25/02/2008

Jakarta, son bruit, ses rats

Jakarta et l’odeur, les odeurs, ça mérite une page au moins. Jakarta aurait subi ce que toutes les villes coloniales ont eu à subir, le rangement colonial, les choses iraient plutôt bien Mais voilà ; Jakarta a subi les Hollandais. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

 

Qu’ont fait les Belges, ou les Anglais, voire même les Français, quand ils colonisaient un pays ? Ils voyaient ce qui pouvait changer, ce qui pouvait être adapté, ce qu’il fallait oublier. Les Hollandais, quant à eux, semblent avoir décidé que ce qui était bon pour Utrecht ou Amsterdam était nécessairement bon pour Java.

 

C’est ainsi que, par exemple, puisque les canaux de Hollande faisaient un merveilleux boulot pour le nettoyage de la ville, yaka fokon, il suffisait d’en creuser à Jakarta – enfin, Batavia, comme on l’appelait à l’époque - pour que la ville respire la propreté et l’encaustique, le fromage de Gouda et le lait frais.

 

Lourde erreur.

 

Lourde, lourde, lourde erreur.

 

Avec le sens de l’économie qui les caractérise, nos amis Hollandais avaient, à Batavia, monté leur système de canalisations sans jamais y prévoir un système de circulation des eaux. Or, si l’expression eau croupie n’a peut-être pas de sens en mer du nord, il en a un en mer de Java. Il y a des moments où tout bouge, mais ce n’est pas tous les jours ; ce n’est même pas tous les mois. Et, puisque nous sommes dans un groupe d’îles, les courants sont faibles.

 

Comme, par ailleurs, il avait été expliqué aux indigènes que les canaux allaient être la panacée au problème de toute ville : celui des ordures, les indigènes en question avaient fait confiance au chef. Le chef leur avait dit qu’il allait suffire de tout jeter dans les canaux pour que tout parte. Sinon, je suppose que les Javanais n’auraient pas été trimer à l’ouvrage, même sous la menace du fouet. On leur avait promis, comme beau résultat de leur effort, que tout partirait, tout devait donc partir.

 

« Tout », cela signifiait, dans l’idée locale, tout. De la chèvre morte à la vache décédée, en passant par les ordures ménagères, les gravats de construction, et le reste. « Tout », dans l’idée du Hollandais colonial, cela devait signifier des ordures ménagères réduites à leur plus simple expression – car le Hollandais est économe même de ses ordures.

 

Or donc, les habitants de Batavia commencèrent à jeter tout dans les canaux récemment creusés, à la sueur du front desdits indigènes creuseurs et des indigènes fouetteurs – hé oui, les kollabos sont partout. Tout fut donc jeté dans les canaux.

 

Deux mois plus tard, Batavia avait la réputation – qu’elle ne perdrait pas de trois siècles – d’être la ville la plus dangereuse au monde sur le plan sanitaire.

 

Arriver à Batavia signifiait se choper, dans les heures qui suivaient, la peste, le choléra, et diverses maladies encore inconnues, mais de toute évidence mortelles. On devait avoir tué père et mère pour qu’un saligaud de chef de service de la compagnie de l’Asie de l’Est, vous envoie là bas. Etre envoyé à Java, c’était être condamné.

 

Bon, ne noircissons pas le tableau : quelques Hollandais survivaient, mais ils admettaient bien justement, quand il rentraient, les pieds en plomb, dans la mère patrie, qu’ils avaient eu de la chance : ils avaient été mutés à Jogjakarta ou à Probolingo, enfin bref, à un endroit où il n’y avait pas de canaux fétides et délétères, et moins de rats, où l’autorité n’avait pas trop l’œil sur vous, rapport au taux de mortalité de Jakarta, et où on pouvait organiser les choses à sa manière. C’est ainsi que Probolingo, Bandung ou Jogja’ n’ont jamais eu de canaux, et jamais subi les vapeurs méphitiques de la modernité coloniale.

 

En 1945, c’est l’Indépendance. L’Indonésie est l’un des pays émergents les plus riches du monde. Pétrole, teck, matières premières, personnel formé à toutes les activités de l’industrie et du commerce, Chinois. On pourrait utiliser le fleuve d’argent qui rentre dans le pays à remettre Jakarta en état. Bernique ; cet argent est beaucoup mieux dans les poches des dirigeants. Le Mobutisme, dont on parle tant en Europe, n’est rien d’autre qu’une pâle imitation de ce que le régime indonésien a été capable de faire.

 

Aujourd’hui encore, Jakarta est probablement la ville d’Océanie, voire d’Asie et d’Océanie, la plus peuplée de rats. Pire encore que Calcutta, si c’est possible. Quand on se promène le soir, en quittant Jalan Jaksa, à chaque instant, on a l’œil sollicité par le passage des rats, à gauche, à droite, devant, derrière.

 

C’est aussi alors que l’on remarque que les chats ne valent pas grand-chose, dans la chasse aux rats.

 

Comme le disait un jour Juliette, un chat, c’est bête.

 

Bon, c’est vrai, Juliette adore les chiens et déteste les chats mais, ici, on peut dire qu’elle marque un point.

 

Ayant vu la manière dont le fox terrier est ardent à la tâche, quand il a une proie à l’œil, je n’ai aucune difficulté à croire qu’un chien ratier ferait un autrement meilleur boulot qu’un chat.

 

Un chat, quand il rencontre un rat par inadvertance – j’ai vu la scène des dizaines de fois dans les rues de Jakarta – un chat, donc, a l’air encore plus surpris que le rat. Il irait bien jusqu’à le renifler un coup, pour se faire une idée, mais bien entendu, le rat ne laisse pas faire et rebrousse chemin, avant que le chat ait l’idée de l’embêter, ou siffle de manière menaçante, ce qui fait que le chat se sauve pour aller chez les copains, ou sur les genoux de sa maman.

 

Ah, quand il s’agit de s’attaquer à un cancrelat, ou à une mouche, là le chat est à son affaire – c’est petit, et il est gros. Mais un rat… Le rat, donc, quand il rencontre un chat, gueule un coup – enfin, siffle, plutôt, d’un air menaçant - et le chat se sauve.

 

Le rat en profite pour terminer son truc – chercher de la bouffe, usuellement – et rentre, tranquille comme Baptiste, dans le terrier qu’il s’est fabriqué en pleine ville et qu’on ne touche pas.

 

Hm, quand même… J’ai noté, cette fois-ci, dans les rues avoisinantes, une entreprise de jolification qui fait espérer la mort de quelques rats – ou, du moins, leur départ pour ailleurs, vu qu’ils ne sont plus les bienvenus.

 

Y aura-t-il un effet à cette intention ? J’ai en tout cas noté qu’un nid de rats que je connaissais bien – le nid – a disparu ce soir.

 

Le risque, c’est que les bestiaux se dispersent dans le quartier – ce qu’ils font certainement. L’avantage, c’est que si le voisin de l’hôtel oublie son coq dehors ce soir… il ne me réveillera pas demain matin.

09:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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