19/03/2008

Arrêt à Surabaya

seaJe suis sur le pont, alors que nous approchons du port de Surabaya, en fin de matinée, dans la lumière vaporeuse et l’atmosphère troubles, provoquées par un soleil qui tape. D’abord, nous traversons comme une casse, un immense cimetière de bateaux, qui sont amarrés dans la distance, parfois solitaires, parfois en groupes, toujours à moitié coulés, penchés sur babord ou tribord, masses de rouille, sur lesquels plus rien ne vit.

 

 

 

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Un bon quart d’heure passe ainsi, pendant lequel notre ferry traverse, à petite vitesse, le cimetière marin. Sur les coques, on peut encore déchiffrer, si on a de bons yeux, les noms de compagnies maritimes disparues depuis longtemps, et celui des navires abandonnés. Ce naufrage collectif fait mal au cœur. Ca a navigué, ça a vécu, il y a eu des gens dessus… je ne sais même pas s’il y resterait un rat.

 

boatPuis, la nécropole dépassée, nous ralentissons encore, traversons une masse de bateaux cargos garés, si j’ose dire, dans tous les sens, attendant le départ, ou l’autorisation d’aller à quai, manoeuvrons en vue d’un chaos de ferraille qui se révèle bientôt être une rangée de grues et, plus loin, une file de navires de guerre. La marine indonésienne est, semble-t-il, toute entière là.

 

 

 

Entre les torpilleurs, les cuirassés, les contre-torpilleurs, les croiseurs et autres avisos, et l’empilage de grues, il y a une gigantesque statue représentant, de toute évidence, un officier de la marine du cru. Un amiral fameux, je suppose. Enfin, fameux en Indonésie. Il doit bien faire cinquante mètres de haut. Davantage, peut-être. Je prends dévotement une photo, pour lui assurer une place dans l’éternité…

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Le ferry accoste, la passerelle descend, un escalier roulant est poussé sur le boat1quai, par une troupe serrée de dockers, pour arriver juste à la porte du navire. Un groupe serré de porteurs monte, galope plutôt, le long de cet escalier. Chacun veut être le premier, en première classe ou en classe business, afin d’avoir des colis à descendre, en grande quantité, pour gagner sa croûte… On les voit s’engouffrer dans le navire et, presque immédiatement, ils galopent sur les ponts, filant dans l’un ou l’autre dortoir, chacun ayant sa cible. Bientôt, on les voit redescendre, chargés comme des mules, chacun avec deux ou trois caisses sur le dos, sous les bras, suivis d’une mémère méfiante, trois gosses aux bras, ou d’un gros patron qui les surveille, jusqu’au quai, puis, de là, jusqu’au terminal où ils disparaissent, suant à grosses gouttes sous leurs paquets.

 

C’est la vie. C’est dur, mais c’est leur vie.

 

Bientôt, le trafic à la descente se calme. Un instant d’indécision, puis le flot va dans l’autre sens, des passagers montent, accompagnés de nouveaux porteurs, ou des même, mais avec de nouveaux colis. La famille du passager grimpe avec, déjà à hurler son désespoir, sauf les enfants qui courent partout, curieux. Ensuite, ce sont aux mères de hurler pour essayer de récupérer les mômes qui se sont perdus, pendant que ces derniers braillent sur tous les ponts, du haut en bas du navire, à rechercher leurs parents.

 

Je vais jeter un œil, accompagné d’une demi-douzaine de gosses, dans mon dortoir où mon surveillant m’accueille, m’indiquant qu’il a l’oeil. J’ai perdu les deux voisins que j’avais, au départ de Jakarta, et les employés de la Pelni ont remplacé les draps de ces deux absents. Maintenant, chacun des lits du dortoir est occupé et j’ai cinq voisins : rien que des gros, dont un couple avec Madame déguisée en Belphégor. Bah, même si les gros sont envahissants, c’est toujours moins désagréable que les cancrelats. La nuit dernière, j’en ai chassé quelques uns qui se promenaient sur le mince sarong sous lequel je me protège, quand je dors.

 

Beurk.

 

Deux heures se passent, et les hurlements de la corne de brume recommencent, lamentables, annonçant le départ. Un, puis un autre. Les cris paniqués des mères qui recherchent leurs petits se font plus stridents. Les petits perdus crient aussi, se doutant bien que le vacarme de la sirène a un sens et croyant bien reconnaître la voix de leur maman chérie, dans les cris poussés ailleurs. Heureusement, tout ce petit monde parle baha ; des voyageurs s’y collent, attrapent les gosses, les reconduisent à l’entrée, comme selon la requête dix fois répétée par l’interphone du bateau. Les parents attendent le retour des petits anges à un endroit précis et, dépendant de leur état d’inquiétude et de leurs nerfs, refilent une claque au petit fugueur, ou le couvrent de baisers et de larmes, avant de remercier le sauveteur qui, s’il vient de la classe touriste prolétaire, compte bien sur un paquet de cigarettes, ou un truc quelconque destiné à lui signifier le plaisir qu’on a à retrouver, grâce à lui, le jeune héritier.

 

Les vendeuses sont là, elles aussi, essayant de vous refiler une dernière bouteille, un dernier paquet de chips, avant de devoir quitter le navire.

 

Enfin, elles descendent, et laissent un ferry maintenant plein. A partir d’ici, il n’y aura plus beaucoup de mouvement dans la masse des passagers. La classe prolétaire est bourrée de petits papous, il y en a aussi, peu, mais quand même, en classe business. La classe business, ce sont principalement des indonésiens, vivant aujourd’hui en Papouasie, mais qui y ont été envoyés il y a une vingtaine d’années, par le biais de la transmigrasi, pour faire basculer la Papouasie dans le bon camp : le leur.

 

Nous en parlerons plus tard.

 

papou1Le bateau repart, donc, traverse dans la brume de chaleur le cimetière marin, échappe enfin à la côte et s’enfonce droit à travers la mer. Nous arriverons en fin de matinée à Makassar. Il fait beau, la mer est étale, le soleil tape. Le muezzin appelle ses fidèles pendant que les Papous chrétiens organisent une danse, d'abord, une petite messe sur le deck arrière, ensuite, puis décident de manger un bout.

 

 

 

 

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20:33 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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