinaire requiert notre attention pleine et entière. Nous les accompagnerons et ce sera demain.

 

En attendant, nous sommes aujourd’hui, et c’est donc la route vers New Bagan, qui se trouve un peu vers le sud du site, que nous visons. De là, si le plan que nous avons n’est pas faux, nous irons sur les routes moins fréquentées du site, voir des temples au moins aussi beaux que les temples les plus connus, et usuellement vides. Le périple doit faire aux alentours d’une petite vingtaine de kilomètres.

 

Quand je vois comme Su a bien tenu le premier jour, ce programme ne m’inspire aucune inquiétude. Je note cependant qu’elle a fait, cette fois ci, l’impasse sur le maquillage. Ce n’est plus nécessaire, puisqu’elle est arrivée à ses fins ? Ou bien a-t-elle admis que la chaleur lourde, plus les efforts démesurés qu’il est nécessaire de faire, quand on roule le long des pistes poussiéreuses sur des vélos pourris, tout cela n’était pas propice au maquillage ?

 

schoolAlors que nous sortons de l’hôtel et allons chercher nos vélos, passe la procession des novices, accompagnés par leurs familles, leurs amis, précédés de bonzes et de nonettes. Les gosses des écoles ont, toutes affaires cessantes, abandonné les jeux de la récréation. Le nez écrasé contre les grillages de la cour d’école, ils admirent le spectacle. Nous aussi.

 

 

 

 

 

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Ensuite, une fois que sont passés les novices magnifiquement habillés de vêtements de lumière, accompagnés de la ville entière, nous enfourchons nos vélos et nous lançons dans notre promenade, une bouteille d’eau dans le panier de notre vélo, quelques bonbons pour faire plaisir aux gosses. La journée sera longue.

15:17 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, visites |  Facebook |

19/07/2007

A vélo, sur les chemins de terre

Au bout d’une bonne heure, je dois admettre que Su est une cycliste autrement plus solide que je l’imaginais. Les chemins de Bagan sont infects. Il y a deux routes parallèles macadamisées, jointes tout à fait vers la fin, quand on arrive au fleuve, par une transversale, macadamisée elle aussi. Tout le reste, c’est de la route de terre. Quand il a un peu plu, c’est sans problème car toute la poussière de la route est lavée et on pédale sur un chemin de latérite. C’est facile.

 

Par contre, quand il fait sec – et il n’a pas plu ici depuis plusieurs jours, malgré le ciel habité de nuages – la route devient poussiéreuse et le chemin est rendu difficile pour les vélos, de par son épais coussin de poussière.

 

Bagan, à l’époque de sa splendeur, c’était, dit-on, une vingtaine de milliers de temples, d’oratoires et de stupas, à la gloire de l’Empire Birman du douzième siècle. Debouts, aujourd’hui, il en reste aux alentours de trois mille, sur une surface correspondant au quart de Bruxelles. Trois mille temples, oratoires, stupas, plus ou moins bien gardés en état, plus ou moins bien restaurés, à la suite des dégradations du temps et des tremblements de terre. Si on veut tout visiter, on a du temps devant nous… Mais le plaisir de Bagan, c’est de se promener à l’aventure, sachant qu’il y a quelques incontournables, certes, mais qu’il y a des merveilles à chaque coin de route. On range alors son vélo, dans la poussière de la route, et on va y voir.

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Le premier temple où nous nous arrêtons est un temple de genre indien, Bag2inhabituel ici. Du temps qu’il était totalement abandonné, il était entouré de serpents qui vous cherchaient assez méchamment. J’ai ainsi le souvenir, la première fois que j’y suis rentré, d’un pas hésitant, d’un serpent qui me visait, de toute évidence, et qui, accroché au plafond par des moyens que je ne puis imaginer, m’était tombé dessus, me ratant cependant d’un bon dix centimètres… J’avais, en effet, au tout dernier instant, arrêté mon pas. C’est sans doute la raison pour laquelle je vis toujours. C’était une sale petite bête d’une cinquantaine de centimètres au dos vert, au ventre jaune, probablement venimeux au possible, qui s’était éloignée à une vitesse étonnante, une fois son coup raté.

 

Après cela, j’ai toujours fait attention, en entrant dans un temple, à ce qui pouvait traîner dans les voûtes. Usuellement, vu l’odeur, on savait ne pouvoir y trouver que des chauves-souris, qui criaillent dès que vous les dérangez, et s’envolent d’un coin de la voûte de la pagode à un autre.

 

Quant aux chauves-souris criaillantes, rien n’a changé, ni quand aux vendeurs qui vous harponnent, devant les temples les plus populaires. Mais devant ce petit temple indien, personne. Dommage, car les équipes Bag3en charge de la restauration des pagodes ont fait ici des merveilles, ces derniers temps. Là où il n’y avait qu’un buisson qu’il fallait franchir, pour arriver jusque sous la voûte où les serpents vous attendaient, il y a aujourd’hui un chemin praticable. L’entrée est maintenant bloquée par une grille, et deux spots de lumière arrosent de manière permanente deux Bouddha couchés parfaitement charmants. J’y vais avec Su, qui adore. Elle est elle-même bouddhiste, du genre flemme, mais toujours prête au geste convenu, par habitude. Un petit Wa ne fait de mal à personne, et les Bouddha sourient.

 

Je parle de ce temple parceque, pour y arriver, il faut prendre, un court instant, un de ces chemins qui font mal aux mollets des jeunes filles qui ne savent pas ce qu’est un vélo. A ma surprise, Su se débrouille on ne peut mieux sur ce chemin, puis sur d’autres. Nous ferons une journée entière de route, difficile parfois, sans que jamais elle ne rouspète. On s’arrête parfois, pour recharger les accus et trouver des bouteilles d’eau. A midi, on déjeune d’un curry traditionnel birman, qui reste égal à lui-même. Elle tient le coup d’une manière admirable et, avec un maquillage qu’elle est parvenue à faire disparaître sans que je le remarque, transpire à peine.

 

Arrêts ici et là, nous nous laissons attaquer par les vendeurs de colifichets, sur les sites les plus populaires, et allons notre chemin pour aller voir des pagodes à peine connues, toujours admirables. Au cours de nos conversations, je vois qu’elle restera cinq jours, tout comme moi, à Bagan, et qu’elle est preneuse de tout ce qui peut être vu. Visiblement, elle m’a à la bonne et serait heureuse de continuer à partager notre chambre. Bon, c’est d’accord pour moi, même si j’ai quelque part comme un chatouillement d’inquiétude. Bah, on verra bien.

 

La journée se passe comme se passeront les suivantes, sur le plan des visites, à voir de lourdes structures du douzième siècle, dans un état souvent admirable, raisonnablement bien conservées par des équipes de l’ONU. Quand on monte sur les plus grands temples, la vue est extraordinaire : on a le sentiment d’une champignonnière de pagodes. Chaque groupe de pagodes est entouré de… de rien, ce qui rend ces groupes d’autant plus émouvants.

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A la fin de la journée, retour à l’hôtel ; douche pour Su, douche pour moi, ballet de rhabillage à la provoc pour Su, à la discrète pour moi. Nous partons dîner chez Monsieur l’Indien, installé près de mon ancien hôtel, le New Heaven, toujours complet, de par les fêtes de noviciat qui se préparent pour demain.

13:48 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cyclisme |  Facebook |

15/07/2007

Rats grillés, chauves-souris à l'étouffée

Les marchés de Birmanie se suivent, et ne se ressemblent pas. Celui de bagmarket1Myingyan, minuscule bourgade dont la seule raison d’être est qu’elle tient la porte de l’ancienne cité de Bagan, et dont le nom est oublié aussi vite qu’il est prononcé, tant Bagan reste La Mecque des voyageurs qui vont au Myanmar, celui de Myingyan, donc, c’est deux allées de cinquante mètres chacune, le long desquelles des dizaines de vendeuses accroupies, côte à côte, vendent des légumes, des fruits, du poisson encore vif et, dans un coin, un abattoir de fortune débite de la viande.

 

De la viande, rôtie, il y en a aussi au beau milieu du marché, le long des deux allées. Ce n’est pas de la viande fraîche, donc pas de problème. Le problème, c’est moi qui le vois, ou qui l’imagine, quand je note que ce bagmarket2qui est vendu, ce ne sont pas les habituels poulets grillés, mais plutôt des rats et des chauves-souris. Bon appétit… Certes, c’est peut-être bon, mais il est difficile de franchir le pas, et d’essayer.

 

Je dois bien être le seul, sur le marché, à me poser de telles questions existentielles, car le chargement des deux dames vendeuses, qui de rats grillés, qui de chauves-souris grillées, leur chargement, donc, est déjà bien entamé. Les affaires marchent. Tant mieux pour elles.

 

Sur le côté, puisque nous sommes à Bagan, quand même, il y a un deuxième marché, couvert, lui, composé d’échoppes qui débitent principalement des babioles touristiques. Mais ces échoppes débitent aussi tout ce qui est objet manufacturé - mal manufacturé, puisque made in Myanmar. Il y a donc les sempiternels T-shirts, des clochettes cubiques aux ornementations bouddhiques dont le battant est un clou rouillé, des gongs de temples, ou de marchés, en airain. On trouve aussi tout un matériel de cuisine, des pièces mécaniques d’occasion, des fours, des chaussures presque neuves.

 

Je me balade une petite heure bien tranquille, sur le marché, avant de retourner vers l’hôtel. Ce matin, je me suis, comme toujours, réveillé à l’aube et, n’ayant aucune raison particulière de traînailler au lit, je me suis glissé hors de la chambre, après m’être tout juste brossé les dents et habillé dans la pénombre de la chambre endormie. Le reste attendra le réveil de Mlle Su.

 

Retour d’abord à la chambre. Je crois entendre du bruit, et préfère frapper, à tout hasard. Su vient m’ouvrir, enveloppée de son drap de douche et déjà maquillée. La pauvre, elle ne sait pas ce qui l’attend aujourd’hui. Autant Mandalay est raisonnablement frais, en saison chaude, autant Bagan est pesant. De plus, un seul moyen de se promener – hors le char à bœuf : un vélo loué, qui est rarement dans un état parfait, qui demande des efforts démesurés pour avancer, qui vous fait donc abondamment transpirer, même quand vous êtes un bon cycliste amateur. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne vois pas Su comme sportive hors pair. Bah, elle prendra un char à bœufs, ou une calèche à deux chevaux…

 

Enfin bref, pour revenir à notre affaire, Su est levée, douchée, maquillée, et songeait à s’habiller quand j’ai frappé et qu’elle m’a ouvert. Nous en revenons à la situation d’hier soir. Pendant qu’elle occupe la chambre, à voir ce qu’elle va mettre, je me réfugie sous la douche. Dans la salle d’eau, je lance donc la douche, ce qui me permet de cacher tous les bruits naturels de … de tout ça, quoi. Les besoins naturels étant satisfaits, je me douche, me rase et me rebrosse les dents, puis me replonge avec délice sous l’eau froide. Enfin, je m’emballe dans une serviette de bain. Cela fait, je refrappe, à tout hasard, à la porte de la chambre, afin de savoir si je peux sortir. Oui, me dit Su qui ajoute qu’elle est presque prête. Je rentre dans la chambre et, effectivement, Su est presque prête – si on estime qu’être, pour une fille, en soutien à balconnet et petite culotte genre pousse-au-viol, correspond à être vêtue. Je parviens à ne pas la fixer avec un air de malade – c’est difficile – et à me diriger, dans mon splendide uniforme de Belphégor, sous son œil amusé, vers ma valisette dont je sors les caleçons et la chemisette qui feront mon bonheur aujourd’hui.

 

La soirée d’hier a été amusante. Après s’être racontée dans le moindre détail, dans l’ingénuité la plus totale et, pour un européen comme moi, parfois la plus embarrassante, Su a commencé à s’intéresser à ma petite personne, me posant des questions que je n’imaginerais jamais poser à des personnes que je connais intimement depuis dix ans. Une différence entre les sexes ? Une différence culturelle ? Ou bien est-ce simplement Su, telle qu’elle est ? Que je sache, les Coréens sont, usuellement, d’une pudeur qui confine à la pudibonderie. Disons que c’est Su, alors. Je n’ai dit que ce que je voulais bien dire et ai utilisé le joker à plusieurs reprises, sans jamais décourager Su. Elle me rappelle l’enfant d’éléphant, cher à Kipling.

 

Sauf le nez.

 

Enfin, en général, sauf le physique.

 

A part cela, nous nous étions arrêté au premier restaurant, un bar à salades délicieuses pour qui aime les avocats. Nous y avons dévoré, Su après son autobiographie et entre deux questions, moi entre deux réponses. Puis nous sommes rentré et, après un brossage de dents méticuleux dans la salle d’eau, Su s’est tout naturellement déshabillée dans la chambre, sous mon nez, jusqu’au moment où elle a arrêté le spectacle en plein milieux, vu que je piquais un coup de fard pas mal, probablement. Elle m’a innocemment demandé si ça m’embêtait d’éteindre la lumière ; j’ai bredouillé je ne sais quoi, et ai tourné l’interrupteur.

 

Je l’ai entendue se coucher quelques secondes plus tard, et me souhaiter une bonne nuit. J’ai retourné les vœux et me suis couché à mon tour, dans mon petit lit à moi, les yeux grands ouverts, à me demander ce qui se passait. La provoc, je veux bien, mais à ce point ?

 

Bon, vu la fatigue du voyage cahotant, je me suis quand même vite endormi.

 

Ce matin, donc, je tombe sur une Su dans une tenue qui ferait dévier Sa Sainteté le Pape de sa voie rigide et toute de vertu plombée. Pendant que je vais héroïquement m’habiller à côté, j’entends que Su continue ses préparatifs pour être presque, voire complètement, prête, et quand je sors, c’est tout bon. Elle est jolie comme un cœur, dans une tenue à la fois simple, modeste et qui tape dans l’œil. C’est certainement le maquillage.

 

Nous montons à la terrasse pour le petit déjeuner, je lui raconte, entre deux toasts, le coup des chauves souris roties, et elle trépigne d’impatience à l’idée d’aller voir ça. Je lui promets que nous y irons aussitôt le petit déjeuner terminé. Elle presse le mouvement, du coup.

 

Nous descendons bientôt les escaliers au galop, pour aller voir les viandes roties du marché, passant devant un bus-camion qui fait quotidiennement, depuis soixante ans au moins, le trajet entre Bagan et Bagan.

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Trop tard pour les rats et autres chauves-souris : les plateaux des deux vendeuses sont vides. Devant l’air déçu de ma compagne, je lui jure que nous reviendrons demain matin, tôt. Promis ? Oui, promis.

 

Bon, cela veut dire qu’elle restera à Bagan au moins deux nuits, trois jours. Manifestement, elle a décidé de faire chambre commune avec moi, tout le temps qu’elle sera à Bagan. Mais la journée ? Hier soir, je lui ai signalé l’existence des calèches à chevaux, et des chars à bœufs. Maintenant que je parle vélo, elle me suit chez le loueur sans songer un instant à autre chose. Bon, on verra bien si elle tient le coup. Nous chipotons un peu les vélos, et en choisissons deux qui ont l’air raisonnables, avec des pneus qui ne se dégonflent pas, des freins qui freinent, et même trois vitesses qui ont l’air de passer, une corbeille, sur la roue avant, dans laquelle on peut placer notre nécessaire de déplacement. Su a un petit sac, avec son appareil photo et une bouteille d’eau fraîche. Il en est de même pour moi.

 

En avant, sur la route bosselée.

23:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : velo, vetements, animaux, cuisine |  Facebook |

14/07/2007

Bagan by night (première nuit)

Je monte à l’étage pendant que Su prend sa douche. L’hôtel est effectivement des plus corrects. Vu le prix – cinq dollars la chambre double – il peut ! Quand Su et moi sommes monté dans la chambre, nous avons eu l’heureuse surprise de noter que c’était, comme usuellement au Myanmar, une chambre pour deux personnes, avec des lits jumeaux. La salle de bain – enfin, de douche – est impeccable. La chambre est sise au premier étage et donne sur la grand rue, morte à cette heure ci. Nous avons même un petit balcon dont la porte-fenêtre est soigneusement fermée, rapport aux moustiques toujours possibles.

 

Or donc, nous avons déballé nos petites affaires, choisi un lit chacun et j’ai offert la première place à Su, vu que les filles sont toujours plus enragées de propreté et de nettoyage que les garçons.

 

C’était comme ça dans la cour de récré des primaires, où les garçons se roulaient dans la poussière pendant que les filles nous regardaient dégoûtées, se chuchotant des choses entre elles, qui ne devaient pas être flatteuses pour nous ; c’était toujours ainsi dans les secondaires, quand nous jouions au rugby ou au fouteballe, dans la boue, alors que les filles ricanaient dans leurs vestiaires, et allaient faire de la gymnastique à prétentions artistiques. Ca a continué pendant notre service militaire, ou on a rampé dans les champs, avec des rafales de mitrailleuse tirées juste au dessus de nos têtes, pendant que les filles  allaient à l’université, faire infirmière ou institutrice, nous regardant comme si on était des porcs tout juste sortis de l’auge, quand on venait en permission.

 

Enfin, là, ça avait commencé à changer.

 

Il n’empêche que les attitudes féminine et masculine envers la propreté divergent profondément. Qu’un garçon fasse le ménage tout seul, tranquille, dans son appart’ qu’il a tout seul à lui, ou qu’il fasse le ménage sous la supervision de sa fiancée, de sa petite amie ou de son épouse toute neuve, il se rend vite compte que les notions de propreté qui sont les siennes n’ont que peu à voir avec celles de l’Adolphina qui le surveille, le rouleau à pâtisserie à la main.

 

Bref, il est certain que Su a bien davantage besoin d’une douche que moi. Il est donc naturel que je lui donne la priorité de la douche. Nous convenons d’une absence d’une quinzaine de minutes de ma part, et je file donc à l’étage. L’étage, c’est une terrasse, sur laquelle se prend le petit déjeuner. Tout autour, Bagan endormi, ou presque. On voit, dans la distance, quelques ampoules de couleur, qui signalent la présence d’un restaurant. La dernière fois que je suis passé à Bagan, il devait bien y en avoir, en tout, une dizaine. Puisque ces deux dernières années, le nombre de visiteurs semble avoir progressé, il me faut supposer que je pourrai choisir entre une vingtaine d’établissements ?

 

Quand je dis que le nombre de visiteurs semble avoir augmenté, je dois ajouter que, la première fois que je suis venu à Bagan et au Myanmar, et en Asie du Sud Est, c’était lors de la première grippe aviaire, qui avait terrorisé la terre entière. Bangkok était vide de touristes, le Myanmar, déjà pas trop loti, à la grande satisfaction de la junte au pouvoir, en terme de voyageurs étrangers, n’avait littéralement personne. Je me souviens que, lors de ce premier séjour à Bagan, nous étions onze promeneurs étrangers. On s’était retrouvé, un soir, au seul restaurant qui fonctionnait en ville, enfin, en ville, sans espoir de recevoir d’autres clients. La dernière fois, il y a deux ans, donc, nous devions être une petite centaine. Vu la taille gigantesque de Bagan, ça ne dérange pas.

 

Entre les fentes de quelques volets filtre parfois de la lumière. Tout le monde n’a pas l’électricité, et il n’est pas inhabituel que, de toute manière, l’électricité saute. C’est vrai partout dans le pays, de la plus petite bourgade à Rangoon. Quand l’électricité fait défaut, pour les hôtels et les gens fortunés, il y a alors les gégènes qui se mettent en marche et dont le ronronnement berce la nuit. Pour les autres, il y a toujours des bougies…

 

Il y a aussi les moustiques qui m’agressent sauvagement, ce qui fait que je quitte bientôt, après avoir été mordu quatre ou cinq fois aux jambes, aux bras et vérifié l’heure. Ca va, le quart d’heure est passé. J’arrive à la porte et la petite voix de Su me prie de tirer la chevillette, afin que la bobinette cherre.

 

Ce que je fais donc.

 

Su est encore empaquetée dans une serviette de bain, avec une autre pour garder ses cheveux. Elle vient de terminer, de toute évidence, son maquillage qui lui fait des pommettes rosies, des yeux encore plus en amande, et une bouche qu’on mordrait. Elle me dit innocemment que, puisque je vais occuper la douche, n’est-ce pas, pour les prochaines minutes, elle peut bien se changer ici, dans la chambre. Je n’aurais qu’à frapper à la porte, quand je serai prêt à revenir, n’est-ce pas. Tout cela avec un sourire taquin  qui me donne à penser, mais bon, n’essayons pas d’imaginer des choses.

 

D’accord Su, pas de problèmes, je frapperai à la porte.

 

Et effectivement, après une petite douche chaude, puis une longue douche froide, dans le vain espoir de faire cesser la transpiration que l’atmosphère lourde provoque, je m’emballe à mon tour dans la deuxième serviette de douche, et frappe à la porte. Un joyeux tu peux entrer me répond. Je rentre. Su est maintenant habillée, genre jeune fille scout, ce qui lui donne un genre lolita qui lui sied particulièrement bien. En court, elle est à croquer. Devant son regard qui m’inspecte moqueusement, vérifiant l’effet de sa tenue sur moi, j’essaie de ne pas saliver abondamment, mais c’est difficile. La jupe qu’elle porte ne passe pas le genou, sa blouse couvre ses épaules, mais à peine la naissance des bras et je me permets, après avoir dégluti, de lui signaler que les moustiques sont de sortie, ce soir, et qu’un peu de lotion répulsive ne serait sans doute pas de trop.

 

Une moue, ah, bon, merci, je vais en mettre, répond-elle de sa délicieuse petite voix. Et elle s’assoit sur son lit, pour se couvrir bras, puis jambes, puis cuisses, de lotion, devant moi qui la regarde bêtement, rougis, et me retourne. Voilà, fini, tu peux te retourner, dit-elle. Je le fais, avec encore comme un coup de chaud au visage, et je jurerais que je l’amuse, que la situation la fait rire, qu’elle joue avec moi. Les filles…

 

Quelques secondes d’hésitation, puis je me penche sur mon baluchon et y fouille, pour me trouver une paire de caleçons, un short, et je retourne à la salle de douche, pour m’habiller. Le silence est épais. Quand je reviens, deux minutes plus tard, l’air dégagé, pour me trouver un polo, puis pour me lotionner à mon tour, rapport aux moustiques, Mademoiselle Su me demande où on peut manger. Il me souvient d’un excellent indien, à deux ou trois cents mètres, et un bar à salades, délicieuses, un peu plus proche. Rien de traditionnellement birman, en tout cas. Allons dans la direction générale et voyons. D’accord ? D’accord.

 

Su bondit de son lit ; nous sortons de la chambre, moi sur les talons de Su. Porte fermée à clé, nous descendons les marches jusqu’à la réception, les flip flops claquantes. Je confie la clé à un aimable monsieur, aux lèvres rouges sang, aux dents brunies du bétel, qui lui font un sourire effrayant, et au longwi mille fois raccommodé et nous passons le porche de l’hôtel. Deux pas plus tard, quand nous arrivons sur la rue défoncée, Su me prend d’autorité le bras, vu qu’il serait bête de tomber, dans la pénombre, à peine désépaissie par de rares lampadaires, avec les rats qui filent ici et là, à la recherche de quelque chose à manger, eux aussi.

21:45 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

13/07/2007

Arrivée à Bagan

roadtobagLa journée avance et le bus avec. Pas vite, mais quand même. Nous nous arrêtons encore à plusieurs reprises, pour déposer des passagers, pour en prendre d’autres. Il y a aussi des arrêts mécaniques et des arrêts pipi. L’état de notre bus explique premiers. Les restaurants où nous nous arrêtons de manière impromptue deviennent de plus en plus simples – un simple auvent sous lequel deux ou trois tables, entourées de tabourets, attendent le chaland - le personnel, de plus en plus amitieux. Tout le monde vient échanger quelques hello, where are you from avec les trois blancs, puis avec la demoiselle coréenne, une fois qu’ils ont appris qu’elle n’était pas du coin. La gentillesse et la curiosité de petit peuple sont attendrissantes.

pitstop

 

oxIci et là, on voit passer un char à bœuf. On voit aussi passer, sous la houlette de leur guide, des bœufs muselés. Non, ce n’est pas une race mutante de pit bulls, mais des bœufs partis pour les champs cultivés. La muselière les empêche d’aller fouiller les sillons, à la recherche de racines ou de touffes de verdure appétissantes.

 

 Enfin, vers les sept heures, nous arrivons à la frontière de la ville. Su se remet de la chaleur assommante, après une sieste réparatrice, et pépie des tas de choses intéressantes que j’écoute avec plaisir. Un arrêt encore, devant une cahute où les étrangers doivent payer leur droit d’entrée de dix dollars, pour visiter Bagan. Les autres passagers doivent montrer leur passeport - et, j’imagine, leur autorisation de voyage – à un préposé de la police, afin de savoir s’ils sont autorisés à pénétrer sur le sol sacré de l’ancienne capitale. Les autorités essaient de limiter les entrées, dont on craint toujours qu’il s’agisse de tout un petit peuple de commerçants, qui veulent gagner quelques sous sur la manne touristique, pourtant bien maigre ici… De ce fait, seuls quelques vendeurs de pacotilles autorisés ont le droit de vendre les incontournables souvenirs de Bagan, qui vous sont proposés aux pagodes principales. Ainsi, vous n’êtes pas trop assailli par les pénibles – qui, il faut le dire, laissent raisonnablement vite tomber la chasse au visiteur, une fois que vous avez dit non.

 

Quoiqu’il en soit, nous sommes tous quatre ponctionnés de dix dollars, avant de retourner à notre bus, au moteur hoquetant de fatigue. Puis les voyageurs locaux rentrent à leur tour et prennent chacun sa place. Le couple américain, rondouillard, a cru mourir sur sa banquette faite pour deux minces Birmans, avec des trucs qui pendaient du plafonnier jusqu’à leur tête, et des passagers serrés jusqu’à eux, à l’occasion de l’ajout d’un petit tabouret en plastique. Le bonheur de chaque arrêt leur faisait perdre leurs sens, ou presque, et ils sont désespérés quand je dois leur avouer que, de la frontière de la ville jusqu’à notre arrêt final, il y a encore certainement une bonne trentaine de minutes. Ca n’en finira jamais…

 

Alors que la nuit n’en finit pas de tomber, nous voici enfin en ville. La ville, c’est une grande rue pleine de trous et de bosses, avec un peu de macadam, ce qui permet de la distinguer des autres rues, qui ne sont que pistes. La réalité, c’est que Bagan, c’est un trou perdu fait de quatre ou cinq rues qui vont de l’est à l’ouest, et qui croisent au cordeau, enfin, presque, quatre ou cinq rues qui vont du nord au sud. Le long de ces rues à peine éclairées se dressent quelques hôtels et guesthouses, qui doivent à eux tous offrir une cent cinquantaine de chambres, de qualités variées, aux visiteurs. Chaque fois que je suis passé, Bagan faisait ville fantôme, et je trouvais une chambre sans même chercher, quand un rabatteur me sautait dessus pour me proposer, pour trois dollars américains, tout au plus, une chambre double parfaitement correcte, avec salle de bain, petit déjeuner, dans un cadre paradisiaque. Mon dernier souvenir est un New Eden Hotel, malheureusement totalement occupé cette fois, à la suite d’un congrès, ou d’un anniversaire, je n’ai pas trop bien compris quand j’ai, par je ne sais quelle inspiration, téléphoné à l’hôtel pour voir si je pourrais y loger le jour suivant. Du coup, j’avais appelé un autre hôtel, conseillé par celui où je logeais à Mandalay, et m’étais trouvé une chambre double, avec tout le confort et petit déjeuner, pour le prix usuel de Bagan. C’est un hôtel qui se trouve sur la rue principale, à deux ou trois cents mètres du quartier où j’ai mes aises. Mais bon, j’avais la promesse, à Mandalay, que c’était très bien, que je pouvais trouver, à deux pas de l’hôtel, un loueur de vélos ; je n’allais pas me compliquer la vie…

 

Le bus rentre donc en ville et lâche tous les Birmans, attendus au bord du terrain vague qui fait office de gare routière. De là, il fait son tour, pour déposer les voyageurs pour hôtels. Su essaie de se renseigner pour savoir s’il y a un hôtel qu’on peut lui conseiller, mais il paraîtrait que, malheureusement, une grande cérémonie bouddhiste qui se prépare – l’intronisation de novices - a amené ici des dizaines de parents desdits novices, et que tous les hôtels sont pleins… Ah. Les américains nous quittent, devant l’hôtel trois étoiles de la ville, avec piscine, et l’accompagnateur du bus va se renseigner pour elle. Ici aussi, c’est plein… Su me regarde d’un œil paniqué, ce que je peux comprendre.

 

Après deux secondes de réflexion, je lui dis :

 

-          si tu veux, j’ai loué une chambre double…

-          Bon, d’accord.

 

Pas une seconde d’hésitation. Il faut supposer que je fais bon bougre, qu’elle n’a aucune inquiétude en acceptant et qu’elle m’a, quand même, un peu à la bonne. Ca fait plaisir, quand même.

23:17 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

12/07/2007

Vers Bagan

Le chemin entre Mandalay et Bagan est atroce. Nous parlons de deux cents kilomètres, à tout casser : on démarre tôt le matin sur une route qui commence bien : deux bandes qui tournent parfois à quatre, un pont en construction, ici ou là, afin de renforcer le vieux pont datant des colonies, de remplacer un pont détruit, ou de se débarrasser d’un gué dont les eaux sont parfois irrégulières. Il nous est arrivé, plus d’une fois, de devoir attendre quelques heures, devant une rivière dont flots, lors de la mousson, étaient infranchissables. Soudain, le conducteur du bus, envoyé en observateur devant la rivière, nous hélait, sautait au volant et, alors que nous courrions pour reprendre nos places, commençait sa traversée. On sortait de l’aventure trempés de pluie et de transpiration, boueux des pieds aux épaules, vivants. Au moins, on était passés.

 

Les cent premiers kilomètres, quand on quitte Mandalay pour aller vers Bagan, sont excellents, selon les standards locaux. Puis, ça se dégrade, et on arrive au pire. Parti le matin vers sept heures, on arrive à Bagan douze heures plus tard. Le problème n’est pas seulement l’état des routes, mais celui du parc automobile. Un bus birman, quand il n’est pas VIP et de moins de trente ans d’age, est dans un état de roulage, et dans un état mécanique tels qu’il lui est impossible de prendre le moindre risque et de forcer son chemin.

 

Les bus qui font la route, de Mandalay à Bagan, et de Bagan à Mandalay, ne sont pas les usuels VIP – enfin, les usuels VIP à la sauce birmane, qui Busn’existent que sur les trajets originaires de Yangon, ou dont le but final est la capitale. La plus grande partie de la flotte des transports birmans date des années soixante, avec parfois un autocar luxueux, importé subrepticement d’un pays tiers. Dans les villes, on parle de vieux machins des années cinquante, de la marque Hino, dont je me demande s’ils n’ont pas été offert, après la guerre, par les Japonais, en manière d’excuses pour leurs rapines et déprédations du temps des années noires…

 

Quoiqu’il en soit, les bus qui font la route entre Mandalay et Bagan ne sont pas à recommander.

 

Il y avait, quand je suis arrivé la première fois en Birmanie, entre Mandalay et Bagan, un bus de jour, et un bus de nuit. Quand on prenait l’un, on regrettait immanquablement de n’avoir pas choisi l’autre. La vérité est qu’ils étaient tout aussi inconfortables l’un que l’autre. Rien n’a, depuis, changé, sinon que les deux bus – le bus de jour et le bus de nuit – ont pris cinq ans de plus dans les suspensions.

 

Une autre possibilité de partir à Bagan serait de prendre le bateau qui descend la rivière Irrawaddy. Elle relie les deux villes et deux bateaux – l’un rapide, l’autre lent – parcourent la rivière, afin de libérer les routes taraudées du pays. Le bateau rapide est lent ; le bateau lent est très lent. Tous deux sont d’un inconfort inimaginable. Tous deux donnent le sentiment qu’ils attendent la première occasion pour couler. C’est la peinture qui tient la rouille ensemble, mais pour combien de temps…

 

J’ai pris une fois le bateau, pour descendre l’Irrawaddi : plus jamais. La moindre vaguelette provoquée par le croisement d’une barque faisait tanguer le navire dont la rambarde devait passer de deux ou trois centimètres, tout au plus, le niveau de l’eau.

 

Quand à la possibilité aérienne, elle défie l’imagination. On peut effectivement acheter un billet d’avion pour aller de Mandalay à Bagan. Rien ne dit qu’un avion se présentera à l’heure dite, voire le jour dit. Et si, un beau jour, on voit l’avion arriver, on décide qu’après tout, le bus n’est pas si mal que ça.

 

Bref, tout en sachant que le confort du bus n’est pas optimal, que le Streetnombre de passager par rapport au nombre de sièges est inadéquat, que le trajet semble durer une vie entière, c’est le bus que j’ai choisi ce matin. J’arrive, sur mon moto taxi à la gare routière où l’on attend le bus. Il y a l’habituelle foule de vendeurs de fruits, d’eau filtrée, de bonbons, de trucs et de machins. Quelques mendiants. Le bus est là, dans un état de délabrement qui fait pitié à voir. Quand on entend son moteur tourner, quand on regarde ses roues, on sait qu’on ne roulera pas vite. Le danger d’un accident mortel est donc nul – sinon, en cas d’explosion, pour le conducteur, assis littéralement sur le moteur. Pour nous, pas grand risque.

 

Je suis le seul européen, ce matin, à prendre le bus de Bagan, puis non, arrive un couple d’américains avec lesquels je commence à causer. Une jeune femme ravissante nous fixe de ses yeux en amande, alors que nous bavardons, et vient se mêler à notre conversation, afin de faire connaissance avec ses futurs compagnons de misère : elle aussi part à Bagan, dans notre bus.

 

C’est une Coréenne, ce qui explique que je ne l’avais pas distinguée, dans la foule. Elle s’appelle Su, et me demande si nous ne nous sommes pas déjà rencontrés. Après quelques secondes de réflexions, je me souviens d’une bousculade à Bangkok, il y a plus d’un an, lors de la fête de l’arrosage qu’on appelle là bas le nouvel an thaïlandais. Oui, c’était bien elle. Liés par ce souvenir immortel, nous bavardons avec davantage d’intérêt. Elle me raconte son périple alors que nous montons dans le bus dont le moteur poussif fait semblant de rugir.

 

Après deux heures de routes pas encore cahotantes, je sais tout de son premier trajet, lors duquel elle avait fait le tour de la Thaïlande et du Laos, de son retour en Corée pour des raisons matérielles que l’on peut deviner, de son arrivée à Bangkok il y a une quinzaine de jours, et de sa décision de venir, seule, dans le pays du diable.

 

C’est, en réalité, sans grand danger : en toute discrétion, parfois, mais parfois pas, la police et l’armée sont partout, pour casser les risques de révolution. Si police et armée sont là… elles sont là, et un voleur, un assassin ou un escroc n’a pas plus d’espoir qu’un révolutionnaire d’échapper à la main de la maréchaussée. De ce fait, la Birmanie est un pays sûr, pour les voyageurs – du moins, tant qu’on ne parle pas des dangers inhérents au voyage.

 

Su a une voix douce que le bruit de roulage couvre parfois, un sourire ravageur, des vêtements qui, quoique la couvrant de manière modeste, sont une incitation au viol.

 

Ou alors, c’est moi qui ai un problème.

 

Après un premier arrêt pipi, puis un arrêt déjeuner, nous parlons bizenesse : elle n’a rien réservé à Bagan, et s’inquiète de savoir si elle trouvera de la place dans l’un ou l’autre guesthouse. Je n’en doute pas. Rassurée, elle s’endort. Sa tête se penche, use de mon épaule comme d’un coussin, pendant que, alors que nous roulons sur une piste cahotante, nous oxessommes lentement recouverts d’une fine pellicule de poussière. Quand nous nous arrêtons, la fois suivante, je la laisse dormir dans le bus alors que je vais chercher de l’eau. Un antique attelage de bœufs s’avance vers nous, nous regardant avec curiosité. Bagan a été la capitale de l’Empire Birman, aux douzième et treizième siècles. De toute évidence, peu a changé depuis.

23:08 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bus, boeufs |  Facebook |

Quelques photos du marché

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22:58 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/07/2007

Au vieux marché

Après un passage à l’hôtel, et une douche toujours bien nécessaire, après avoir passé la journée entière sous le soleil, je ressorts, pour faire le tour du quartier. Les alentours de mon guesthouse sont limités, d’un côté, par les murs d’une énorme pagode, accompagnée de son collège dans lequel les moinillons pullulent. Il est, par ailleurs, situé dans un quartier populaire, au centre d’un entrelacs de rues et de ruelles qui font le marché central de Mandalay.

 

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Dans un pays dont on a vite compris qu’il est pauvre, on est toujours surpris de voir le nombre de fleuristes qui proposent leur marchandise. Elle est vendue, qui plus est, dans des quantités effarantes, dans un état de fraîcheur qui ferait baver nos ménagères. L’emballage, seul, pourrait souffrir la critique, puisqu’il n’y a rien d’autre qu’une cordelette tenant les tiges ensemble. Dans le meilleur des cas, après la vente, on vous emballera vos fleurs dans un morceau de journal. Mais ce sera dans les cas exceptionnels, quand vous êtes un étranger et que votre achat n’a sans doute rien à voir avec les divinités, et davantage avec la jolie brune qui se trouve à vos côtés. Alors, Madame la vendeuse glousse assez bien et interpelle les copines, pour leur faire savoir que sa pratique est inhabituelle. Les copines s’attroupent pour venir voir et votre compagne rougissante, brune, rousse ou blonde, est observée de près, les dames commentent la situation à portée d’oreille - mais en birman, ce qui permet de faire semblant qu’on ne remarque rien.

 

Ces fleurs vendues dans la rue n’ont qu’un but connu ici : elles sont données aux idoles, dans les pagodes. Le petit peuple ne pourrait s’offrir un tel produit de luxe ; tout est donc mis en commun, par l’entremise du dépôt devant les statues du Bouddha historique, devant les démons et devant les saints hommes, dans les pagodes. De ce fait, tout le monde en profite et les moines font des efforts louables pour garder les fleurs fraîches aussi longuement que possible. De ce fait, les pagodes embaument non seulement le propre et l’encens, mais les aubépines, les roses ou les iris aussi. Parfois un caca de chien dépare pour quelques minutes le nettoyage remarquable du sol de marbre ou de pavés soigneusement entretenu – car les animaux sont partout, ici – mais un bonze, une nonne ou un laïque viendra vite nettoyer.

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Sur le marché de Mandalay, échoppes et étals se suivent. Les piles d’oignons, de pastèques, de tomates ou de chili tapent à l’œil – dans le cas du chili, le nez aussi. Comment ces gens font-ils pour travailler à transporter, tels nos antiques forts des halles, des charges de chili deux fois plus grosses qu’eux, le sourire aux lèvres rougies de bétel et les yeux secs. Il suffit que je passe à deux mètres des collines de chili pour qu’on en soit à pleurer et que la gorge soit prise.

Market5Market3Market 

 

 

Devant chaque boutique, on s’arrête, pour admirer le tableau fait par des gosses qui courent, des parents qui travaillent, des fillettes qui viennent vous regarder sous le nez, la bouche en O, et qui s’en retournent au galop vers les parents hilares, une fois que vous les avez prises dans vos bras, puis relâchées, après qu’elles aient gigoté comme des perdues alors que vous les portiez ou, qu’au contraire, elles se soient pelotonnées avec le plus grand plaisir dans les bras du grand monsieur étranger. La foule est très badaude – il faut dire qu’il n’y a pas grand-chose comme distractions, sur le marché et hors du marché. Un défilé d’idoles, parfois…

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Les parents vous demandent de les prendre en photo, de prendre les enfants en photo, de prendre leur marchandise en photo, et s’extasient quand, après coup, vous leur montrez, sur votre écran, les photos prises.

 

babesIl m’est arrivé de revenir le jour suivant, ou dans l’après midi du même jour, avec quelques photos imprimées que j’avais prise de l’un ou l’autre, et à qui j’offrais les photos. C’était l’hystérie. Les enfants s’attroupent alors, ainsi que les adolescents, et rient, ainsi que les parents qui m’offraient, qui une rose, qui un oignon… Ah, c’est Valmont qui se rendait compte, un jour qu’il était sorti pour impressionner Madame la Présidente de Tourvel, en faisant la charité, qu’il est agréable de faire plaisir. Penser qu’on peut faire le bonheur d’une famille entière – et, partant, le sien propre - en imprimant une photo… comment pourrait-on alors se priver d’un bonheur si facile à offrir.

 

BetelLes étals les plus modestes sont source de curiosité : on voit de vieilles dames vendre des chiques de bétel, dont elles ont une recette familiale particulièrement appréciée de leur clientèle – visiblement, le produit n’est pas encore en désuétude, ici – et d’autres vieilles dames vendant des pâtes malodorantes dont je ne puis supposer qu’elles se mangent.

 

 

 

 

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Bientôt, cependant, la journée devient grise et je rentre à l’hôtel. Ce soir, avec une lampe torche achetée auprès de l’un des vendeurs de bricoles, dans la rue, j’irai au bar du coin, prendre une bière dans l’un de ces bistrots où l’on m’invitait du geste, tout à l’heure. Nous n’aurons pas grand-chose à nous dire, bien entendu. La barrière de la langue est colossale… mais nous nous sourions par-dessus la table, en savourant notre bière, et les birmans les plus cultivés se donnent le plaisir de me dire deux ou trois mots en anglais, et d’ainsi se faire admirer des copains.

 

En attendant, un petit bout à manger, avec l’espoir toujours déçu de faire un bon repas. Après m’être rafraîchi, je redescends de ma chambre et pars avec un vélo taxi jusqu’au centre de la ville, là où des restaurants chinois et indiens trônent du haut de leur réputation de meilleures tables de la ville – en Birmanie, et face à la compétition de la cuisine locale, ce n’est pas une réputation difficile à obtenir…

Downtown

 

11:33 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nourritures, elephants, fleurs |  Facebook |

01/07/2007

Le Nord de Mandalay

Traverser le camp, c’est emprunter, à pied, une route droite et déserte d’un bon kilomètre de long, en bon état. Tous les deux cents mètres, une intersection avec, des deux côtés, un chemin raisonnablement macadamisé qui s’éloigne, tout droit, lui aussi, sous une voûte de verdure. Dans son découpage, cela rappelle les camps retranchés romains. A l’entrée, on vous rappelle bien qu’il y a une route et une seule que vous avez l’autorisation d’emprunter : celle sur laquelle vous êtes, rectiligne, qui conduit à la cité interdite. Dieu seul sait ce qui vous arriverait si vous décidiez d’obliquer, au prochain carrefour, mais il n’y a rien n’y personne pour vos surveiller, dirait-on.

 

Des deux côtés de la route, d’épaisses et hautes futaies, entrecoupées de hauts jets de bambou, cachent tout, au point de nous empêcher de voir les toits des baraquements. Y en a-t-il, seulement ? Le calme et le silence nous conduisent à nous demander s’il y a quelque chose, ou quelqu’un, dans ce fameux camp militaire.

 

A l’occasion, on peut voir, nous dépassant ou nous croisant, sortie d’une rue donnant sur la droite et empruntant, après nous avoir dépassé, une autre rue donnant sur la gauche, ou alors, allant jusqu’à l’entrée du camp, avant de bientôt revenir, après une courte halte, une copie chinoise de Jeep, avec un pilote qui roule pieds nus et la cigarette au bec, histoire de nous faire conclure que oui, en effet, Tatmadaw est présente ici.

 

Ou alors, un colonel a délégué une Jeep dont le seul but, en circulant chaque fois qu’un étranger passe, est de faire croire à la présence Towermilitaire ici. On en saura un peu plus quand nous serons dans la vieille cité interdite : en effet, l’un des bâtiments de la cité est une tour de bois élevée. Quand on est à son sommet, on dépasse, de peu, les futaies et la vue est belle. On peut alors voir les toits de la cité interdite et, si on regarde de l’autre côté, les remparts que l’on a longé, des kilomètres durant, ainsi que, effectivement, des toits de tôle ondulée qui apparaissent ici et là, indiquant bien qu’il y a des bâtisses. Lesquelles ? Mystère et boule de gomme. Disons qu’il s’agit d’un cantonnement, et oublions le sujet.

 

Il est certain, en tout cas, vu son incroyable niveau d’impopularité, que la junte a besoin de faire peur, en laissant les gens dans l’ignorance, dans l’incertitude. L’armée est partout, mais où est-elle exactement… Personne ne le sait.

 

 

 

Cite interditeLa cité interdite est, finalement, décevante. Elle était faite toute de bois, était pluricentenaire et  a flambé une triste nuit de 1944, à l’occasion d’un bombardement anglais à la cible mal choisie, d’un bombardement anglais mal conçu et mal effectué, vu que les pilotes étaient restés bien haut, par sécurité, lâchant leurs bombes au hasard sur la Birmanie. Des milliers de morts civils, des centaines de maisons détruites, un soldat japonais légèrement blessé et des usines inexistantes toujours et d’autant plus inexistantes.

 

La reconstruction de la cité interdite donne un sentiment de jeu de lego vide. Tous les anciens bâtiments y sont, scrupuleusement reconstruits comme selon le plan dressé une centaine d’années plus tôt, mais comme tout ce qui ornait la cité n’était plus que cendres, on n’y rien pour remplir le cadre. C’est, de ce fait, peu attirant.

 

On se promène dans les courettes herbeuses, en faisant attention aux serpents, toujours présents mais qui ne vous aiment pas davantage que vous les aimez. Vous faites un peu de bruit en marchant et pfuit, ils se sauvent. Vous passez d’un bâtiment à l’autre. Tous ne sont pas ouverts à la visite – rapport à des salopiauds qui les feraient flamber. Pas grave, puisqu’il n’y a rien à y voir… Nous sommes seuls, mon Suisse et moi, et ne verrons un groupe birman arriver que près d’une heure plus tard, alors que nous reprendrons le chemin de la sortie.

 

Ensuite, quand nous arrivons à la porte de la forteresse, c’est l’assaut des vélos taxis. Nous en prenons un, discutons un prix pour nous faire conduire dans une rue le long de laquelle les temples se succèdent, et en voiture – enfin, à vélo sera probablement plus juste. En quelques minutes, notre conducteur nous mêne, à la force du mollet – mais le trajet est plat, les dieux en soient remerciés – jusqu’à un premier temple où il nous abandonne. Une demoiselle, le cachet à la main, nous attend de pied ferme, ainsi que des vendeurs de colifichets et de souvenirs. Peu nombreux, quand même. Tant mieux.

 

LadiesnoNous nous faisons donc estampiller, nous nous laissons un instant harponner par les vendeurs, leur promettons que nous viendrons regarder leur étal quand nous en aurons fini avec la visite. La pagode dans laquelle nous rentrons est toute de bois. Elle est splendide, même si elle commence à s’effriter.

 

Les femmes ne sont pas autorisées dans le saint des saints.

 

Je ne sais pas pourquoi cette habitude de refuser les femmes, au plus près de la statue de l’idole. Parce qu’elles bavardent et distraient le bonze de sa tâche orante ? A l’origine, le Bouddha historique avait refusé que les femmes créent un corps religieux – les nonnes, en d’autres mots. Les raisons données par les historiens sont diverses : selon le premier, la femme était tellement imparfaite, dans la logique indoue, dans laquelle le bouddhisme trouve son origine, qu’il était préférable de l’éloigner du divin, afin de protéger ce dernier. Attitude bien judéo paulinienne, dirait-on chez nous.

 

Selon le deuxième, la femme est tellement divine, tellement un temple par elle-même, d’après Bouddha, qu’il n’était pas nécessaire de l’autoriser à perdre son temps dans les simagrées religieuses. Dans cette explication là, je sens que l’historien est faux-cul.

 

Un troisième analyste suggère que la répartition des tâches, dans la vie humaine, fait que l’homme seul devait être en charge du spirituel. Quant au pourquoi de cette répartition des tâches, la prudence le garde silencieux.

 

Enfin, quoiqu’il en soit, l’affichette courante selon laquelle les dames sont priées de ne pas entrer dans le saint des saints - et d’ainsi s’approcher de trop de la statue du Bouddha - nous fait ricaner.

 

A la sortie, c’est l’assaut des vendeuses qui nous rappellent notre promesse. Nous allons donc rapidement voir les souvenirs proposés à notre portefeuille. A la fin, pour ne pas créer trop de déception, nous achetons chacun une bouteille d’eau, toujours bien nécessaire ici, de toute manière.

 

C’est ensuite une longue promenade, avec arrêt déjeuner dans une gargote sous tente, le long du chemin. On y mange mal, mais quoi… MandpagNotre visite rappelle, en immense, le trajet obligatoire du promeneur de Luang Prabang, au Laos, quand, le long d’une rue qui doit faire, tout au plus, deux kilomètres de long et qui se déroule le long du Mékong, on peut visiter, l’un après l’autre, une dizaine de temples gracieusement bâtis, à la laotienne. On les décrirait comme de ravissants bibelots, de délicieuses pièces de mobilier Louis XV.

 

Mais si le style laotien est simple et gracieux, si les temples sont raisonnablement petits, entourés d’écoles religieuses de taille modeste, les pagodes de Birmanie sont usuellement colossales. La religion telle qu’elle est pratiquée au Myanmar n’accepte pas de demi-mesure. Cela en est au point que les généraux de la junte socialiste qui dirige le pays donnent généreusement, dès qu’il s’agit de bâtir un temple de plus.

 

StupLes pagodes que nous visitons sont souvent énormes, faites de temples accumulés et d’un nombre inimaginable de stupas, que de généreux donataires ont fait bâtir, des siècles durant, pour protéger la parole du Bouddha. Autour d’un stupa particulièrement sacré, nous apprendrons qu’un saint homme a fait bâtir près de mille huit cents stèles, chacune protégeant une page gravée des écrits du Bouddha historique…

 

 

 

Le soir, alors que nous rentrons, par les petites rues, nous tombons sur une fancyfairfancy fair : les manèges sont encore manuels, et rappelleraient probablement bien des choses à nos grands parents… Vous arrivez en Birmanie, veuillez retarder votre montre de cinquante ans. Enfin, après nous être offert une bière, sur une terrasse locale, de l’excellente bibine locale, nous nous séparons, non sans avoir assisté à une scène attendrissante : le flic préposé au trafic, à l’un des carrefours centraux de la ville, faisant arrêter tout trafic, pendant que son collègue – les flics préposés au trafic sont toujours placés deux par deux – aide une très vieille nonne à traverser.

 

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Oui, bien entendu, quand on pense au Myanmar, on pense à la police secrète. Le Myanmar, ce n’est, Dieu merci, pas que cela.

 

22:03 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : temples |  Facebook |

28/06/2007

Tatmadaw

Le lendemain, après une nuit réparatrice, quand je me lève, c’est à l’aube, pour savourer le lever du soleil, sur la terrasse, alors que, l’une après l’autre, les aiguilles dorées des stupas étincellent aux premiers rayons du soleil. A ma grande surprise, mes deux Italiens sont là aussi, prenant leur petit déjeuner à la hâte, avant de sauter dans un taxi qui les conduira à l’aéroport de Mandalay : ils prennent l’avion pour Rangoon.

 

ManairLa presse qui est la leur me fait sourire, vu la réputation des lignes intérieures du Myanmar, et tout particulièrement des vols de Myanmar Airways : les horaires ne sont jamais respectés, de loin, et le nombre de places vendues est usuellement deux fois plus élevé que le nombre de places effectives dans l’avion. Evidemment il y a des no show, dans tout vol ; mais l’optimisme des vendeurs de places me semble ici exagéré.

 

Quoiqu’il en soit, l’avion de huit heures du matin, dans le bon vieux temps, ne partait pas nécessairement à huit heures – ou alors, à huit heures du soir, le jour suivant. Quand il partait enfin, il s’envolait avec des passagers assis sur de petits tabourets de plastiques dans le couloir. De ce fait, les hôtesses de l’air, au visage plâtré de tanaka – ce n’est pas autorisé sur les vols internationaux, mais jamais ce maquillage ne pose problème sur les vols à l’intérieur du pays - ne pouvaient circuler le long de la cabine, afin de vérifier que chacun attachait sa ceinture. Personne, de ce fait, ne l’attachait, ni ne fermait les coffres situés au dessus des sièges. Les atterrissages se passaient toujours mal, et il est peu probable que les choses aient changé.

 

Dans la cabine, outre les passagers en surnombre, il y avait quelques animaux domestiques aussi, entrés en contrebande, sous la responsabilité d’une vieille dame ou d’un riche commerçant qui aimait tant son chien, son singe ou son chevreau.

 

De plus, les avions des lignes aériennes intérieures avaient la réputation méritée de ne pas être parfaitement entretenus, d’être mal pilotés, et ils s’écrasaient souvent. Myanmar Airways, part du groupe Myanmar Airways International, semble être à deux doigts de disparaître. Ca tombe plutôt bien : ses avions en charge des vols nationaux atterrissaient plus vite qu’il n’était souhaitable, et les morts se comptaient annuellement par dizaines. La compagnie doit encore compter deux bimoteurs en fin de vie. On attend qu’ils s’écrasent pour fermer la branche nationale de la société. C’est l’un de ces deux bimoteurs que les deux Italiens devraient prendre. Je m’abstiens de leur dire tout ce que je sais sur le vol qu’ils ont l’intention de prendre.

 

airbaganEn ce qui concerne Myanmar Airways (branche nationale), la rumeur va ainsi que la ligne qui appartenait aux militaires de la junte est maintenant remplacée par Air Bagan, nouvelle ligne aérienne appartenant prétendument à un nouveau millionaire n’ayant rien à voir avec le gouvernement, ce qui permettra, prochainement, à ses avions de se poser hors du Myanmar. En effet, Myanmar Airways International, appartenant au gouvernement, n’a obtenu l’autorisation de se poser qu’à Singapour, Bangkok et Dhaka. Air Bagan pourra se poser littéralement où il le voudra, puisqu’il n’a rien à voir avec la junte. J’ai comme dans l’idée qu’Air Bagan rachètera alors la flotte de MAI à prix d’or, et que le Myanmar aura enfin les débouchés aériens internationaux auxquels la junte estime qu’il a droit.

 

Mes deux Italiens disparaissent bientôt, descendant les escaliers jusqu’à la réception où ils prennent leurs sacs, avant d’être avalés dans la cabine arrière du taxi d’hier. Après leur avoir souhaité un bon voyage, je m’assois à l’une des tables de la terrasse, ce qui déclenche les grandes manœuvres d’un personnel empressé, souriant, plâtré de tanaka et toujours étonnamment capable de s’exprimer en anglais.

 

J’ai une faim de loup, car je n’ai pu aller dîner hier soir. Les rues de Mandalay ne sont pas éclairées la nuit. Enfin, non, pas tout à fait : il y a quelques grandes avenues qui bénéficient d’un lampadaire tous les cinq cents mètres. Ces lampadaires fonctionnent quand il y a de l’électricité en ville – ce qui n’est pas toujours le cas, la nuit. Sinon, dans les petites rues, pas de lumière, pas toujours d’électricité, des chemins de terre battue avec, de ci, de là, une belle petite ornière et, hier soir, une nuit sans lune. En court : de quoi se péter la figure deux fois tous les dix mètres.

 

On a tendance à oublier, en arrivant à Mandalay, que les vendeurs de colifichet que l’on voit dans les rues ont une raison d’être. S’ils vendent de petites lampes électriques, c’est que l’électricité reste un produit volatile ici. La dernière fois que j’étais ici, nous partagions une chambre, un Suisse et moi, et nous étions parti prendre un repas exécrable dans la nuit noire, grâce à la lampe de poche de Monsieur le Suisse. Ici, oubliée la lampe, et je ne vais pas aller embêter les employés de l’hôtel : ils n’ont pas de lampe pour moi, et sont en plein travail pour faire démarrer la gégène de secours, vu que l’électricité vient de sauter.

 

On peut, en fait, demander de l’aide : un employé se fera un plaisir de vous accompagner, sa lampe à la main, jusqu’à un vélo taxi qui vous conduira à un restaurant, vous attendra devant et vous reconduira ensuite à l’hôtel, avec sa lampe à lui, accrochée sur le guidon. Ca, je le saurai plus tard. Ce soir là, j’avais décidé, devant le branle bas de combat dû à la relance de la gégène de secours, de faire l’impasse sur le repas. Après tout, ce n’est pas qu’on mange si bien que cela au Myanmar.

 

Ce matin là, donc, je bondis sur mes deux toasts, barbouillés d’un beurre brunâtre et de confiture, sur un œuf nageant dans de l’huile, sur mon assiette d’ananas. Je bois mon thé et en redemande. Puis, heureux et mursrassasié, je descends lourdement jusqu’à ma chambre, rapport à l’œuf, y prends mon sac, vérifie que j’y ai mon billet circulaire déjà cacheté du fait de mes visites d’hier et file dans la rue, pour me diriger vers le palais royal. L’espace dans lequel ce dernier est blotti est gigantesque. L’énorme quadrilatère qui entoure le palais fait exactement deux kilomètres de côté. Un imposant rempart orné de mâchicoulis - rempart qui doit bien faire ses dix mètres de haut - sépare le territoire secret du reste de la ville, et est lui-même protégé du contact par une douve dont la largeur doit faire, fastoche, une trentaine de mètres.

 

Domaine royalAu milieu de chacun des côtés, il y a une porte, encore aujourd’hui surveillée par l’armée, puisque le camp retranché qui entoure la cité interdite est aujourd’hui l’un des camps secrets de Tatmadaw – c’est le nom affectueux donné par la junte à son bras armé. Il est interdit, de ce fait, de se promener dans la plus grande partie du domaine royal, une seule porte peut être prise par les étrangers : c’est la porte de l’Ouest, alors que mon hôtel est à l’Est.

 

Comme je ne le savais pas, et que j’arrive au Nord Est, je descends d’abord vers le Sud puis, repoussé à la porte de l’Est, continue jusqu’à la porte du Sud où je suis repoussé encore. J’y rencontre un Suisse qui cherche, lui aussi, désespérément, à entrer. Un soldat courtois et capable de parler l’anglais nous indique que nous trouverons notre bonheur à la porte de l’ouest, deux kilomètres plus loin… Nous y allons, suivi un instant par un vélo taxi qui se propose à nous conduire jusque là. Puisqu’il n’est pas encore neuf heures, il fait encore tiède, pas vraiment chaud, ni humide. Ca viendra. Nous déclinons donc l’offre, tout en sachant – il faut bien que le petit commerce vive – que nous accepterons son offre, ou celle de son alter ego, en sortant du palais.

Domaine royal2Domaine royal3 

Quand nous arrivons enfin devant la porte autorisée, il y a, en effet, une douzaine de vélos taxis qui attendent et espèrent. Monsieur le Suisse et moi même avons fait connaissance, nous nous entendons bien, et nous passerons la journée ensemble, à faire du temple. Mais tout d’abord, une fois nos billets estampillés, nous entrons dans la section la plus interdite de la cité interdite : le camp militaire.

 

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00:23 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : aviation, armee |  Facebook |