03/04/2008

La vie lamentable du pauvre petit babiroussa

babParlant des pauvres petits cochons, et puisque nous sommes dans les Célèbes, tournons nous maintenant vers le cochon sauvage du cru, une brave petite bête qui a subi bien des malheurs : on l’appelle ici le babiroussa.

 

Au tout début, quand on parle de babi devant vous, dans la région, avec les babines dégoulinantes de salive pendant qu’on vous fait le geste d’un doigt passant vite sous la gorge, symbole universel d’égorgement, vous imaginez que vous êtes arrivé à l’endroit que vous vouliez éviter à tout prix : un nid de cannibales rigolards et affamés, en état d’ébriété ; et comme, quand le sujet de conversation tombe, vous êtes usuellement dans un minibus, encaqués à vingt là où il faudrait être douze, sans la moindre possibilité de sortir discrètement, vous babpâlissez pendant que les cannibales chantent, roulant vers la fête où le pauvre babi passera l’arme à gauche.

 

Mais bon, puisqu’on parle seulement d’égorger des bébés, le danger n’est pas immédiat.

 

Avant vous, il y aura un ou plusieurs bébés, donc, puis les jeunes vierges, puis les grandes jeunes filles, puis les demoiselles, puis les dames, et encore les adolescents graciles, avant qu’on s’intéresse aux vieilles carnes comme vous ou moi.

 

Après un certain temps, et des recherches fiévreuses dans votre guide français-baha indonesia, vous apprenez que babi, ça veut dire cochon, et vous vous sentez nettement moins mal.

 

Cela nous ramène à notre sujet : le babiroussa, qui n’est donc pas un bébé aux cheveux roux, comme on aurait pu d’abord l’imaginer, mais un babcochon sauvage.

 

Or donc, vers la fin du dix huitième siècle, le babiroussa avait subi des revers sérieux, dans sa poursuite d’une vie peinarde et tranquille, à croître et à se multiplier en paix.

 

Depuis le néolithique ou, du moins, depuis les premières vagues de peuplement des Célèbes, les hominidés avaient découvert que le babiroussa est tout ce qu’il y a de bon à manger, que ce soit en sauce, ou grillé avec une pointe d’ail. Je ne dis pas qu’on a trouvé, entourant les colonies de peuplement éparses de l’homme de Java, des piles d’os de babiroussa – je mentirais. Mais il est évident qu’un animal à la fois sauvage et familier, naïf et gourmand, c’est un animal qui allait tôt ou tard – et plutôt tôt que tard – attirer les convoitises gustatives.

 

Le cochon domestique existe vite, dans l’histoire de l’humanité. Et le cochon domestique appartient à quelqu’un ; ce quelqu’un thésaurise son babcochon comme Onc’ Picsou sa fortune ; ce cochon, c’est sa poire pour la soif ; c’est son bas de laine ; donc, on n’y touche pas.

 

En tant que cochon sauvage, par contre, le babiroussa est mal parti. Il est ce que l’on appelle, en anglais, fair game ; tout le monde peut le chasser, le piéger, l’abattre et, bien entendu, le manger.

 

Le deuxième problème historique du babiroussa, c’est qu’un beau matin, le délicat équilibre qui existait entre ses chasseurs et son système reproductif est fracassé. L’arrivée des marins, l’établissement des Hollandais, puis la trop fameuse transmigrasi – on en reparlera plus tard – font que les affamés se mettent à être trop nombreux pour que les repas sur patte parviennent à se reproduire à temps et à heure.

 

Ne l’oublions pas, le babiroussa est un animal d’une rare stupidité – pas très cochon, sur ce plan – qui bondit les quatre fers en avant dans tous les pièges qui lui sont tendus. On empile quelques fruits ? Le babiroussa, végétarien et pas plus malin que le végétarien moyen, saute sur la pile de babfruits placés comme piège, et se fait égorger la gueule plongée jusqu’au poitrail dans la bonne soupe , sans avoir remarqué même qu’un horrible saligaud approchait, le couteau en avant.

 

Le babiroussa est bien brave, mais il est bête. Il rappelle assez bien les politiciens socialistes de Charleroi. Bref, on les abat comme on veut. Chasser le babiroussa, c’est comme tirer des baleines dans une baignoire.

 

Nous sommes donc au début du vingtième siècle, et le babiroussa disparaît peu à peu, au point où l’on craint un jour de lui voir partager le sort du dronte, du fameux dodo qui, il fut un temps, peuplait l’île Maurice, et qui est maintenant disparu.

 

Heureusement pour les amoureux des animaux stupides, les Hollandais, d’abord, les Indonésiens, ensuite, ont placé l’animal sur la liste des animaux à protéger.

 

Pour autant qu’une loi soit respectée en Indonésie, bien entendu…

 

Et quant la loi est promulguée, est-il nécessaire de préciser que, de toute manière, l’impression générale est que le malheureux babiroussa a disparu ? Mais le Hollandais aime bien, cela, de vous coller une bonne petite loi bien inapplicable, quand ça donne le sentiment de ne pas manger de pain ?

 

La chose extraordinaire, avec les miracles, c’est qu’ils arrivent. Et il y avait babencore quelques babiroussas vivants quand la loi a été promulguée. Miracle supplémentaire, ils étaient suffisamment bien cachés pour que rien ne leur arrive de mal, pendant des décennies, jusqu’au beau matin où…

 

Jusqu’au matin où on l’a vu repasser, se tenant d’un air embarrassé sur ses quatre pattes, avec toute la stabilité d’un ivrogne, et allant de ci de là, à la recherche de nourriture.

 

La pauvre bête était aveugle.

 

Le babiroussa a deux dents, qui lui poussent à l’envers et qui ne cessent babde pousser. Au fur et à mesure des années, elles s’allongent et elles s’allongent, jusqu'au moment où elles arrivent jusqu’à ses yeux qu’elles crèvent.

 

Sauf s’il est mort avant, bien entendu.

 

Mais voilà, le babiroussa est maintenant protégé, et plus personne ne le tue, sous peine d’amende.

 

La pauvre bête, sans exactement pulluler, est de nos jours raisonnablement présente dans les campagnes des Célèbes, en général, du pays Toraja en particulier. La loi est ainsi faite que le babiroussa peut espérer, plus souvent que dans le bon vieux temps, une longue vie sans une abrupte fin due au couteau du chasseur. La situation n’en est pas plus amusante pour autant.

 

Borgne d’abord, aveugle ensuite, les yeux suppurant avec deux dents qui s’enfoncent peu à peu dans les orbites, le babiroussa traîne alors sa misère dans la campagne, à la recherche de nourriture pour se remonter le moral. Devenu aveugle, et même s’il a un bon nez et une bonne oreille, il est évident qu’il éprouve des difficultés sans nombre à se déplacer et à se babnourrir…

 

Un paysan qui lui tombe dessus par hasard l’achève alors, miséricordieusement, en toute discrétion, rapport aux lois qui interdisent formellement de trucider les babiroussas, pour le libérer de son sort.

 

Une fois qu’il est mort, on le mange, bien entendu.

 

 

 

babLe babiroussa reste, pour le touriste, un animal connu seulement par ses dépouilles, revendues sous le manteau, que l’on trouve à Rantepao, dans une boutique cachée au plus profond de la bourgade. Là, quelques crânes permettent à tous de comprendre les difficultés biologiques de la fin de vie de ce malheureux animal, dont tout le bonheur est basé sur un délicat équilibre : vivre aussi longtemps qu’il est possible, avant qu’il se rende, de par lui-même, l’existence misérable.

 

Comme quoi la chasse a du bon…

21:14 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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