02/04/2008

L'assassinat des pauvres buffles et des pauvres petits cochons

Si on va se promener dans le pays Toraja, c’est pour admirer ses richesses architecturales ; c’est aussi pour assister aux fêtes qui entourent les funérailles de l’un ou de l’autre. Tradition, tradition…

 

On meurt beaucoup, en pays Toraja. Du moins, c’est l’impression qu’on en a, alors qu’on se promène d’un village à l’autre, du pas tranquille d’un promeneur qui a le temps.

 

Bien entendu, nous sommes d’abord dans une région où l’on naît beaucoup ; il n’est pas irraisonnable de supposer que la naissance annonce la mort. C’est un humoriste qui disait que la vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible. Il n’avait pas tort.

 

C’est donc ce grand nombre de naissance qui explique, probablement, les innombrables cérémonies religieuses, et les fêtes qui vont avec, accompagnant la liturgie des funérailles de l’un ou de l’autre défunt.

 

Mourir, en pays Toraja, n’est pas plus amusant qu’ailleurs, pour le mort. C’est par contre une occasion de bombance pour les survivants. Dès qu’un malade devient très malade, puis très très malade, on commence les préparatifs – loin de ses yeux, je l’espère. On invite la famille la plus éloignée, car tous doivent être là, pour fêter dignement le départ dans l’au-delà de celui qui va défunter. Entre le moment des premiers préparatifs, puis de l’invitation à la suite du décès, et l’arrivée des invités, peuvent se passer plusieurs mois.

 

Le cadavre, pendant ce temps là, mûrit dans son cercueil, tranquille comme Baptiste, à l’intérieur de l’un des greniers du village.

 

Il faut obtenir la présence de tous les membres de la famille, de la tribu ; il faut aussi trouver les sous pour la fête. Dépendant du monde invité, et qui va venir, il faut deux, trois, quatre buffles, quelques cochons, des moutons aussi, et un peu de bibine. Pas trop, mais de quoi célébrer dignement la disparition de l’ancêtre, ou du père, ou de la belle doche – quoique pour elle, je crois qu’on ne fait rien de particulier.

 

Quand la famille est grande, chacun vient avec un petit quelque chose – des sous, en quantité variant selon l’état des finances du généreux donataire ; un quadrupède bon à manger, ou une caisse de Bintang ou de ouisequi.

 

Pour les familles les plus riches, ce sont des buffles qui arrivent, en quantité, offerts par les ceusses qui ont des devoirs envers la personne décédée, et une fête à tout casser lors de laquelle on redistribue la viande des animaux abattus.

 

Alors que vous marchez, le long des routes, il y a toujours une brave dame, dans l’une des épiceries du bord de route, qui vous vend votre eau et vous explique, à force de gestes et de quelques mots d’anglais, que si vous allez par ici, ou par là, vous allez voir un génocide porcin ou bovin pas piqué des hannetons.

 

Ces scènes de massacre, dignes des pires moments de la décadence de l’Empire Romain, dans l’Arène, ça vaut toujours le coup d’œil. Donc on remercie abondamment Madame l’épicière et on va à l’aventure, histoire de se baigner dans les fleuves de sang des sacrifices au cher disparu. Ou, pour le moins, d’assister à un spectacle intéressant.

 

De toute manière, dès qu’on apparaît devant le groupe de maisons où le festin funéraire a lieu, on vous fait signe et on vous entraîne. Bienvenue dans la famille éplorée – enfin, je dis éplorée mais, quand vous arrivez, vu les visages hilares des survivants, vous vous rendez compte que la bibine a coulé à flot.

 

fun1fun2Dans ces toutes grandes fêtes, avant de tuer le cochon, ou le buffle, on commence d’abord par des activités qui rappellent assez bien ce qui devait se passer, du temps des cirques romains – ce n’est pas pour rien que je parlais de l’Empire Romain, juste avant. Chaque propriétaire de buffle de la région vient avec son bestiau le plus impressionnant, un grand, un gros, avec des cornes comme ça, et un sale caractère. Ils s’agit non pas de viande de boucherie, mais de buffles de combat.

 

On met face à face les bestioles ; ils approchent l’un de l’autre, un coup de corne, tête contre tête, ou une belle estafilade, les combats ne durent jamais longtemps et l’un des deux buffles se sauve, sous les huées de l’assemblée. Après un certain temps, les buffles de combat quittent le terrain ; restent leurs petits camarades qui ne vont pas la faire longue.

 

L’assassinat des animaux se passe de manière variable, dépendant de l’animal.

 

fun6fun3fun4fun5Quand c’est un buffle, c’est simple. Le buffle est là, debout dans le pré carré autour duquel la foule attend. Il est là, à coté de son tueur qui tient négligemment un coutelas long comme le bras et aiguisé que je ne vous dis que ça. Pendant que le buffle, parfaitement inconscient de la situation, regarde distraitement à gauche un papillon qui passe, le tueur, d'un geste large, égorge le buffle d'un coup, d'un seul.

 

La tête tombe d'un côté, le corps de l'autre. Deux trois soubresauts; c'est fini. La pauvre bestiole n’a pas souffert, ne sait même pas ce qui lui est arrivée, les affamés sont contents. Tout est mal qui finit bien.

 

 

 

A côté du pré carré, dans une espèce de petit enclos recouvert d’un toit, d’une petite cahute, s’il on veut, au sol couvert d’une épaisse couche de boue, il y a les cochons qui vont y passer.

 

Pour le cochon, donc, la fin, c'est moins sympa que pour les buffles. On met en effet une troupe de cochons dans un enclos et on les tue au fur et à mesure qu'on en a besoin, sur le grill.

 

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La troupe diminuante des porcidés, voyant partir ses membres un à un, dans une tempête de cris affreux, sent bien que l'ambiance n'est pas au beau fixe. Ils sont là, ces pauvres cochons, serrés dans un coin de l’enclos, à regarder d'un air méfiant le monde qui les entoure. Un homme approche un immense couteau à la main, avise un animal et lui donne un coup qui traverse les poumons de part en part. La lame rougie sort de plusieurs centimètres du côté opposé à celui de l’entrée et, avec elle, des débris de poumons.

 

L’assassin vise peut-être le coeur, mais il le rate toujours.

 

Donc, le couteau entre à gauche et sort à droite (ou vice versa) d’un cochon donné. Disons le rose, là, au fond à droite. Le cochon pousse un grand cri de surprise (ou un grand cri indigné), puis reste là, avec les copains, debout, l'air soupçonneux, ses petits yeux enfoncés regardant ici et là le danger qui pourrait approcher, semblant n’avoir pas compris qu’il venait d’être frappé à mort.

 

Au bout de cinq minutes, le tueur, impatienté, revient donner un coup de couteau au même cochon avec, usuellement, le même résultat: à nouveau un cri indigné, ou surpris, et l'animal qui s'éloigne de quelques pas, avec ses copains. Usuellement, la blessure suinte, des deux côtés de la pauvre bestiole. Parfois, il se met à baver un peu de sang, dans les meilleurs cas, il se met, toujours bravement debout sur ses quatre pattes, à trembler.

 

Finalement, les bouchers arrivent, tirant l'animal, pas du tout d'accord, mais considérablement affaibli par son hémorragie interne qui doit être colossale, qui par une patte, qui par l'oreille, qui par la queue, et l'égorgent, le vident devant ses petits camarades atterrés, le portent, maintenant vidé, jusqu’à une fosse dans laquelle un feux de braise l’attend, le grillent et, bientôt, la foule le mange.

 

Bon, d’accord, on dira que c’est leur karma, mais le spectacle des pauvres petites bêtes survivantes qui attendent leur tour, dans l’enclos, est pitoyable.

22:42 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

... et c'est sans compter les cris et l'odeur... ambiance garantie... Mais tout ça n'est-il pas pour la bonne cause ? Plus le nombre de bêtes immolées est grand et plus vite l'âme du défunt sera transportée par celles-ci, vers un au-delà idyllique. C'est du moins ce qui se dit en pays toraja, si mes souvenirs sont bons. Bonne suite de voyage !

Écrit par : Nautilus | 02/04/2008

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