26/02/2008

Le ferry vers la Papouasie

Foin de ces commentaires sans nul doute oiseux, concernant l’état sanitaire et animalier de la ville. Le coq ayant arrêté de hurler, je dors encore un peu, puis me lève, douche, tout ça… Il est temps d’aller prendre un petit déjeuner quelque part, mais pas au guesthouse. En effet, Bloemsteen ne s’occupe que du sommeil de ses clients ; pas de leur estomac.

 

Jalan Jaksa possède une demi douzaine de bars de nuit et de jour ; deux sont ouverts vingt quatre heures sur vingt quatre. Ils sont crades, mais ont l’avantage d’être ouverts. Bon, il est certain que je n’irai pas faire le tour de leur cuisine, histoire de ne pas me couper l’appétit, et je n’y prends jamais qu’un petit déjeuner sans risque : thé et pain grillé.

 

Dès l’après déjeuner, les bistrots en question se voient emplis d’une troupe serrée de demoiselles qui vont du jeune et jolie au vieille et moche, toutes là pour embarquer le client. Ce ne sont pas des hôtels de passe, mais il y en a un en face. Un copain qui y est entré – par accident, jure-t-il, la première fois qu’il est arrivé à Jalan Jaksa, et qu’il ne savait pas – m’a assuré que l’hôtel en question était d’une saleté repoussante.

 

Donc, les demoiselles vous demandent dans quel hôtel vous logez, ou si vous habitez ici, s’installent à votre table, essaient de se faire offrir un verre ou deux, ou trois, vous expliquent que leur mari ne les comprend pas, ou leur fiancé – on m’a fait le coup une fois. C’est parfaitement ennuyeux, et ça doit marcher.

 

Avec les benêts, en tout cas.

 

Bref, passé une certaine heure, on peut encore aller prendre sa bière vespérale sur Jalan Jaksa, mais il faut être armé de méfiance et de hargne à l’égard de toute créature du beau sexe qui vous approchera.

 

Je dois ajouter, pour compléter l’image de Jalan Jaksa, que je fais bien noire me semble-t-il, qu’il y a un restaurant du genre bavarois, où les demoiselles du service sont habillées en uniforme et où les belles de nuit ne sont pas bienvenues. On y mange d’excellentes soupe du jour, roboratives au possible et que vous arrêtez de prendre dès la troisième cuillerée – ou alors, vous êtes Tyrolien et le mal du pays vous taraude. Quelques plats de la région, quand même, ainsi qu’un service impeccable et la toujours parfaitement fraîche bière du pays font que les pratiques s’y pressent.

 

Ca s’appelle le Ya-huda, ce restaurant - ce qui rappelle les cris de guerre de la SS, ou une forme un peu tordue de « juif », en yiddish - et ce serait un lieu de rendez-vous secret de tout ce que l’Indonésie compte de membres de la race élue, vu que les porteurs de passeport israéliens ne sont pas les bienvenus ici, ni ceux qui ont pollué leur beau passeport du visa du pays sus-indiqué.

 

Selon la rumeur, c’est le siège du Mossad à Jakarta.

 

Ceux qui disent cela n’y ont jamais mis les pieds – au Ya-huda, je veux dire.

 

Ou alors, le Mossad est particulièrement pince-sans-rire.

 

Mais je m’égare. On n’en est pas encore à devoir choisir les bars en fonction de qui les fréquente, à cette heure ci. En fonction de l’état de la cuisine, par contre… Enfin, bref. Il est à peine huit heures et je vais à l’office de voyage – une masure décrépite qui ferait honte à un bidonville européen – dans lequel j’ai un espoir de trouver un billet de bateau pour la Papouasie, puisque telle est ma destination.

 

Vouloir aller en Papouasie, pour les gens de Jakarta, c’est toujours un peu étrange. Personne n’y va, sinon forcé. Tout le monde essaie de s’en échapper. Dans l’idée de l’Indonésien moyen, du tourisme en Papouasie ou des vacances à Charleroi, c’est du pareil au même.

 

Partir en bateau, en Papouasie, c’est long : une semaine. Mais je me dis qu’après tout, je peux couper mon voyage : je peux m’arrêter aux Célèbes, puis aux Moluques… Hmmm, non, pas aux Moluques. Je peux m’arrêter aux Célèbes, puis faire le dernier trajet jusqu’en Papouasie. Après tout, cela fera une semaine de voyage seulement, et dans un grand navire qui sera peut-être intéressant, plus intéressant qu’un bugis.

 

Alors que j’étais gosse, je descendais, en bateau, de Marseille à Pointe Noire, avec mes parents et mon frère, et ce sont de bons souvenirs. Il est vrai que j’étais enfant, mais je crois bien me souvenir que les adultes s’amusaient bien et j’ai encore des souvenirs du passage de la ligne qui avait l’air, à chaque fois, particulièrement ludique.

 

Les enfants, au milieu de tout le tintamarre de la traversée de l’Equateur, des grands qui couraient d’un coin à l’autre du navire, poursuivis par d’autre grands qui leurs jetaient des seaux d’eau, se regardaient d’un air dégoûté : que les grands étaient bêtes.

 

Mon petit frère, par contre, l’avait trouvée saumâtre, la première fois qu’il avait vu notre mère poursuivie par un marin avec une fausse barbe et un seau d’eau, tous deux poussant des grands cris. Nous avions donc été rapatriés vers ce qu’on appellerait aujourd’hui, plus que probablement, l’espace enfants, ou un truc du genre, et qu’on appelait, en ces temps là, de manière nettement plus adaptée la nurserie.

 

Quand nous n’étions pas à la nurserie, donc, nous nous promenions dans tous les coins autorisés du navire. Nous jouions à cache-cache, nous poursuivions l’un l’autre, avions même été invités à tenir le gouvernail (une énorme roue, aussi grande que nous, en fait) et c’était gai.

 

C’est dit, je prends donc mon billet.

 

La question qui se pose alors est : quelle classe ?

 

L’expérience déjà faite, à d’autres occasions en Indonésie, me fait immédiatement refuser la première classe, et la classe des prolétaires.

 

En première classe, il y a des cabines. Une cabine, c’est deux couchettes étroites, mais raisonnablement confortables, avec draps et couvertures. Ca coûte la peau du dos.

 

Si j’en loue une – de couchette – trois possibilités s’offrent à moi : soit il n’y a personne pour occuper la deuxième couchette ; soit, soyons fous, une créature de rêve à la croupe provocante, à la poitrine rebondie et à l’humeur badine partage la cabine ; soit s’installe à mes côtés un petit gros qui ronfle la nuit et regarde la télé, fort, tout le jour durant.

 

Et la nuit, quand il ne ronfle pas.

 

L’expérience tend à prouver que c’est usuellement la troisième hypothèse qui est la bonne.

 

Donc, non, pas de première classe.

 

De toute manière, même si le miracle avait lieu – je veux dire, si j’étais seul dans la cabine ; pour la deuxième possibilité, ne rêvons pas trop - il y a autant de cancrelats en première que partout ailleurs sur le bateau, et la nourriture y est exactement aussi mauvaise.

 

batoclassetouristeBatoclassetouriste2La classe des prolétaires, maintenant : on se retrouve dans des dortoirs faits de lits superposés, dortoirs de trois cents personnes, fort sympathiques, au demeurant, mais qui fument rotent et pètent, prennent des tours pour ne pas dormir et vous tenir éveillé, écoutent la radio à fond les manettes, mangent à tout moment des trucs dont la puanteur vous tient sur le qui-vive, et renversent leur boisson glacée sur vous, à l’instant où vous vous êtes effondré d’épuisement sur votre fin matelas recouvert d’une matière plastique à la propreté douteuse.

 

J’écris matelas, mais je ferais mieux d’écrire grabat ; le terme serait plus adéquat.

 

De plus, vous ne pouvez pas laisser vos affaires seules, vu qu’elles ont tendance à se découvrir des petites jambes et à quitter votre placard, partagé à plusieurs, une fois que vous allez baguenauder.

 

Les voyageurs de troisième classe sont pauvres.

Indoboat

 

Il reste donc le moyen terme : la classe business.

 

bato1Il s’agit d’un dortoir, une fois encore, mais où les lits ne sont pas superposés et où l’on se retrouve à, tout au plus, cent cinquante passagers à la fois. Les lits sont étroits, mais on y a un matelas presque confortable, recouvert d’un drap récemment lavé, le plus souvent élimé.

 

Et puis, il y a des taches d’on ne sait quoi qui ne partent pas, sur les draps gris qui ont passé leur age.

 

La loi y est raisonnablement respectée, et personne ne fume dans la salle.

 

Un nombre considérable de personnes y parle anglais, et se fait un plaisir d’essayer de communiquer avec l’étranger – moi – qui partage le dortoir. On fait donc la causette, le jour durant, avec de souriants interlocuteurs qui souhaitent savoir d’où vous venez, ce que vous faites, comment vous vous appelez, ce que vous pensez de la ville que nous venons de quitter – ils en sont originaires – ou de celle vers laquelle nous nous dirigeons – ils y habitent. Ils tiennent à tout savoir sur vous et, en contrepartie, partagent toute leur vie avec vous.

 

Les enfants et les épouses souriants et, bien naturellement, ne parlant que l’indonésien, vous sont présentés, vous serrent longuement la main, pour les épouses, fondent en larmes, pour les plus petits enfants, ou vous sautent dans les bras.

 

Ils deviennent, les jours qui suivent, vos compagnons de jeu.

 

Les plus grands sont priés par papa de faire étalage de leurs connaissances linguistiques fraîchement acquises à l’école. Les jeunes filles, rougissantes, et les jeunes garçons, rigolards, se fendent d’un « what is your name ? » qui entraîne le rire des petites sœurs, une imitation bouffonne des petits frères, les plus vifs applaudissements du papa ému et de maman qui ne comprends pas mais qui trouve ça bien beau.

 

Vous répondez que vous vous appelez comme ceci, ou comme cela, puis lui demandez son nom. L’enfant vous répond, puis vous demande comment vous allez. Vous lui dites que tout va bien merci, et la causerie impromptue s’arrête là, au milieu de la satisfaction générale.

 

Quand une famille vous lâche, c’est la suivante, dont un membre rôdait depuis quelques temps dans les parages, qui s’y met.

 

Deux télés, branchées sur la même chaîne, montrent, alors que je rentre dans la salle, un match de fouteballe entre des équipes exotiques particulièrement adorées des Indonésiens : Manchester et Glasgow.

 

Les repas rappellent Dickens plutôt que Vatel. C’est du riz, avec un œuf dur – ou sur le plat, mais plus souvent dur – et deux ou trois morceaux de poulet, ou de poisson au curry.

 

Les animaux en question se distinguent par un nombre d’arrêtes phénoménal – pour les poissons, comme on aura pu le deviner – ou par une quantité d’os dépassant largement celle de la chair, pour les poulets.

 

C’est, pour le dire de manière lapidaire, pas terrible.

 

Oui, on a le culot d’appeler cela une classe business. C’est celle que je prends, mais en me limitant, pour l’achat, à un trajet jusqu’à Malakka, la capitale des Célèbes. Le ticket me coûte le prix d’un billet d’avion. L’avion n’est, en effet, pas bien cher, en Indonésie, et si je le prenais, cela me permettrait, lui, d’arriver à Jayapura en quatre ou cinq heures de vol, mais je ne mériterais pas mon arrivée.

 

Pour aller en Papouasie, ce doit nécessairement être l’aventure – un peu difficile, tant qu’à faire.

 

Oui, il y a un peu de masochisme, dans ma petite tête.

 

C’est, en réalité, dans le cadre de la route vers la Papouasie, la faute d’Alix.

 

 

Alix était ma petite amie, quand j’avais dix huit ans – ou bien, j’étais son petit ami ; au choix. Elle m’avait offert, à je ne sais quelle occasion, des bandes dessinées de Corto Maltese. C’était un héros dans peur et sans reproche, dont on ne voyait que le profil – Hugo Pratt ayant pris ses cours de dessin chez les Egyptiens, je suppose - sévissant dans des récits qui avaient lieu quelque part aux débuts du vingtième siècle. C’était un voyageur éternel qui allait de l’archipel Bismarck à la Terre de Feu, de Venise à Vladivostok, du Chili aux îles Tokelau.

 

Et en Papouasie.

 

Il naviguait – il avait la casquette pour – à bord de vapeurs ou de coquilles de noix, dans des conditions difficiles, pour arriver dans des ports perdus, s’installer dans des hôtels sordides, manger dans des gargotes innommables, et tenir de longues conversations, au caractère philosophique indéniable, avec des aborigènes qui avaient des lettres ; qui vivaient nus ; qui étaient cannibales et nobles, comme le sont tous les sauvages et qui, invariablement, mouraient à la fin du récit.

 

C’étaient, à la réflexion, de très médiocres récits, servis par une mauvaise plume au dessin maladroit, mais ils dégageaient une certaine magie géographique et ils m’ont influencé dans ma manière d’appréhender mes promenades.

 

Il me faut donc faire aussi bien que Corto, et souffrir mille difficultés avant d’arriver à mon but, lequel peut et doit – doit, dans le cadre océanien – avoir des charmes cachés.

 

Parce que les charmes sensibles au premier regard… y’en a pas derche.

 

Alix, Corto, vous m’avez empoisonné mes voyages.

 

Il y a, cependant, un côté positif à cet empoisonnement dû à Corto – enfin, à Hugo Pratt, que Dieu ait son âme - et à Alix. J’ai découvert l’Océanie la plus vraie et si, aujourd’hui, je ne souhaite plus y retourner, c’est à la suite d’une expérience intime avec son petit peuple et avec son espace géographique.

 

Nous y reviendrons.

09:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

a/Bien snob d'appeler ça une nursery, de mon temps, on disait pouponnière, ce qui du haut de mes dix ans me faisait bien râler...
b/Hugo Pratt sait dessiner, et j'adore les histoires de Corto Maltese.

Écrit par : brigitte | 26/02/2008

En passant. Bonjour. Tu as décidément une belle plume. C'est passionnant de lire tes récits (n'auraient-il pas un petit quelque chose de l'esquisse et du ton désabusé de Pratt ? ;-) Un des charmes d'un voyage, c'est aussi le fait d'aller d'un endroit à un autre, en voyant défiler le paysage, vivre les gens. Ce serait bien dommage de s'en priver en se "téléportant" en avion... L'aventure vaut bien quelques ronflements et quelques repas incertains, pas vrai, foi d'ex voyageuse en Indonésie ;-)

Écrit par : Nautilus | 28/02/2008

Lire le blog en entier, tres bon

Écrit par : editlelem | 01/06/2012

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