31/03/2008

A travers les hameaux du pays Toraja

rantepa2Entre les rizières, il y a les petites routes que je prends, parcourues par le promeneur que je suis. Parfois, un cyclotaxi ou une mobylette me croise, ou me dépasse. Un Hello Mister ! How are you Mister sort automatiquement de la bouche des enfants, et des grands. Tout aussi automatiquement, je réponds que bonjour aussi, que je vais bien et vous-même. Le vélo s’éloigne dans une cascade de rires.  

 

 

 

 

rantepa1Passé midi, les gosses ont quitté l’école et circulent, en uniforme, pour rentrer à la maison. Les jeunes filles, quand elles croisent un étranger, sortent complaisamment leur téléphone portable, rien que pour montrer qu’elles en ont un, et en parlent avec emphase, avec les copines, ce qui permet d’attirer l’attention du passant – moi.

 

Un chemin à gauche, et plus loin un sentier à droite. Un sentier que l’on peut prendre, le long duquel d’autres rizières, d’autres hameaux, un gosse de temps à autre, qui pousse un cri pour avertir les copains, ou pour rappeler un buffle. Dans d’autres rizières, au loin, des enfants qui, cassés en deux, traînent des pieds dans l’eau boueuse, à la recherche de grenouilles.

 

Il faut nourrir la basse cour.

 

Rantepa3Il y a un vieux, ici ou là, qui garde le village, ou les cochons, ou les enfants. A moins que ce soient les enfants qui le surveillent. C’est en tout cas son plaisir de vous héler, vous, le passant, et de bavarder un instant avec vous, quand il peut parler l’anglais ou le hollandais. On a immanquablement affaire à un ancien instituteur, professeur, directeur d’école, à l’anglais devenu hésitant avec les années, mais j’aimerais vous y voir, en baha indonesia…

 

Le contact se termine chaque fois avec une photo de famille, où le vieux monsieur pose, au milieu de ses arrières petits enfants qui sourient ; par une distribution de bonbons auprès des petits petits, et du petit vieux ; par un échange de saluts – respectueux de mon côté, aimables du sien, mâchant son bonbon qui lui colle au dentier.

 

 Et puis je repars, de village en village, d’églises en églises, de hameau en hameau, le chemin qui n’est que trous et bosses, jusqu’au moment où la lumière baisse, où je soupçonne l’heure qui passe, et où je retrouve un plus grand chemin sur lequel, bientôt, je fais du stop ou, si le premier qui passe est un cyclo taxi, j’affrète, après avoir âprement discuté le prix.

 

Bah, à la fin, pour deux ou trois dollars, je fais les vingt kilomètres qui me séparent de Rantepao.

 

Si c’était un lift, j’offre à chaque transporteur un paquet de kretek, ce qui est la manière la plus délicate d’offrir un petit quelque chose à des gens pauvres qui ont le cœur sur la main. Tout le monde fume, ici, et les kretek sont leur péché mignon.

 

Quand j’arrive à Rantepao, les nuages se sont empilés, la pluie menace, c’est dans l’urgence que, usuellement, je parcours les dernières dizaines de mètres, afin d’aller jusqu’à ma chambre, prendre une douche, me rincer – à la longue, j’ai enfin compris comment manier la douche sans danger majeur – me changer et me reposer un instant. Je m’installe alors confortablement, dans l’un des fauteuils graisseux placés devant ma chambre, sur la coursive, et regarde la pluie qui commence à tomber.

 

Après une heure de pluie, et une bonne Bintang, je pars dans l’un des restaurants de la grand rue, sous la protection d’un immense parapluie que la vieille patronne de la Wisma m’a confié. Il y a une cuisine locale du pays Toraja ; comme je suis un garçon plein de bonne volonté, je l’essaie, soir après soir – les trois premiers soirs ; je l’abandonnerai ensuite à son triste sort.

 

J’ai connu meilleurs, et les épices rappellent davantage la saumure qu’autre chose.

 

Dans le restaurant que j’ai choisi pour le repas, nous sommes deux, trois, quatre tables… Pas grand monde. L’Indonésie n’est pas une destination désirable – sinon Bali, pour le surf ; et encore, depuis les bombes…

 

Je prends mon repas de spécialités locales, puis je rentre, protégé sous mon grand parapluie, alors que tombe une pluie diluvienne, pour retourner à l’hôtel. Là, je regarde ce que j’ai pris comme photos, j’efface ce qui est moche, ou raté, et je garde ce qui me semble bon. Dans le tas, de nombreuses photos des maisonnettes de la région Toraja.

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29/03/2008

Le pays Toraja

Et le lendemain, il ne pleut pas.

 

Ainsi que je l’écrivais plus tôt, nous sommes maintenant à deux pas de l’équateur, et la pluie du soir est une constante.

 

Parfois, quand c’est la saison sèche, on se contente d’une bonne petite pluie suivie de rien ; parfois, quand c’est la saison des pluies, on a droit à davantage. Mais la règle inflexible semble être que rien ne commence avant cinq ou six heure de l’aprème.

 

Il n’est pas six heures du matin alors que j’ouvre l’oeil. La lumière traverse le rideau ; un coq chante ; une poule passe pas très loin, un étage en dessous, dans le jardin, je suppose, et appelle ses poussins qui pioupioutent et s’égosillent.

 

Dans la distance, des gens se hèlent et se saluent. Je suppose que c’est le long de la rivière dont le doux grondement se fait entendre. Il y a des bruits d’eau qui me font craindre qu’il pluvine encore, ou alors, ce sont les dernières gouttes qui glissent du toit, fait de tôle ondulée.

 

rantep6Ou alors, ce sont des bruits de tuyau ? Après écoute plus attentive, j’en arrive à cette conclusion qui m’arrange bien… et décide d’enfin me lever, afin d’être fixé. Il fait gris, mais il est tôt, et les bruits que d’entendais se révèlent finalement être un mélange d’arrosage du jardin central et de la rivière, plus proche que je ne l’imaginais. Sur la petite table qui se trouve devant la fenêtre de ma chambre, dans le couloir  ouvert sur jardin, je fois un pot de thé qui fume, et deux rôties qui ne seront pas chaudes longtemps.

 

Bon, il est temps de prendre ma douche, et puis on verra ce qui se passe. Comme hier soir, mais avec un peu plus d’habileté, me m’ébouillante, puis me rince suffisamment vite pour éviter les glaçons de la fin du chauffe eau. Vite se sécher dans un essuie encore vaguement humide ; s’habiller de caleçons propres, d’un short sec, d’un polo. Voilà, j’ouvre la porte ; le thé est encore tiède. Il y a un petit pot de beurre qui tourne liquide et une cuillerée de confiture rouge qui va avec. Les toasts sont racornis, maintenant.

 

Vala, je sais comment ça fonctionne ici. La prochaine fois, dès que j’entendrai le bruit du frottement des pieds de la fille qui pose, devant chaque chambre occupée, le plateau du petit déjeuner, je bondirai à la porte, pour avaler mon repas.

 

Bien entendu, je pourrais descendre et aller réclamer, mais je suis trop flemme… et puis les toasts avaient été si peu toastés que finalement, c’est tout à fait mangeable.

 

rantep8Descente, quelques minutes plus tard : il fait lourd, le ciel est clair cependant, sans nuage mais avec une buée dans l’air qui nous fait savoir où l’on est. Rapide causette avec le garçon que j’ai vu hier, qui tient la réception, quand on ne l’envoie pas ailleurs, et qui rêverait, m’expliquera-t-il plus tard, d’aller ouvrir son hôtel à Bali, et d’abandonner Rantepao.

 

Malheureusement pour lui, sa famille reste très attachée à ses racines locales.

 

Avant qu’il m’explique tout cela, il me donne les tuyaux nécessaires et un plan grossièrement dessiné, pour que je sache où aller me promener dans la région. Hop là, merci, merci, merci et me voilà parti, dans la rue qui termine de sécher sous un soleil déjà de plomb. J’ai mon sac habituel, avec des bonbons planqués dedans et un appareil photo.

 

Et un paquet de kreteks, au cas où je tomberais sur un adulte qui mérite sa cibiche.

 

rantep9Sur les côtés des deux ou trois rues qui font Rantepao, il y a des cyclotaxis recouverts, rapport aux pluies diluviennes du soir. Pour l’instant – nous sommes tôt le matin – tous les gens se reposent. Le travail viendra dans quelques heures, quand de grosses et vieilles dames décideront d’aller au marché, puis d’en revenir, avec des paquets encombrants et une petite fille collée aux basques.

 

Par les routes et les chemins, je vais marcher pendant trois jours, à travers le pays Toraja. L’architecture en est originale – quoique partagée avec la région du lac Toba, à Sumatra - et encore traditionnelle.

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Village après village, les gosses vous accueillent à grand cris, viennent vous saluer d’un hello Mister ! tonitruant, quel que soit votre sexe, et vous regardent ensuite, groupés, un immense sourire sur le visage, jusqu’au moment où ils éclatent de rire, du simple fait de votre présence.

 

Rantep20Rantep21Rantep22Ils posent, pour l’appareil photo, adorent voir la photo qui apparaît ensuite sur l’écran. Leurs parents se pressent aussi, pour commenter.

 

Chaque jour, je rentrerai à la Wisma Imanuel, juste avant la pluie, après avoir marché une vingtaine de kilomètres, entre les rizières et les buffles qui me regardent d’un air parfois méfiant, parfois apeuré.

 

Ils ont leurs raisons, comme on le verra ensuite.

 

En attendant, de village en hameau, d’église en église, j’avance, sur mes flip flops, une bouteille d’eau régulièrement remplacée, dans l’une de ces épiceries de village où je trouve de quoi boire, et des bonbons avec lesquels je sème des caries et du bonheur.

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28/03/2008

Wisma Imanuel

Après plus de onze heures de route tranquille et raisonnablement cabossée, nous arrivons, dans la nuit noire et sous une pluie battante, au centre de Rantepao. Au plus on approche de l’équateur, au plus l’humidité devient pesante, et au plus régulièrement la pluie tombe, passé six heures.

 

Rantepao est une petite ville ; une bourgade, à vrai dire. Tout le monde, ou presque, est abandonné au terminal qui se trouve dans la grand rue, elle-même devenue une rivière boueuse, et le bus redémarre immédiatement, avec un passager encore, moi, pour me lâcher devant mon wisma – ça sert, d’avoir été copain avec la fille du conducteur J.

 

Deux minutes plus tard, je suis à l’endroit voulu, sous la même pluie battante, et arrive en deux pas à la porte de mon wisma, de mon hôtel.

 

Fermé.

 

Bon, quand je dis que c’était mon hôtel, c’est juste qu’un mec, croisé à Makassar et rencontré au cybecafé, venait de redescendre de Rantepao, avait dormi ici et m’avait conseillé l’endroit.

 

Bon, faudra trouver ailleurs, donc… mais sous une pluie battante, l’urgence devient autre chose. Je crois bien me souvenir qu’il y a un autre hôtel à deux pas, mais la rue est noire comme la conscience d’un politicien véreux, avec des nids de poule, ou d’oie, c’est selon, et un lampadaire tous les cent mètres. Ca et là, une ampoule de couleur signale au passant que l’habitant de la masure possède l’électricité, une barre de néon fait savoir qu’il y a là un commerce.

 

Quant à mon hôtel…

 

Deux jeunots m’arrivent dessus et claironnent le sempiternel Hello Mister ! destiné à montrer à la rue entière qu’ils sont capables de parler anglais. Je réponds bonjour aussi, et continue en demandant s’ils savent où se trouve le prochain hôtel. Ca, c’est de l’anglais moins facile et il faut un moment pour s’entendre. Puis, conversation entre les deux, en indonésien, un grand sourire, le premier prend ma valisette pendant que le deuxième me guide.

 

Cinquante mètres plus loin, effectivement, discrètement tapis au fond d’un jardin dont j’admirerai, demain matin, la luxuriance, il y a Wisma Imanuel, un petit hôtel tout à fait raisonnable, avec eau chaude dans les chambres.

 

Vu le nom de l’établissement, je suppose que nous sommes en région chrétienne.

 

A l’entrée, quelques membres d’une famille chinoise m’attendent : trois vieilles tantes et un jeune homme. La pièce est immense et carrelée de blanc, je n’ose y entrer, tant la rue boueuse et le jardin pas mieux me collent aux flip flops et aux pieds.

 

L’un de mes guides pose ma valise sur la véranda, devant moi, pendant que le deuxième m’introduit – tout cela fait pour le plaisir d’aider. Ils sont ravis, certes, mais avant tout surpris, quand je sors, du fond de mon sac, un paquet de kreteks, comme cadeau, afin de les remercier pour leur aide.

 

Ils repartent alors, après m’avoir abondamment remercié, sous la pluie de plus en plus serrée, mais tiède, tout heureux de leur bonne fortune, pendant que je dégouline devant l’entrée de l’hôtel de mes chinois, moitié bouddhistes, rapport aux statues de dieux lares qui occupent le petit temple de l’entrée, moitié chrétiens, rapport aux croix qui ornent les murs.

 

Il faut savoir manger à tous les râteliers, prier à toutes les églises. Quand un dieu est distrait, ou hostile, on peut toujours aller quémander des faveurs chez un autre.

 

Monsieur vient à  moi et m’invite, m’invitant à abandonner mes flip flops à l’entrée et m’assurant que les traces de boues que je laisserai sont sans importance. Il est vrai que le personnel de nettoyage est pour rien, ici… Il se saisit de mon sac, je le suis, prend un escalier étroit, et me trouve dans une chambre dont la qualité principale est qu’elle donne sur le jardin central et la rivière – invisible à cette heure de la nuit. Je l’entends gronder, plus bas.

 

Il y a aussi un système infiniment compliqué pour obtenir de l’eau chaude. Mon cicérone passe près de cinq minutes à m’expliquer la manière dont l’appareil fonctionne, ce qui me permettra, quelques minutes plus tard, tentant d’appliquer ses bons conseils, de m’ébouillanter d’abord, avant de me rincer à l’eau fraîche, et bientôt glacée.

 

Les murs de la chambre sont lépreux, le rideau bouffé de mites. C’est le standard local, et je ne me plains pas. Au moins, les draps sont propres, même s’ils sont élimés. Au dessus de toute cela, une couverture râpée, bien inutile, et un ventilateur accroché au plafond, et qui marche, chassant les moustiques.

 

Allons dormir ; demain sera un autre jour. J’essaie donc de me doucher, n’y réussit qu’à moitié, découvre qu’il n’y a pas de serviette, vais à la fouille dans mon sac, pour y trouver mon vieux sarong, me sèche comme je le peux, et tombe dans mon lit. Il ne doit pas être loin de onze heures. Demain, debout à l’aube, et promenade, s’il ne pleut pas.

23:34 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

27/03/2008

Vers Rantepao

Deux jours après, ayant épuisé les beautés de Makassar – je parle de ses beautés architecturales - je prends un bus pour Rantepao. Le soir précédent, je me suis arrangé avec un vélo taxi qui traîne devant l’hôtel, pour qu’il me conduise à la gare des bus, tôt le lendemain matin.

 

Ce sera debout à six heures ; douche, petit déjeuner composé de thé et d’une crêpe dévoré en hâte ; devant la porte de l’hôtel à sept ; arrivée à la gare routière vingt minutes après, à la suite d’une tranquille promenade à travers les routes de la ville, jusqu’à un champ, fermé d’une clôture, sur lequel on voit deux ou trois autocars dans des états de décrépitude variée.

 

Derrière vous, le cycliste souffle d’autant plus que, comme tous les vélos taxis d’Indonésie, votre conducteur aux mollets d’acier est un gros fumeur.

 

Idiot.

 

Arrivé devant le champ fermé aux grilles ouvertes, vous descendez de votre somptueux cabriolet, retirez votre valisette et payez votre dû. Devant vous, il y a une cahute partagée entre la billetterie et un café-épicerie, dans lequel vous trouverez tout ce dont vous aurez besoin pour le trajet : de l’eau fraîche, des nouilles en bol plastique, des bonbons et des cigarettes, des biscuits au chocolat, de la bière glacée. Ah, oui, tôt le matin, rien ne vaut une bonne bière de deux tiers de litre…

 

A partir de Makassar, on ne réserve pas les places. Ca, c’est une surprise. Il faut donc arriver à la gare routière bien à temps, pour trouver un bus VIP, comme ils disent, afin d’y obtenir une place. Heureusement, il y a plusieurs bus, plus ou moins VIP.

 

C’est vivable.

 

Le bus partira à huit heures, et arrive à Rantepao… quand il le peut. Usuellement, douze heures plus tard. La queue devant la petite guérite, section billetterie, ne s’est pas encore formée. Il faut dire que le préposé s’est contenté de rabattre le volet et qu’il bavarde tranquillement avec son copain. Quand je descend de mon vélo taxi, il me hèle et me demande si c’est pour Rantepao.

 

Oui, c’est.

 

Bon, le devoir l’appelle : il interrompt donc sa causette et rentre dans le bureau. Six dollars plus léger, enfin, soixante mille roupies, plus précisément, je suis aussi informé du fait que j’aurais pu, en ville, trouver mon billet, et gagner un quart d’heure de sommeil. C’est juste que je suis tombé, par extraordinaire, sur un commerçant qui voulait fermer.

 

Bah, ce n’est pas plus mal, puisque j’ai ainsi obtenu une place en or que Monsieur m’a choisie sur ma bonne mine. Je suis donc à la fenêtre, au premier rang, ce qui me donne une belle vue dans tous les sens et de la place pour mes jambes. Que veut le peuple…

 

En attendant, mon sac rangé dans la soute du camion, et mon baluchon laissé sur le siège qui m’est réservé, je sors de la cabine et fais le tour du terminal des bus.

 

bl3Le tour est vite fait, vu que ce n’est pas gigantesque. Il me reste le temps d’aller à l’épicerie, acheter une bouteille d’eau, de regarder le camp militaire en face du terminal, avec ses canons et ses missiles dignes de Jo et Zette (et Jocko), de prendre une photo de la fille du conducteur...

 

 

 

 

 

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Un couple d’américains est arrivé, et quelques habitants du Nord, qui commencent leur long périple, avec un arrêt à Rantepao ; sinon, c’est mortel.

 

Un premier coup de clackson, assourdissant, nous convoque à l’intérieur du bus, dont le moteur gronde. Un deuxième pour presser le mouvement. A côté de moi, personne. Quand nous sommes tous installés, monsieur le bras droit du préposé au billet – et qui est le fils de madame la propriétaire de l’épicerie qui jouxte la billetterie, ai-je appris quand nous causions, elle et moi – monsieur le bras droit du préposé au billet, donc, fait le tour du bus, pour bien vérifier que tout le monde a son billet.  Une fois son inspection terminée, il adresse deux mots au conducteur, lui tend un cahier d’écolier où on a soigneusement calligraphié le nom de chacun des passagers

 

Pour mon nom, ça leur a pris deux lignes, à cause des corrections.

 

Ensuite, il quitte le navire et aide l’aide chauffeur à fermer la porte, vu que le circuit pneumatique a quelques fuites.

 

Nous voilà partis. Monsieur le conducteur met la musique en marche mais, heureusement, le système musical du bus ne fonctionne plus trop bien, et la musique se contente de lui hurler dans les oreilles, couvrant les grincements inquiétants du changement de vitesse.

 

Ca tombe bien, la cassette qu’il a mise dans son appareil reprend les chansons d’un artiste local dont la voix me déplait souverainement.

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25/03/2008

Fort Rotterdam; demandes en mariage

Makassar a peu à offrir, au visiteur amateur de vieille pierre, sinon un assez joli camp retranché, aujourd’hui devenu musée et centre culturel, qui fut un temps le centre névralgique de l’administration hollandaise de l’île.

 

On l’appelle Fort Rotterdam.

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maka1maka2Son état a longtemps été similaire à celui de Batavia, tournant peu à peu à rien, puis à un tas de ruine, jusqu’au jour où les responsables de Makassar, mettant un et un ensemble, en sont arrivé à la conclusion que s’ils voulaient attirer le voyageur et ses devises, ce serait peut-être une bonne idée de lui proposer quelque chose de joli à voir, plutôt que juste des tas informes de cailloux pourrissant sous la mousse.

 

 

 

maka3maka4Or donc, on a remis Fort Rotterdam en état. Il y a maintenant un petit musée dedans, ainsi qu’une dizaine de guides des deux sexes, capables de parler le néerlandais, l’anglais ou le japonais et qui, pour deux francs trois sous, comme on disait quand j’étais enfant, vous font faire le tour en vous expliquant le pourquoi et le comment de la cité administrative de Fort Rotterdam, ainsi que l’historique de la colo.

 

Chose amusante, de très vieux Indonésiens, devenus Hollandais, les Harkis de l’armée Néerlandaise, reviennent depuis une dizaine d’années, depuis que tout s’est calmé, afin de revoir les lieux de leur jeunesse. Ils sont riches comme crésus, parlent encore l’indonésien, et font baver d’envie tous les jeunes qui les entourent, quand ils décrivent leur vie européenne.

 

C’est ainsi qu’on se retrouve, nous, les promeneurs européens, entourés de jolies demoiselles souriantes qui vous proposent le mariage, pour autant que vous puissiez, en contrepartie, leur promettre une vie, qui en Hollande, qui en Angleterre.

 

Les Etats-Unis font bon effet aussi.

 

Cette fascination pour l’étranger, de la part de jeunes femmes usuellement éduquées, diplômées, titulaires d’un emploi, prêtes pour la plupart à s’expatrier et à faire un mariage on ne peut plus sérieux, pour pouvoir échapper à l’Indonésie, en général, et à l’île de Sulawesi, en particulier, est notable, en Océanie, dans la région où je suis pour le moment.

 

De Rabaul à Mandalay, j’ai, bien entendu, eu droit à toutes les offres commerciales possibles et imaginables, en tant que voyageur solitaire de sexe masculin. Mais quelle était la profession des filles qui faisaient ce genre de proposition… on peut l’imaginer sans difficulté.

 

En Indonésie, j’ai au droit, à Java d’abord, à des tombereaux d’offres de mariage, faites par les mamans musulmanes de jeunes vierges rosissantes qui regardaient le sol pendant que la maman faisait l’article.

 

Quand nous nous séparions avec, de ma part, promesse d’y réfléchir, j’imagine qu’il y avait comme un règlement de compte entre maman et fifille.

 

Quoique.

 

Il est, à la réflexion, bien évidemment possible que Madame Mère ait été envoyée en ambassadeur, par une demoiselle qui faisait discret, mais qui savait ce qu’elle voulait.

 

Dans les Célèbes, ce sont les demoiselles elles-mêmes qui, bonnes catholiques ou scrupuleuses protestantes, venaient se proposer dans le but louable de nous conduire devant l’autel, dans le but de sanctifier une possible union.

 

Et quand j’essayais de convaincre telle jeune femme de la folie de cette proposition, lui faisant remarquer que j’avais l’age d’être son père, ou davantage, par exemple, j’obtenais systématiquement ces réponses qui me semblaient folles, ou bien si sages, selon lesquelles elle avait besoin d’un peu de maturité dans le couple ; que si les Indonésiens de mon age étaient des croulants, j’étais de toute évidence dans une forme olympique ; que je ne fumais pas et buvais peu ; que j’étais donc destiné à devenir centenaire ; que, vu mon tempérament de feu, je serais certainement heureux d’avoir des enfants avec elle, tôt ou tard ; que j’étais gentil ; et que zut et rezut, en finale, elles voulaient aller en Europe, et pourquoi pas avec moi…

 

Que répondre à cela.

 

Je réponds donc, usuellement, que je dois y penser. Et qu’on verra plus tard. Pas folles, les filles rient de ma volonté de temporiser et se disent que c’est peut être qu’elles ne sont pas mon genre… Elles laissent donc la place à une autre, qui peut alors tenter sa chance.

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24/03/2008

Makassar, le samedi soir

Les ports, en Indonésie comme partout ailleurs, ce sont des endroits pas toujours tout à fait catholiques. Ici, je me rendrai vite compte que, malgré le fait que Makassar est tout juste une grosse bourgade, il y a du commerce de fesse comme pour deux millions de personnes, dans des établissement bien glauques, comme toujours dans ces cas là, je suppose.

 

Heureusement, passé l’avenue qui conduit de Chinatown au port, ou du port à Chinatown et passés quelques avenues et rues du ghetto chinois, on arrive dans une ville normale : quelques rues exclusivement consacrées aux bijouteries – hé, les chinois sont là… - et une digue avec quelques bistrots et une plage au début.

 

Mak1La plage est digne d’une plage indienne d’Inde. D’une saleté repoussante avec au moins trois couches de sachets en plastique, pleins de trucs et de machins dont on ne veut rien savoir et, comme c’est une fin de baie, toute les poubelles des bateaux y arrivent, en surface ou entre deux eaux. Des barques s’arrêtent à une vingtaine de mètres du rivage et les passagers, en provenance de l’une des petites îles que l’on voit dans la distance, peuvent marcher avec de l’eau huileuse jusqu’à mi-cuisses, jusqu’au moment où ils arrivent sur la plage et remettent leurs chaussures ou leurs flip-flops.

 

Oui, bon : leurs flip-flops.

 

 

 

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Les gosses, complètement mithridatisés, parviennent encore à patauger dans l’eau. On irait jouer avec eux qu’on ressortirait de la mer avec toutes les maladies de peau qui existent, plus la lèpre, le choléra, une otite comme dans les livres, la peste et une chiasse du tonnerre de feu.

 

La digue est cahotante, quand on y arrive par vélo taxi.  De tout son long, il y a des groupes de jeunes qui prennent l’air, le soir, bavardent ensemble, regardent passer les gens et les vélos taxis, vous sourient ou vous hèlent quand vous passez et s’amusent de peu.

 

La vie est chère, pour les jeunes Indonésiens… Une Bintang, dans un  bar de la croisette locale, c’est tout de suite dix mille roupies, soit un dollar américain, soit … beaucoup trop pour leur budget – sans compter que certains sont de bons musulmans. Bien entendu, les jeunes Indonésiens qui sont bons musulmans pourraient prendre une glace. Sauf qu’une glace, c’est le prix d’une bière… Ce n’est pas rien.

 

Cela explique la foule des jeunes rieurs, désoeuvrés et jacassant que l’on peut voir tout au long de la digue.

 

Au moins, pour la plupart, ils ont un téléphone portable.

 

Quoique, vu ce que coûte la minute d’appel téléphonique, par ici, l’usage qu’ils en ont est probablement plus décoratif que communicationnel (woah, je l’ai placé, ce mot là ??? Ouai !)

 

Les terrasses de rue, à Makassar et, en général, en Indonésie, sont horriblement bruyantes et désagréables, du fait du passage de mobylettes pétaradantes et de voitures vomissant une fumée bleue digne du bon vieux temps de feu l’Union Soviétique. Cela explique la raison pour laquelle ici, au bord de la mer, les terrasses sont toutes … en terrasses. Les bâtiments qui longent la croisette font tous deux ou trois étages et quelques une font café sur le toit.

 

C’est chouette, et la vue est fantastique.

 

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Mak5Mak6D’abord, un étage bistrot-restaurant, couvert, juste au cas où il pleuvrait ; une volée d’escaliers plus haut, on se trouve sur le toit, avec des tables, une paire de serveurs portant les Bintangs commandées par tous et chacun. Quand il y a des filles, on les voit aussi transporter d’immenses glaces noyées sous du sirop aux cerises. Ca doit être pas mal, sur le plan calories, mais les filles sont minces.

 

Quoique.

 

 

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En fait, c’est une histoire – temporaire – de métabolisme. Dévorant des tas de trucs avec des tas de calories dedans, les filles du coin semblent digérer comme des chefs, jusqu’à la trentaine. Ensuite, un beau matin, ou un vilain, pour elles, un beau matin, donc, le métabolisme se dérègle et chaque bouchée devient un attrape cellulite qui leur fait, quand elles arrivent à la cinquantaine, un pneu Kronembourg peut élégant autour de la taille. Mais bon, ce que je vois autour de moi, sur le plan féminin, ce sont des jeunes femmes qui ont, tout au plus, une vingtaine d’années, parfois venues avec un ami, parfois venues entre copines.

 

Le coup d’œil n’est pas désagréable et les filles sont, qui plus est, souriantes envers l’étranger qui passe et dont la seule présence les intrigue.

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22/03/2008

Makassar; premiers pas

L’arrivée à Makassar, c’est l’arrivée dans le petit port d’une vraie ville, capitale d’une petite île bien paisible. Enfin, je dis petite île ; elle doit faire la taille de deux fois la France… c’est juste qu’elle n’est pas peuplée avec la même densité.

 

Quoique. Faudrait voir.

 

Du port au centre ville, il y a cinq minutes de vélo-taxi, à tout casser. La mégalopole est estimée loger aux alentours de deux cent mille habitants, le long d’avenues de terre battue, parfois ornées de quelques mètres de ciment, ou d’asphalte.

 

Ce sont les petites rues, curieusement, dont le revêtement est le plus correct : de grosses plaques de ciment, de deux mètres sur deux, qui rappellent les autostrades allemandes de la grande époque de notre regretté Führer.

 

Alors que je descends sur la passerelle, mon baluchon à la main, je fais un dernier signe d’adieux aux gosses qui m’ont accompagné jusqu’à la porte de sortie du navire. Quant à eux, accompagnant papa et maman, ils continuent jusqu’à Ambon, aux Moluques, ou à Sorong, dans la province d’Irian Jaya, ou à Jayapura, l’une des mythiques capitales de la Papouasie.

 

De là, pour la plupart, ils partiront, en minibus ou en voiture, sur des routes de plus en plus cahotantes, jusqu’à des villages perdus dont ils sont originaires.

 

Les petites filles ont la larme à l’œil, et les garçons sourient en agitant la main.

 

Ils sont émouvants.

 

J’ai une demi-douzaine d’adresses et ai dû promettre, juré-craché, à toutes mes éplorées, ainsi qu’à deux petits garçons, que j’enverrais une carte postale, d’ailleurs, de Chine, de Thaïlande, de Bali, de France, d’Italie ou d’Amérique. Bref, d’un endroit lointain et exotique.

 

Descendu sur le quai, je suis abordé par des chauffeurs qui me proposent de me conduire à mon hôtel pour des cinq ou six dollars, ce qui me semble bien exagéré, vu que l’hôtel sur lequel j’ai jeté mon dévolu, selon le bon conseil d’un promeneur croisé il y a quelques jours à Jakarta, doit se trouver à, tout au plus, cinq minutes du port, à vélo. On peut noter, d’ailleurs, que chaque fois que j’abandonne l’un de ces vautours, il essaie de me retenir en divisant son prix par deux…

 

Comme je n’aime pas trop qu’on me prenne pour un crétin, je passe mon chemin jusqu’au moment où, à la sortie du terminal, un autre taxi m’aborde. Un vieux bonhomme avec des mollets qui indiquent bien sa profession : vélo-taxi. Il me demande deux dollar pour aller jusqu’à l’hôtel, ce qui est probablement encore trop, mais bon.

 

Il sait où c’est – du moins, il me le dit.

 

Nous voilà parti, donc, lui sur son vélo, moi dans la petite cabine qu’il traîne derrière, écrasé sous ma valisette et mon sac à ordi. Une avenue longe le port pendant deux ou trois cents mètres, avant que nous obliquions pour entrer, par une petite rue faite de trous et de bosses, dans Chinatown. De sous le rebord de ma cabine, j’ai bien noté que toute l’avenue, du port au tournant pour aller en ville, n’était qu’une succession de karaoké et de bars louches.

 

Bon, oui, nous sommes dans un port…

 

Les karaokés, si célèbres comme attraction professionnelle et familiale au Japon, prennent une toute autre dimension, une fois que nous arrivons en Asie du Sud Est, et en Océanie. Dans toute ma naïveté, il m’a fallu y entrer une fois, alors que j’en étais à mon deuxième ou troisième voyage par là bas, pour que je me rende compte qu’un karaoké thaïlandais, par exemple, c’est plutôt un endroit où la chanson a davantage un caractère d’excuse que de fin.

 

 On y va pour chanter, certes, une bière à la main, des chansons à la mode ; à sa gauche et à sa droite, on a vite de ravissantes créatures aux jupes courtes et au sourire aguicheur auxquelles vous offrez un verre, et qui vous proposent vite, tant elles sont admiratives envers vos capacités de chanteur, d’aller chanter dans le privé d’une pièce fermée où elles vous écouteront plus à l’aise.

 

Si, à ce stade, vous n’avez pas compris – là, j’avais quand même compris – ou si vous avez compris et que vous aimez justement assez bien chanter dans le privé, avec deux ou trois créatures nues folâtrant à vos côtés, ça vous coûtera une petite centaine de dollars mais ça devrait aussi vous laisser un souvenir inoubliable.

 

Le concert, je veux dire.

 

Enfin bref, il y a donc les karaokés qui passent, et quelques bistrots un peu louches. Ensuite, nous tournons à gauche, lui devant, moi derrière, puis encore à droite. Voilà un premier Wisma – c’est l’un des noms que l’on donne ici aux hôtels - devant lequel nous nous arrêtons. Ce n’est pas le mien. Mon cycliste, conscient de son erreur, court dans le Wisma en question pour aller se renseigner. Une courte explication, il revient, accompagné de Madame, dont le sourire illumine la rue entière. Nous faisons demi tour, reprenons la rue abandonnée un peu plus tôt et prenons une deuxième rue sur la droite.

 

Après quelques dizaines de mètres, je vois une nouvelle Wisma avec un nom qui est bien en rapport avec celui que je cherchais. Ca y est, nous y sommes.

 

En face, un bâtiment jaunâtre en train de tomber en ruine, avec, devant sa porte, un groupe d’autres vélos taxis qui attendent le chaland. Je remarquerai, un peu plus tard, qu’il y a trois hôtel, Wisma et guesthouse sis côte à côte, ce qui explique le groupe des cyclistes plein d’espoir. Je remarquerai aussi, encore plus tard, que le joli bâtiment qui se trouve en face de ma guesthouse est un bordel.

 

Un peu plus tard, vu les offres qui me seront faites, j’en arriverai à la conclusion que l’endroit en question est le bordel spécialisé, ici, pour les messieurs qui aiment les messieurs.

 

Juste mon truc…

00:03 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20/03/2008

Vers les Célèbes

Parlant de manger, le repas de midi s’annonce, à peine avons-nous quitté le port de Surabaya, vers les quatorze heures. Une louche de riz parfumé et un œuf frit par-dessus – le tout servi, comme toujours, dans une petite assiette en plastique.

 

J’ai connu mieux.

 

Mais bon, j’ai faim, quand même et je me prends donc mon riz et mon œuf avec. Puis, je jette bien soigneusement mon assiette en plastique, et ma fourchette en plastique, dans un grand sachet en plastique que les marins remplacent deux fois par jour, une fois qu’ils sont presque à déborder. Puis je repars, toujours accompagné de mon groupe d’enfants, tout sourire et curiosité, à travers le bateau, histoire d’aller prendre l’air.

 

C’est fou comme on s’ennuie vite, sur un ferry indonésien, même quand il est grand.

 

J’ai pris des ferry précédemment : entre Calais et Douvres, il y a une grosse heure, et on a tout juste le temps de s’asseoir avant qu’il soit nécessaire de retourner à la voiture.

 

Entre Helsinki et Tallin, du temps où c’était le ferry, ça durait deux ou trois heures, mais il y avait des tas d’activités, ainsi que le spectacle fascinant et toujours renouvelé des soiffards finlandais qui se saoulaient la gueule, à l’aller comme au retour, et le bateau qui court d’une plaque de glace à une autre, les brisant au milieu de grands craquements.

 

En été, on prenait le bateau rapide et on ne voyait plus rien du spectacle de la mer… Il faut dire aussi qu’au bout d’une heure, avec ce fameux bateau rapide, on était au port de Tallinn, et on montait le long de la Pik, pour aller jusque sur la petite place centrale autour de laquelle Tallinn rayonne.

 

J’ai aussi, pour faire plus long, pris la malle qui va de Turku à Stockholm, en s’arrêtant à Marienham. On partait tôt le matin, pour arriver en fin d’aprème mais là aussi, d’abord, ce n’était qu’une journée et, ensuite, il y avait de l’espace, des choses à faire… et même l’internet.

 

Et ça date, pourtant.

 

On arrivait le soir au port de Stockholm, je reprenais ma voiture et m’enfonçais dans la nuit noire, vers Norrköping, Linköping, Jönköping, jusqu’à Malmö où j’arrivais au petit matin. Un dernier petit bac, maintenant remplacé par un pont, quelques kilomètres encore au Danemark, un autre bac pour aller jusqu’en Allemagne, puis faire la grande descente des autoroutes… Mais bon, je m’égare : revenons en à nos moutons – enfin, à nos papous.

 

Sur le ferry  indonésien, c’est long, et il n’y a rien à faire. Ma seule distraction, c’est… distraire les gosses, aller voir l’eau qui avance, répondre que tout va bien et vous-même aux dizaines de passagers qui m’abordent, l’un après l’autre, pour le demander comment je vais, manger à temps et à heure un peu de riz et un œuf frit, étendre le muezzin hurler son appel à tout moment – enfin, souvent.

 

Le bateau est propre et les poubelles nombreuses. A cela près que, deux ou trois fois par jour, les poubelles pleines sont jetées à la mer par l’un ou l’autre marin, flottant alors longuement sur l’eau, gros bubons de plastique qui dégorgent leurs contenu. Les sachets de plastique ressemblent, aux yeux myopes des tortues marines, à des méduses dont elles raffolent. Elles se précipitent dessus pour les manger, et meurent étouffées. Crétins de marins.

 

Parfois, quand, mourant d’ennui, je décide d’aller m’étendre et de faire comme si je ne remarquais pas le regard implorant des petits, vu le vacarme des télés, je ne puis même pas sommeiller. Et les enfants restent à portée de surveillance afin que, si je me relève, tous les copains soient avertis en deux cris, et que je me retrouve avec mes groupies.

 

Je lis un peu, j’ouvre mon ordinateur, et dix personnes, au moins, se regroupent derrière moi, pour voir à quoi ça ressemble, un lap top… Ce sont les parents, cette fois ci.  Quant aux gosses, leur intérêt vis-à-vis de l’électronique trouve vite ses limites, et ils filent jouer au ballon entre les rangées de lits. Seules quelques petites filles restent à observer le groupe des adultes, dans la distance, pour ne pas me perdre quand je me relèverai et passerai à autre chose.

 

Les parents, donc… Pour leur faire plaisir, je mets une fonction de diaporama et leur montre des photos de Thaïlande, ou de Birmanie, ou d’Inde. Les spectateurs sourient d’une oreille à l’autre, commentent avec enthousiasme les photos qui défilent… Du coup, je n’avance pas trop dans mes trucs à moi, mais c’est bien ma faute. Je n’avais qu’à jouer au cruel égoïste, mais cela m’est impossible : oui, bien entendu, mes voisins sont envahissants, mais leur curiosité est attachante, attendrissante. On a tout, sauf envie de leur servir une rebuffade. Ce que je suis, ce que je possède, ils en ont entendu parler, l’ont parfois vu à la télévision, mais je suis un martien richissime, pour eux, et le simple fait de voir l’objet-ordinateur, de le voir fonctionner, de le voir obéir à chaque commande pour montrer un petit film, jouer de la musique, cela est magique pour eux.

 

Puis-je leur refuser ce plaisir ?

 

Au bout de quelques heures, heureusement, la batterie tombe à plat et je dois recharger l’appareil – ce que je ne pourrai faire qu’à Makassar. Toutes les excuses sont bonnes et les plus gros mensonges passent quand on les dit avec un air innocent. Je peux donc remettre mon ordi dans son sac, pendant que les voyageurs se dispersent. Ordi remis dans le placard – toujours sous la surveillance de mes voisins – je repars en promenade sur les ponts, accompagné d’une troupe de gosses.

 

La soirée s’approche. Le muezzin appelle ses fidèles, puis le cuistot appelle les affamés. Riz et tête de poisson, cette fois ci. Je commence à ressentir, au plus profond de mes entrailles, comme un ras le bol de la part de mon organisme, face au rata militaire, et attends avec impatience l’arrivée à Makassar, annoncée pour demain, en fin de matinée.

18:48 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

19/03/2008

Arrêt à Surabaya

seaJe suis sur le pont, alors que nous approchons du port de Surabaya, en fin de matinée, dans la lumière vaporeuse et l’atmosphère troubles, provoquées par un soleil qui tape. D’abord, nous traversons comme une casse, un immense cimetière de bateaux, qui sont amarrés dans la distance, parfois solitaires, parfois en groupes, toujours à moitié coulés, penchés sur babord ou tribord, masses de rouille, sur lesquels plus rien ne vit.

 

 

 

Rust1

 

Un bon quart d’heure passe ainsi, pendant lequel notre ferry traverse, à petite vitesse, le cimetière marin. Sur les coques, on peut encore déchiffrer, si on a de bons yeux, les noms de compagnies maritimes disparues depuis longtemps, et celui des navires abandonnés. Ce naufrage collectif fait mal au cœur. Ca a navigué, ça a vécu, il y a eu des gens dessus… je ne sais même pas s’il y resterait un rat.

 

boatPuis, la nécropole dépassée, nous ralentissons encore, traversons une masse de bateaux cargos garés, si j’ose dire, dans tous les sens, attendant le départ, ou l’autorisation d’aller à quai, manoeuvrons en vue d’un chaos de ferraille qui se révèle bientôt être une rangée de grues et, plus loin, une file de navires de guerre. La marine indonésienne est, semble-t-il, toute entière là.

 

 

 

Entre les torpilleurs, les cuirassés, les contre-torpilleurs, les croiseurs et autres avisos, et l’empilage de grues, il y a une gigantesque statue représentant, de toute évidence, un officier de la marine du cru. Un amiral fameux, je suppose. Enfin, fameux en Indonésie. Il doit bien faire cinquante mètres de haut. Davantage, peut-être. Je prends dévotement une photo, pour lui assurer une place dans l’éternité…

Boat2

 

Le ferry accoste, la passerelle descend, un escalier roulant est poussé sur le boat1quai, par une troupe serrée de dockers, pour arriver juste à la porte du navire. Un groupe serré de porteurs monte, galope plutôt, le long de cet escalier. Chacun veut être le premier, en première classe ou en classe business, afin d’avoir des colis à descendre, en grande quantité, pour gagner sa croûte… On les voit s’engouffrer dans le navire et, presque immédiatement, ils galopent sur les ponts, filant dans l’un ou l’autre dortoir, chacun ayant sa cible. Bientôt, on les voit redescendre, chargés comme des mules, chacun avec deux ou trois caisses sur le dos, sous les bras, suivis d’une mémère méfiante, trois gosses aux bras, ou d’un gros patron qui les surveille, jusqu’au quai, puis, de là, jusqu’au terminal où ils disparaissent, suant à grosses gouttes sous leurs paquets.

 

C’est la vie. C’est dur, mais c’est leur vie.

 

Bientôt, le trafic à la descente se calme. Un instant d’indécision, puis le flot va dans l’autre sens, des passagers montent, accompagnés de nouveaux porteurs, ou des même, mais avec de nouveaux colis. La famille du passager grimpe avec, déjà à hurler son désespoir, sauf les enfants qui courent partout, curieux. Ensuite, ce sont aux mères de hurler pour essayer de récupérer les mômes qui se sont perdus, pendant que ces derniers braillent sur tous les ponts, du haut en bas du navire, à rechercher leurs parents.

 

Je vais jeter un œil, accompagné d’une demi-douzaine de gosses, dans mon dortoir où mon surveillant m’accueille, m’indiquant qu’il a l’oeil. J’ai perdu les deux voisins que j’avais, au départ de Jakarta, et les employés de la Pelni ont remplacé les draps de ces deux absents. Maintenant, chacun des lits du dortoir est occupé et j’ai cinq voisins : rien que des gros, dont un couple avec Madame déguisée en Belphégor. Bah, même si les gros sont envahissants, c’est toujours moins désagréable que les cancrelats. La nuit dernière, j’en ai chassé quelques uns qui se promenaient sur le mince sarong sous lequel je me protège, quand je dors.

 

Beurk.

 

Deux heures se passent, et les hurlements de la corne de brume recommencent, lamentables, annonçant le départ. Un, puis un autre. Les cris paniqués des mères qui recherchent leurs petits se font plus stridents. Les petits perdus crient aussi, se doutant bien que le vacarme de la sirène a un sens et croyant bien reconnaître la voix de leur maman chérie, dans les cris poussés ailleurs. Heureusement, tout ce petit monde parle baha ; des voyageurs s’y collent, attrapent les gosses, les reconduisent à l’entrée, comme selon la requête dix fois répétée par l’interphone du bateau. Les parents attendent le retour des petits anges à un endroit précis et, dépendant de leur état d’inquiétude et de leurs nerfs, refilent une claque au petit fugueur, ou le couvrent de baisers et de larmes, avant de remercier le sauveteur qui, s’il vient de la classe touriste prolétaire, compte bien sur un paquet de cigarettes, ou un truc quelconque destiné à lui signifier le plaisir qu’on a à retrouver, grâce à lui, le jeune héritier.

 

Les vendeuses sont là, elles aussi, essayant de vous refiler une dernière bouteille, un dernier paquet de chips, avant de devoir quitter le navire.

 

Enfin, elles descendent, et laissent un ferry maintenant plein. A partir d’ici, il n’y aura plus beaucoup de mouvement dans la masse des passagers. La classe prolétaire est bourrée de petits papous, il y en a aussi, peu, mais quand même, en classe business. La classe business, ce sont principalement des indonésiens, vivant aujourd’hui en Papouasie, mais qui y ont été envoyés il y a une vingtaine d’années, par le biais de la transmigrasi, pour faire basculer la Papouasie dans le bon camp : le leur.

 

Nous en parlerons plus tard.

 

papou1Le bateau repart, donc, traverse dans la brume de chaleur le cimetière marin, échappe enfin à la côte et s’enfonce droit à travers la mer. Nous arriverons en fin de matinée à Makassar. Il fait beau, la mer est étale, le soleil tape. Le muezzin appelle ses fidèles pendant que les Papous chrétiens organisent une danse, d'abord, une petite messe sur le deck arrière, ensuite, puis décident de manger un bout.

 

 

 

 

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20:33 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

17/03/2008

La croisière sur la mer de Java

Au bout de quelques minutes, c’est une petite fille qui s’installe devant moi, s’assoit à croupetons sur le bout de mon lit et m’observe intensément, un immense sourire qui lui illumine le visage, quand je lève la tête un instant, et lui fais un clin d’œil.

 

Puis une deuxième, une troisième, puis un petit garçon vêtu d’un splendide costume de fouteballiste.

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Ca, ce sont les ambassadeurs.

 

Bien vite, ce sont les familles qui suivent. Un étranger en classe business, c’est toujours intéressant, ça permet d’exercer son anglais, de se faire mousser devant l’épouse admirative et la belle famille. Ah, oui : par ici, on voyage en tribu.

 

Bah, après une petite heure, je dois bien céder à la pression des petits rires aigus qui se multiplient, au pied du lit, chaque fois que je tourne une page, que je note, d’un trait de crayon, un truc ou un autre ou que – avouons le – je jette un coup d’œil par-dessus le livre, pour voir jusqu'à quel point la foule de mes petits admirateurs augmente, et lui souris.

 

Je me redresse donc, dans un silence respectueux, replace mon livre dans une poche de mon baluchon, et sors l’instrument magique qui fait le bonheur de tous les petits enfants de par là bas : un appareil photo. Une espèce de râle de satisfaction sort d’une dizaine de gorges à la fois. De toute évidence, j’ai gratouillé là où ça fait plaisir.

 

Pas fort loin des gosses, il y a les papas et les mamans, les grands parents, avec lesquelles je prends langue tout d’abord, afin de me présenter : je suis un étranger, et c’est à moi de venir aux adultes, une fois qu’ils m’ont envoyé leurs ambassadeurs…

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A dire en leur faveur, des parents, on n’est pas dans un cadre de langue de bois, et personne ne cache son plaisir de me rencontrer, de bavarder avec moi, d’échanger quelques mots, de me donner de bons conseils, quand on le peut, sur ma destination. Le plaisir est pour moi, aussi.

 

Les gosses sont autour, à écouter de toutes leurs oreilles les grands qui parlent un sabir qui leur est incompréhensible mais qui les amuse bien.

 

Une fois mon premier tout fait, je peux maintenant, ma place et mes affaires étant surveillées par la salle entière, aller me promener comme je le veux, entouré d’un cortège de petiots qui m’accompagneront le voyage durant, à tout instant du jour et de la nuit.

 

Je me lève ? Ils se lèvent.

 

Je marche ? Ils me suivent.

 

Je m’arrête et admire un truc quelconque ? Ils s’installent à mes côtés et admirent aussi, jacassant avant un bel ensemble, afin d’analyser les beautés de l’objet ou du paysage que je regarde.

 

Je m’arrête devant un vendeur de trucs et de machins ? Ils me font l’article. Je termine, bien entendu, en achetant des bonbons que je leur refile.

 

Je m’assois ? Ils s’assoient, à ma gauche, à ma droite, droit devant moi et me sourient, tentant de lancer une conversation, qui en papou, qui en baha indonesia.

 

C’est pratique…

 

De retour à mon lit, je me couche ? Ils se dispersent, quand même, mais il y en a toujours un pour observer de loin ce que je fais, pour le décrire aux copains et pour les appeler, s’il me venait à l’idée de me relever.

 

Vers trois heures du matin, en effet, je me lève avec l’intention d’aller faire un petit pipi. En moins de cinq mètres, je suis entouré d’une dizaine de gosses qui me font, certes, la grâce de m’abandonner à la porte des toilettes et de me laisser faire mon bizenesse tout seul, mais j’ai vu le moment où, même pour cela – ou pire - je serais accompagné.

 

Le lendemain, vu qu’il y a les bêlements du muezzin appelant les fidèles à la prière, et que les bêlements en question sont radiodiffusés à travers tout le navire, je suis réveillé dès … dès très tôt. Quelques fidèles se lèvent, obéissant à l’injonction religieuse, mais la plupart des passagers se contente de se retourner en grognant un coup, et les ronflements reprennent de plus belle. Pour certains, la nuit est cassée. Puisque j’ai les yeux ouverts, les petits enfants dorment maintenant comme des anges.

 

Au bout d’un moment, je me lève et, sans porte-cierges m’entourant, je peux aller jusqu’à mon responsable à casquette qui me reçoit avec un grand sourire. Un peu en anglais, un peu en baha, un peu en langage de sourds-muets, nous parvenons à nous comprendre. A en croire monsieur, nous devrons arriver à Surabaya vers onze heures, avec deux ou trois heures de retard sur l’horaire prévu.

 

Il est vrai que, puisque le navire longe la côte, on ne va pas bien vite : les hauts fonds doivent être légion, ici. Et puis, ma foi, on a le temps, tout simplement…

 

Vers sept heures, un coup de trompe à travers le dortoir : le rata du matin est annoncé ; la queue se forme, pour obtenir une tasse de thé, qu’on peut remplir et re-remplir à volonté ; une louche de riz, et un œuf dur.

 

C’était déjà du riz et un œuf frit hier soir, du riz et un os de poulet – et encore, je suis certain que le cuistot m’a fait une fleur, me cherchant, dans sa marmite, un os particulièrement garni  – pour le déjeuner d’hier.

 

On verra quoi pour ce midi, mais la cuisine de bord ne me semble pas particulièrement excitante. Malgré tout, c’est vrai, le parfum du riz continue à me faire saliver. L’œuf, la tête de poisson ou le poulet, par contre…

20:35 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

13/03/2008

Depart sur la mer de Java

En attendant, alors que je déambule sur les ponts, la sirène pousse des hurlements lamentables. On se hâte lentement sur le quai, avec des portefaix qui montent, lourdement chargés, l’escalier flottant qui pendouille toujours le long de la coque, solidement accroché à une paire de cables, pendant que d’autres descendent les mains vides.

 

Quatre fois, cinq fois encore, la sirène nous assourdit. La passerelle remonte enfin, pendant qu’ouvriers et marins se hèlent pour détacher les câbles accrochés aux bites, tout au long du quai. D’un côté, les ouvriers, à quatre ou cinq, parviennent à tirer les lourdes cordes, à les relever, pendant qu’un système de poulies actionnées par un moteur enroule le câble à toute vitesse, avant que le nœud plonge dans l’eau sale.

 

Plouf, trop tard, c’est fait.

 

Des souffleurs, dirait-on, déplacent le navire de côté, et l’éloignent un peu du quai, donnant bientôt assez de place au pilote pour manœuvrer.  Nous voilà partis.

 

Boat1A petite vitesse, nous nous éloignons de notre terminal, où des familles restent encore à agiter la main. Les ponts sont couverts de voyageurs, certains penchés au bastingage, d’autre fumant une cigarette. Bientôt, on voit, dans la distance, les bras qui s’abaissent, les familles qui retournent au bâtiment du terminal, le quai qui se vide. Il est temps de rentrer, pour aller voir comment ça se passe, dans la somptueuse cabine  - enfin, le somptueux dortoir - que je partage avec cent trente neuf autres passagers.

 

A l’intérieur du bateau, des familles s’installent sur les paliers, avec des nattes.

 

Ce sont les surnuméraires, ceux dont la place n’a pas été réservée, mais qu’on a quand même fait monter sur le ferry - section "touriste", dans le parler local. Ce que nous appellerions "compartiment à bestiaux", chez nous.

 

Dans le bon vieux temps, en Indonésie, quand on allait d’une île l’autre, un ferry prévu pour un millier de personnes en prenait facilement deux ou trois mille, ce qui expliquait les naufrages génocidaires qui avaient lieu chaque semaine, ou presque. La situation a évolué et, aujourd’hui, même si on dépasse assez bien la quantité de passagers autorisée, le capitaine – ou ses employeurs – s’est calmé, et on fait un peu attention à la masse qui rentre.

 

Du moins, à la Pelni.

 

En effet, arrivé à Makassar, j’observerai, quelques jours plus tard, l’embarquement sur un navire concurrent, considérablement plus petit, plus âgé, plus rouillé et plus rempli.

 

Bon, sur un Pelni, je suis à peu près sauf, semble-t-il.

 

Je descends donc bien tranquille de trois ou quatre ponts, pour entrer dans mon deck. Mon monsieur à casquette, assailli pas une demi-douzaine de passagers qui lui posent des questions et des problèmes, prend encore le temps de m’accueillir d’un geste de la main, témoignant de son amabilité, du fait qu’il ne m’a pas oublié et de la certitude que je peux avoir de retrouver mes affaires toujours en place.

 

Le pas grand monde de tout à l’heure a bien changé. Certes, le dortoir n’est pas plein – pas encore – mais on ne peut plus dire que j’y suis seul ; et je me demande à quoi ressemblera la cabine après l’escale de Surabaya, que nous atteindrons demain en fin de matinée.

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Boat2

 

En attendant, je vais jusqu’à mon lit, salue aimablement mes voisins, laisse tomber mes flip flops à côté de ma valisette et vais chercher un bouquin dans mon sac, caché dans le petit placard qui se trouve sous mon lit.

 

Puis, un crayon à la main, je m’étale, la mince galette de l’oreiller pour me coincer le dos contre le chevet, ouvre mon bouquin et m’enfonce dans l’intarissable bavardage de la Marquise de Sévigné, réfugiée aux Rochers, et détaillant son quotidien pour le plus grand bénéfice de sa fille, installée au château de Grignan, aux côtés de son syphilitique de mari.

 

Sans que j’y fasse attention, les vautours commencent à m’entourer.

 

22:59 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

08/03/2008

Le bateau sans rats

Et le ferry ? me demanderez vous… Eh bien, vu de dehors, ça m’a l’air correct, et la ligne Pelni semble mériter sa réputation.  Le navire doit avoir, à tout casser, une quarantaine d’année, et n’a franchement pas l’air un tas de rouille, prêt à couler à la première vaguelette.

 

Ca nous change des concurrents.

 

Bon, j’en apprends davantage, une petite heure plus tard. A la suite d’un grand coup de sirène de brume, on peut se douter que les passagers sont conviés à embarquer. J’étais encore à rêvasser à ma table de petit déjeuner, regardant passer le chaland, et sortant parfois de ma rêverie pour essayer de tuer le plus grand nombre possible de mouches.

 

Ces sales bêtes sont malheureusement aussi rapides qu’elles sont gourmandes. J’ai pu les sortir du sucrier en leur faisant peur, d’abord, et en plaçant, ensuite, sur ledit sucrier, un carton de bière qui bloque l’entrée.

 

D’ailleurs, à ce propos, quand je vois la rage des mouches à bouffer du sucre et à sucer l’humidité des cartons de bière – humidité exclusivement donnée par le débordement des verres de bière, je suppose – comment se fait-il que les mouches ne crèvent pas toutes du diabète et de cirrhose ?

 

Bon, trêve de questions existentielles : répondons à l’appel martyrisé de la corne de brume, et embarquons.  Il y a près de deux cents mètres, de mon « bistrot » au terminal, et je les parcours à petits pas, sous un soleil de plomb. Il va être dix heures.

 

Quand j’arrive sur le quai, je note une foule amorphe qui s’est assemblée devant la passerelle qui, le long de la coque, monte jusqu’au deuxième pont, où une grande porte est ouverte. C’est là, faut-il croire. Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué… Je fais la queue – appelons cela une queue… - montre mon billet à un préposé sis au pied de la passerelle. Il me remercie, déchire mon billet en deux (il est composé de quatre ou cinq morceaux), me convie à monter et me sourit.

 

Ainsi prié, je monte, me tenant des deux mains, mon baluchon sur l’épaule et mon ordi’ dans son petit sac, sur le dos, suivant une vieille dame et ses nombreux enfants qui la poussent et la tirent, elle et ses bagages, le long de l’escalier volant qui flotte, littéralement, le long de la coque, et me retrouve dans un souk.

 

souksouk2En effet, tous ceux qui embarquent, pour ce long voyage vers les Célèbes, les Moluques ou la Papouasie, ont certainement oublié, lors de leur empaquètement de trucs et de machins, tous essentiels au voyage, d’abord, et à la survie dans ces pays durs et abandonnés de Dieu, d’Allah, de Bouddha et de diverses divinités supposées vous faciliter la vie, ensuite.

 

Du coup, il est impératif d’acheter un briquet, un paquet de cigarettes ou de chips, une bouteille d’eau, ou encore un sachet de bonbons qui seront bien nécessaires d’ici peu.

 

Bref, je passe la foule des vendeurs de trucs et de machins, montre mon billet amputé et, dirigé par un aimable officier à casquette blanche – ma mère-grand serait ravie – j’arrive à la classe business.

 

Là, monsieur le propriétaire de la casquette blanche me remet entre les mains de monsieur le déguisé en militaire qui se fait un plaisir d’ausculter mon titre de transport dans le moindre détail, puis de regarder sa liste, avec un air qui oscille entre le peiné et le concentré.

 

Après une courte conversation avec ses sous fifres, il décide finalement de me refiler un lit au bout d’une file, à côté d’un hublot. J’y suis conduit par le sous fifre en chef, celui qui sait dire « hello » et qui est donc bombardé, j’imagine, traducteur-interprète.

 

En fait, de Jakarta à Subaraya, qui sera la première étape du trajet et où nous arriverons demain matin, enfin, demain matin, le bateau ne sera pas trop rempli. Le dortoir de la classe bizenesse que j’ai l’honneur et l’avantage d’occuper, est pour l’instant presque vide.

 

Tant mieux. Je pourrai dormir en paix.

 

Le surveillant de dortoir – oui, c’est le rôle du militaire ou assimilé – vient voir si je suis satisfait de mon lit, me fait un sourire gentil et m’explique, avec deux mots d’anglais, l’aide de l’un de ses acolytes – celui qui est traducteur-interprète - et beaucoup de gestes, que les affaires sont en sûreté, dans le dortoir de la classe bizenesse, sous l’œil d’aigle de son équipe et que, si je le souhaite, je peux aller me promener.

 

Oui, disons même qu’il m’invite à aller me promener, pour me prouver qu’il est un bon gardien.

 

Pas de raison de ne pas faire confiance au surveillant qui a fait l’effort de m’indiquer son niveau de compétence et sa volonté de bien faire. Si j’avais maintenant des problèmes de vol, il perdrait la face d’une manière catastrophique. Il couvera mes affaires, j’en suis certain.

 

Je le remercie donc abondamment, tout d’abord.

 

biznis1Ensuite, ayant bien montré que je lui laissais tout – mon sac à ordi, dans le placard qui se trouve en dessous du lit que l’on m’a attribué, ma valisette, devant le lit – je pars donc à l’aventure, pendant que des marins sont en train de préparer des lits, quelque part vers le milieu du dortoir. De toute évidence, je passerai la nuit seul de ma petite rangée, avec quelques cancrelats pour seuls compagnons.

 

Et si la Pelni prête la plus grande attention aux petits détails, le nombre de cancrelats sera infiniment inférieur à celui que j’ai connu sur d’autres ferries, appartenant à d’autres lignes.

 

En tout cas, après dix minutes à me promener dans le bateau, dans lequel l’agitation se calme, je n’ai pas encore vu le moindre rat.

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07/03/2008

Le ferry qui part en Papouasie

Le surlendemain, c’est le départ, à la fine pointe de l’aube, pour le port de Jakarta. Le port des ferries. Je me suis levé, douché, rasé. Je prends mes précautions pour me faire beau, car les fois précédentes, quand j’ai pris un ferry, la situation n’était pas des plus roses. Oui, la Pelni a une bonne réputation, mais une bonne réputation indonésienne…

 

Une fois sorti du guesthouse, il faut d’abord – il est tout juste six heures du matin – trouver un taxi. Or, si les Indonésiens sont pauvres, ce n’est pas dire qu’ils cherchent fiévreusement à sortir de l’ornière.

 

En tout cas, pas les chauffeurs de taxi.

 

Résultat, je traînaille une bonne demi heure, et trouve l’occasion de me prendre un petit déjeuner rapide, avant qu’une moto taxi me fasse la grâce d’être d’accord pour me prendre jusqu’au port, à un prix civilisé. Hop là, je monde derrière monsieur le motard qui, avant tout, me refile un truc supposé être un casque et destiné non pas tant à me protéger en cas de chute, qu’à protéger monsieur le chauffeur en cas de rencontre avec la maréchaussée. Selon la Loi, en effet, le passager doit avoir un casque, censé le protéger d’une chute – bref, c’est tout comme en Europe ou en Amérique.

 

Le casque, à vrai dire, est fait d’une feuille de plastique mince, et  ne supporterait pas qu’on lui souffle dessus. Mais, c’est exact, ça ressemble suffisamment à un casque pour qu’on puisse y croire. Les flics n’auront donc rien à dire et mon chauffeur n’aura rien à payer, si lui, eux et moi nous rencontrons inopinément. Les formes sont sauves.

 

Tiens, ça me rappelle l’Allemagne, dans un autre domaine…

 

Enfin bref, j’ai donc trente bonnes minutes de retard, ce qui n’est probablement pas important. Je suppose bien qu’il y aura du monde et que, ma foi, si je ne suis pas le premier à monter à bord, ce ne sera pas bien grave. C’est ainsi, aussi, qu’on vous prie, de nos jours, pour un vol intercontinental, d’être là deux heures avant le départ.

 

Si vous arrivez deux heures avant le vol, comme selon la convocation expresse de l’Oberstrumpflabidrüllführer de la compagnie aérienne, vous êtes bon pour faire une queue de malade, avec une centaine de petits camarades aussi innocents – lire : sots – que vous, jusqu’au moment où vous pouvez enfin vous débarrasser de vos bagages et aller faire le tour de la section risiblement désignée comme free tax, où vous vous promènerez une heure durant, avant d’enfin allez vous amasser devant la porte où le vol sera invariablement en retard.

 

Vous aurez dépensé des sous de la manière la plus ridicule, à acheter une bouteille de ouisequi deux fois plus cher que dans votre supermarché favori – même Nicolas, dans le cas du ouisequi ; sans compter que la maison Nicolas a une variété autrement alléchante de bouteilles… - ou du parfum qui sera juste celui qu’il ne fallait pas prendre, ou une chemise dont la couleur déplaira à votre rombière, ou un chemisier que votre conjoint ne remarquera même pas et que vous aurez payé au poids de l’or.

 

Mieux vaut arriver juste, mais vraiment tout, tout, tout juste, à temps, une toute petite heure avant le vol, et tout se passe alors, pour vous, comme sur des roulettes. L’hôtesse de comptoir se rue sur vous pire que si vous étiez Rocco Siffredi, vous arrache votre bagage et l’envoie d’extrême urgence, avec un chouette autocollant sur lequel il est imprimé, en rouge, RUSH RUSH ; on vous accompagne jusqu’à la douane et même, parfois, jusqu’à la sécurité afin de vous faire dépasser tout le monde, et vous arrivez à la porte d’embarquement, relax et joyeux, alors que les derniers passagers sont en train d’entrer dans l’avion.

 

Il est courant, c’est exact, que le préposé qui vous accompagne, pour faire presser le mouvement, grommelle des choses dans sa moustache, alors qu’il marche à vos côtés, mais comme ce qu’il grommelle est en flamand, en allemand, dans un anglais dialectal, en espagnol ou en finnois, vous avez toutes les excuses pour ne rien comprendre et ne pas voir monter votre pression sanguine.

 

Le mot de la fin est le suivant : félicitations. Félicitations, en effet, car vous avez évité toutes les ennuis inhérents à un aéroport dans lequel vous ne faites que passer, vite, vite, avec l’aide probablement un peu involontaire de tous.

 

Pour le port de Jakarta, il y a de ça, sauf que, bien évidemment, les horaires sont nettement plus élastiques qu’en Europe ou en Amérique.  Quand j’arrive, avec un retard que l’on pourrait considérer comme énorme, par chez nous, je note une certaine agitation devant le terminal, où les familles sont réunies, en passe de séparer, et larmoyantes à cette seule idée. Par contre, passé le terminal, dans lequel non seulement je m’aventure, une fois mon taxi payé, mais que je vais jusqu’à traverser, je me trouve sur un quai désert.

 

Enfin, non, pas tout à fait désert. Devant la passerelle, il y a un bonhomme qui s’ennuie, et qui surveille l’entrée du bateau. Je m’approche de lui. Ravi d’exercer son anglais, il m’explique que le départ est un petit peu retardé, et que l’embarquement aura lieu vers les dix heures.

 

Bon, j’ai le temps d’aller m’offrir un deuxième petit déjeuner en face du terminal, laissant le malheureux gardien du navire tout seul, à s’ennuyer, assis sur sa bite…

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06/03/2008

Le marché aux animaux de Jakarta

En Indonésie, un marché aux oiseaux est un marché à tout ce qui vole et, de manière plus générale, un marché aux animaux. La dominante volante non pas à plumes, mais volante, est cependant manifeste. On y trouve des bestioles qui peuvent siffler, parler, sacrer, chanter. Elles sont de couleurs jaune, verte, rouge, bleue, et elles sont usuellement jolies – sinon, étonnantes à regarder.

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On y trouve aussi des chauves souris, dont on vous dira qu’elles ont un usage médicinal souverain contre diverses affections du corps humain, dont vous ne voudrez rien savoir. On y trouve aussi des insectes – vivants – dont l’un ou l’autre oiseau de prix raffole. Vu ce que ça coûte, l’oiseau de prix a intérêt à en valoir la peine.

 

birds1monkeyEnfin, la horde habituelle des lapins nains, des chats, des chiens, des salamandres, des singes, des varans, des poules décoratives, des rats – oui, même eux – qui parvient à remplir un espace énorme, fait de deux bâtiments qui n’étaient certainement pas destinés à ça, mais bon, tant que ça se loue, a dû se dire le propriétaire…

 

Entre les deux bâtiments, séparés l’un de l’autre d’une cinquantaine de mètres, à tout casser, on voit paître des vaches efflanquées. Quant à ces dernières, elles semblent ne pas faire partie du marché.

 

Des perroquets de Bornéo, ou du Gabon vous accueillent avec des cris lemuriandiscordants. Les vendeurs, qui espéraient d’abord vous refiler de la plume en pagaille, comprennent vite que vous êtes ici pour admirer le spectacle et vous laissent vite tranquille. Par contre, quand ils n’ont rien à faire, si vous les abordez, ils sont toujours prêts à vous montrer leurs trésors. Et c’est exact qu’il y a des merveilles de couleurs et de chants, sur ce marché. Donc, toujours répondre d’accord quand un vendeur vous fait signe de venir. On ne sait jamais quelle surprise peut vous tomber dessus – et je ne parle pas là de bandes armées de petits voleurs. En fait, malgré la réputation sulfureuse de Jakarta, je n’ai jamais vécu de mauvaises expériences, n’y ai jamais eu de mauvaise surprise.

 

Je suis donc les marchands qui me hèle, et admire ce qu’ils ont à me montrer. Seul bémol : après une bonne heure de promenades, je ne verrai pas d’oiseau du paradis sur le marché. Il est vrai que ce sont des animaux protégés, qu’on ne devrait pas trouver sur le marché, mais depuis quand les Indonésiens respecteraient-ils les lois ? Enfin, ce n’est pas bien grave : c’est en Papouasie que cet animal vit, et c’est justement en Papouasie que je pars. Ce n’est donc que partie remise.

 

Redépart vers la Jalan Jaksa. Comme je connais le trajet, maintenant, je marche d’un bon pas vers la rue des antiquaires, parvenant à éviter la passerelle funeste, ou du moins, qui me semble telle. C’est un trajet d’un quart d’heure, tout au plus, sous une chaleur impossible. Mais là, je ne connais pas le quartier et suis bien obligé de suivre les avenues prises par le bus.

 

Bientôt, me voilà en territoire connu. Je peux reprendre mes petits chemins et bientôt arriver, en nage, à Jalan Jaksa. Il n’est quand même pas loin de trois heures… Ca mérite une douche, puis une heure de pause.

 

Dans les bars de Jalan Jaksa, la période des happy hour (toujours indiquée au singulier, alors qu’elle dure du milieu de l’aprème jusqu’en fin de soirée) commence bientôt et je pense bien mériter ma Bintang.

 

Histoire de ne pas jouer à l’éponge alcoolique, j’ai quand même flingué, tout au long de mon trajet, trois bouteilles d’eau.

 

Ce soir, je ne la ferai pas trop longue. Je comptais deux jours, non, c’est trois. J’ai encore demain, pour aller voir le musée des antiquités et faire un peu le tour du reste de la ville.

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05/03/2008

Vers le marché aux animaux

Décidément, rien de bien intéressant dans la rue aux antiquaires – enfin, dans la rue aux faux antiquaires et aux vrais escrocs. Pour les esprits de la fertilité, monsieur le commerçant n’en démord pas : il en veut cinquante dollars pièce, ce qui me semble soit trois fois rien, si ce sont des vrais, soit dix fois trop, si ce sont des faux.

 

Bien entendu, le plus probable est que ce sont des faux et que l’intention de monsieur est de se faire un beurre tout à fait indu sur moi, en tablant sur mon innocence qu’il suppose crasse.

 

Je veux bien croire que j’ai l’air stupide, mais à ce point ? C’est vexant.

 

Il est donc temps de partir. Je me décide à continuer à baguenauder vers le sud, vers l’inconnu, vers le marché aux animaux, en général, et plus que probablement aux oiseaux.

 

Pour y arriver, il faut aller aux renseignements auprès de tout un chacun. Un piéton – espèce rare ! – ici, un balayeur là bas ; j’en arrive, peu à peu, à forces d’explications très manuelles, à me retrouver… dans un bus qui s’arrêtera devant le marché en question. Et, effectivement, moins de cinq minutes plus tard, après deux brusques tournants, alors que nous roulons sur une grande avenue, le bus s’arrête et le contrôleur vient à moi, me faisant signe de sortir.

 

Je m’exécute.

 

Il m’accompagne et, du doigt, me montre un grand bâtiment, en face. Quelques gestes supplémentaires, accompagnés de mots en baha indonesia : je crois comprendre qu’une fois que j’aurai traversé l’avenue, sur la passerelle rouillée prévue à cet effet, j’arriverai devant le bâtiment en question, qu’il me suffira de le longer, et que je trouverai alors mon bonheur.

 

Allons-y.

 

Les passerelles destinées à passer les grandes avenues, il y en a partout, à Jakarta. Et c’est tant mieux. Ce n’est pas tant que les conducteurs soient animés d’intentions meurtrières à votre égard, mais c’est qu’il y en a tant… Et, à traverser les rues, il n’y a pas que des champions du sprint. Les petites vieilles, par exemple, sont bien contentes de pouvoir traverser en utilisant les passerelles, ainsi que les jeunes demoiselles genre yuppies qui travaillent dans le centre ville, et qui portent des talons qui claquent.

 

L’avantage des passerelles du centre – enfin, de ce qui pourrait bien être le centre de Jakarta – c’est qu’elles sont équipées d’escaliers en bon état et d’une rampe qui permet aux petites vieilles, aux jambes et aux articulations usées, d’aller aussi lentement qu’elles le souhaitent pour atteindre l’autre côté de la rue.

 

La passerelle que je prends a du être le modèle Beta, du temps que les autorités commençaient à songer à faire mettre des passerelles. Et, une fois la décision prise de mettre des passerelles, mieux adaptées, partout en ville, on a oublié de mettre celle-ci aux nouvelles normes.

 

Je dirais même qu’on a tout simplement l’a oubliée, la modèle Beta. Elle meurt tout doucement, d’usure et d’oubli, et les petites vieilles qui essaient de la traverser meurent aussi.

 

Pas de rampe faite pour les petites vieilles, sur cette passerelle ; et un escalier particulièrement raide, qui nécessiterait bien l’aide d’un alpenstock. Certaines marches de l’escalier manquent, ainsi que des traverses, sur la passerelle elle-même. Les balustrades sont rouillées, branlantes. On les croirait prêtes à tomber. De ce fait, le passage au dessus l’avenue, à dix mètres de hauteur, s’apparente à la traversée d’une rivière, sans nul doute bourrée de crocodiles, sur un pont suspendu fait de liane, tout comme dans les films d’aventures avec Ursula Andress, que je voyais au cinoche quand j’étais petit.

 

Qu’est ce qu’elle était jolie…

 

Or donc, l’escalier de la passerelle modèle Beta, supposée vous faciliter la vie quand vous voulez traverser l’avenue : on grimpe comme on peut, faisant plus que probablement ressortir le derrière d’une manière presque obscène. Une fois arrivé sur la passerelle, on avance en tenant fermement le tube de ferraille qui fait office de garde fou (pas de filet en dessous), en craignant bien se choper le tétanos, vu les petites échardes qui vous griffent la paume de la main, et en espérant que la rambarde ne tombera pas – et nous avec elle – tout en faisant bien attention à l’endroit où on met les pieds.

 

J’aimerais les voir, les petites vieilles, sur cette passerelle.

 

Arrivé au bout de la passerelle, il faut descendre l’escalier, tout aussi raide d’un côté qu’il l’était de l’autre et, lui aussi, avec des marches manquantes.

 

Deux.

 

C’est là aussi qu’on se rend compte que les descentes sont usuellement plus difficiles que les montées.

 

Puis, enfin, on est rendu au sol. Les alentours sont couverts d’ordures, et l’entrée du bâtiment est à deux pas, avec des cages qui pendent, des aquariums empilés, avec des petits machins de couleurs variées qui s’agitent dedans, et des jappements de chiots qui se font entendre. Ce doit bien être là. Je me dirige en faisant attention aux endroits où je pose les pieds – rapport aux trous, aux bosses et aux ordures – vers un garde qui se tient à l’entrée et lui demande si je suis bien au marché. De l’index, monsieur m’indique qu’il me suffira de longer le bâtiment qu’il protége, et j’y serai.

 

Je fais comme il me le dis et, effectivement, après avoir longé le bâtiment le temps d’une cinquantaine de mètres, j’y suis.

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04/03/2008

Toc, moche et kitch

J’ai encore deux jours à tuer, avant de prendre mon bateau pour Makassar. Tout le temps pour aller voir vers le Sud de Jakarta, maintenant. Là, il y a un marché aux animaux, supposé être gigantesque, mais assez loin situé.

 

Au bout du monde, du point de vue des Indonésiens, qui ne marchent pas.

 

Personne n’est capable, au Bloemsteen, de m’indiquer la situation exacte du marché, mais sur plan, à ce qu’on peut deviner, ça doit faire cinq ou six kilomètres, à tout casser. Pour l’Indonésien moyen, qui n’aime pas user ses articulations, vu que les opérations pour mettre des prothèses à la hanche, ou aux genoux, c’est cher, cinq ou six kilomètres, c’est bien le bout du monde.

 

Peu avant le marché en question, une espèce de rassemblement d’antiquaires où j’ai déjà été, l’année précédente, dont je soupçonne les antiquités d’être plutôt des copies, mais il y a de jolies choses quand même, à des prix délirants, sujets à des négociations infinies.

 

Et même à la fin, l’achat effectué, on a encore le sentiment d’avoir été volé comme dans un bois.

 

Il doit être huit heures quand je démarre, après m’être avalé un petit déjeuner que l’on qualifie ici de continental : du thé, deux toasts, beurre et confiture et… l’incontournable œuf, une fois sous forme d’omelette, une fois sur le plat. Bonjour le cholestérol. La fille qui m’a servi ma pitance, sur une assiette douteuse et une tasse itou, en a profité pour me rappeler que ce soir, il y a special party au bar, et qu’elle serait ravie si je venais – tout cela avec un sourire aguicheur qui laisse à penser.

 

Huit heures, et il fait presque doux. La nuit a été bonne. Le muezzin n’a pas hurlé sur le coup des quatre heures, ce matin. Je suppose que tous les systèmes électriques des mosquées les plus proches ont été noyés sous l’orage d’hier soir, et que nous serons en paix pour la journée entière, voire d’avantage.

 

Sur mon plan simplifié, j’ai plus ou moins trouvé un trajet qui me permettra d’aller par les petites rues et d’éviter les autoroutes urbaines qui font le charme douteux de Jakarta.

 

Les petites rues, ce sera, du moins, jusqu’au coin des antiquaires car, plus loin, c’est terra incognita : personne ne semble jamais avoir été jusqu’au marché  aux animaux que je médite de visiter, et il me faudra me renseigner, au fur et à mesure de mon trajet.

 

L’avantage des petites rues, le jour, c’est que la pollution produite par les voitures, les bemos et autres motos y est infime. De plus, quand un bemos vous dépasse ou vous croise, il est invariablement en course, chargé de closedstreetpassagers et il n’y a donc pas à discuter le bout de gras avec un chauffeur qui pile pour s’arrêter et vous proposer ses services.

 

Sans être vides, les rues sont calmes. D’autant plus calmes que certaines des rues les plus résidentielles … ferment, usuellement le temps des ouiquindes et pour la nuit, au moyen d’une barrière actionnée par un vigile, créant ainsi, de fait, en pleine ville, des îlots de verdure et de paix qui rendraient Jakarta tolérable. Le vigile ne remonte la barrière qu’aux habitants de la rue, et à leurs invités.

 

Quant à savoir comment les habitants de telle ou telle rue sont parvenus à obtenir, de la part des autorités, la fermeture de leur rue au trafic importun, à part le bakchich, je ne vois pas. Pour le vigile, au vu de la manière dont il retire respectueusement sa casquette, au passage des voitures, de toute évidence, il est payé par les privilégiés de la rue en question.

 

jakD’un îlot à l’autre, on traverse de grandes avenues, sales et bruyantes où, côte à côte, roulent des vélos, des motos, des voitures et des carrioles tirées par des malheureux dont on ne peut qu’admirer le courage ; on longe des centres commerciaux ; on apprend que Marlboro fait un produit à fumer rien que pour le marché indonésien ; on voit que Delhaize est venu se positionner ici, tout comme Carrefour et les hôtels Formule 1. Le monde est un village.

 

 Delhaize

CarrefourJakarta1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfin, on arrive, d’îlots en îlots, jusqu’au marché des antiquaires : une bonne centaine d’échoppes serrées les unes contre les autres, et dans lesquelles on vous offre tout et n’importe quoi. Du vrai et moche – des lustres bourgeois hérités de Hollandais retournés à la mère patrie ; du toc et kitch – des tenues de scaphandrier trop polies pour être honnêtes.

 

Quelques services d’argenterie, dépareillés ; des soupières copiées sur celles qu’on trouve dans le musée de Batavia ; des horloges murales dont on ne voudrait même pas pour la belle doche ; divers objets de marine, toujours pratiques dans un petit appartement, pour ramasser la poussière. La casquette de Corto – tiens, lui encore. Quelques publicités du bon vieux temps, vantant des bicyclettes au nom oublié ; des affiches de cinéma ; des amas de cartes postales ; des instruments de cuisine rouillés.

 

Des ratons laveurs.

 

On vous propose des statuettes prétendument océaniennes, des pistolets à amorce tellement mal façonnés que c’en est embarrassant, quand le vendeur vous jure qu’il s’agit d’un vrai. Vrai quoi ? Vrai faux ? Il est vrai – aussi – que devant votre air dubitatif, il finit par sourire et, avant que vous ayez même entamé les négociations, divise son premier prix demandé par quatre…

 

AntiquaireAu moins, les statuettes soit disant venues de Bornéo, ou de Papouasie, sont rigolotes : il s’agit de divinités en érection censées représenter des esprits de la fécondité, en toute logique. Vu la taille de l’érection, la fécondité doit être particulièrement puissante, chez ces esprits. Il faut dire que nous sommes dans une région où le sol est fertile, où la pluie tombe à temps et à heure, où tout pousse.

 

Et puis, pour en revenir aux statuettes de nos esprits représentant la fécondité, c’est facile pour les transporter : ils se démontent en deux pièces : je vous laisse imaginer lesquelles.

 

Oui, vous avez bien deviné.

 

Si vous en achetez un, ou deux, l’avantage est que, convenablement emballés, ils ne se briseront pas lors du transport vers la maison et feront un effet bœuf, sur le meuble du hall d’entrée, la prochaine fois que vous laisserez des témoins de Jéhovah entrer chez vous.

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03/03/2008

Le naufrage de Batavia

Jak5Le reste de Batavia, quant à lui, rappelle davantage Pompéi, après la malheureuse éruption volcanique que l’on sait. Les rues sont, comme partout dans Jakarta, en partie goudronnées, en partie pas. Ce sont alors des chemins faits de trous et de bosses, de nids de vaches et de tas d’ordures.

 

Quant aux bâtiments, dès que l’on quitte la place centrale… c’est selon. C’est selon qu’une fine équipe commence à y travailler, et on comprends bien que, dans quelques années, l’endroit pourrait être beau, ou que rien n’est encore commencé, que rien n’annonce de prochains travaux et là, c’est le Berlin de 1946.

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C’est le Berlin de 1946, en plus moche et plus désespéré encore, car on pouvait compter sur le caractère industrieux des Européens d’Europe, après la guerre, quand on peut avoir des doutes sur celui des Indonésiens. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils sont flemmes, mais … disons le ainsi : les Indonésiens n’aiment pas les Chinois, ainsi qu’ils l’ont amplement démontré.

 

Jak3Une promenade dans Batavia, c’est donc relativement déprimant. Les façades se succèdent, parfois défendues par une clôture de grillage, derrière laquelle des piles de briques, une grosse machine à mortier, des sacs de sable, de plâtre ou de ciment, du matériel de construction sont protégés des voleurs. Cela devrait indiquer des travaux en cours, ou en préparation.

 

Le plus souvent, les murs noircis se fissurent, se lézardent, une racine Batav1apparaît et, si on regarde à travers des volets pourris, aux lattes manquantes, cachant tant bien que mal des fenêtres absentes, on aperçoit, au milieu d’une crasse indescriptible, des herbes qui poussent, des arbrisseaux qui grandissent avec le ciel pour seule limite, des tas de choses pourrissantes. On y voit aussi, parfois, une cahute faite de débris de bois, qu’un sans logis s’est construite au beau milieu de tout cela: Angkor en plein centre ville…

 

Une heure d’errance dans les quelques rues qui font Batavia – qui ont fait Batavia - suffisent amplement à se donner une image exacte de l’état de ruine de ce qui fut une capitale et, comme la journée avance, qu’on a beaucoup marché, que la pluie menace et qu’on a pas envie de repasser dans les sinistres avenues puantes de refoulements d’égouts et d’essence mal brûlée, on hèle un bemos pour rentrer à Jalan Jaksa. Ou bien, si on a l’esprit à l’aventure, on essaie de trouver le bus ou le taxi collectif qui pourrait bien aller à peu près dans la bonne direction.

 

Pour le taxi collectif, c’est simple : on donne au chauffeur le nom magique de Merkeda (il s’agit de la place de l’indépendance, à deux pas d’un Jalan Jaksa inconnu) et, dépendant du temps de réflexion que le conducteur se donne pour vous dire que oui, c’est justement presque son trajet, vous savez s’il vous ment un peu ou beaucoup.

 

Plus de trois secondes de réflexion ? Ne croyez pas un instant à la réponse, immanquablement positive, bien entendu, de votre interlocuteur. Jetez votre dévolu sur un autre taxi collectif, avec un autre numéro de route, et recommencez : Merkeda ?

 

Aujourd’hui, j’ai marché la journée entière et j’en ai plus qu’assez. Optons pour un bémos, c’est plus facile. Encore deux minutes à discuter le prix puis, avant que les premières gouttes ne tombent, je m’engouffre dans l’habitable et en voiture Simone.

 

Dès la première goutte de pluie, le trafic, déjà chargé, devient démentiel. jakIl ne faut pas cinq minutes pour que les rues se transforment en rivière dans lesquelles les passant pataugent jusqu’à mi mollet, voire jusqu’au genoux. Les voitures sont à l’arrêt et les conducteurs de moto se réfugient sur les trottoirs – immergés, eux aussi, mais sur lesquels l’eau fait rarement plus d’une cheville de profondeur. Les piétons sont donc rejetés sur la route dont ils bloquent une bande – celle où l’eau est la plus profonde - pendant que les conducteurs des voitures qui passent sur la deuxième bande se font un malin plaisir de les arroser jusqu’aux épaules.

 

Dans mon bémos, je suis un peu protégé, mais si peu… Quant au conducteur, il est boueux à l’arrivée. Ma foi, il a bien gagné ses deux dollars.

 

Il faudra près de trois quarts d’heure pour arriver à Bloemsteen où nous nous quittons. Paiement contre d’abondants remerciements que je lui retourne. Puis hop là, trempé, dans le guesthouse. Je laisse d’abord dégouliner le plus gros avant de me rendre dans ma chambre où je me déshabille, littéralement à la porte, avant de rentrer en slip, afin de ne pas faire de mon petit chez moi une piscine… Je pose mes vêtements trempés dans la poubelle, pique un sarong, prend mon savon, mon shampoing et file sous la  douche.

 

Une fois l’affaire faite, je peux enfin rentrer dans la chambre sans crainte de la saloper, je termine de m’y sécher, et m’étale sur le lit, le ventilateur à pleine puissance, en attendant non pas la fin de la cataracte, mais en attendant que les bouches d’égout aient absorbé la pluie.

 

A mon expérience, cela devrait prendre encore une petite demi-heure, plus autant de temps pour que la rue sèche à peu près.

 

Après cela, il sera temps de s’habiller et d’aller dîner.

 

La nuit est tombée ; après cette pluie torrentielle, il suffirait d’un rien pour que la chaleur poisseuse laisse place à une agréable tièdeur.

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02/03/2008

Batavia et Le Batavia

Une fois les changeurs laissés derrière vous, il ne faut plus bien longtemps Batav1avant d’arriver à Batavia. Cent ou deux cents mètres, à tout casser, d’une rue cahotante aux trottoirs inexistants. Enfin, l’avenue sinue, prend sur la gauche alors que vous prenez, tout droit, une rue barrée, que l’on commencer à repaver. Sur les côtés de la rue, les maisons sont à un étage, les façades ont été chaulées il y a longtemps. Au travers des fenêtre béantes aux volets manquants, vous pouvez noter les toits effondrés et voir des arbres pousser dans les salons.

 

Batavia, le quartier des ministères et du pouvoir central, des maisons de commerce et de la guilde hollandaise, la noble ville blanche, laissée pour compte de la fin de la guerre jusqu’il n’y a guères.

 

Batav3Quand on arrive sur la place centrale, et que le regard se porte autour de soi, le spectacle est, il faut le dire, effarant. Certes, le bâtiment central a, enfin, reçu un nouveau toit ; son intérieur a été restauré ; les escaliers qui s’étaient effondrés sont à nouveau utilisables ; les parquets, bouffés de termites, ont été remplacés. Il a fallu, de plus, renouveler les fenêtres, dont l’encadrement terminait de pourrir et qui n’avaient plus un carreau intact. Les chauves souris ont été chassées, ainsi que les pigeons et divers animaux qui n’avaient rien à faire dans la ruine.

 

Enfin, la place est en train d’être repavée.

 

Tout cela, grâce à l’aide du gouvernement des Pays Bas, comme c’est indiqué, en tout petit, sur l’affichette qui glorifie la municipalité pour son brillant travail de réfection.

 

De cet ancien siège du Gouvernement – enfin, du gouvernement de la Compagnie Hollandaise des Indes et de l’Est – on a fait un musée à la gloire de l’Indonésie, de ses présidents successifs et, au passage, un musée concernant Batavia

 

Voilà pour ce qui a été fait, à Batavia, par les officiels.

 

Heureusement, les privés sont maintenant, très récemment, entrés dans la danse. Au coin en face du musée, transpirant l’opulence, il y a l’établissement chic de Jakarta : un bar restaurant d’un luxe qui serait discret partout dans le monde mais qui, ici, au milieu de la misère qui l’entoure, fait tapageur.

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L’endroit s’appelle – oh, surprise - Batavia et il s’agit probablement du seul restaurant offrant de la cuisine hollandaise en dehors des Pays Bas. La façade est parfaitement restaurée, et l’intérieur a été remis en état avec un goût admirable. Le mur auquel s’appuie le Grand Escalier est recouvert de photos dédicacées par tout ce que le show business international et la politique mondiale comptent de grand, depuis les années quarante.

 

On y déjeune excessivement bien, pour très cher. L’intelligence du service y est admirable, la présentation de la table rendrait jaloux les trois toques de France, la décoration de la salle fait baver, la carte des vins y est digne des plus grands restaurants occidentaux. Le menu a l’intelligence de ne pas trop insister sur l’aspect cuisine hollandaise, et offre de remarquables plats indonésiens, tout particulièrement les fameuses tables de riz, dont on s’empiffre tant elles sont délicieuses.

 

La table de riz est un plat inventé, fait exclusivement pour le touriste étranger, et qui n’a jamais existé dans la tradition indonésienne. Mais l’invention est brillante, il n’y a pas à dire…

 

Le Batavia est aussi le seul endroit de Jakarta où le personnel s’occupant de la climatisation de la salle a parfaitement compris que le rafraîchissement de l’air ne doit pas nécessairement conduire à la surgélation des clients.

 

Le seul problème est qu’un bon petit Mâcon blanc à température, bu à loisir au cours d’un repas mémorable dans une salle splendide et agréablement fraîche, devient traître au possible quand vous sortez du Batavia et recevez le coup de massue de la chaleur humide. Sur le champ, vos deux ou trois verres de Mâcon semblent se transformer en deux litres de ouisequi faits dans votre baignoire, et vous chancelez jusqu’au prochain bemos, afin de rentrer dormir à l’hôtel.

 

Et je ne parle pas des suicidaires qui ont pris un vin rouge.

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01/03/2008

Les changeurs de Jakarta

Quittons Glodok et ses temples de la consommation. Peu après avoir repris l’immense avenue, maintenant un peu plus étroite, nous arrivons sur une place en pleins travaux, sur laquelle, entre les trous et les bosses, sont stationnés des dizaines de changeurs.

 

Le métier de changeur a un aspect bien particulier en Indonésie, qui n’implique aucunement le change d’une monnaie étrangère contre une autre, tel que nous l’imaginons.

 

Il faut savoir que le dollar s’échangeant à plus de neuf mille roupies indonésiennes, le billet de banque le plus courant, ici, est celui de dix mille roupies. Quant aux distributeurs bancaires, ils ne donnent que des billets de cinquante mille et de cent mille roupies. C’est fastoche, ensuite, d’aller casser son billet, dans une cantine de rue, ou le repas revient à cinq ou six milles roupies.

 

Or donc, on a toujours besoin de petite monnaie.

 

C’est là que les changeurs interviennent.

 

Sous le soleil tapant, ou sous une pluie battante, dans le vent qui transporte toute la poussière de Jakarta, au milieu d’un trafic parfois effrayant, ils sont là, debout, à agiter d’épaisses liasses de billets de cent, de cinq cents, de mille roupies. Le total des liasses soigneusement reconstituées atteint invariablement cent mille roupies, moins une somme qui varie de un à deux mille, dépendant de l’épaisseur de la liasse et, donc, du travail nécessaire à rassembler ces billets, et qui correspondent à la commission des changeurs. On vous prend deux mille roupies, pour les liasses de billets de cent ; mille cinq cents, ou mille roupies pour les plus grosses dénominations.

 

Toute peine mérite salaire et tout le monde le comprend bien ainsi.

 

Malgré leur nombre, le métier est bon : il serait exagéré de dire qu’on se Changepresse autour d’eux, mais on peut remarquer qu’à tout moment, un véhicule s’arrête à hauteur de l’un ou de l’autre, que des billets sont échangés en un instant, qu’un nouveau client s’arrête là où son prédécesseur vient de se servir. Les changeurs ne savent où donner de la tête, s’arrêtent parfois le temps de se désaltérer ou de se fumer une cigarette, histoire de rajouter un peu de nicotine à l’inhalation de matières diverses dont ils bénéficient la journée durant.

 

Puis, ils vous sourient et retournent à l’ouvrage, pendant que vous allez, à votre tour, plus loin.

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