05/04/2008

Les Tau-Tau

Rantep23Rantep24Revenons en à nos cérémonies de funérailles. Pendant que l’on trucide les cochons et que l’on égorge les buffles, les gosses jouent aux alentours, courent à l’étranger, et appellent la photo de leurs vœux.

 

Les bonbons aussi, si par hasard il y en a, bien évidemment.

 

Je prends dès lors quelques photos qui les distraient des égorgements, auxquels ils sont tellement habitués, de toute manière, qu’ils ne les regardent même plus. Mon appareil photo, par contre, c’est quelque chose de rare et d’amusant.

 

rantep5Rantep10Après un certain temps, quand même, écoeurés de sucreries, peut-être, et attirés par de nouveaux plaisirs – l’égorgement particulièrement spectaculaire d’un cochon, usuellement – ils m’abandonnent sur un dernier bye bye et un salut de la main. Je peux faire mon tour du hameau, admirer les façades les plus spectaculaires, couvertes de gravures, de dessins au détail délicat et de sculptures de tête de  buffles.

 

 

De leurs cornes, aussi.

 

Rantep14J’imagine que, lorsque je vois une façade littéralement couverte de cornes, c’est pour rappeler au passant le souvenir d’une fête d’enterrement particulièrement réussie.

 

Ou alors, c’est un procédé particulièrement m’as-tu-vu, utilisé par les familles riches, pour faire savoir au passant qu’au fur et à mesure des années qui passent, les buffles y sont passés, eux aussi ?

 

Probablement.

 

 

Finalement, je m’éloigne en toute discrétion, pendant que la famille éplorée du cher défunt continue à se goberger. Ca mange, ça boit, le parfum de la viande grillée forme un nuage épais, tout autour de la scène de ripailles. Allons plus loin, voir le pays.

 

cim12cimLe monde des morts, en pays Toraja, est fascinant. Une fois que la famille s’est réunie, et a pris le pot de l’amitié, on peut enfin se débarrasser du défunt. Le pauvre qui avait traînaillé au village, jusqu’à présent bien tranquille dans son cercueil, est alors transporté jusqu’à un cimetière suspendu, situé dans les collines avoisinantes. A l’entrée d’une grotte, son cercueil est placé cote à cote avec celui d’un mort moins récent, à quelques mètres de haut, sur une espèce d’espalier fait de deux solives plantées dans le rocher.

 

Là, il repose ou, selon l’idée qu’on se fait de la mort et des morts, médite sur les inconvénients qu’il y a d’être né et de mourir.

 

Un beau jour, un petit siècle plus cim4cim5cim13tard, si on en croit les observateurs du cru, les solives commencent à pourrir,

faiblissent et craquent. Les cercueils qu’elles supportent sont précipités au sol, éclatent à l’arrivée, et les squelettes se disloquent, les os volent dans toutes les directions.

 

Cela fait un beau spectacle, bien macabre, quand, le matin suivant, les vieilles passent et nettoient le bordel. Pieusement, dans le plus grand respect du culte des ancêtres, les survivants viennent ranger ce qui peut l’être – crânes d’un côté, vertèbres de l’autre, cubitus empilés sur un troisième tas…

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cim2cim3Devant des crânes anonymes, les habitants du village viennent encore déposer des présents. L’implacable égalité devant la mort, et dans la mort, apparaît sans doute plus vite ici que dans d’autres civilisations, ou les monuments funéraires sont destinés à défier les siècles.

 

 

Ici, tout est de bois – et de bois non traité : tout pourrit vite… Seuls les tau-tau, bien mieux protégés que les cercueils, tiennent la route. Du moins, un peu plus longtemps.

 

cim7Les statues et statuettes représentant les chers disparus, dépendant de l’état des finances de ceux qui restent, et le montant du pactole dont ils héritent, peuvent être d’une tout autre qualité que les cercueils, plus ou moins bien protégés de la pluie, ou de l’humidité suintante – et plutôt moins que plus.

 

A la différence des cercueils, donc, les tau-tau bourgeois, taillés dans un bois d’une qualité respectable sont, eux, systématiquement, protégés au fond de la grotte qui sert de cimetière municipal.

 

cim14Quant aux tau-tau prolétaires, nabots taillés dans un tronc de palmier et recouverts d’une guenille quelconque, ils ont droit, pour le moins, à un petit recoin peinard, dans lequel ils pourriront, certes, mais toujours moins vite que les cercueils.

 

 

 

 

 

cim8Riches ou pauvres, les tau-tau sont assis, bien pépères, dans l’ombre, avec leurs grands yeux ouverts, surveillant les veuves larmoyantes qui viennent entretenir les cercueils de feu leur époux chéri ; les veufs tout aussi tristes, qui viennent avec un pack de bière dans la carnassière, et un bouquet de fleurs cueillies le long du chemin ; tous les villageois qui, pour une raison ou une autre, passent au cimetière suspendu.

 

 

 

 

cim10Puis, un matin gris, un œil tombe, une perruque glisse, une poupée s’affaisse, ses vêtements tombent en lambeau, les termites trouvent une source de nourriture juste comme elles l’aiment… et si ce ne sont pas les termites, ce sont les champignons.

 

Le spectacle est impressionnant, que celui des cadavres de tau-tau en décomposition, leurs vêtements marinant dans un bouillonnement d’animalcules qui font peu à peu disparaître la splendeur des temps passés, illustrant le sort des corps qu’ils représentent.

 

C’est Brel qui disait quelque chose du genre : « Mourir, cela n’est rien, mais pourrir, pourrir »…

19:03 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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