26/05/2008

Les Mihops

Or donc, je reproche toujours à une Claire, une Samantha ou une Alix, mon départ vers les îles.

 

Alix, c’est le coup de Corto Maltese.

 

Samantha, ce sont les projets que nous avions bâtis, un soir, après un verre ou deux, un tendre baiser, puis un autre, et le reste.

 

Quant à Claire, c’était le plaisir de lui envoyer des cartes postales d’endroits exotiques, encore plus exotiques, de plus en plus exotiques. Au final, ce ne pouvait qu’être la PNG, le Timor Leste, ou l’archipel Bismark...

 

Ce serait évidemment fastoche de dire que je suis un pauvre petit impubère facilement influençable, facilement influencé, et que c’est rien que leur faute à elles, à Claire,  à Samantha et à Alix, si je me trouve aujourd’hui dans un bourbier tel que celui de la Papouasie, une route défoncée qui sinue de derrière moi jusqu’à Jayapura, trente kilomètres plus loin, un kilomètre de queue serpentante devant moi, une frontière fermée devant, et des rascals un peu plus loin, qui ne font rien que tuer les pauvres gens qui passent.

 

Jouer à Caliméro a toujours été mon fort, et il n’est rien de plus drôle, à mon idée, que de regarder le coupable désigné d’un œil noir, une fois que la catastrophe se développe. Parfois, ça marche ; l’accusé rougit, tente de s’expliquer, de s’excuser même. Ca, c’est le top.

 

Ici, outre le fait qu’il me sera probablement difficile de revoir Samantha, Alix ou Claire, toutes disparues je ne sais où, au fil du temps, que le coup du regard noir sera donc rendu impossible et qu’elles ne se sentiront, dès lors, jamais coupables,  je dois quand même un peu assumer, de temps à autre.

 

Quant à mon départ vers des endroits oubliés des dieux, l’influence et le souvenir d’amourettes passées peuvent y être pour un petit quelque chose, bien entendu. Mais je me suis bien influencé moi-même : dans le cas précis de la Papouasie, oui, il y a bien un peu de Corto ; j’en ai trop parlé pour qu’il n’y ait pas un petit quelque chose de vrai, dans mon accusation. Mais il y a aussi un livre merveilleux que j’avais acheté de mes propres sous, sans savoir ce qu’il y avait dedans, mais ça m’avait l’air amusant.

 

C’était un soir à Johannesbourg, dans le quartier nocturne de Hillbrow, du temps qu’on pouvait circuler à pied sans risquer un coup de couteau, de Jeppe à Braamfontein, à la bonne époque de l’apartheid.

 

Ce soir là, après un repas dans un steak house quelconque – Mike’s Kichen, probablement - j’étais rentré à Exclusive Books, avec Liesa, une amie. J’étais tout à fait par hasard tombé sur un petit livre cartonné, écrit par une inconnue du nom de Dorgan Rushton, illustré par son mari, William, intitulé Brush up your pidgin.

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La présentation du livre signalait qu’il s’agissait du seul livre de voyage, destiné au touriste, qui se terminait mal et les dessins attiraient l’œil.

 

Hop donc, j’avais acheté le livre.

 

La même soirée, après avoir quitté Liesa, j’avais entamé le livre que je n’avais quitté qu’à la dernière page, aux premières heures du jour, encore secoué de rire.

 

C’est sans doute ce récit de voyage, composé de petites phrases glacées supposées vous permettre de voyager à travers la Papouasie, et qui se termine avec la disparition violente de Nikas, le mari de Dapne, puis avec la disparition mystérieuse de Dapne, vue pour la dernière fois entre les bras d’un viril pilote australien, qui m’a convaincu, le jour où la possibilité papoue s’est manifestée, de sauter en enfer.

 

Mais voilà que je suis à la frontière, et si Dapne, disparue en Nouvelle Bretagne aux alentours de 1933, est encore vivante, je ne suis pas encore à pied d’œuvre pour la retrouver, afin d’en arriver à un deuxième volume du récit.

 

Et puis, ai-je appris en fouillant l’internet, William Rushton est mort, il y a quelques années… Un nouvel opus ne vaudrait pas l’ancien, rapport aux merveilleuses illustrations dont il avait orné ce premier guide.

 

En attendant, il va être midi. Manger, ce n’est pas impossible. Tout au long de la queue, il y a des vendeurs de trucs et de machins. Principalement de bétel, mais aussi de brochettes dont le parfum est toujours plaisant. Ce sont usuellement des rats. Il y a aussi des paniers contenant des vers – morts, grillés et salés – ou des insectes variés – tout aussi morts, grillés et salés.

 

Il faut une première fois à tout. C’est donc à cette occasion que je prends mon premier sachet de vers, pour voir.

 

Ce sera toujours mieux que les rats.

 

Dans la bouche, c’est tout simplement du gros sel craquant, avec un léger arrière goût de je ne sais quoi – enfin, si, je sais quoi, mais j’aime autant ne pas savoir. Ca se laisse manger, c’est un bon apéro, du modèle qu’on rapporterait bien aux copains, quand on rentre en Europe, afin de s’assurer une solitude renouvelée, quand on retournera en Asie…

 

Pendant que je grignote mes vers grillés et salés, je regarde autour de moi, avec l’espoir de voir une bâtisse dans la distance, de me trouver un lit pour ce soir. C’est mal barré : rien de rien, sinon deux baraques presque effondrées, autours desquelles on peut voir des cahutes faites de toile et de tôle ondulée.

 

Pendant que je grignote mes vers grillés et salés aussi, je me promène dans la foule qui s’est un peu égaillée, laissant chaque fois un gardien de la place, au cas où la queue démarrerait. C’est alors que je me rends compte que tous ceux qui m’entourent sont papous, et que tous parlent le pisin : Dorgan serait ravie.

 

Monsieur qui hèle Madame, l’appelle Cook belong me (ma cuisinière) ; et ses filles sont des Pikinini Mary - des « petites Marie », ce qui est toujours mieux que « ma cuisinière ». Un terme d’affection, c’est Sweet Biskit, mon « doux biscuit ».

 

La mer, que l’on voit dans la distance, c’est soda water et un soutien gorge, c’est basket belong titi - les sacs à tétons : ah, qu’en termes galants...

 

Une dispute entre monsieur et madame ? On passe, de la part de Monsieur, de l’affectueux cook belong me à kranki Mary, du « ma cuisinière » à « Marie malade ». Madame rumine des choses, mezzo voce malheureusement, ce qui m’empêche de noter. Juste après commencent les mihops.

 

Ces mihops, c’est probablement la raison essentielle de mon arrivée en Papouasie. Ce sont les échanges vifs entre Papous - ce qu’on appellerait des injures, dans tous les pays du monde, que s’échangent les primaires qui fréquentent les bistrots et les matchs de fouteballe.  

 

Mais autant, chez nous, les termes les plus vifs sont aussi les plus courts, autant les bordées d’injures que s’échangent les Papous sont complexes, malgré une langue aux possibilités lexicales limitées. Quand, en France, deux automobilistes, tous deux en droit, se contentent d’échanger quelques connard, crétin, pédé et autre enculé, avant d’en venir aux mains ou d’appeler la maréchaussée à la rescousse, en Papouasie, on recherche avec délectation les malédictions les plus noires, dans le but d’effrayer son contradicteur ou son honorable opposant.

 

Vous avez un différent avec un Papou ? Les mihops commencent. La personne avec laquelle vous êtes en litige entamera les hostilités de manière simple et gentillette, en exprimant, par exemple, l’espoir que votre cochon (qu’en Papouasie, vous promenez usuellement avec vous) mourra prochainement d’une diarrhée (mihop pik belong you he pek pek water and he die finish).

 

Vous contre attaquerez en faisant savoir à votre adversaire que votre souhait le plus sincère est qu’un crocodile dévore ses testicules (mihop puk-puk he kai kai someting belong you !).

 

Pris de la plus vive indignation, Monsieur rétorquera qu’il espère qu’un poulet détruira vos récoltes (mihop onefella kakaruk kai-kai rice belong you !).

 

De fil en aiguille, vous en arriverez tous deux à des malédictions de plus en plus noires, à des suppositions de plus en plus absurdes, entourés d’un cercle d’auditeurs attentifs, sachant apprécier l’imagination de l’un et de l’autre, huant ou applaudissant, parfois, les réparties les plus brillantes.

 

Le meilleur mihop que je connaisse à ce jour, après mon stage papou, reste celui qu’avait inventé cette chère Dorgan Rushton : mehop pik belong you he gisim sik no good long mumma en puppa belong you en he givim him long you en sista belong you !

 

En langue de chez nous, ça veut dire que le locuteur de ce mihop espère que votre cochon vous refilera, ainsi qu’à votre sœur, une maladie vénérienne qu’il aura chopée de vos parent.

 

Les Papous sont placides, mais on entend dans la distance, à l’occasion, des rafales de mitraillette, et la queue ne bouge pas, si bien que l’énervement est palpable. Les mihops fusent de partout.

 

Je flotte dans un paradis linguistique, mais ça n’arrange pas mon affaire de lit pour cette nuit.

14:46 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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