15/04/2008

Un trek en Papouasie

Mon baluchon laissé à l’hôtel, sous la sainte garde du propriétaire de l’établissement, je démarre avec Samuel. D’abord, nous marchons de concert, dans la rue principale de Sentani, lui devant, moi derrière. Bien vite, nous prenons un chemin perpendiculaire, qui se dirige vers la montagne contre laquelle Sentani s’adosse. Après une centaine de mètres, nous arrivons à la fin de la ruelle, devenue déjà étroite : un papo7chemin s’enfonce, entre deux buissons luxuriants, la dernière maison du village tout juste passée.

 

Après la maison, c’est la nature, la vraie… le revêtement de ciment laisse place à de la terre battue, caillouteuse, semée de touffes d’herbes et de flaques d’eau. Après avoir salué les copains qui sont là, à préparer leur journée de travail, Samuel se retourne vers moi, m’observe d’un œil critique, regarde une dernière fois mes chaussures de marche – bien légères, comparées aux siennes, qui rappellent fâcheusement des chars d’assaut soviétiques  – et nous y allons.

 

Ah, oui, les chaussures de marche… J’ai été habitué, en Asie du Sud Est, à voir mes guides se promener en flip flops, et s’en trouver bien. Là où tous les falangs chutaient lourdement, quoiqu’équipés de tout ce qui devait aider à la promenade, les guides en flip flops passaient aisément. J’ai donc pris, avec les années, l’habitude de faire mes promenades dans la forêt vierge sans m’équiper outre mesure. Sauf ici, en Papouasie, vu tout le mal qu’on a pu me dire de la nature locale.

 

L’avantage de la Papouasie, c’est qu’il y fait nuageux. Les journées sont lourdes, il fait chaud, mais pas mourant. Et puis, il pleut, dès que la température monte.

 

Ca, c’est bien, quand on est, en fin d’après midi, sous un toit, ne serait-ce qu’une toile de tente.

 

Par contre, c’est moins drôle, quand on est sous la pluie, sans la moindre protection, vu que quand ça pisse, ça pisse dru.

 

apa2L’hypothèse selon laquelle, dès qu’on est dans la montagne, on peut éviter la pluie en dépassant les nuages, se révèle complètement fausse. Nous avons marché toute la journée, de plus en plus haut, jusqu’au moment où nous traversons les nuages, ce qui vous trempe jusqu’aux os. De plus, les sentiers deviennent particulièrement humides, et je commence à comprendre les chaussures dignes de l’Himalaya que porte Samuel.

 

Au départ, je le regardais avec un certain amusement ; maintenant, je sais que s’il a d’énormes chaussures de montagnard, ce n’est pas juste pour faire joli. Mes chaussures à moi, malgré un dessin raisonnable, qui ferait d’elles de bonnes chaussures de randonnée en Corse, ne parviennent pas à m’aider à tenir sur le chemin sans glisser dangereusement, avec régularité.

 

Heureusement, Samuel me rattrape d’une main sûre.

 

Heureusement aussi, pour mon petit orgueil, Samuel glisse parfois aussi. Moins souvent que moi, certes, mais quand même.

 

Peut-être, pour mon petit orgueil, le fait-il exprès ?

 

Une fois arrivés aux nuages, nous continuons à marcher, dans une humidité qui vous perce, et dont il semble impossible de se défaire. Je ne sortirai jamais mon appareil photo de toute la promenade, soit que nous descendions sous les nuages, et recevions quelques gouttes, toujours néfastes à l’électronique, soit que nous nous trouvions au milieu des nuages, dans une humidité qui doit vous préparer des rhumatismes particulièrement croquignolets, vingt ans à l’avance.

 

Que dire, au bout d’une semaine de promenade dans les montagnes de Papouasie ?

 

S’il fallait dire une chose seulement ? Alors, ce serait celle-ci : la Papouasie est probablement l’antichambre de l’enfer.

 

On va en Papouasie, et on y reste, en tant que promeneur, pour prouver quelque chose, pour se le prouver à soi-même, ou pour le prouver à quelqu’un.

 

Je suis en Papouasie pour Alix, pour Samantha, pour Marie, peut-être, certainement pour Antoine, et peut-être même pour moi.  Pour prouver quelque chose à l’égard de mon passé, pour me prouver quelque chose.

 

Il me fallait, pour Alix et en son souvenir, réaliser le rêve que nous caressions, les soirs d’hiver parfois, quand nous étions deux étudiants désargentés vivotant à Lille, et traînailler jusqu’à cet endroit où Corto traînaillait.

 

Il m’a fallu venir jusqu’en Papouasie, et je devrai aller jusqu’en Nouvelle Bretagne, pour Samantha, en souvenir d’une soirée au cours de laquelle nous avons imaginé aller vivre, seuls, en amoureux, sur une île passée Rabaul, dans l’Archipel Bismarck.

 

Il me faut marcher dans la jungle d’une île perdue, à la vague recherche d’oiseaux du paradis, d’émeus et de kangourous, à éviter des plantes venimeuses, pour peut-être, un jour, susciter l’intérêt d’un petit garçon, devenu grand, qui me demandera, méprisant, amusé, ou horrifié, si j’ai vraiment été faire ces promenades de fou.

 

Je suis ici pour Marie, encore, et peut-être, comme je le disais, pour moi-même, afin de voir si je suis capable de réaliser mes folies les plus folles ; si je peux, devenu prétendument adulte, continuer mes jeux adolescents.

 

Oui, la réponse est oui : au championnat de celui qui fera les plus grosses conneries, je suis, pour le moins, nominé ; j’aurai peut-être même bien droit à l’Oscar. Mais je râle. De toute évidence, à ce que je vois, je suis conscient de ma sottise, et je ne cherche pas le suicide. Ce n’est pas plus mal.

 

La Papouasie est extraordinairement montagneuse. Quand nous ne montons pas, nous descendons. Tout est raide, et les sentiers sont glissants. Parfois, on peut se tenir à une liane, que ce soit pour monter, ou pour descendre, parfois non – avec ou sans liane, c’est de toute façon bien casse-gueule.

 

Samuel, parfait dans son rôle de guide, parvient à m’éviter le pire, prévenant chacun de mes gestes malheureux, quand je vais m’appuyer sur un tronc qui se révèle couvert d’insectes dont la seule intention est de me faire du mal. Il m’indique du doigt l’une ou l’autre plante à la fois carnivore et empoisonnée, ce qui permet un arrêt, une courte observation, et un redémarrage d’un petit Papou en sueur, accompagné d’un petit blanc en nage. Chaque jour, nous marchons cinq ou six heures, avant, pour moi, de tomber de fatigue sur une toile de tente placée à deux pas d’une rivière courante, pendant que Samuel prépare du thé, et un repas spartiate pour lequel je le remercie d’une voix mourante.

 

Quant à lui, toujours frais, toujours gai, il n’y a pas à dire, il mérite son salaire.

 

Chaque fin d’après midi, donc, nous arrivons près d’une rivière courante, dans laquelle je vais tremper mes pieds – rarement plus – dans laquelle je rince mon visage, avant de retourner, trébuchant de fatigue, jusqu’à la toile de tente sur laquelle Samuel vient de dresser un chapiteau sous lequel nous dormirons.

 

apa3Un petit feu crépite – je ne peux même pas imaginer comment il a fait pour l’allumer – et bientôt je reçois une tasse de thé sucré qui me remet d’aplomb. Quand j’ai l’air d’être remis, Samuel m’abandonne une petite heure, pour vaquer à l’une ou l’autre chose. Comment peut-il encore marcher, après le trajet que nous venons de faire ? Il revient, prépare le repas, me dit tout le détail de la région, de ce que nous avons vu et de ce que nous verrons. Puis, il s’installe sur un rocher et dessine.

 

Chaque jour, nous voyons, en coup de vent, un animal extraordinaire, ou un autre : des oiseaux aux couleurs chatoyantes, des insectes d’une taille désagréable, des singes qui restent dans la distance, curieux, mais méfiants.

 

Il n’y a pas, en Papouasie, d’orang-outang amitieux et prêt à vous sauter dans les bras.

 

Deux ou trois fois chaque jour, lors de notre périple, Samuel s’arrête devant une branche brisée, une herbe écrasée, et m’annonce, soucieux qu’un animal au nom papou imprononçable, mais un animal dangereux, en tout cas, vient de passer. Je ne sais trop si Samuel me bourre le mou, mais ce qu’il a pu me montrer de manière certaine, quand on est passé devant des plantes carnivores, me fait penser qu’il ne se moque pas de moi.

 

Les plantes carnivores, ce ne sont pas les monstres nés de l’imagination du dessinateur de Bob et Bobette, qui vous attrapent un héro de bande dessinée juste comme ça et que seul Jérôme peut stopper net dans leurs intentions meurtrières. Ce sont, usuellement des plantes d’une taille modeste, dont une feuille vous caresse le mollet, au passage. La feuille est couverte d’une crème poisseuse et délétère, qui vous tue une petite bête qui lui resterait attachée, ou qui vous colle une infection douloureuse dont il vous faudra plusieurs jours pour vous remettre.

 

Trempé de sueur, je remonte mes chaussettes.

 

Au bout d’une semaine, donc, je n’aurais pas vu d’oiseaux du paradis, ni de kangourous sauvages.

 

J’aurais vu quelques papous qui vivent à l’age du silex et de l’appareil photo digital réunis, avec, comme lien entre les deux, les paquets de cigarettes que l’on est supposé offrir pour prendre une photo. Je n’ai pas trop envie d’exhiber les dépouilles d’un peuple génocidé culturellement et physiquement, d’un peuple devenu mendiant, et je n’ai donc pas pris de paquets de cigarettes avec moi.

 

apa1J’aurai vécu dans une nature luxuriante et dure ; serai arrivé au bout de ma force, chaque soir. Je rentre à Sentani, le septième jour, en fin de matinée, en remerciant les dieux d’être encore vivant, sale comme un cochon fraîchement sorti de la soue. Je remercie Samuel qui a toujours l’air raisonnablement frais, lui ; m’assois immédiatement dans le premier fauteuil en skaï ; savoure la douce assise sur laquelle mon derrière est posé ; reçois mon baluchon de la part du patron et vais d’un pas lourd jusqu’à la chambre qui m’a été réservée, après avoir remercié une dernière fois Samuel pour l’intéressant périple qu’il m’avait préparé.

 

Sur mon chemin, je sème de la boue, des morceaux de feuillages. Le fils de la maison tient mon sac jusqu’à ma chambre, devant laquelle il m’abandonne. A peine rentré, je me déshabille, sors de ma coque toute de transpiration et de crasse, jette tous mes vêtement usagés dans un coin, et vais me laver, de la tête aux pieds, avant de tomber sur mon lit.

 

Bientôt, je me redresse, vérifie les dégâts, les écorchures : pas grand-chose. Juste un mal aux pieds, aux genoux, aux mollets, aux cuisses, aux articulations des hanches.

 

Guillaumet, nous voici…

 

Une couche de baume du tigre, partout où ça fait mal. Je me rhabille de frais, de ce que j’ai prudemment gardé à l’hôtel dans ma valisette à roues. Puis je redescends, en flip flops, enfin, avec un tas de loques puantes que je tiens à bout de bras, et que je donne à Mlle au comptoir, pour une lessive bien méritée.

 

Samuel repassera au cours de la journée pour récupérer le sac à dos qu’il m’avait prêté.

 

Ensuite, je sors d’un pas faible et hèle un moto-taxi, pour aller jusqu’au prochain coiffeur chic du coin : un vrai et bon champoing, avec de l’eau chaude, et un rasage : c’est tout ce dont je rêve. Une fois cela obtenu, je rentre à l’hôtel et tombe dans mon lit grinçant pour une bonne sieste. Il est midi à peine passé; je me réveillerai alors que sept heures sonnent – façon de parler – avec une faim de loup.

18:30 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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