04/02/2008

Bienvenue à Jakarta

Il est minuit trente quand on annonce que les passagers du vol ceci et cela, en direction de Jakarta, sont priés d’aller à la porte numéro quatre pour embarquer. Ca tombe bien : voilà quelques heures que j’ai épuisé les charmes de la position debout, à pianoter sur un clavier, devant la table où, côte à côte, nous étions six - puis cinq, quand un ordinateur est tombé en panne - à nous changer les idées sur la toile.

 

J’ai pu répondre à tous mes courriers en retard depuis le néolithique, ai même écrit à des gens auxquels je n’avais plus donné de nouvelles depuis plus d’un an. J’ai lu à peu près tous les journaux que la terre publie en français, en anglais et en allemand – simple, l’allemand.

 

Mais il y a un moment où trop, c’est trop. C’est depuis hier matin que je n’ai pas vraiment dormi. J’ai été m’étaler sur un siège miraculeusement vide – le terminal est plein comme un œuf – et commence à m’endormir. Puis, inquiet à l’idée de trop bien dormir et d’ainsi rater mon avion, je m’arrache à mon demi sommeil, de toute manière bien chahuté par les pleurs des gosses, les claques sur diverses parties charnues des gosses en pleurs, les cris des gosses, les vitupérations de leur Belphégor de mère, les grognements sourds des papas barbus.

 

Deux avions vont partir, coup sur coup, l’un vers le Bengladesh, l’autre vers l’Inde, ce qui explique une soudaine ruée de passagers étrangers, retournant vers la Mère Patrie. Ce sont les travailleurs immigrés des Emirats Arabes Unis. Ils ont bien gardé les habitudes de chez eux : en quelques minutes, le terminal propret devient une auge à cochons.

 

Je me relève, ainsi que quelques Anglais, Italiens, Espagnols et un Estonien avec lequel j’ai échangé quelques mots, et nous nous éloignons du théâtre des opérations de nettoyage, pendant que les techniciens de surface, comme on dit, employés à l’aéroport prennent leur courage à deux mains, ainsi que leurs serpillières, des raclettes et des seaux d’eau savonneuse. Il y en a pour une bonne demi-heure, pour que l’équipe appelée après le passage bengali parvienne à redonner à la grande salle centrale apparence humaine.  

 

J’admire la belle ouvrage.

 

Ensuite, une fois que tout a l’air bien sec et que l’équipe de nettoyage a retiré les signaux d’interdiction superbement ignorés par quelques passagers à l’apparence suspicieusement indienne, on peut aller se rasseoir, tout en gardant à l’œil le tableau des départ où, inexorablement, certes, mais si lentement, mon avion monte en grade.

 

Une heure encore, cinquante minutes, trente, dix…

 

Un dernier chocolat chaud, pris au comptoir de l’un des bistrots de l’aéroport ; je peux commencer à approcher de la porte devant laquelle un troupeau de bêtes variées attend, à l’aspect principalement indonésien, mais avec quelques têtes d’ailleurs : Europe et Amérique. Mon Estonien partira une heure après moi, avec un deuxième avion qui s’envole vers Calcutta.

 

C’est la première fois qu’il va en Inde, où il entre dans ses intentions de faire du toursime. L’inde, à vrai dire, il ne connaît pas ; je ne lui dis rien.

 

Enfin nous entendons le ding dong béni qui annonce l’entrée dans l’avion. La foule se reforme en queue, assez peu militaire, mais bon, ça roule sans heurts majeurs.  Je laisse la foule se presser et entre, presque bon dernier dans l’avion. De toute façon, ma place est réservée… Quand je me rends enfin devant le comptoir, c’est pour marcher d’un pas tranquille dans le tube qui dévore les passagers et… me retrouver, finalement, encore dans une fin d’embouteillage, à la porte de l’avion.  Bon, ça se résorbe vite, j’avance jusqu’à ma place, mets mon petit sac dans le bac presque plein, enjambe ma voisine, une petite indonésienne enfichutée au sourire timide et m’écrase sur mon siège. La ceinture, ah, oui, la ceinture. Je ferme les yeux.

 

Quand je me réveille, c’est parceque la lumière de la cabine vient de s’allumer, afin de permettre la distribution du petit déjeuner. Làlaaa, huit heures de sommeil sans rêve, je devais être vraiment fatigué…

 

Les plateaux repas sont bientôt distribués, je me rue sur mon petit pain, la confiture, le beurre, le petit bol de fruits. Une gentille hôtesse arrive avec du thé. Je parviens à en avoir, au gré de ses passages, quatre tasses, ce qui fait rire ma voisine. Elle parle quelques mots d’anglais et m’explique, alors que les plateaux sont débarrassés, qu’elle rentre à la maison, près de Surabaya, en vacances, après avoir travaillé un an dans la banlieue d’Abu Dhabi, comme des centaines de jeunes filles Indonésiennes. Les salaires y sont autrement plus attrayants qu’à Java.

 

Quant aux patrons… oui, la réputation qu’on fait aux Emiratis est méritée. Mais voilà, ça paye… Pauvre fille - pauvres filles : elles doivent être une cinquantaine dans cet avion. C’est dur, dit-on, et si la gamine n’aborde pas tous les sujets, certaines rumeurs qui font état d’une compréhension élargie, dans les Emirats, de l’expression de bonne à tout faire, ont été suffisamment évoquées dans les gazettes d’information pour que je ne me fasse pas trop d’illusions.

 

L’avion descend maintenant et entame les  manœuvres d’approche. On sera au sol dans cinq minutes, à tout casser. Les flaps sortent, j’ai le nez au hublot. On est sur la mer et après un grand virage, nous longeons Jakarta, en volant de plus en plus bas. Cinq cents, deux cents, cent mètres, moins, ralentissements, accélérations, nous passons un haut grillage, une route de terre, j’entraperçois le béton de la piste alors même que nous le touchons. Un petit choc, le grondement des réacteurs chassant contre les ailerons en pleine extension, le ralentissement sensible. Nous y voilà, bienvenue à Jakarta.

 

Bientôt, après avoir tourné à gauche, à droite, s’être tenu un instant au milieu de nulle part, comme hésitant, l’avion redémarre et s’arrête enfin, devant le bâtiment de l’aéroport. Le click des ceintures que l’on détache, les gens qui se lèvent. J’aide ma minuscule Cosette à descendre son colis drugs– ce sont tous les cadeaux qu’elle a rapporté pour sa famille, tient-elle à me dire – et suis, en me dandinant en rythme, les passagers qui sortent de l’avion. L’aéroport est climatisé, la première affiche qui vous saute à l’œil vous rappelle que le trafic de drogue n’est pas vu avec un œil favorable ici.

 

A dire vrai, ça ne me dérange pas outre mesure.

 

Tout ce que je souhaite au monde qui m'entoure, c'est qu'on interdise un jour, d'une manière aussi rigide, la vente du tabac.

23:44 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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