19/04/2008

Bientôt à la frontière

Nous quittons Sentani dans un microbus plein comme un œuf, changeons deux fois, avant d’arriver à Jayapura, à la gare de bus centrale. Il s’agit d’un petit terrain vague, à deux pas d’une place supposée être la place centrale de la capitale, avec des bus, des minibus, des pick ups et un taxi dessus.

 

Parler d’activité fiévreuse serait mensonger. On ne s’agite pas. C’est vrai, à tout moment, un minibus arrive, un pick up part. Alors que nous y arrivons, mon voisin, qui parle quelques mots d’anglais, et qui s’est enquis de savoir où j’allais, peut fièrement me guider jusqu’au minibus qui partira dans quelques minutes vers la frontière ; dans quelques minutes, ou dans le nombre de minutes nécessaires pour remplir son tacot. Le chauffeur dudit minibus, qui n’est pour le moment qu’à moitié plein, est en train de s’en griller une, avec les copains, pendant qu’un rabatteur court le chaland. Quand le minibus partira, plein, le conducteur glissera la pièce au malheureux en guenilles qui lui a rempli son véhicule.

 

Les quelques minutes se transforment en une bonne demi heure. Bah, quand on arrive en Océanie, on découvre une chose : le temps ne compte pas. Enfin, pas trop.

 

pap8Je m’occupe en jouant avec le petit garçon à la crème glacée, que son papa lui avait offerte et qu’il a partagée, avec équité, en deux moitiés : une pour ses vêtements, l’autre pour sa bouche. Papa a essuyé ce qu’il a pu, le petit ange s’est laissé faire, digne, mais agacé. Maintenant, nous nous regardons, lui avec un air méfiant, moi d’un air bête. Chaque fois que nos regards se croisent, je lui fais une grimace, puis je regarde ailleurs. Il se colle à son papa, fait semblant de regarder ailleurs, puis s’intéresse à nouveau à moi, d’où une nouvelle grimace.

 

Quand enfin notre chauffeur nous signale, d’un geste large, que nous sommes conviés à bondir dans son carrosse, Monsieur le papa embarque le fiston qui veut tellement regarder si je suis qu’il se cogne la tête à la porte d’entrée de la camionnette. D’où des larmes, des cris, pendant que j’en profite pour prendre place juste à côté de lui. Les larmes s’arrêtent instantanément ; le petit ange se remet à m’observer, avec méfiance et hostilité.

 

Au bout d’un quart d’heure, arrêt dans un village sans nom, où je dois attendre un autre minibus qui ira, lui, directement – enfin, avec de nombreux arrêts – à Wuntung. Quant au petit garçon, il disparaît avec son père, dans un petit chemin qui les conduira Dieu sait où. La dernière image que j’en ai, c’est sa tête dépassant de l’épaule de Papa, à la démarche lourde et balancée, vérifiant si je suis toujours là.

 

Mon minibus arrive, je monte dedans et pour une fois, miracle, j’ai une bonne place. Vu que j’ai un sac avec moi, je paie double place – le minibus est plein – mais je suis devant, à côté du conducteur.

 

C’est un Papou.

 

C’est à partir de maintenant, que je ne suis plus en Indonésie. Toute la route, moche, faite de trous et de bosses, lente, sera une route papoue. La région n’est manifestement pas fréquentée par les envahisseurs – ou, du moins, aucun d’entre eux ne prend le minibus. Quand on prend la route, sur les autres sorties de Jayapura, les uniformes abondent – et ce sont parfois des Papous qui les portent… - mais ici, plus rien. Parfois, cependant, nous croisons une jeep avec des soldats Indonésiens lourdement armés dessus. La frontière approche et l’Indonésie, tout comme Singapour, veut croire que l’invasion, c’est pour demain. Mais qui veut vraiment le croire ? C’est, comme le dit l’expression traditionnelle, se gratter pour se faire rire.

 

Quoiqu’il en soit, les soldats indonésiens passent, nous croisent, des mitrailleuses plantées sur leur jeep. Le silence s’établit alors, puis le minibus redémarre. Les chansons sont reprises, entonnées, fredonnées. Ah, je reconnais quelques mots d’anglais pisin, pidgin, l’Indonésie s’efface, la PNG influence tout un monde par delà les frontières.

 

09:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

17/04/2008

En route vers la PNG

pap2Deux jours encore, ici, à me reposer, avant d’envisager mon départ pour la PNG. Un peu se promener le long de la route, avec les microbus, à ne rien voir de vraiment extraordinaire, tant il n’y a rien, sinon des maisons aux pieds boueux, aux murs gris de crasse, dont les toits s’écroulent sous les mousses, les champignons et l’humidité. Une maison sur quatre, ou cinq, montre des traces d'une émeute plus ou moins récente, suivie d'un incendie.

 

 

 

pap5A côté de Jayapura, je trouve un petit village, attaché à l’université de Papouasie – c’est une institution qui n’existe pas ; c’est un nom, sans plus, avec un département d’anthropologie qui n’existe que par ses visiteurs – au milieu duquel une rue fait dans le tourisme. Ce sont quelques boutiques, devant un tas d’ordure qui rend les boutiques peu attrayantes et la rue peu fréquentée.

 

Curieusement, en Papouasie, pas de cartes postales : impossible pour moi d’envoyer mon habituelle carte à Chipie, à ses demi sœurs, à tous les gosses dont j’ai la liste, précieusement serrée au fond de mon sac, et pour lesquels je suis le marchand de rêves.

 

pap7pap6Par contre, à Jayapura – du moins, dans sa banlieue – je puis trouver des objets traditionnels papous, parfaitement inutiles, attrape poussière, destinés à faire rire dans les noces et banquets : quelques peaux tannées, avec un dessin primitif dessus, reproduit mille fois à l'identique, et des étuis péniens.

 

Oh, que c’est chic…

 

Demain, je partirai pour la PNG, vers Wuntung, d’abord, avec l’espoir d’atteindre Vanimo pour la nuit. C’était soit en avion – on peut en trouver un, à prix d’or ; et c’est alors un deux ou quatre places avec lequel on a tout juste  le temps de monter de Sentani qu’on se met à descendre vers Vanimo ; soit une kyrielle de minibus toujours trop pleins, à la suspension trop sollicitée, aux sièges crevés, qui me conduiront sur les petites routes  jusqu’à la frontière, puis jusqu’à Vanimo.

 

C’est bien entendu cela que je prends.  

 

On dit que les routes du bord de mer, en PNG, sont meilleures, mais qu’il n’est pas toujours idéal de les prendre, vu les rascals.

 

Ah, les rascals… Leur réputation semble affreuse ; à en croire les Papous qui bavardent avec moi, et qui font leur possible pour me décourager quand j’annonce mon départ de l’autre côté, on imaginerait que la PNG est en pleine guerre civile. Même si, d’un autre côté, les Papous indonésiens rêvent d’un voyage passé la frontière, chez les frères indépendants.

 

Bah, que dire… on verra.

 

La tension est palpable, entre papous et responsables indonésiens. Quand une voiture de l’armée passe, chargée de soldats le fusil à la main, ce qui arrive régulièrement, les yeux baissent, les mains se crispent, les dents grincent… Les soldats sont parfaitement conscients du fait qu’ils ne sont pas particulièrement bienvenus. Au fur et à mesure des années, il y a eu des massacres, des émeutes spontanées, des tueries. Quelques responsables indonésiens se sont retrouvés écharpés ; pendant qu’on estime les victimes papoues des massacres indonésiens à plusieurs dizaines de milliers.

 

Pour le dire en court, l’amour entre la communauté des envahisseurs et celle des envahis est au plus bas.

 

Lors de mon dernier arrêt à Jayapura, j’ai été chercher de la thune papoue, chez un changeur chinois ; la monnaie nationale papoue, ça s’appelle des Kinas et il en faut près de cinq pour faire un Euro. Les billets de toutes dénominations sont illustrés d’un oiseau de paradis, fièrement dressé sur ses ergots.

 

Des Kinas… ça me fait bizarre.

08:30 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

15/04/2008

Un trek en Papouasie

Mon baluchon laissé à l’hôtel, sous la sainte garde du propriétaire de l’établissement, je démarre avec Samuel. D’abord, nous marchons de concert, dans la rue principale de Sentani, lui devant, moi derrière. Bien vite, nous prenons un chemin perpendiculaire, qui se dirige vers la montagne contre laquelle Sentani s’adosse. Après une centaine de mètres, nous arrivons à la fin de la ruelle, devenue déjà étroite : un papo7chemin s’enfonce, entre deux buissons luxuriants, la dernière maison du village tout juste passée.

 

Après la maison, c’est la nature, la vraie… le revêtement de ciment laisse place à de la terre battue, caillouteuse, semée de touffes d’herbes et de flaques d’eau. Après avoir salué les copains qui sont là, à préparer leur journée de travail, Samuel se retourne vers moi, m’observe d’un œil critique, regarde une dernière fois mes chaussures de marche – bien légères, comparées aux siennes, qui rappellent fâcheusement des chars d’assaut soviétiques  – et nous y allons.

 

Ah, oui, les chaussures de marche… J’ai été habitué, en Asie du Sud Est, à voir mes guides se promener en flip flops, et s’en trouver bien. Là où tous les falangs chutaient lourdement, quoiqu’équipés de tout ce qui devait aider à la promenade, les guides en flip flops passaient aisément. J’ai donc pris, avec les années, l’habitude de faire mes promenades dans la forêt vierge sans m’équiper outre mesure. Sauf ici, en Papouasie, vu tout le mal qu’on a pu me dire de la nature locale.

 

L’avantage de la Papouasie, c’est qu’il y fait nuageux. Les journées sont lourdes, il fait chaud, mais pas mourant. Et puis, il pleut, dès que la température monte.

 

Ca, c’est bien, quand on est, en fin d’après midi, sous un toit, ne serait-ce qu’une toile de tente.

 

Par contre, c’est moins drôle, quand on est sous la pluie, sans la moindre protection, vu que quand ça pisse, ça pisse dru.

 

apa2L’hypothèse selon laquelle, dès qu’on est dans la montagne, on peut éviter la pluie en dépassant les nuages, se révèle complètement fausse. Nous avons marché toute la journée, de plus en plus haut, jusqu’au moment où nous traversons les nuages, ce qui vous trempe jusqu’aux os. De plus, les sentiers deviennent particulièrement humides, et je commence à comprendre les chaussures dignes de l’Himalaya que porte Samuel.

 

Au départ, je le regardais avec un certain amusement ; maintenant, je sais que s’il a d’énormes chaussures de montagnard, ce n’est pas juste pour faire joli. Mes chaussures à moi, malgré un dessin raisonnable, qui ferait d’elles de bonnes chaussures de randonnée en Corse, ne parviennent pas à m’aider à tenir sur le chemin sans glisser dangereusement, avec régularité.

 

Heureusement, Samuel me rattrape d’une main sûre.

 

Heureusement aussi, pour mon petit orgueil, Samuel glisse parfois aussi. Moins souvent que moi, certes, mais quand même.

 

Peut-être, pour mon petit orgueil, le fait-il exprès ?

 

Une fois arrivés aux nuages, nous continuons à marcher, dans une humidité qui vous perce, et dont il semble impossible de se défaire. Je ne sortirai jamais mon appareil photo de toute la promenade, soit que nous descendions sous les nuages, et recevions quelques gouttes, toujours néfastes à l’électronique, soit que nous nous trouvions au milieu des nuages, dans une humidité qui doit vous préparer des rhumatismes particulièrement croquignolets, vingt ans à l’avance.

 

Que dire, au bout d’une semaine de promenade dans les montagnes de Papouasie ?

 

S’il fallait dire une chose seulement ? Alors, ce serait celle-ci : la Papouasie est probablement l’antichambre de l’enfer.

 

On va en Papouasie, et on y reste, en tant que promeneur, pour prouver quelque chose, pour se le prouver à soi-même, ou pour le prouver à quelqu’un.

 

Je suis en Papouasie pour Alix, pour Samantha, pour Marie, peut-être, certainement pour Antoine, et peut-être même pour moi.  Pour prouver quelque chose à l’égard de mon passé, pour me prouver quelque chose.

 

Il me fallait, pour Alix et en son souvenir, réaliser le rêve que nous caressions, les soirs d’hiver parfois, quand nous étions deux étudiants désargentés vivotant à Lille, et traînailler jusqu’à cet endroit où Corto traînaillait.

 

Il m’a fallu venir jusqu’en Papouasie, et je devrai aller jusqu’en Nouvelle Bretagne, pour Samantha, en souvenir d’une soirée au cours de laquelle nous avons imaginé aller vivre, seuls, en amoureux, sur une île passée Rabaul, dans l’Archipel Bismarck.

 

Il me faut marcher dans la jungle d’une île perdue, à la vague recherche d’oiseaux du paradis, d’émeus et de kangourous, à éviter des plantes venimeuses, pour peut-être, un jour, susciter l’intérêt d’un petit garçon, devenu grand, qui me demandera, méprisant, amusé, ou horrifié, si j’ai vraiment été faire ces promenades de fou.

 

Je suis ici pour Marie, encore, et peut-être, comme je le disais, pour moi-même, afin de voir si je suis capable de réaliser mes folies les plus folles ; si je peux, devenu prétendument adulte, continuer mes jeux adolescents.

 

Oui, la réponse est oui : au championnat de celui qui fera les plus grosses conneries, je suis, pour le moins, nominé ; j’aurai peut-être même bien droit à l’Oscar. Mais je râle. De toute évidence, à ce que je vois, je suis conscient de ma sottise, et je ne cherche pas le suicide. Ce n’est pas plus mal.

 

La Papouasie est extraordinairement montagneuse. Quand nous ne montons pas, nous descendons. Tout est raide, et les sentiers sont glissants. Parfois, on peut se tenir à une liane, que ce soit pour monter, ou pour descendre, parfois non – avec ou sans liane, c’est de toute façon bien casse-gueule.

 

Samuel, parfait dans son rôle de guide, parvient à m’éviter le pire, prévenant chacun de mes gestes malheureux, quand je vais m’appuyer sur un tronc qui se révèle couvert d’insectes dont la seule intention est de me faire du mal. Il m’indique du doigt l’une ou l’autre plante à la fois carnivore et empoisonnée, ce qui permet un arrêt, une courte observation, et un redémarrage d’un petit Papou en sueur, accompagné d’un petit blanc en nage. Chaque jour, nous marchons cinq ou six heures, avant, pour moi, de tomber de fatigue sur une toile de tente placée à deux pas d’une rivière courante, pendant que Samuel prépare du thé, et un repas spartiate pour lequel je le remercie d’une voix mourante.

 

Quant à lui, toujours frais, toujours gai, il n’y a pas à dire, il mérite son salaire.

 

Chaque fin d’après midi, donc, nous arrivons près d’une rivière courante, dans laquelle je vais tremper mes pieds – rarement plus – dans laquelle je rince mon visage, avant de retourner, trébuchant de fatigue, jusqu’à la toile de tente sur laquelle Samuel vient de dresser un chapiteau sous lequel nous dormirons.

 

apa3Un petit feu crépite – je ne peux même pas imaginer comment il a fait pour l’allumer – et bientôt je reçois une tasse de thé sucré qui me remet d’aplomb. Quand j’ai l’air d’être remis, Samuel m’abandonne une petite heure, pour vaquer à l’une ou l’autre chose. Comment peut-il encore marcher, après le trajet que nous venons de faire ? Il revient, prépare le repas, me dit tout le détail de la région, de ce que nous avons vu et de ce que nous verrons. Puis, il s’installe sur un rocher et dessine.

 

Chaque jour, nous voyons, en coup de vent, un animal extraordinaire, ou un autre : des oiseaux aux couleurs chatoyantes, des insectes d’une taille désagréable, des singes qui restent dans la distance, curieux, mais méfiants.

 

Il n’y a pas, en Papouasie, d’orang-outang amitieux et prêt à vous sauter dans les bras.

 

Deux ou trois fois chaque jour, lors de notre périple, Samuel s’arrête devant une branche brisée, une herbe écrasée, et m’annonce, soucieux qu’un animal au nom papou imprononçable, mais un animal dangereux, en tout cas, vient de passer. Je ne sais trop si Samuel me bourre le mou, mais ce qu’il a pu me montrer de manière certaine, quand on est passé devant des plantes carnivores, me fait penser qu’il ne se moque pas de moi.

 

Les plantes carnivores, ce ne sont pas les monstres nés de l’imagination du dessinateur de Bob et Bobette, qui vous attrapent un héro de bande dessinée juste comme ça et que seul Jérôme peut stopper net dans leurs intentions meurtrières. Ce sont, usuellement des plantes d’une taille modeste, dont une feuille vous caresse le mollet, au passage. La feuille est couverte d’une crème poisseuse et délétère, qui vous tue une petite bête qui lui resterait attachée, ou qui vous colle une infection douloureuse dont il vous faudra plusieurs jours pour vous remettre.

 

Trempé de sueur, je remonte mes chaussettes.

 

Au bout d’une semaine, donc, je n’aurais pas vu d’oiseaux du paradis, ni de kangourous sauvages.

 

J’aurais vu quelques papous qui vivent à l’age du silex et de l’appareil photo digital réunis, avec, comme lien entre les deux, les paquets de cigarettes que l’on est supposé offrir pour prendre une photo. Je n’ai pas trop envie d’exhiber les dépouilles d’un peuple génocidé culturellement et physiquement, d’un peuple devenu mendiant, et je n’ai donc pas pris de paquets de cigarettes avec moi.

 

apa1J’aurai vécu dans une nature luxuriante et dure ; serai arrivé au bout de ma force, chaque soir. Je rentre à Sentani, le septième jour, en fin de matinée, en remerciant les dieux d’être encore vivant, sale comme un cochon fraîchement sorti de la soue. Je remercie Samuel qui a toujours l’air raisonnablement frais, lui ; m’assois immédiatement dans le premier fauteuil en skaï ; savoure la douce assise sur laquelle mon derrière est posé ; reçois mon baluchon de la part du patron et vais d’un pas lourd jusqu’à la chambre qui m’a été réservée, après avoir remercié une dernière fois Samuel pour l’intéressant périple qu’il m’avait préparé.

 

Sur mon chemin, je sème de la boue, des morceaux de feuillages. Le fils de la maison tient mon sac jusqu’à ma chambre, devant laquelle il m’abandonne. A peine rentré, je me déshabille, sors de ma coque toute de transpiration et de crasse, jette tous mes vêtement usagés dans un coin, et vais me laver, de la tête aux pieds, avant de tomber sur mon lit.

 

Bientôt, je me redresse, vérifie les dégâts, les écorchures : pas grand-chose. Juste un mal aux pieds, aux genoux, aux mollets, aux cuisses, aux articulations des hanches.

 

Guillaumet, nous voici…

 

Une couche de baume du tigre, partout où ça fait mal. Je me rhabille de frais, de ce que j’ai prudemment gardé à l’hôtel dans ma valisette à roues. Puis je redescends, en flip flops, enfin, avec un tas de loques puantes que je tiens à bout de bras, et que je donne à Mlle au comptoir, pour une lessive bien méritée.

 

Samuel repassera au cours de la journée pour récupérer le sac à dos qu’il m’avait prêté.

 

Ensuite, je sors d’un pas faible et hèle un moto-taxi, pour aller jusqu’au prochain coiffeur chic du coin : un vrai et bon champoing, avec de l’eau chaude, et un rasage : c’est tout ce dont je rêve. Une fois cela obtenu, je rentre à l’hôtel et tombe dans mon lit grinçant pour une bonne sieste. Il est midi à peine passé; je me réveillerai alors que sept heures sonnent – façon de parler – avec une faim de loup.

18:30 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

14/04/2008

Jayapura

pa1pa3Jayapura même est tristounette et moche.

 

Jayapura, c’est la capitale… Ce sont deux rues parallèles, avec des trous en forme de nids de poules, tout le long, des trottoirs qui rappellent les tranchées de la première guerre mondiale, après une préparation d’artillerie, des poubelles jamais ramassées, mais souvent fouillées, qui ornementent les tranchées indiquées avant.

 

papo2papo3Entre les deux grand’ rues, il y a quelques ruelles étroites, glissantes, puantes d’ordures, avec un ruisseau au milieu, qui transporte ce qu’il peut jusqu’à un trou, ou une petite mare qui fait le côté de la ruelle. Des chiens squelettiques, couverts de gale, et des chats qui ne valent pas mieux, à la queue soit écourtée, soit cassée, soit encore tordue, et qui tiennent absolument à venir se frotter à vos mollets. Ca les distraits de rats qui se promènent, tranquilles, d’un tas d’ordures à l’autre, à fouiller paisiblement le garde manger à ciel ouvert qui leur est proposé.

 

Une rivière – non, plusieurs ruisseaux, qui se joignent quelques dizaines de mètres avant l’entrée dans la bourgade – coule à travers Jayapura, passant comme elle le peut à travers des amas de carton pourrissant, de plastique qui grisaillent tout doucement. Les gosses jouent au milieu de ce qui n’est rien d’autre qu’une décharge publique.

 

papo4La ville se termine après une centaine de mètres, et des banlieues bâties à la comme on peut, qui rappellent fâcheusement les favelas brésiliennes, grimpent sur le flanc de collines aux pentes abruptes. On peut y monter, à coup de chemins tracés entre les bicoques, et cimentés ainsi que, quand il pleut, une rivière grise traverse le quartier sans emporter les maisons. Dans chaque maison, ou presque, bruisse la télévision, dont le bavardage inane est presque couvert par le chant des oiseaux en cage.

 

Les petits Papous jouent nus, ou parfois vêtus d’une harde à trous, dans la rue, ou dans la rivière, usuellement entre eux, parfois avec les petits immigrants, tout aussi misérables qu’eux.

 

papo10C’est pauvre et pittoresque ; c’est moche et, cependant, le sourire des gosses, quand vous passez, rend tout joyeux. Je prends, parfois, une photo, pour la leur montrer. Ils sont ravis.

 

On quitte vite Jayapura, pour aller voir les campagnes. D’abord, parce qu’il n’y a rien dans les villes, ensuite, parce que Jayapura, ce sont trois hôtels prétendant au trois étoiles – standard indonésien – et vous proposant, dès lors, une chambre médiocre pour un prix effrayant. Il faut donc aller loger à l’extérieur, aux frontières de l’inconnu, afin d’être à deux pas de la jungle, et de pouvoir trouver un guide à un prix civilisé. Ceux qui vous ont harponné, à la sortie du bateau, vous offrent des promenades d’une semaine, dans la jungle, à des prix pharaoniques.

 

Alors que je quitte le terminal de Jayapura, je prends donc un pick up qui va, par petites étapes, jusqu’à Sentani. Sentani, c’est la première étape de mon périple ; c’est une minuscule bourgade avec quelques hôtels, aussi, vu que l’aéroport est à deux pas.

 

Mon premier pick up me conduit jusqu’au centre ville – enfin, centre ville – de Jayapura. Là, je dois quitter celui-ci pour prendre un microbus, avec mon baluchon, pour aller de Jayapura à Entrop – une petite bourgade située à un bon quart d’heure de Jayapura. Là, je devrai encore changer, une, non, deux fois, avant d’arriver à Sentani, dix kilomètres plus loin, à tout casser.

 

Eeeeh beh…

 

papo9papo8A dire en faveur du système, c’est que, comme on paie chaque section de manière séparée, on a le sentiment que rien ne coûte cher. Mille roupies ici, cinq cents là… On ne dépense rien. J’arrive, après trois – non, quatre – trajets différents, à Sentani. La grand’ route n’est que plaies et bosses, avec des gravillons noyés dans une terre humide sur les côtés. Il pleuvra bientôt, ou il vient de pleuvoir.

 

Quand j’arrive à Sentani, monsieur le conducteur me fait signe de rester dans le véhicule. Il m’abandonne un peu plus loin, me signalant, du geste, qu’il y a, à gauche, à droite, partout, des hôtels.

 

Après un petit tour, force m’est de constater qu’il ne m’a pas menti.

 

C’est jusque que les hôtels locaux rappellent fâcheusement ceux que l’on décrit dans les récits de voyage du seizième siècle.

 

Celui sur lequel je jette finalement mon dévolu me propose, pour dix dollars, ce qui est cher, pour l’Indonésie, une chambre avec un mandi inclus - mais quel mandi… : un coin raisonnablement propre, je dois l’admettre, que je dois partager, sans enthousiasme, avec une colonie de cancrelats – et dans laquelle, je le remarquerai au milieu de la nuit, les rats courent, à la recherche d’un petit quelque chose à manger.

 

papo6Heureusement, c’est pour une nuit seulement : dès mon arrivée à Sentani, devant le comptoir d’arrivée de mon hôtel, j’ai été abordé par un Papou souriant, aux mollets musculeux, parlant bien l’anglais, et qui m’a proposé, pour un prix honnête, une promenade d’une semaine dans la montagne. Ca me reviendra, après discussion, tout inclus, un million de roupies. Une fortune ici, mais bah, je suis venu pour cela, donc allons-y.

 

A dire en faveur de mon guide, il ne me dore pas la pilule : si je veux voir des oiseaux de paradis, je suis dans la mauvaise région. Les chances d’en voir sont infimes, dans le Nord du pays. Il me faudrait affréter un avion, à Sentani, afin d’aller dans le sud. Or, non seulement affréter un avion vous coûte une fortune, mais il n’y en a pas toujours à portée de main. Les avions qui parcourent la Papouasie sont, pour la plupart, de petits monomoteurs quatre places, pilotés par les curés qui tentent de répandre la bonne parole, contre les animistes, les confrères de sectes concurrentes, les musulmans et les termites qui bouffent tout.

 

Bref, ce ne sont pas des marrants et ils font feu de tout bois pour gagner quelques sous, dans le but de pouvoir commander l’un ou l’autre gadget, destiné à attirer le papou agnostique ou – horresco referens - apostat.

 

Tout ça pour dire que le siège d’avion, quand on le trouve, est cher.

 

Je visiterai donc, en Papouasie indonésienne, ce qui peut l’être. La nature est sauvage, dangereuse, belle et, si je ne vois pas d’oiseau du paradis, ni ne les entends, je devrais par contre apercevoir des kangourous.

 

Le lendemain matin, lesté d’un médiocre petit déjeuner, avec beaucoup de thé, j’attends, mal reposé, Samuel, mon guide. Il arrive à l’heure dite, avec un sac à dos plein de tout ce qu’il en terme de nourriture et de matériel de couchage. Il a un deuxième sac pour moi – je suis toujours, dois-je le rappeler J avec ma valisette à roulettes, bien utile partout… sauf dans la jungle – dans lequel je fourre chaussettes, caleçons, t-shirts, deux paires de shorts et quelques affaires de toilette.

 

A la fin de mon chargement, je dois avoir, dans mon sac, à tout casser, six ou sept kilos. L’expérience me rappelle que lors d’une promenade dans la nature équatoriale, on apprend vite à mûrir dans son jus : tout sauf s’embarrasser de superflu.

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09/04/2008

Le Blues des Papous

L’histoire de la Papouasie indonésienne, c’est l’histoire bien noire d’une colonisation parmi les plus  brutales qui aient jamais été, d’un ethnocide qui fait mal au coeur, d’un pillage intense qui dure depuis plus de quarante ans.

 

Tout commence avec ce que l’on appelle aujourd’hui la transmigrasi. Les Hollandais, qui occupent, commercialement, les Indes de l’Est, comme ils les appellent, se rendent compte qu’il y a des îles de leur propriété, sur lesquelles il n’y a pas grand monde, quand d’autres îles sont surpeuplées. Sur certaines îles, dont le sol semblait bien fertile, il n’y avait pas de bras, sur d’autres, où il fallait nourrir tout le monde… Il y avait trop de bouches à nourrir, trop quant aux objectifs d’exportation fixés par le pouvoir central. Le riz mangé à Jogja était du riz qui ne partait pas, vendu pour trois fois rien, en Hollande, pour être revendu, pour très, très cher, ailleurs…

 

Or donc, voilà les Hollandais qui se mettent à organiser le déplacement des surplus de population, de Java à Bornéo, ou de Sumatra à Sulawesi – d’où, dans ce dernier cas, les petits ennuis subis par le babiroussa, au début du dix neuvième siècle – vers Timor, vers Flores ou, encore, vers la Papouasie – mais là, c’est en dernier ressort. ; la transmigrasi, puisque c’est le nom qu’on lui donne, vers la Papouasie, en ces temps là, est infime.

 

Le résultat, c’est davantage de production agricole exportable, davantage de sous dans l’escarcelle hollandaise – c’était l’intention première, n’est-ce pas … - et une misère non négligeable, du moins, lors de la première génération, des malheureux envoyés ici ou là, pour vivre une meilleure vie, avec de la terre rien qu’à eux.

 

Et puis, la presque disparition du babiroussa, bien entendu, répétons-le.

 

Arrive la triste affaire de la deuxième guerre mondiale, et le passage des Japonais. Ils sont d’abord accueillis en libérateurs par les indépendantistes indonésiens, qui comprennent vite que l’unique intention des Japonais est de les utiliser comme main d’œuvre servile. La parenthèse collaborationniste ne dure pas longtemps ; cest une parenthèse que les indépendantistes tentent usuellement de passer sous silence, vu qu’on ne peut trop être bien fier d’avoir aidé les Japonais lors de la guerre. Leur réputation, méritée, semble-t-il, est détestable et rappelle, de manière embarrassante, celle que nos amis Allemands ont traîné à travers toute l’Europe Centrale, la Hollande et, bien entendu, Israël.

 

Or donc, nous voilà en 1945. Les Japonais partent, et bientôt les Hollandais, pressés par les indépendantistes. Nous voilà en 1949, époque à laquelle toute l’Indonésie se libère du joug hollandais et de la cuisine batave. Toute ? Non, une dernière demi-île reste hollandaise ; il s’agit de la Papouasie dite « de l’ouest ». L’autre, celle qui deviendra un jour la PNG, reste pour le moment, bien prudemment, colonie sous mandat de l’Australie.

 

Les Australiens ne sont peut-être pas des maîtres absolument parfaits, mais dans les temps de trouble, mieux vaut ne pas jouer dans la cour des va-t-en-guerre ; mieux vaut rester sous la coupe d’une puissance prestigieuse, qui peut faire reculer les fous dingues d’Indonésie, et le Royaume Uni, qui est encore un empire, a très exactement ce rôle.

 

En 1962, la Hollande, à force de pressions internationales, doit renoncer à garder sa Papouasie à elle. L’intention est de la laisser à elle-même – sous contrôle de l’ONU, à l’extrême rigueur. Ce sera à elle de décider, un jour, de son propre sort. Les Papous penchent pour une unification avec l’Est de l’île, vu qu’avoir une immense île, presque un continent, appelé Papouasie, ça en jette et, surtout, surtout, surtout, les cultures papoues qui n’ont déjà pas grand-chose de commun, n’ont absolument rien à voir avec ce qui les entoure. La Papouasie, c’est Mars.

 

Donc, si on peut choisir, monsieur le chef, on aimerait autant se retrouver ensemble. Sans compter qu’il semblerait, à première vue, qu’il y ait ici et là des gisement d’or, de pierres précieuses, de trucs et de machins qui pourraient nous faire vivre en en fichant pas une rame – ce qui est le souhait de tout un chacun.

 

Indépendance et unité de la Papouasie, donc. C’est sans compter sur les Indonésiens, qui sont assez bien intéressés, eux aussi, par l’annonce de la présence de gisements d’or. Ils envahissent donc la Papouasie de l’Ouest, font front contre l’ONU dont l’impuissance est déjà un fait deviné, si pas connu… Puisque le fait accompli est accompli, l’ONU, effectivement, se contente de déplorer l’invasion et organise le recul en bon ordre des droits les plus élémentaires à l’autodétermination des Papous.

 

L’ONU arrange donc un règlement pacifique de l’affaire, selon laquelle l’Indonésie est autorisée à garder la Papouasie qu’elle vient d’envahir – nous sommes dans les années soixante, à l’époque où l’anticolonialisme bat son plein… - pour autant que, dans dix ans, un référendum soit établi en Papouasie, afin de voir si les habitants sont contents de l’occupation de leur pays par les Indonésiens.

 

Les Indonésiens signent le traité, l’ONU signe le traité, tout le monde est content, sauf les Papous.

 

En effet, en plus du fait que l’armée indonésienne est là et que, sur le champ, l’Indonésie se met à piller la Papouasie autant que faire se peut, le gouvernement indonésien se lance dans une belle campagne génocidaire envers les Papous, met en place une politique de transmigrasi massive, dont l’intention avouée est de gagner, le jour venu, le référendum.

 

Des dizaines et des dizaines de milliers de javanais, tirés et poussés par les autorités indonésiennes, arrivent en Papouasie, où ils vont très vite croupir dans une misère noire, puisque, rien n’a été organisé pour leur accueil, avec leur religion – l’islam -  leurs habitudes et dans ignorance crasse des réalités du terrain.

 

Ils tombent comme des mouches, mais de nouveaux remplacent les morts pour, à leur tour, crever de maladies inconnues et se demander ce qu’ils font là.

 

De ce fait, les dirigeants indonésiens se trouvent à une croisée des chemins. Soit ils décident de gérer intelligemment une transmigrasi dont on sait parfaitement le but : ça leur coûtera des sous, mais ça leur rapportera un pactole – et quand j’écris leur, je pense, bien entendu, non pas aux Indonésiens, mais aux dirigeants indonésiens ; l’Indonésie indépendante n’a, encore aujourd’hui, rien à envier à la dictature mobutiste et sa corruption est devenue légendaire.

 

Revenons-en à nos moutons. Soit, disais-je, les dirigeants Indonésiens pap3gèrent la transmigrasi avec un tant soit peu d’intelligence et quelques efforts, soit ils ne gèrent pas la transmigrasi, continuent néanmoins à piller le pays dans un but exclusivement personnel, et changent les règles du jeu, en ce qui concerne ce petit détail embarrassant du référendum.

 

On change donc les règles. Le référendum est annulé, avec l’aval de l’ONU, et remplacé par un référendum des sages, de quelques personnalités choisies, par le gouvernement indonésien, afin de décider de la volonté de rester, ou non, dans l’union indonésienne. Esst-il nécessaire de dire le résultat…

 

La Papouasie devenue province de l’Indonésie, elle est découpée en deux départements, disons-le ainsi, afin de lui faire perdre toute unité ; on continue à joyeusement massacrer les Papous ; on continue à la piller. Les indépendantistes Papous, qui vous chuchotent, en fin de soirée, ce qu’ils n’osent jamais crier, rapport à l’armée,  tendent à vous dire que l’Indonésie s’est invitée à un grand festin, en envahissant la Papouasie, et que le jour où le garde manger aura été ratissé, ils quitteront la table vide.

 

Et ce que l’on voit, effectivement, c’est une misère désolante, dans les villes ; des routes – si peu, si peu… - dans un état lamentable ; une pauvreté omniprésente ; quelques Papous qui se cachent ; quelques Papous qui se montrent, rapport aux photos qu’un occasionnel voyageur pourra prendre, contre un paquet de cigarettes ;  des Papous qui traînent leur misère et leur ivrognerie en ville ; fraternellement mêlés à de frais arrivés qui n’ont pas su y faire et qui se saoulent la gueule avec eux ; des mosquées qui insultent les églises protestantes qui, elles même, sont une injure à la tradition papoue ; des mémères qui circulent en sac à patates avec grillage en option, ou déguisée en tortues-ninjas, elles aussi entourée de gosses en guenilles ou nus, qui jouent sous la pluie.

 

Dans l’intérieur de l’île, usuellement protégées par l’armée, il y a des zones minières où l’or, l’argent, le platine et le reste sont extraits, où des bois précieux sont traités et enrichissent quelques pontes extérieurs à l’île.

 

Heureusement, pour le passant que je suis, il y a la nature.

21:33 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

08/04/2008

Arrivée en Papouasie

boatagboagboatbDépart, enfin, de Makassar. Je rentre dans un bateau bondé, où une place m’attend entre deux gros dont je sens qu’ils vont ronfler, et une famille dont les gosses m’observent avec attention. Le quai est bondé de familles éplorées. Les vendeurs à la sauvette sortent du ferry ; l’escalier roulant s’éloigne bientôt ; la sirène du navire pousse quelques cris déchirants ; nous nous éloignons, tirés par des thugs qui font ce qu'ils peuvent, puis nous les abandonnons sur un dernier coup de sirène de brume.

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Trois fois dormir dans le bateau plus tard, je suis enfin à Jayapura, sous un ciel gris et une bruine qui hésite entre tomber et remonter dans les nuages. Il fait chaud et lourd. Heureusement, j’ai eu tort, en ce qui concernait les ronflements de mes voisins, ou alors, comme ils venaient se coucher après moi, j’ai ronflé plus fort qu’eux.

 

Une nuit, je me suis réveillé avec l’un de mes voisins-enfants ayant envahi mon lit, dans son sommeil, et je l’ai redéposé dans son espace à lui, sur son petit frère. Rien d’autre à signaler, sinon répéter que le ferry est archi plein. Des gens dorment sur les ponts. Ce ne sont plus les surpopulations du bon vieux temps – les flics commencent quand même à veiller – mais entre le nombre maximum de passagers autorisés, et le nombre maximum de passagers réellement autorisés, il y a un monde…

 

Jayapura, donc. Le spectacle, au terminal, est peu engageant. Le port est minuscule, un escalier roulant, tout comme à Makassar, est poussé le long de la coque, et nous descendons, après avoir été poursuivis par les sempiternels porteurs, tous à la recherche de quelques sous.

 

En quelques pas, on entre dans le terminal, dont on sort suivi par une grappe de guides, qui ont tous à vous proposer une connaissance intime du pays, afin que vous évitiez la mort qui vous attend à chaque coin d’arbre.

 

Bon, pour le moment, je suis en ville…

 

pap1Hors du terminal, vous attendent des petites camionnettes, des pick ups et des minibus, tous vous conduisant à un endroit ou un autre, aussi loin que les routes existent, quand on sort de Jayapura – ça veut dire, pas loin. Je crois que la dernière route, je veux dire, la plus longue, se termine en piste inaccessible à autre chose qu’aux véhicules tous terrains à, tout au plus, quarante kilomètres de la capitale.

 

Ou alors, il faut passer la frontière, et arriver en PNG, l’effrayante Papouasie Nouvelle Guinée, dont la réputation sulfureuse n’est plus à faire.

 

La Papouasie Nouvelle Guinée, c’est un demi continent, dans lequel il y a des routes, dans lequel on a pas génocidé les Papous, et dont l’état de sécurité semble rappeler Chicago à la grande époque de feu Al’ Capone.

 

Mais on en parlera plus tard ; pour le moment, je suis du côté de la misère, du côté de la colonie, du côté de l’Irian Jaya et de la Papua. Il s’agit d’une île – enfin, d’une demi-île – presque vierge, tachetée ici et là de villages minuscules et de quelques bourgades. On va d’une bourgade à l’autre à coup d’avion, et on peut quitter la bourgade en voiture, pour autant qu’on n’aie pas dans ses intention d’aller loin : invariablement, la route se termine en piste, puis en sente, après une dizaine de kilomètres tout au plus.

 

Dans les tristes bourgades du centre de l’île – guère plus qu’un croisement de deux routes de latérite, sur lequel sont perchées quelques maisons de bois, et deux ou trois bâtiments en dur - on tombe, ébahi, sur des véhicules. Ce sont, une fois encore, les sempiternels minibus et quelques pick ups, dont on ne peut que se demander comment ils sont arrivés ici.

 

MonsieuraaQue nous soyons dans la Grand ville, ou que nous soyons dans ces bourgades du centre de l’île, c’est la même misère, la même crasse désespérée. Au carrefour traînent quelques Papous qui ont découvert les joies de la civilisation, et qui mendient leur alcool quotidien.

08:30 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

06/04/2008

Les Célèbes et leurs bus pourris

Quelques jours en pays Toraja ne me permettent certainement pas d’avoir tout vu, mais je n’oublie pas mon but ultime : la Papouasie... ou les deux Papouasies, puis qu’il y en a une indépendante, et l’autre pas.

 

Ensuite, il y aura les îles, peut-être, et encore une fois l’influence délétère de Corto, quand j’irai à travers l’Archipel Bismark. Après, je ne vois pas trop. Bon, on verra venir, comme on dit.

 

Il me faut donc repartir vers… vers quoi donc, au fait ? Vers Makassar, bien entendu, d’abord, Makassar où un ferry m’attend : une nuit de navigation ; arrivée aux Moluques, puis redépart vers l’Irian Jaya

 

Dommage pour le reste des Célèbes, que je ne verrai donc pas cette fois ci. Tout l’Est, vide de routes, est certainement intéressant,  plus intéressant que le Nord, devenu, tout doucement, touristique – enfin, touristique comme on peut comprendre le mot dans les Célèbes, aujourd’hui… Peut-être déciderai-je de m’y arrêter au retour.

 

En attendant, un beau soir, je reprends un bus dont l’intention est de quitter Rantepao à huit heures et d’arriver vers les cinq heures du matin au terminal de bus de la capitale. J’ai pris le premier billet venu, le jour précédent, et son prix m’a bien fait savoir que je ne prenais pas un VIP. Bah, on verra bien.

 

Un bus, aux Célèbes, quand c’est un VIP, ce n’est déjà pas un paquebot tels qu’on les voit en Europe. Le modèle entre-deux-classes n’est pas à pleurer, mais rappelle assez bien ce que j’ai pu connaître, plus d’une fois, en Birmanie. L’Indonésie est une éponge de pétrole, un pays riche. Du moins, certains sont riches. On ne rencontre pas ces certains dans les Célèbes.

 

Dans la grand rue de Rantepao, le soir, ça balance pas mal. Il y a des lampes qui clignotent ici et là, pour indiquer les deux bistrots à la page qui se trouvent devant le terminal de bus. Dans le bureau de mon transporteur, nous sommes assis, à une douzaine, avec nos bagages, puis des gens passent, viennent chercher leur billet. Le bus arrive à l’heure.

 

C’est ensuite que le monde que nous connaissons montre ses limites. L’heure avance, on n’appelle pas les voyageurs, le bus ne démarre pas. Une grosse dispute éclate entre le conducteur et quelqu’un qui se révèle, finalement, être le chef de station – Rantepao, je veux dire. Vu mon excellent baha indonesia, je vais vite aux renseignements auprès de mon voisin : le conducteur n’est pas trop satisfait de son véhicule, dont il craint que le changement de vitesse casse dans les kilomètres à venir.

 

Woaw, juste ce qu’on souhaite, quand on s’engage dans un trajet qui fait dix heures de route…

 

Après une longue discussion entre divers acteurs de l’entreprise, on monte dans le bus. Avant même que nous démarrions, histoire de nous montrer comme on nous aime, Mademoiselle l’hôtesse vient nous donner à chacun une bouteille d’eau filtrée, afin qu’on puisse boire un coup, sur la route, sans nécessairement devoir galoper jusqu’aux chiottes. A ses côtés, un jeune homme nous compte et nous recompte, jusqu’au moment où il a l’air satisfait et descend de notre carriole, après avoir donné au chauffeur un morceau de papier sur lequel il a griffonné quelque chose. Un chiffre, je suppose. En avant.

 

Dans un grand bruit d’embrayage martyrisé et pas d’accord du tout, le bus démarre. Le chauffeur fait tourner le moteur à haut régime, ce qui lui permet de passer les vitesses. Nous voilà, après deux ou trois carrefours sur la route de Makassar. En voiture Germaine. Nous pouvons maintenant nous endormir, et espérer pour le mieux.

 

Notre retard au départ m’arrange, à dire vrai, puisque nous arriverons plus que probablement avec une bonne heure de retard aussi, vu l’ état des routes… et que, du terminal de Makassar à mon hôtel, j’arriverai vers les six heures du matin, quand un préposé s’installe à l’entrée.

 

J’aime autant attendre en roulant, tranquille, dans le bus, qu’attendre dans la rue.

 

Deux, trois bonnes heures se passent dans le noir. Nous traversons de petits villages aux loupiotes clignotantes, jusqu’à notre premier arrêt, là où il nous faut déposer un passager. Il descend, attendu par sa famille – vu le nombre, on pourrait même dire par sa tribu… et le bus est coincé.

 

Y a pus embrayage, embrayage y en a être kaputt.

 

Grosse discussion entre le conducteur et le mécanicien – car, tout comme dans les machines d’avant guerre, les bus locaux circulent avec un mécanicien à bord. Tentative de réparation. On tire, on pousse, on donne des coups de marteau, dans un sens, puis dans l’autre à la lueur blafarde d’une lampe torche.

 

Une fois, une deuxième fois, une fois encore… La boite de vitesse accepte finalement les nouvelles sollicitations qui lui sont faites ; on repart à l’assaut de la route, et chaque changement de vitesse s’apparente à un acte héroïque, autant pour le moteur, que pour le conducteur, que pour l’embrayage… Mais bon, il n’y a pas à dire, ça avance. Pas vite, mais ça avance quand même.

 

L’un après l’autre, tous les autres bus, qui ont quitté Rantepao après nous nous dépassent, et même les camions, pourtant chargés comme des baudets, mais nous avançons, on ne peut pas le nier. Rassuré sur ce dernier point, je me rendors.

 

Finalement, une vague lueur à l’est nous réveille. Il est bientôt six heures et nous approchons de Madassar. Après quelques manœuvres et un feu rouge brûlé – rapport à l’embrayage qui n’accepterait pas le moindre changement de vitesse, nous arrivonsn et nous nous arrêtons, devant le terminal que j’ai quitté il y a quelques jours.

 

Hop là, sortie, mouvements d’assouplissement, pendant qu’on vide la soute à bagage et qu’un nuage de taxi me saute dessus. On m’offre le trajet pour tel prix, j’accepte, me voilà bientôt, avec mon baluchon, dans le chariot d’une moto taxi, et en route pour mon hôtel, où j’arrive sans incidents. Oui, il y a une chambre pour moi, j’y passerai une nuit avant de prendre le bateau qui part demain pour Ambon, puis pour Jayapura. Hop là, douche et hop là, le lit.

20:45 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/04/2008

Les Tau-Tau

Rantep23Rantep24Revenons en à nos cérémonies de funérailles. Pendant que l’on trucide les cochons et que l’on égorge les buffles, les gosses jouent aux alentours, courent à l’étranger, et appellent la photo de leurs vœux.

 

Les bonbons aussi, si par hasard il y en a, bien évidemment.

 

Je prends dès lors quelques photos qui les distraient des égorgements, auxquels ils sont tellement habitués, de toute manière, qu’ils ne les regardent même plus. Mon appareil photo, par contre, c’est quelque chose de rare et d’amusant.

 

rantep5Rantep10Après un certain temps, quand même, écoeurés de sucreries, peut-être, et attirés par de nouveaux plaisirs – l’égorgement particulièrement spectaculaire d’un cochon, usuellement – ils m’abandonnent sur un dernier bye bye et un salut de la main. Je peux faire mon tour du hameau, admirer les façades les plus spectaculaires, couvertes de gravures, de dessins au détail délicat et de sculptures de tête de  buffles.

 

 

De leurs cornes, aussi.

 

Rantep14J’imagine que, lorsque je vois une façade littéralement couverte de cornes, c’est pour rappeler au passant le souvenir d’une fête d’enterrement particulièrement réussie.

 

Ou alors, c’est un procédé particulièrement m’as-tu-vu, utilisé par les familles riches, pour faire savoir au passant qu’au fur et à mesure des années qui passent, les buffles y sont passés, eux aussi ?

 

Probablement.

 

 

Finalement, je m’éloigne en toute discrétion, pendant que la famille éplorée du cher défunt continue à se goberger. Ca mange, ça boit, le parfum de la viande grillée forme un nuage épais, tout autour de la scène de ripailles. Allons plus loin, voir le pays.

 

cim12cimLe monde des morts, en pays Toraja, est fascinant. Une fois que la famille s’est réunie, et a pris le pot de l’amitié, on peut enfin se débarrasser du défunt. Le pauvre qui avait traînaillé au village, jusqu’à présent bien tranquille dans son cercueil, est alors transporté jusqu’à un cimetière suspendu, situé dans les collines avoisinantes. A l’entrée d’une grotte, son cercueil est placé cote à cote avec celui d’un mort moins récent, à quelques mètres de haut, sur une espèce d’espalier fait de deux solives plantées dans le rocher.

 

Là, il repose ou, selon l’idée qu’on se fait de la mort et des morts, médite sur les inconvénients qu’il y a d’être né et de mourir.

 

Un beau jour, un petit siècle plus cim4cim5cim13tard, si on en croit les observateurs du cru, les solives commencent à pourrir,

faiblissent et craquent. Les cercueils qu’elles supportent sont précipités au sol, éclatent à l’arrivée, et les squelettes se disloquent, les os volent dans toutes les directions.

 

Cela fait un beau spectacle, bien macabre, quand, le matin suivant, les vieilles passent et nettoient le bordel. Pieusement, dans le plus grand respect du culte des ancêtres, les survivants viennent ranger ce qui peut l’être – crânes d’un côté, vertèbres de l’autre, cubitus empilés sur un troisième tas…

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cim2cim3Devant des crânes anonymes, les habitants du village viennent encore déposer des présents. L’implacable égalité devant la mort, et dans la mort, apparaît sans doute plus vite ici que dans d’autres civilisations, ou les monuments funéraires sont destinés à défier les siècles.

 

 

Ici, tout est de bois – et de bois non traité : tout pourrit vite… Seuls les tau-tau, bien mieux protégés que les cercueils, tiennent la route. Du moins, un peu plus longtemps.

 

cim7Les statues et statuettes représentant les chers disparus, dépendant de l’état des finances de ceux qui restent, et le montant du pactole dont ils héritent, peuvent être d’une tout autre qualité que les cercueils, plus ou moins bien protégés de la pluie, ou de l’humidité suintante – et plutôt moins que plus.

 

A la différence des cercueils, donc, les tau-tau bourgeois, taillés dans un bois d’une qualité respectable sont, eux, systématiquement, protégés au fond de la grotte qui sert de cimetière municipal.

 

cim14Quant aux tau-tau prolétaires, nabots taillés dans un tronc de palmier et recouverts d’une guenille quelconque, ils ont droit, pour le moins, à un petit recoin peinard, dans lequel ils pourriront, certes, mais toujours moins vite que les cercueils.

 

 

 

 

 

cim8Riches ou pauvres, les tau-tau sont assis, bien pépères, dans l’ombre, avec leurs grands yeux ouverts, surveillant les veuves larmoyantes qui viennent entretenir les cercueils de feu leur époux chéri ; les veufs tout aussi tristes, qui viennent avec un pack de bière dans la carnassière, et un bouquet de fleurs cueillies le long du chemin ; tous les villageois qui, pour une raison ou une autre, passent au cimetière suspendu.

 

 

 

 

cim10Puis, un matin gris, un œil tombe, une perruque glisse, une poupée s’affaisse, ses vêtements tombent en lambeau, les termites trouvent une source de nourriture juste comme elles l’aiment… et si ce ne sont pas les termites, ce sont les champignons.

 

Le spectacle est impressionnant, que celui des cadavres de tau-tau en décomposition, leurs vêtements marinant dans un bouillonnement d’animalcules qui font peu à peu disparaître la splendeur des temps passés, illustrant le sort des corps qu’ils représentent.

 

C’est Brel qui disait quelque chose du genre : « Mourir, cela n’est rien, mais pourrir, pourrir »…

19:03 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/04/2008

La vie lamentable du pauvre petit babiroussa

babParlant des pauvres petits cochons, et puisque nous sommes dans les Célèbes, tournons nous maintenant vers le cochon sauvage du cru, une brave petite bête qui a subi bien des malheurs : on l’appelle ici le babiroussa.

 

Au tout début, quand on parle de babi devant vous, dans la région, avec les babines dégoulinantes de salive pendant qu’on vous fait le geste d’un doigt passant vite sous la gorge, symbole universel d’égorgement, vous imaginez que vous êtes arrivé à l’endroit que vous vouliez éviter à tout prix : un nid de cannibales rigolards et affamés, en état d’ébriété ; et comme, quand le sujet de conversation tombe, vous êtes usuellement dans un minibus, encaqués à vingt là où il faudrait être douze, sans la moindre possibilité de sortir discrètement, vous babpâlissez pendant que les cannibales chantent, roulant vers la fête où le pauvre babi passera l’arme à gauche.

 

Mais bon, puisqu’on parle seulement d’égorger des bébés, le danger n’est pas immédiat.

 

Avant vous, il y aura un ou plusieurs bébés, donc, puis les jeunes vierges, puis les grandes jeunes filles, puis les demoiselles, puis les dames, et encore les adolescents graciles, avant qu’on s’intéresse aux vieilles carnes comme vous ou moi.

 

Après un certain temps, et des recherches fiévreuses dans votre guide français-baha indonesia, vous apprenez que babi, ça veut dire cochon, et vous vous sentez nettement moins mal.

 

Cela nous ramène à notre sujet : le babiroussa, qui n’est donc pas un bébé aux cheveux roux, comme on aurait pu d’abord l’imaginer, mais un babcochon sauvage.

 

Or donc, vers la fin du dix huitième siècle, le babiroussa avait subi des revers sérieux, dans sa poursuite d’une vie peinarde et tranquille, à croître et à se multiplier en paix.

 

Depuis le néolithique ou, du moins, depuis les premières vagues de peuplement des Célèbes, les hominidés avaient découvert que le babiroussa est tout ce qu’il y a de bon à manger, que ce soit en sauce, ou grillé avec une pointe d’ail. Je ne dis pas qu’on a trouvé, entourant les colonies de peuplement éparses de l’homme de Java, des piles d’os de babiroussa – je mentirais. Mais il est évident qu’un animal à la fois sauvage et familier, naïf et gourmand, c’est un animal qui allait tôt ou tard – et plutôt tôt que tard – attirer les convoitises gustatives.

 

Le cochon domestique existe vite, dans l’histoire de l’humanité. Et le cochon domestique appartient à quelqu’un ; ce quelqu’un thésaurise son babcochon comme Onc’ Picsou sa fortune ; ce cochon, c’est sa poire pour la soif ; c’est son bas de laine ; donc, on n’y touche pas.

 

En tant que cochon sauvage, par contre, le babiroussa est mal parti. Il est ce que l’on appelle, en anglais, fair game ; tout le monde peut le chasser, le piéger, l’abattre et, bien entendu, le manger.

 

Le deuxième problème historique du babiroussa, c’est qu’un beau matin, le délicat équilibre qui existait entre ses chasseurs et son système reproductif est fracassé. L’arrivée des marins, l’établissement des Hollandais, puis la trop fameuse transmigrasi – on en reparlera plus tard – font que les affamés se mettent à être trop nombreux pour que les repas sur patte parviennent à se reproduire à temps et à heure.

 

Ne l’oublions pas, le babiroussa est un animal d’une rare stupidité – pas très cochon, sur ce plan – qui bondit les quatre fers en avant dans tous les pièges qui lui sont tendus. On empile quelques fruits ? Le babiroussa, végétarien et pas plus malin que le végétarien moyen, saute sur la pile de babfruits placés comme piège, et se fait égorger la gueule plongée jusqu’au poitrail dans la bonne soupe , sans avoir remarqué même qu’un horrible saligaud approchait, le couteau en avant.

 

Le babiroussa est bien brave, mais il est bête. Il rappelle assez bien les politiciens socialistes de Charleroi. Bref, on les abat comme on veut. Chasser le babiroussa, c’est comme tirer des baleines dans une baignoire.

 

Nous sommes donc au début du vingtième siècle, et le babiroussa disparaît peu à peu, au point où l’on craint un jour de lui voir partager le sort du dronte, du fameux dodo qui, il fut un temps, peuplait l’île Maurice, et qui est maintenant disparu.

 

Heureusement pour les amoureux des animaux stupides, les Hollandais, d’abord, les Indonésiens, ensuite, ont placé l’animal sur la liste des animaux à protéger.

 

Pour autant qu’une loi soit respectée en Indonésie, bien entendu…

 

Et quant la loi est promulguée, est-il nécessaire de préciser que, de toute manière, l’impression générale est que le malheureux babiroussa a disparu ? Mais le Hollandais aime bien, cela, de vous coller une bonne petite loi bien inapplicable, quand ça donne le sentiment de ne pas manger de pain ?

 

La chose extraordinaire, avec les miracles, c’est qu’ils arrivent. Et il y avait babencore quelques babiroussas vivants quand la loi a été promulguée. Miracle supplémentaire, ils étaient suffisamment bien cachés pour que rien ne leur arrive de mal, pendant des décennies, jusqu’au beau matin où…

 

Jusqu’au matin où on l’a vu repasser, se tenant d’un air embarrassé sur ses quatre pattes, avec toute la stabilité d’un ivrogne, et allant de ci de là, à la recherche de nourriture.

 

La pauvre bête était aveugle.

 

Le babiroussa a deux dents, qui lui poussent à l’envers et qui ne cessent babde pousser. Au fur et à mesure des années, elles s’allongent et elles s’allongent, jusqu'au moment où elles arrivent jusqu’à ses yeux qu’elles crèvent.

 

Sauf s’il est mort avant, bien entendu.

 

Mais voilà, le babiroussa est maintenant protégé, et plus personne ne le tue, sous peine d’amende.

 

La pauvre bête, sans exactement pulluler, est de nos jours raisonnablement présente dans les campagnes des Célèbes, en général, du pays Toraja en particulier. La loi est ainsi faite que le babiroussa peut espérer, plus souvent que dans le bon vieux temps, une longue vie sans une abrupte fin due au couteau du chasseur. La situation n’en est pas plus amusante pour autant.

 

Borgne d’abord, aveugle ensuite, les yeux suppurant avec deux dents qui s’enfoncent peu à peu dans les orbites, le babiroussa traîne alors sa misère dans la campagne, à la recherche de nourriture pour se remonter le moral. Devenu aveugle, et même s’il a un bon nez et une bonne oreille, il est évident qu’il éprouve des difficultés sans nombre à se déplacer et à se babnourrir…

 

Un paysan qui lui tombe dessus par hasard l’achève alors, miséricordieusement, en toute discrétion, rapport aux lois qui interdisent formellement de trucider les babiroussas, pour le libérer de son sort.

 

Une fois qu’il est mort, on le mange, bien entendu.

 

 

 

babLe babiroussa reste, pour le touriste, un animal connu seulement par ses dépouilles, revendues sous le manteau, que l’on trouve à Rantepao, dans une boutique cachée au plus profond de la bourgade. Là, quelques crânes permettent à tous de comprendre les difficultés biologiques de la fin de vie de ce malheureux animal, dont tout le bonheur est basé sur un délicat équilibre : vivre aussi longtemps qu’il est possible, avant qu’il se rende, de par lui-même, l’existence misérable.

 

Comme quoi la chasse a du bon…

21:14 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

02/04/2008

L'assassinat des pauvres buffles et des pauvres petits cochons

Si on va se promener dans le pays Toraja, c’est pour admirer ses richesses architecturales ; c’est aussi pour assister aux fêtes qui entourent les funérailles de l’un ou de l’autre. Tradition, tradition…

 

On meurt beaucoup, en pays Toraja. Du moins, c’est l’impression qu’on en a, alors qu’on se promène d’un village à l’autre, du pas tranquille d’un promeneur qui a le temps.

 

Bien entendu, nous sommes d’abord dans une région où l’on naît beaucoup ; il n’est pas irraisonnable de supposer que la naissance annonce la mort. C’est un humoriste qui disait que la vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible. Il n’avait pas tort.

 

C’est donc ce grand nombre de naissance qui explique, probablement, les innombrables cérémonies religieuses, et les fêtes qui vont avec, accompagnant la liturgie des funérailles de l’un ou de l’autre défunt.

 

Mourir, en pays Toraja, n’est pas plus amusant qu’ailleurs, pour le mort. C’est par contre une occasion de bombance pour les survivants. Dès qu’un malade devient très malade, puis très très malade, on commence les préparatifs – loin de ses yeux, je l’espère. On invite la famille la plus éloignée, car tous doivent être là, pour fêter dignement le départ dans l’au-delà de celui qui va défunter. Entre le moment des premiers préparatifs, puis de l’invitation à la suite du décès, et l’arrivée des invités, peuvent se passer plusieurs mois.

 

Le cadavre, pendant ce temps là, mûrit dans son cercueil, tranquille comme Baptiste, à l’intérieur de l’un des greniers du village.

 

Il faut obtenir la présence de tous les membres de la famille, de la tribu ; il faut aussi trouver les sous pour la fête. Dépendant du monde invité, et qui va venir, il faut deux, trois, quatre buffles, quelques cochons, des moutons aussi, et un peu de bibine. Pas trop, mais de quoi célébrer dignement la disparition de l’ancêtre, ou du père, ou de la belle doche – quoique pour elle, je crois qu’on ne fait rien de particulier.

 

Quand la famille est grande, chacun vient avec un petit quelque chose – des sous, en quantité variant selon l’état des finances du généreux donataire ; un quadrupède bon à manger, ou une caisse de Bintang ou de ouisequi.

 

Pour les familles les plus riches, ce sont des buffles qui arrivent, en quantité, offerts par les ceusses qui ont des devoirs envers la personne décédée, et une fête à tout casser lors de laquelle on redistribue la viande des animaux abattus.

 

Alors que vous marchez, le long des routes, il y a toujours une brave dame, dans l’une des épiceries du bord de route, qui vous vend votre eau et vous explique, à force de gestes et de quelques mots d’anglais, que si vous allez par ici, ou par là, vous allez voir un génocide porcin ou bovin pas piqué des hannetons.

 

Ces scènes de massacre, dignes des pires moments de la décadence de l’Empire Romain, dans l’Arène, ça vaut toujours le coup d’œil. Donc on remercie abondamment Madame l’épicière et on va à l’aventure, histoire de se baigner dans les fleuves de sang des sacrifices au cher disparu. Ou, pour le moins, d’assister à un spectacle intéressant.

 

De toute manière, dès qu’on apparaît devant le groupe de maisons où le festin funéraire a lieu, on vous fait signe et on vous entraîne. Bienvenue dans la famille éplorée – enfin, je dis éplorée mais, quand vous arrivez, vu les visages hilares des survivants, vous vous rendez compte que la bibine a coulé à flot.

 

fun1fun2Dans ces toutes grandes fêtes, avant de tuer le cochon, ou le buffle, on commence d’abord par des activités qui rappellent assez bien ce qui devait se passer, du temps des cirques romains – ce n’est pas pour rien que je parlais de l’Empire Romain, juste avant. Chaque propriétaire de buffle de la région vient avec son bestiau le plus impressionnant, un grand, un gros, avec des cornes comme ça, et un sale caractère. Ils s’agit non pas de viande de boucherie, mais de buffles de combat.

 

On met face à face les bestioles ; ils approchent l’un de l’autre, un coup de corne, tête contre tête, ou une belle estafilade, les combats ne durent jamais longtemps et l’un des deux buffles se sauve, sous les huées de l’assemblée. Après un certain temps, les buffles de combat quittent le terrain ; restent leurs petits camarades qui ne vont pas la faire longue.

 

L’assassinat des animaux se passe de manière variable, dépendant de l’animal.

 

fun6fun3fun4fun5Quand c’est un buffle, c’est simple. Le buffle est là, debout dans le pré carré autour duquel la foule attend. Il est là, à coté de son tueur qui tient négligemment un coutelas long comme le bras et aiguisé que je ne vous dis que ça. Pendant que le buffle, parfaitement inconscient de la situation, regarde distraitement à gauche un papillon qui passe, le tueur, d'un geste large, égorge le buffle d'un coup, d'un seul.

 

La tête tombe d'un côté, le corps de l'autre. Deux trois soubresauts; c'est fini. La pauvre bestiole n’a pas souffert, ne sait même pas ce qui lui est arrivée, les affamés sont contents. Tout est mal qui finit bien.

 

 

 

A côté du pré carré, dans une espèce de petit enclos recouvert d’un toit, d’une petite cahute, s’il on veut, au sol couvert d’une épaisse couche de boue, il y a les cochons qui vont y passer.

 

Pour le cochon, donc, la fin, c'est moins sympa que pour les buffles. On met en effet une troupe de cochons dans un enclos et on les tue au fur et à mesure qu'on en a besoin, sur le grill.

 

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La troupe diminuante des porcidés, voyant partir ses membres un à un, dans une tempête de cris affreux, sent bien que l'ambiance n'est pas au beau fixe. Ils sont là, ces pauvres cochons, serrés dans un coin de l’enclos, à regarder d'un air méfiant le monde qui les entoure. Un homme approche un immense couteau à la main, avise un animal et lui donne un coup qui traverse les poumons de part en part. La lame rougie sort de plusieurs centimètres du côté opposé à celui de l’entrée et, avec elle, des débris de poumons.

 

L’assassin vise peut-être le coeur, mais il le rate toujours.

 

Donc, le couteau entre à gauche et sort à droite (ou vice versa) d’un cochon donné. Disons le rose, là, au fond à droite. Le cochon pousse un grand cri de surprise (ou un grand cri indigné), puis reste là, avec les copains, debout, l'air soupçonneux, ses petits yeux enfoncés regardant ici et là le danger qui pourrait approcher, semblant n’avoir pas compris qu’il venait d’être frappé à mort.

 

Au bout de cinq minutes, le tueur, impatienté, revient donner un coup de couteau au même cochon avec, usuellement, le même résultat: à nouveau un cri indigné, ou surpris, et l'animal qui s'éloigne de quelques pas, avec ses copains. Usuellement, la blessure suinte, des deux côtés de la pauvre bestiole. Parfois, il se met à baver un peu de sang, dans les meilleurs cas, il se met, toujours bravement debout sur ses quatre pattes, à trembler.

 

Finalement, les bouchers arrivent, tirant l'animal, pas du tout d'accord, mais considérablement affaibli par son hémorragie interne qui doit être colossale, qui par une patte, qui par l'oreille, qui par la queue, et l'égorgent, le vident devant ses petits camarades atterrés, le portent, maintenant vidé, jusqu’à une fosse dans laquelle un feux de braise l’attend, le grillent et, bientôt, la foule le mange.

 

Bon, d’accord, on dira que c’est leur karma, mais le spectacle des pauvres petites bêtes survivantes qui attendent leur tour, dans l’enclos, est pitoyable.

22:42 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

01/04/2008

Les maisons sur pilotis

Rantep15Alors, bien entendu, la question qui tue… Pourquoi ces maisons et ces greniers ? Pourquoi des toits en forme de croissants de lune, pourquoi les bâtiments tous, ou presque, sur des pilotis ?

 

Le coup des pilotis, pour le garde manger tout le monde pourra le deviner : c’est à cause des rats. Les rats, ça aime manger ce qui se trouve dans votre garde manger, et ça aime croquer les oreilles des nouveaux nés.

 

Donc, pour le garde manger, ou le grenier, la meilleure solution, c’est de le garder fermé. Histoire de sécuriser tout cela, on essaie aussi de trouver une méthode pour rendre difficile le trajet entre le dehors du garde manger, et le dedans.

 

La meilleure méthode connue et éprouvée, c’est la hauteur. La deuxième, c’est la création de l’obstacle.

 

Ainsi, on voit les cuisines, dans les tableaux des peintres flamands, où sont pendus, haut, les jambons, les mottes de beurre, les paniers de pain, tout ce qui se mange. Ainsi, encore, on a un jour inventé les tables avec un ornement – ce que l’on croit être un ornement – sous forme d’une boule qui casse le galbe du pied. Une seule raison raisonnable à l’existence de cette boule : le rat n’est pas capable de franchir l’obstacle.

 

Indo3Rantep2Rantep18Dans la région de Rantepao, nous pouvons noter de petites maisons sur pilotis, et de grandes maisons sur pilotis.

 

Les petites, ce ne sont pas des maisons : ce sont des gardes mangers. Elles sont perchées à deux mètres de hauteur, sur des troncs d’arbres qui rappellent les colonnes égyptiennes des plus anciennes dynasties, avec, usuellement, un plateau à mi hauteur, sur lequel les petits enfants traînaillent, avec les vieilles qui préparent le repas du soir. Des échelles sont appuyées aux arbres, à proximité, afin d’être mises en position quand cela se révèle nécessaire, pour aller chercher du riz.

 

Quant aux légumes, on va les chercher dans le jardin, ou au bord de la route, quand ils sont nécessaires.

 

Rantep7Quand il faut aller dans le garde manger, deux ou trois vieillards, ou plutôt, vieillardes, aidées de quelques gosses, remettent une échelle en place, un gosse monte, ouvre le guichet du grenier et, guidé par les cris et les conseils des petites vieilles, redescend avec le produit attendu. Sinon, il remonte, retourne ce qu’il avait pris là où il l’avait pris, et se sert dans le bon tonneau, du produit qu’il devait aller chercher. Puis, il redescend, non sans avoir remis en place la plaque de bois qui ferme l’entrée du garde manger.

 

Une fois qu’il est en bas, on retire l’échelle, rapport aux rats et autres rongeurs, qui pourraient facilement sauter d’une marche à l’autre, et tenter leur chance devant la porte mal fermée du garde manger, et les vieux retournent au travail, pendant que les gosses retournent à leurs jeux.

 

Quant aux maisons, elles sont en hauteur, elles aussi, pour protéger les oreilles des nourrissons de la dent vorace du rat, bien entendu, mais aussi biscotte l’humidité.

 

Quand je parlais exclusivement du rat, par ailleurs, dans le cas des garde manger, je disais une sottise ou, pour le moins, je négligeais une autre bonne raison pour tout mettre en hauteur : l’humidité. En effet, nous sommes, faut-il le rappeler, à peu près sous l’équateur, et les pluies lourdes sont presque quotidiennes, oscillant de bonne pluie du soir à pluie diluvienne du soir, tout cela dépendant de la saison.

 

Du coup, les rigoles, les ruisseaux et les rivières montent assez facilement, inondent les rizières (ça, c’est bien) et parfois, quand un soudain blocage a lieu pour une raison ou pour une autre, le long d’une rivière, inondent les villages.

 

Ca, bien évidemment, c’est moins bien.

 

Avant qu’on trouve la source de l’inondation – enfin, je dis source, c’est quand même habituellement en aval que le problème se pose… - il faut avoir sauvé l’essentiel : nourriture, vêtements, biens… Et voilà donc le rôle des pilotis.

 

Les maisons sont donc, elles aussi, en hauteur. Ca permet, certes, d’éviter l’entrée ininterrompue de rats distraits et d’insectes affamés, ça permet aussi d’utiliser le dessous de la maison pour stocker des trucs et des machins.

 

En Asie du Sud Est, les pilotis sont plus élevés encore, et on fait dormir le cochon sous la maison.

 

Parlant de cochon… non, on y viendra plus tard.

 

Rantep13Voilà donc l’affaire des pilotis expliquée.

 

Mais pourquoi des toits en croissants de lune ? Par habitude, tout simplement. L’intention première était d’avoir des toits en pente raide, afin que la pluie glisse au plus vite sur le chaume, et n’estime pas nécessaire de pénétrer le toit, puis de goutter dans la pièce de vie. Aux origines architecturales de la région, aussi, Il y avait cette possibilité de planter, aux deux bouts de la maison, tronc d’arbre élevé, de mettre en travers un tronc plus léger, facile à placer, plus fin, qui pliait au fur et à mesure de la mise en place de la couverture du toit.

 

Résultat, ce joli toit courbé qui est tellement entré dans l’habitude qu’on continue à le faire aujourd’hui, même si les toits sont fait, maintenant, avec une charpente moderne, et recouverts de tôle ondulée.

21:58 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |