16/08/2007

Mes adieux à Rangoon

En début d’aprème, nous arrivons à Rangoon. Les chauffeurs de taxis se bousculent, et je prends le premier venu, pour me conduire au Motherland. C’est en plein centre ville, à deux pas de la Sule, et donc bruyant de six heures du matin à dix heures du soir, mais je ne compte pas rester à l’hôtel à écouter la mélopée infatigablement débitée par des moines qui se relaient, devant le micro de la pagode.

 

A peine arrivé et mes affaires déposées, je file vers l’Est de la ville, un endroit que je n’ai jamais vraiment fréquenté, afin de voir si je peux y trouver un cybercafé. Pour la douche, ce sera ce soir. Je suis poussiéreux, certes, mais le voyage a été court et, de ce fait, pas trop inconfortable.

 

Quand je dis court, ce sont quand même cinq heures de routes…

 

Où qu’on soit dans Rangoon, ce sont toujours les même flics surveillant le trafic, aux carrefours, des messieurs en longuy qui vous abordent avec un beau sourire aux dents – s’il en reste - d’un rouge sombre particulièrement spectaculaire, pour vous proposer ensuite de changer de l’argent. Et puis, tous les passants qui vous sourient assez facilement.

 

Il ne faut pas bien longtemps pour trouver un cybercafé. Ici, j’aime autant utiliser le matériel local : l’électricité saute à tout moment ; quand vous venez avec votre portable, une foule serrée vous entoure avec respect – merci la vie privée… - et il peut toujours arriver qu’un serveur bien vérolé vous colle une cochonnerie.

 

Les appareils locaux, donc.

 

L’internet est une nouveauté ici. La junte l’a autorisé il y a moins de six mois. De ce fait, les connections se font encore par fil téléphonique ; l’ADSL est un mot magique, qui concerne un produit que personne n’a jamais vu. Le téléchargement prend une éternité et tous les services que l’on peut trouver par internet – les messageries électroniques telles que yahoo, par exemple – sont demandées en wap, plutôt en service complet. Grâce au wap, ça avance, mais bien lentement…

 

Au bout d’une demi-douzaine de minutes, la première page de cinq messages apparaît. Rien que des pourriels. J’efface et lance la deuxième page. Pendant que la machine tourne, le patron et moi-même bavardons du temps qu’il fait, de l’étranger, de Rangoon. Je le laisse aborder les sujets qui fâchent. Au Myanmar, un étranger qui parle politique est un danger public que les indigènes évitent prudemment.

 

Si par contre, vous causez de tout et de rien, les gens du coin se feront une joie de vous faire savoir tout le mal qu’ils pensent du gouvernement. Vous pouvez opiner ; n’essayez jamais de les dépasser. Les Birmans ont besoin de vider leur cœur et leur sac, pas de vous entendre prêcher une révolution qu’il est impossible de faire. Le régime est constitué, il est fort. L’opposition est dispersée, n’a aucune structure. Inutile, à grands coups d’envolées lyriques à la sauce Jack Lang, d’envoyer tout un peuple à l’abattoir.

 

Ecoutant mon commerçant d’une oreille distraite, je voir enfin une deuxième page qui s’affiche. Les messages, cette fois ci, ont enfin un intérêt – du moins, les noms qui s’affichent me font espérer des messages qu’il sera bon d’ouvrir. Pas de chance, le premier est un message de mon frère, qui me fait suivre une grasse plaisanterie dont il a le secret. Je me demande parfois s’il lui arrive de travailler, au bureau… Bah, je souris, et efface.

 

Le deuxième vient de mon avocat, en Allemagne. Là, c’est du sérieux. Werner utilise sa messagerie pour du business, pas pour rire. D’ailleurs, il ne rit jamais. Un message de lui, c’est toujours signe de quelque chose – que ce quelque chose soit bon ou non, c’est un autre problème… J’ouvre donc le message.

 

Une heure plus tard, je sors des bureaux d’Air Asia, où j’ai pu me trouver un billet pour rentrer demain matin à Bangkok. Une heure encore : grâce à l’amabilité – fortement aidée par un billet de vingt dollars – d’une employée de l’agence de voyage qui se trouve devant la Sule, la date de mon retour vers l’Europe, qui était prévue pour dans plus d’un mois, s’est magiquement changée en demain soir.

 

L’avantage, c’est que je passerai d’un vol Qantas, via Londres, à un vol Eva Air jusqu’à Vienne, suivi d’un saut de puce jusqu’à Bruxelles, dans l’un des Avro de SN. Tant mieux ; je n’aime pas Heathrow. Tout cela pour dire que, demain, tôt, je serai à l’aéroport de Rangoon, une bonne semaine avant la date prévue. Arrivé à l’aéroport de Bangkok, je mettrai mes bagages sous la bonne garde d’Eva Air, irai traînailler la journée en ville, avant de revenir vers les sept heures du soir, pour entrer dans le monde de confort feutré de ma ligne arérienne préférée. Mieux vaut cette entrée en matière, avant de commencer une nouveau chapitre infernal.

 

Mon blog de voyage se termine aujourd’hui, avec les adieux que je fais, ce soir, à une ruine coloniale attachante, qu’on appelait Rangoon et qui s’appelle aujourd’hui Yangon. J’irai au bar dans la rue centrale où se trouvent les plus grands établissements de la ville. On y chante et on y voit jusqu’à l’heure fixée par les autorités, à laquelle les établissements ferment et les clients se dispersent, seuls, en couples ou en famille. Ensuite, les générateurs s’endorment, la Sule se tait, les bonnes gens vont au lit.

 

Demain matin, ce sera un taxi que j’ai déjà réservé, qui m’attendra une bonne heure à l’avance, pour rouler par les chemins défoncés jusqu’à l’aéroport. Puis un vol qui me fera changer d’un fuseau horaire et demi, la défonce d’une ville folle, Vienne endormie au petit matin, Bruxelles et ses douaniers ménapiens, antipathiques et méfiants.

 

Puis, ce sera Francfort.

 

22:37 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : fin de partie |  Facebook |

15/08/2007

Soupe et enterrement

GRDu rocher d’or, dont l’équilibre reste un mystère, je vais jusqu’au bout du monastère. Un long escalier descendant, suivi d’une esplanade qui rappelle les places à la tchèque, ces sortes de large avenue encadrées de maisons baroques peintes de couleurs pastels, et qui se termine par un autre escalier montant.

 

Ici, bien entendu, les somptueux bâtiments de style baroque qui parsèment les villes et les campagnes de Bohème sont remplacés par des maisonnettes aux façades de béton qui pèle, devant lesquelles pend une marquise en lambeaux, que l’on monte et que l’on descend à l’huile de poignet. Ce sont de petites échoppes dans lesquelles les incontournables bibelots à caractère religieux sont empilés jusqu’au plafond, une fois sur deux.

 

Dans le deuxième cas, l’échoppe ouverte est un restaurant dans lequel on peut manger un petit bout à toute heure du jour. Le parfum qui s’échappe de ces hauts lieux de la Grande Cuisine du cru n’est pas toujours épouvantable et je suis bientôt attiré, une fois que je reviens du bout du monastère, là où l’on peut voir, sur une colline avoisinante, la piste réservée aux hélicoptères de la junte, par un bouquet odorant d’ail, d’oignon, de légumes, probablement d’une viande qui se trouve à mijoter au milieu.

 

Je parlais de la Bohème…  en termes de qualité de cuisine, dans le meilleur des cas, la Birmanie arrive au niveau Tchèque.

 

3cooksLes demoiselles qui vous reçoivent, dans les auberges du monastère, gloussent joyeusement et, avec leur deux mots d’anglais, et d’habiles imitations de cris d’animaux, vous permettant de savoir quelles viandes sont proposées, vous font le menu. On choisit ceci, ou cela, en évitant les épinards suris qui sont, les dieux en soient remerciés, toujours servis à part. Le grand ballet de l’horeca à la mode locale démarre alors, avec une demoiselle qui fait le service, une autre qui disparaît dans la cuisine, la petite dernière qui va chercher votre boisson.

 

Si vous avez demandé quelque chose de difficile, qui n’est pas en stock dans l’établissement, elle va chez les voisins et revient avec votre boisson gazeuse, ou votre coffee mix. Sinon, il y a, partout, le thé de la maison.

 

La jeune fille qui s’occupe de la salle vient vous mettre votre couvert, pendant que les pèlerins du cru ralentissent, quand ils passent devant la terrasse où vous êtes installé, afin de voir ce spectacle extraordinaire : un étranger installé dans un restaurant local. Avec ses deux mots d’anglais, votre serveuse vient vous faire la causette, histoire de paraître devant la clientèle du pays, ce qui vous permet de savoir qu’elle adore l’ail.

 

Au Myanmar, j’ai toujours eu le sentiment que ce condiment était utilisé pour le petit déjeuner, le déjeuner, le dîner, le souper, le goûter et pour les grignotages qui pourraient toujours avoir lieu entre deux petits repas. Comme les médicaments coûtent cher, que le petit peuple est pauvre, et que l’ail a une réputation, peut-être méritée, d’élixir parégorique, tout le monde en mange, à tout propos, par sécurité : je suis à peu près certain qu’il est même donné en suppositoire, en onguent et en lavement, aux enfants comme aux adultes. Le baume du tigre, originaire de Thaïlande, devient ici le baume du Portugais.

 

Repas terminé, dans lequel se trouvait une quantité phénoménale d’ail, je Death2remercie mes hôtesses qui gloussent à n’en plus finir, paie mon écot, fais un cliché pour le bonheur des demoiselles et reprend – par les petites routes, si j’ose dire - le chemin vers l’entrée du monastère. Sur le trajet, dans le monastère, on peut croiser un enterrement, précédé par une cloche birmane tenue par deux solides gaillards, et de quelques dizaines de bonzes. Le cercueil, fait du bois le plus pauvre, mais joliment décoré, suit, porté par six catéchumènes : au loin, le crématorium fume déjà.

 

Dans le temps, chez nous, les gens retiraient leur chapeau au passage d’un cortège funéraire ; ici, aujourd’hui, c’est une vague de wa. Puis, le catafalque tout juste passé, chacun reprend ses activités, alors que passe une fanfare de trompettes toutes plus discordantes les unes  que les autres.

 

La musique, quand elle à commencé en Asie, avait comme seul but de chasser les mauvais esprits, afin qu’ils ne prennent pas possession des morts. Elle reste épouvantablement moche.

 

Puis, c’est la sortie du monastère. Grande question : puisqu’il est l’heure qu’il est, et que j’ai encore assez de temps devant moi pour retourner, tranquillement, au bercail à pieds, ce sera une descente par là où je suis venu, ou bien prendrai-je le camion à ridelles ? Bah, j’aime marcher ; allons y à pieds.

 

Grave erreur.

 

D’une fois l’autre, je veux l’oublier, mais la descente est toujours plus difficile que la montée. Le pied, les jointures, souffrent d’autant plus d’une descente sur un terrain on ne peut plus irrégulier. Les chaussures de marche, si elles sont idéales, sauvent les meubles – enfin, les pieds – mais, la dernière fois, j’avais pris le chemin de retour avec des flip-flop, ce qui était infiniment mieux que les chaussures en lambeau que j’ai maintenant.

 

RambofamilySi la descente commence relax, les trois ou quatre derniers kilomètres, je les descends en grimaçant, avec probablement une cloche à chaque orteil. Heureusement, je suis d’abord suivi, puis bientôt accompagné, d’une famille de rigolos, avec armes en bambou à la main. Il y a une jeune fille qui parle l’anglais, qui a le plus grand plaisir à montrer à papa et maman que ses études ne sont pas faites en vain, et qui tient absolument à me tenir par la main, alors que je grimace parfois, pieds nus. Bah, elle a la main jolie et douce ; comment pourrais-je dire non…

 

Quand nous arrivons, en fin d’aprème, à Kyaik Hti Yo, j’offre une tournée générale à la petite – enfin, grande – famille, en souvenir de notre descente. Une fois le verre bu, tout le monde se lève dans un concert général de wa, ma jeune fiancée un peu après les autre, pour montrer qu’elle est spéciale, elle.

 

Le lendemain, nous nous retrouverons sur la placette du village, prenant deux bus VIP différents, tous deux pour Rangoon, mais chacun d’une compagnie de transport ennemie, et partant à cinq minutes d’intervalle.

 

Sinon, je crois que j’étais bon pour un mariage.

 

Hm, le problème, c’est peut-être bien l’ail ; sinon, elle était vachement mignonne.

 

Il y a un autre problème : la sortie du pays, pour une jeune femme Birmane qui souhaiterait épouser un monsieur étranger. On ne peut pas dire que la junte fait de louables efforts en faveur de l’ethno-pluralisme.

 

radissonJ’ai abandonné mes chaussures de marche, dans ma chambre, ainsi que ce qui ne ressemblait plus que de loin à une paire de chaussettes. Mon sac fait, je suis descendu en flip flop – le seul bon type de chaussure de l’Asie – au restaurant du petit déjeuner, puis suis remonté, puis ai déposé mon sac à la réception, ai encore un peu fait le tour de la bourgade, ai pris mon bus, après avoir présenté mes respects à la famille de mon infirmière, dont le bus démarre juste avant le mien.

 

Sur le trajet du retour, je me demande si j’irai directement à Rangoon, ou m’arrêterai dans une quelconque bourgade, sur le trajet. Cela fait plus d’une semaine que je n’ai pas consulté ma messagerie électronique, et je ne sais pas trop si je trouverai une possibilité d’ouvrir le site magique de Yahoo, hors de la grande ville. C’est donc dit, cette fois-ci, je fais jusqu’à Rangoon – quitte, le lendemain, à quitter la capitale pour revenir par ici. On verra bien. Quant à Jeremy et Sam, je connais bien assez d’adresses à Rangoon pour ne pas tomber sur eux. Je sais où ils logent, je sais donc quel endroit éviter. En espérant que Sam n’a pas quitté Jeremy sur je ne sais quel coup de tête, et qu’elle ne logera pas là où je songe à m’installer…

 

La route est bonne, le bus fait ce qu’il peut. C’est un ancêtre japonais, vendu par je ne sais qui et je ne sais comment, qui a quitté Narita et l’hôtel Radisson, pour mystérieusement arriver chez le diable.

23:52 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : exercice |  Facebook |

Le pèlerinage vers le rocher d'or

A dix heures précise, mon plafonnier s’éteint. En réalité, j’ai entendu, en début de soirée, le générateur démarrer : comme souvent, ici, la distribution d’électricité ne suit pas, et il est nécessaire, pour un hôtel ou un restaurant, de pouvoir produire sa propre énergie.

 

Les familles un peu riches aussi, ont leur propre générateur sans lequel la vie tournerait encore autour des chandelles coulantes, et de puantes lampes à pétrole.

 

En tout cas, les appareils utilisés comme ersatz par les hôtels, les hôpitaux, les guesthouses, les restaurants, les familles aisées, sont bruyants et d’un usage onéreux. Il faut du pétrole en quantité ; le vacarme est insupportable pour qui n’a pas de jardin. De ce fait, sauf pour le département de soins intensif de l’hôpital central de Rangoon, et dans le cas des quelques hôtels cinq étoiles que le Myanmar compte, l’usage du générateur est limité. A dix heures, il s’arrête.

 

Si, entre temps, l’électricité a été rétablie, tant mieux pour votre lecture, votre frigo ou pour votre chargeur de piles ; sinon, tant pis. Il est rare, de toute manière, qu’une coupure d’électricité dure plus de deux ou trois heures. Dans chacune des maisons qui possèdent un générateur, il y a une petite lampe témoin qui reste branchée sur le courant extérieur, afin de pouvoir arrêter la machine quand la coupure est terminée. Le problème, d’année en année, devient plus aigu : les coupures, que j’ai toujours connues, me semblent, de séjour en séjour, s’aggraver.

 

Ce soir, en tout cas, à dix heures, quand le générateur s’arrête, c’est aussi la fin de la lumière dans ma chambre. Bon, rien à faire… je referme mon livre dans la pénombre et le dépose sur la table de chevet. La suite à demain.

 

Quand la nuit s’achève, les cliquets de gekkos s’achèvent aussi. On ne peut cependant pas dire qu’ils ont fait une causerie assourdissante, la nuit entière – trop occupés, probablement, à chasser l’insecte pour cela, et c’est tant mieux. 

 

Le résultat est une nuit calme, sous un drap élimé, destiné à garder un peu de chaleur – car les nuits sont presque fraîches, dans ce qui n’est plus de la plaine, sans être encore de la montagne – et non pas à me protéger des vampires nocturnes. Quand la lueur de l’aube traverse les rideaux, je me réveille. Vu la journée qui m’attend, autant commencer tôt. Ca tombe bien, je suis prêt à me lever, vaillant et de bonne humeur. Douche, brossage de dents, rasage, habillage de frais.

 

Je ferai la route du pèlerinage, ce qui veut dire que, puisque j’arriverai, en fin de chemin, à l’un des sites les plus vénérables du bouddhisme local, ce ne serait pas plus mal si je portais des vêtements sobres. Après quelques secondes d’hésitation, je prends tout simplement une chemisette qui couvre mes épaules, et les shorts longs que je porte toujours. S’ils ont été acceptables pour la Schwedagon, ils seront bons pour ici.

 

De plus, je mets ma paire de chaussures de marche, bien abîmées depuis la promenade aux orangs-outangs, mais encore utilisables, une dernière fois, sur un trajet qui est simplement raide, sans être vraiment difficile. J’ai aussi une paire de chaussettes, pas encore tout à fait en lambeaux, mais auxquelles je n’ai plus qu’à demander un dernier effort, aujourd’hui, avant de les envoyer, après leur vie de bons et loyaux services, à la poubelle.

 

Il est sept heures quand je descends au restaurant, pour prendre un solide petit déjeuner avant de prendre la route. Ce sera un œuf sur le plat, dégoulinant d’huile, et deux toasts accompagnés d’une matière grasse qui serait peut-être bien du beurre, ainsi que de confiture. Le tout sera arrosé du thé local, que l’on vous sert sucré, très sucré, avec du lait sur le côté.

 

Bon, il faut se restaurer. Je parviens à faire séparer huile et œuf sur le plat. Un peu de sel, de poivre, les deux toasts qui font effet de tartine avec l’œuf frit coincé entre les deux. Thé, thé et thé encore. Hop, je paie mon dû et me voilà prêt à partir – non sans avoir fait de la petite monnaie – ou, plutôt, du petit billet – car tout au long du trajet, ce sont des mendiants, des bonzes, des bureaux de dons, auxquels on remplit un double talon, avec son nom, une somme. Le talon est ensuite partagé entre le donataire et les heureux récipiendaires. L’argent ira, j’en suis certain, là où il doit aller.

 

Les vendeurs d’hier soir m’attendent de pied ferme, avec l’espoir de me faire céder cette fois ci. Pour trois fois rien, j’achète quelques régimes de bananes, une bouteille d’eau. Pour les bananes, il est d’usage d’en déposer devant chaque idole. Vu le nombre inimaginable d’idoles qui ornent le long du chemin, j’en serai vite entièrement débarrassé.

 

ROLe premier kilomètre de la route est un chemin presque normal, large, fait de terre battue et longé de boutiques de bonbons, de fruits confis, de boissons, d’objets de culte, d’huile parfumée au serpent, supposée soigner les courbatures, de fleurs et de fusils-mitrailleurs fabriqués en bambou.

 

Il y a des machettes aussi, faites dans le même bois.

 

 

 

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Assez étonnant, ces objets de guerre, le long d’une route de pèlerinage bouddhiste. Mais après tout, je ne dois pas oublier les cacas plastiques vendus le long du chemin que l’on devait suivre, à Georgetown, pour aller au temple de Kek Lok Si.

 

Bientôt, la route change, devient un sentier tortueux, qui rappelle plutôt le lit d’un torrent qu’un sentier. Parfois, le lit du torrent est interrompu par une volée d’escaliers irréguliers. Toutes les dix minutes, je passe une paillote sur pilotis, dans laquelle je suis invité à aller prendre le thé – contre monnaie sonnante et trébuchante, bien entendu.

 

Il y a aussi de petites échoppes dans lesquelles je pourrai reconstituer mon stock de bananes qui diminue vite. Je suis hélé chaque fois d’un joyeux Mangalaba, Bonjour, que je suis capable de lancer de retour sans le moindre accent, à la fin de mon périple.

 

Il y a, enfin, les bureaux de bonzes, où je suis convié à entrer, dans le but de faire une donation. J’ai une épaisse liasse de billets de cinq cents Kyats, qui me permet de distribuer généreusement dans les boites faites pour cela. Chaque fois, je suis abondamment béni.

 

Espérons que les bénédictions bouddhistes sont plus efficaces que les bénédictions chrétiennes. Je ne sais combien de bougies j’ai planté devant l’une ou l’autre statue de Saint, dans des églises catholiques ou orthodoxes, un peu partout dans le monde. Je n’ai jamais obtenu ce que je demandais – ou alors, il fallait que je me batte fort. Aides-toi…

 

Et puis, partout, il y a les gosses qui vous appellent, vous précèdent, vous suivent, vous demandent à être pris en photo. Comment le leur refuser…

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RO1Ca et là, il y aura un petit temple auquel il faut s’arrêter, non seulement pour donner, mais aussi pour prier, ou pour donner à l’endroit l’instant d’admiration qu’on est supposé lui donner – ainsi un premier oratoire au sommet duquel se trouve une petite copie du rocher d’or, recouvert à la va vite d’une peinture de couleur jaune brillante.

 

Tout ça pour dire que les quatre heures du trajet s’expliquent : la pente est raide ; le chemin, irrégulier ; les arrêts, nombreux. Il ne doit pas y avoir plus de douze kilomètres à faire. Je les termine sans grande fatigue, tout surpris de n’avoir pas vu le temps passer. Quand j’arrive en vue des portes du monastère, je suis harponné par le préposé qui est à la chasse aux étrangers. Cinq dollars, s’il vous plaît. Cet argent ira probablement tout droit dans des poches militaires et immorales, mais vos donations précédentes font oublier cette dépense regrettable.

 

Je passe auprès des porteurs qui, sur des palanquins, transportent les vieux, les riches, les gras, de l’entrée du monastère à… l’entrée du monastère, après avoir fait le grand tour, estimé à une heure.

 

On paye sa promenade au poids.

 

Ainsi, le paresseux qui s’adresse aux porteurs se fait d’abord peser et, dépendant du nombre de kilos que la balance indique, doit creuser plus ou moins profondément dans son porte-monnaie, entouré de quatre messieurs larmoyants, pieds nus, qui lui expliquent dans un birman volubile, tous les efforts qu’ils auront à faire pour transporter la pesante altesse.

 

RO4Et puis, enfin, ce sont les portes du monastère, protégées par des lions, que je passe, en prenant un escalier de plus, et j’arrive sur un immense terre-plein, pavé de marbre, après avoir retiré mes chaussures. Le spectacle est splendide, et l’on va de merveille en merveille, jusqu’au moment où, enfin, on voit apparaître le rocher d’or. Ce n’est pas la fin du périple, mais c’en est probablement le plus beau moment.

 

 

 

 

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00:31 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pelerinage |  Facebook |

13/08/2007

Kyaik Hti Yo

K2Le guesthouse dans lequel j’ai logé la dernière fois est bien décati. C’est, cependant, ce que la bourgade offre de mieux. Les chambres, sous forme de bungalows qui parsèment un grand jardin arboré, sont vastes, aérées, tranquilles. Elles ne sont pas extraordinaires, mais elles restent correctes.

 

On m’a réservé un bungalow, au milieu d’autres, vers le fond à droite, dans un endroit tranquille fréquenté par moi et moi seul. La dernière fois que je suis venu, c’était déjà dans ce coin là qu’on m’avait cantonné.

 

Pas de moustiques par ici. Tant mieux, ça me change agréablement de Rangoon.

 

Or donc, le gosse qui m’attendait à l’arrêt de bus, devant le restaurant du Sea Sar, le gosse, donc, histoire de montrer qu’il mérite sa croûte, me prend mon sac à roulette, qu’il tire par bosses et par trous, sur la piste de terre battue, jusqu’à l’entrée du guesthouse. C’est comme un brouillard de poussière qui le suit.

 

Arrivé au comptoir d’enregistrement, il abandonne mon baluchon devenu rougeâtre en quelques dizaines de mètres et galope vers le restaurant, où son service l’appelle, probablement.

 

Je n’ai pas eu le temps de lui glisser la pièce – enfin, le billet. Ce n’est que partie remise.

 

Un jeune homme en longyi, maigre et élégant, à l’élocution étonnamment parfaite, me reçoit, me fait remplir les documents de police, m’annonce que la chambre me reviendra à tant de dollars la nuit. Oui, en général, l’hôtellerie, au Myanmar, se règle encore et toujours, en dollars américains.

 

Je lui marque mon accord, quant au prix demandé, lui dis combien de nuits je songe à passer chez lui, les paie immédiatement – rien ne vaut la vue du billet vert, ici, pour provoquer un sourire lumineux chez les hôteliers. Devenu particulièrement amène, devant ma touchante bonne volonté, en ce qui concerne le paiement, il me conduit, portant mes bagages, jusqu’à mon bungalow, vérifie les draps, la salle de douche, et me quitte sur une courbette digne des grands hôtels vénitiens, du temps de Marcel Proust.

 

Nous sommes en début d’aprème. Je prends une douche bien froide, histoire de me réveiller et de me dépoussiérer. Su doit être dans son avion, entre Bangkok et Séoul. Il fait chaud, mais pas pénible. On est un peu en hauteur, ce qui fait que l’humidité de la basse plaine est en bonne partie éliminée.

 

En sortant de la salle de bain, je vois passer des gekkos qui courent du mur au plafond. Veine : je n’aurai aucun insecte cette nuit. Par contre, je peux m’attendre à un concert amoureux.

 

Rapidement habillé, je descend jusqu’au restaurant où je prends un petit en-cas, avant d’aller me promener en ville, afin de reconnaître le terrain.

 

Dire de Kyaik Hti Yo que c’est une grande bourgade, riche de son statut de but de pèlerinage, serait un beau gros mensonge. Kyaik Hti Yo, c’est K6un trou. Et c’est même un trou minuscule. Les pèlerins les plus pauvres y viennent en cars omnibus, arrivent à la fine pointe de l’aube après un pénible trajet nocturne, font leur pèlerinage en prenant un camion à ridelles qui les conduit de la place centrale du village jusqu’aux portes du monastère perché sur une colline, à une demi douzaine de kilomètres de là, accomplissent leurs dévotions, redescendent avec le même camion, et prennent le bus du soir afin de retourner à leurs vertes campagnes, ou leur village éloigné où ils arriveront tôt le matin suivant.

 

Les plus riches dorment sur place, après avoir roulé en bus VIP – enfin, VIP… Le matin, ils prennent le chemin rocailleux qui conduit, par bien des détours, jusqu’au rocher d’or. Une fois en haut, ils prient, vont d’un oratoire à l’autre puis, le pèlerinage achevé, redescendent à pieds, s’ils sont courageux et dévots; prennent le camion à ridelle pour redescendre à la gare routière si leurs jambes leur disent qu’il est temps de penser à autre chose.

 

Arrivés au stop du centre ville, ils filent à leur guesthouse, se douchent viennent dîner en ville, retournent tard le soir à leur chambre où ils passent une seconde nuit, puis reprennent un bus raisonnablement confortable pour rentrer chez eux.

 

Les riches, au Myanmar, cela ne fait pas derche. Nous avons, ici, trois guesthouses, quatre peut être, rarement complets, et dont le mien est probablement le mieux équipé. Ensuite, tout à fait à l’entrée du monastère du rocher d’or, il y a un autre hôtel à tout juste cent dollars la chambre, genre cinq étoiles et demie, avec piscine, cuisine dite internationale et, pour les arrivants, deux pistes pour hélicoptères.

 

On y voit régulièrement loger les chefs de la junte, qui viennent prier pour leurs péchés, quelques riches pèlerins chinois et des touristes occidentaux d’un certain age.

 

K1Kyaik Hti Yo, donc… Ce sont quatre rues qui se rejoignent à un carrefour. D’un côté, ce qu’on pourra appeler le centre ville – enfin, l’expression centre village sera plus appropriée – aux chemins de terre battue ; des trois autres, des chemins encore macadamisés, qui conduisent à une école, ou à une station de police, ou encore à un guesthouse entouré de deux ou trois bistrots.

 

Ensuite, ce sera la campagne, et la route redevient alors une piste. Passé le carrefour qui même au centre-ville où je me trouve, il y a la petite place sur laquelle s’arrêtent les autocars, et le restaurant de mon guesthouse.

 

Passé mon guesthouse – enfin, le restaurant qui le précède - c’est le chemin par lequel on va, à pied, jusqu’au monastère. Ce sont alors quatre heures de chemin ardu.

 

K5Je fais tranquillement le tour du village, dans l’après midi qui s’avance, à observer les cochons noirs, les vendeurs de bananes, de mangues, d’ananas, de briquets, de tout et de rien. A tous ceux qui m’abordent, sans pression excessive, je promets qu’on verra demain.

 

Enfin, il est sept heures du soir, et le soleil disparaît entre deux collines. La lumière grisaille, je retourne au restaurant de mon guesthouse pour un petit quelque chose à grignoter, accompagné d’une Myanmar pression.

 

Les gosses continuent à galoper dans la pénombre cassée, sur le côté, par la brillance des néons qui illuminent la salle de mon restaurant d’une lumière cadavérique. La place, dans la distance, est traversée par des porteurs de lampes à acétylène. Le porteur de la lampe est usuellement un père, suivi de toute sa famille et d’un chien au poil hirsute.

 

 Il est temps de retourner à ma chambre. Il va bientôt être neuf heures, et les feux seront éteints à dix. Juste le temps de rentrer, de me brosser les dents, de lire quelques pages, pelotonné sous une mince couverture, en écoutant un peu de Fauré.

23:34 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tourisme urbain |  Facebook |

12/08/2007

Vers le Rocher D'Or

L’arrivée à Kyaik Hti Yo est étonnante : après avoir quitté Rangoon, on a une route d’une qualité admirable, pour les standards locaux : elle est presque entièrement macadamisée… Les trous y sont légion, certes, mais ce sont de petits nids de petites poules, rien de sérieux. On se croirait aux Etats-Unis, sur une voirie de qualité.

 

On passe quelques bourgades écrasées sous leurs stupas, où il ferait peut-être bon de s’arrêter ; le chemin, qui va jusqu’à Moulmein, reste tout à fait acceptable jusqu’au moment où l’on prend un petit embranchement qui vous conduit jusqu’à une petite place de terre battue, entourée de quelques cahutes, de deux ou trois hangars restaurants, sur laquelle vaquent des cochons noirs et sont garés quelques autobus. C’est la ville de Kyaik Hti Yo.  

 

Kyaik Hti Yo, c’est le Lourdes local. On s’attendrait à une ville devenue riche par le tourisme, grâce au pèlerinage que la population entière du Myanmar – et pas seulement elle – pratique, tant la dévotion est grande, ici, dès qu’on parle du rocher d’or.

 

Mais non, la bourgade est misérable. Devant mon bus qui s’arrête, il y a une espèce de hangar qui fait office de restaurant. Il y a aussi un petit bonhomme qui attend qu’un blanc sorte du bus.

 

De la gare routière de Rangoon, comme j’avais une heure, j’ai téléphoné pour signaler mon arrivée et pour réserver une chambre dans l’un des guesthouses de l’endroit, le Sea Sar, une valeur sûre de l’endroit, où je ne suis plus passé depuis bientôt deux ans. On a eu le temps de m’y oublier, mais je me souviens d’un établissement on ne peut plus correct.

 

Une fois le contact téléphonique établi, j’ai laissé mon vendeur de billet arranger, en birman dans le texte, le détail de mon heure d’arrivée, les détails de mon bus, la description de l’étranger qui réservait une chambre. La description doit être bonne, car le gosse me saute dessus, alors que je descends du bus.

 

Ou alors, le fait que je suis le seul blanc qui sorte du bus l’a un peu aidé ?

 

Flashback.

 

bag2Après une dernière journée de promenade à vélo, au milieu des temples de Bagan, nous avons déposé nos vélos chez une dame qui tient une épicerie et une location de cycles, repris nos bagages à nos guesthouses respectifs, et nous sommes rendu tous les quatre à la gare routière de Nyaungu, la porte de Bagan.

 

Parler ici de gare routière est faire beaucoup d’honneur aux quatre huttes installées côte à côte, à deux pas d’une pagode dorée, devant lesquelles attendent deux ou trois bus d’age incertain, mais certainement canonique.

 

Comme le plan allait, selon Su et sa complice, une fois arrivés à Rangoon, j’accompagnais Su à l’aéroport – oui, j’y tenais quand même… - pendant que Jeremy et Sam allaient à Motherland, où je les rejoignais. Ensuite, manifestement, Sam avait une idée bien précise en ce qui concernait les prochaines semaines : elle ne comptait pas les passer avec Jeremy.

 

Qu’avait donc fait le pauvre bougre pour mériter cela ? Je ne sais pas. Ils avaient quitté ensemble une petite ville du Kentucky – l’Etat où les poulets se cachent, quand ils voient arriver le Colonel Saunders – et je ne veux même pas imaginer comment ils se débrouilleraient, dans l’avion qui devait, dans un mois, les reconduire, côte à côte – les places étaient déjà réservées.

 

Quoiqu’il en soit, nous voilà dans le bus qui nous ballotte de Bagan à Rangoon. Départ à seize heures, arrivée prévue à six heures du matin.

 

A dire en faveur des transports birmans, partis exactement à l’heure, nous arrivons à Rangoon avec quelques minutes d’avance. Ca tombe plutôt bien. Le vol qui doit prendre Su part exactement à huit heures et elle est convoquée à l’aéroport deux heures plus tôt. De la gare routière à l’aéroport, il y a, à tout casser, un quart d’heure de route.

 

Le trajet n’a pas été de tout repos. Sur la route de Bagan à Rangoon, le bus que nous avons pris est un VIP, certes, mais un VIP à la birmane : nous sommes encaqués à plus de cinquante passagers sur des sièges défoncés ; les vitres du bus sont presque toutes étoilées et un bout de papier collant, transparent à l’origine, mais rosi par l’age, essaie, ici ou là, de prévenir toute insertion d’eau, quand il pleut.

 

Les filles décident qu’elles seront plus confortables à dormir ensemble, côte à côte, et je suis donc assis aux côtés de Jeremy. C’est un chimiste absolument charmant, pour lequel j’éprouve la plus vive compassion. Je ne puis que lui souhaiter d’être promptement débarrassé de sa traîtresse, mais je ne serai pas le monstre luxurieux qui embarquera la belle.

 

Nous nous arrêtons ici et là, au fur et à mesure des étapes lors desquelles nous dînons, prenons un coffee mix, faisons pipi, déposons des passagers qui s’enfoncent dans la nuit noire, parfois attendus par un ami, une mère, un fils. Chaque sortie de passager amène une entrée. Le bus restera bondé jusqu’à l’arrivée.

 

Les filles baillent à chaque arrêt, quand elles ouvrent un oeil. Les passagers qui ne dorment pas se fendent d’un wa, chaque fois que nous longeons une pagode.

 

Parfois, une lourde manœuvre réveille tout le monde, quand nous passons un pont en construction, à la surface encore mal établie. Il ne faut pas se plaindre : il y a deux ans, de Bagan à Rangoon, on passait encore des rivières à gué. Ca allait, quand ce n’était pas la saison des pluies. Sinon, parfois, il fallait attendre, au bord de l’eau. Je me souviens, il y a cinq ans, après une journée d’attente, avoir finalement franchi un gué en barque, sous une pluie battante, alors qu’un autre car nous attendait en face.

 

Jeremy ne parvient pas à dormir. Il est ravi d’avoir, pour une fois, une oreille attentive – la mienne – dans laquelle il peut déverser, d’abord, tous ses projets, puis, toutes ses inquiétudes. Ah, quand même, il croit bien remarquer qu’il y a comme des tensions dans le couple.

 

Ah, pauvre bonhomme, si tu savais…

 

Vers les quatre heures du matin, il s’endort et moi aussi. Puis un choc, un autre, un moteur qui change de régime, un tournant à gauche, un autre à droite, un arrêt. Nous arrivons ; d’abord au barrage d’entrée de la gare routière de Rangoon. Le barrage passé, deux ou trois manœuvres et de gros cahots, consécutifs au passage à travers de nids de poules qui font plutôt penser, vu leur taille, à des pièges à loups. Nous voici sur la plaine nue qui fait office de gare routière.

 

A l’arrivée devant les bureaux de la compagnie de transport, sur le terre-plein central de la gare routière, c’est la ruée des taxis. Quand nous descendons du bus, c’est au milieu d’une foule de chauffeurs qui, tous, nous proposent, mezzo voce, un transport vers la ville. Sam et Jeremy, leurs bagages récupérés, se laissent harponner par un chauffeur, arrangent le prix de la course et démarrent en me rappelant qu’ils m’attendent au guesthouse d’ici une heure tout au plus. Sam m’adresse un sourire prometteur, avant de rentrer dans le taxi.

 

Su et moi avons fait affaire avec un autre chauffeur, pour filer à l’aéroport qui est à deux pas.

 

Dans le taxi, nous n’avons pas trop le temps de songer à nous et de parler du futur : pour des raisons qui m’échappent, la voiture héberge des nuages de moustiques. Nous passons le court trajet qui va de la gare à l’aéroport à nous refiler des claques moustiquicides. Les shorts de Su étant plus courts que les miens, c’est elle qui subit le pire de l’attaque.

 

A l’arrivée, à l’aéroport, un portefaix nous aborde et prend le bagage de Su. Je lui glisse la pièce. Nous entrons dans la vieille bâtisse inaugurée de 1958, toujours utilisée pour les départs. La file des passagers prenant le vol qui emportera Su est à sa fin. Je suppose que ça arrange bien Su, qui me regarde en coulisse, se contente d’un sourire sibyllin, salue l’hôtesse du check in, donne son billet, son passeport, son bagage. Tout est arrangé en deux minutes. Elle est priée d’aller immédiatement dans la salle dite internationale, à la porte de laquelle son départ va bientôt être lancé.

 

Elle se retourne, me serre dans ses bras, un trop court instant. De ses lèvres, elle effleure les miennes, elle s’écarte de moi, me sourit, et me prie de transmettre toutes ses amitiés à Sam et Jeremy, ajoute un sourire entendu quand elle parle de Sam. Puis elle se retourne, prend la porte des départs et disparaît.

 

La dernière image que j’ai de Su, c’est une chevelure incroyablement épaisse et coupée droit, un t-shirt froissé dans le dos duquel sont imprimés des caractères pali qui représentent Bagan, des shorts qui montrent un mollet charmant.

 

The end.

 

Sortie de l’aéroport. Devant un chauffeur de taxi qui m’aborde, plein d’espoir, je demande, mon baluchon à la main, une course pour la gare routière. Je partirai directement à Kyaik Hti Yo, sans passer par la case départ.

 

Jeremy et Sam ne sont en Birmanie que pour cinq jours de plus. J’ai, quant à moi, encore près de quinze jours d’autorisation de séjour. J’imagine que je ne les reverrai plus.

23:05 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage |  Facebook |

11/08/2007

Le bovidé meunier

Après une tasse coffee mix, bue sur ce qui tient lieu de terrasse, au pied des escaliers, nous décidons de déjeuner sur place. En fait, il y a une demi douzaine de bistrots, chacun avec sa terrasse, et les pèlerins s’y installent, une fois redescendus. Quelques vieux, qui n’ont pas suivi la famille, y traînent, le temps que les enfants redescendent.

 

Ici, c’est la cuisine locale : donc, méfiance quant aux épinards suris.

 

On nous offre un curry traditionnel avec, heureusement, les légumes mis à part. Cela permet de choisir ce que l’on aime et d’éviter ce que l’on n’aime pas. Les viandes arrivent, bien trop cuites, baignant dans une huile odorante. C’est, comme toujours, quand on parle de cuisine birmane, très quelconque mais bon, quand on a faim…

 

Une fois le repas terminé, les filles vont se repoudrer le nez, pendant que les garçons prennent le café. Une fois les grandes manœuvres terminées, Su et Sam reviennent, et nous reprenons la voiture, devant laquelle notre chauffeur attend.

 

Retour à Bagan, via les sucreries du bon vieux temps. En effet, les bœufs boeufqui tournent sans fin jouent aux meuniers. Les champs qui les entourent sont des champs de cacahuètes qui, réduites en poudre, donnent de l’huile aussi bien que des bonbons. Après avoir tournés la journée entière, les bœufs reçoivent leur pitance et, en bonus, une poignée de pâte de cacahuète.

 

J’ai essayé : c’est loin d’être désagréable, et les bœufs sont bien d’accord avec moi. Quand vous tendez la main, remplie de la pâte de cacahuète, ils vous sortent une langue de la taille d’un chausse pied, et vous lèchent d’un geste large, du bout des doigts jusqu’au coude, afin de ne rien perdre. Ensuite, vous êtes bon pour aller vous laver les mains, collantes de bave.

 

alambicDe ces cacahuètes, les paysans font de l’alcool et des sucreries. L’alcool, fraîchement sorti de l’alambic qui est placé derrière la hutte, doit faire dans les soixante dix degrés. Jusqu’il y a une petite dizaine d’années, toute l’industrie fonctionnait avec les bœufs en guise se meuniers. Depuis deux ou trois ans, les machines sont arrivées, et la plupart des bœufs sont à la retraite – ou à tirer la charrue, dans les champs. Le paysage est plus varié, mais il n’y a plus de pâte de cacahuète, à la fin de la journée… Je me demande s’ils y ont gagné.

 

Quoiqu’il en soit, restent quelques bœufs musaïques, tournant sans fin autour d’une pierre à moudre attachée à leur garrot, pour illustrer le bon vieux temps auprès des gosses des écoles, qui viennent à la visite sous la houlette d’un instituteur, et auprès de quelques étrangers. En partant, nous donnons quelques kyats au guide, achetons une bouteille d’alcool fait maison, quelques bonbons que l’on donnera aux enfants le jour suivant. Même au Myanmar, le monde change.

bonbons

 

Quand nous arrivons à Bagan, nous payons notre chauffeur et nous séparons, avec promesse d’aller dîner ensemble, ce soir, après nous être rafraîchis. Quand nous arrivons à notre chambre, Su bondit hors de ses vêtements poussiéreux, de la route, moi aussi, et nous prenons une douche bien méritée. Puis nous sautons au lit.

 

Quand nous nous relevons, Su me dit que, si je suis intéressé, Sam me trouve mignon. Devant mon air interloqué, elle éclate de rire et m’explique que son avion pour Bangkok l’attend, après demain, puis, de Bangkok, une correspondance pour Séoul. Donc, si je n’ai pas envie de rester seul…

 

C’est vrai, nous avions pris nos billets de bus, pour retourner à  Rangoon, demain soir. Mais je ne savais rien des plans de Su. Je dois avoir l’air assez déconfit, et Su me saute dans les bras, avec un rire cristallin, et une rafale de bons conseils, concernant le fait que notre relation ne pouvait pas durer, qu’elle doit rentrer chez elle, que Sam est vraiment jolie, qu’elle en a assez de son compagnon, qu’elle souhaite le larguer au plus vite.

 

Et ce sont les garçons qu’on accuse, usuellement, d’être de vils séducteurs…

 

Quant à moi, incapable de sauter d’une fille à l’autre, de faire le deuil d’une relation comme ça, en quelques minutes, j’ai alors tendance à me réfugier dans un splendide isolement. Ce soir là, quand nous dînons, à quatre, j’essaie de faire bonne figure – je ne sais trop si j’y parviens – tout en regardant parfois sous cape, ébahi, Sam qui m’adresse la parole avec une légèreté qui révèle bien la sournoiserie naturelle des créatures du beau sexe.

 

Jeremy et Samantha prennent le même bus, demain soir, que nous et Jeremy, en toute innocence, propose que nous fassions ensemble notre dernier tour à bicyclette, demain, à travers Bagan. C’est le cocu qui est toujours le dernier prévenu.

 

Impossible de refuser cette promenade à quatre, mais que cela est embarrassant.

 

Cette nuit là, à force de cajolerie – bah, soyons honnête, il n’en faut pas tant que cela – Su m’amène à lui faire subir les derniers outrages, mais j’avoue que, si la mécanique fonctionne, le cœur n’y est pas tout à fait.

22:51 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux, perso |  Facebook |

09/08/2007

La guerre des singes

Après les premières volées d’escalier, constellées de crottes, les singes nous attendent de patte ferme. Un premier approche, l’air un peu timide, pendant que ses camarades nous entourent, selon une tactique digne des échevins carolos. La seule méthode pour passer sans dommage, c’est d’envoyer de la nourriture à la volée, pour les faire s’égailler. La foule des pèlerins s’en occupe usuellement, et les singes n’ont pas le temps de s’intéresser vous. Sauf quand il n’y a pas, comme aujourd’hui, par exemple, autant de pèlerins que d’habitude. Les pèlerins, ça va, ça vient… on ne peut jamais être trop certain de la présence des autres. Mieux vaut donc se ravitailler au pied des marches.

 

Les bâtonnets d’encens et les fleurs de lotus, on en trouvera toujours à chaque étape, à chaque palier, en haut, si nécessaire, mais il n’y aura pas de bananes sur la route.

 

Vu de mauvais souvenirs, j’en achète un petit régime pour Su, un autre pour moi, et incite les autres à faire de même. Mais bon, Saint Thomas est un homme populaire, en Amérique comme ailleurs. Jeremy (il s’appelle Jeremy) et Sam, pour Samantha, nous regardent d’un air goguenard, comme si nous étions des ploucs du cru, qui ne savons pas ce qu’est le monde.

 

Bah, ils verront vite que ledit plouc du cru, même s’il n’a pas voyagé, connaît bien les plaisirs et les dangers de l’endroit où il vit. Su, qui, venant de la province, en Corée, sait ce qu’est un singe, ne se moque pas, elle, et prend son régime avec gratitude. Nous entamons donc la première volée d’escaliers, certains chargés de bananes, d’autres pas. Nous n’avons pas fait dix pas que les singes approchent.

 

Ce qui suit, c’est Stalingrad. Alors que Su et moi-même, pour nous éviter les ennuis, lançons des bananes dans la distance, pour occuper les singes loin de nous, Sam, trompée par la petitesse d’un singe – un bébé, de toute évidence, approche la main pour le caresser. Ledit bébé se sauve, naturellement, en piaillant. Surgie de nulle part, la mère arrive toutes dents dehors, en poussant des cris hurlements épouvantables qui rameutent tout ce que la volée compte de simiens hargneux.

 

C’est au tour de Sam, bien naturellement effrayée, de pousser des cris affreux. En une seconde, nous nous retrouvons à nous quatre, dos à dos, moulinant de manière aussi menaçante qu’il est possible, qui notre sac, qui notre appareil photo, afin de faire reculer la horde menaçante de singes qui nous entoure, toutes dents dehors. Des pèlerins arrivent à la rescousse.

 

Heureusement pour nous, les singes, même s’ils sont de nature acrimonieuse, comme ils ne s’attendaient pas à la castagne, ne sont pas encore structurés. Les pèlerins qui nous entourent ont l’habitude de leurs attaques plus ou moins provoquées et savent comment les distraire. Il ne faut pas trente secondes pour que la troupe, qui commençait à se constituer, se disperse à la chasse aux bananes ou se sauve face aux attaques et aux cris qui semblent soudain fuser de tout côté.

 

Jeremy avoue quelques instants plus tard qu’il a cru se choper un infar’ tant il a eu peur. Nous lui répondons tous que nous n’avons pas été trop fiers non plus… Enfin, Sam’ ne dit rien, tant elle est choquée. Su, qui sait trouver le mot pour rire, nous raconte une histoire de par chez elle, dans laquelle un singe particulièrement méchant attaquait directement au visage et défigurait une sienne cousine. Samantha, jolie blonde au visage poupin, devient verte.

 

Nous partageons nos bananes et, dès cet instant, chaque fois que nous verrons un singe, Jeremy et Sam’ le bombarderont de bananes à distance, au risque de l’attirer. Dans tous les cas, huit cents marches plus haut, quand nous arrivons au sommet du mont Popa, épuisés, en sueur et les jambes lourdes, nous n’avons plus la moindre banane, ce qui angoisse profondément Jeremy. Il passera tout le temps de la visite à dévaliser les vendeurs de bananes qui ne s’attendaient pas à pareille aubaine.

 

Pendant ce temps là, Su et moi allons d’un coin à l’autre du grand Toppopaplateau sur lequel est bâti le monastère, à admirer, sur les collines avoisinantes, les innombrables flèches blanches ou dorées des stupas qui, de ci, de là, jaillissent des bois.

 

Si la vue, d’en haut, est splendide, le monastère est, lui-même, sans grand intérêt. Il s’agit d’une accumulation désordonnée d’oratoires dans lesquels sont empilés les habituelles statuettes de divinités ou de sages, statues du Bouddha historique, babioles diverses qui font un temple. Dans chacun de ces oratoires, au milieu du capharnaüm, un bonze vous attend, son carnet de souches à la main et un sourire plein d'espoir aux lèvres.

 

Le mantra du bouddhisme : pour vous acquérir des mérites, faites un don, faites un don, faites un don. Il est évident que ces dons ont un sens : l’argent sera dépensé à bon escient ; tout comme au Laos, la structure bouddhiste remplit le rôle, abandonné par la junte socialiste, de père nourricier d’une population misérable. Les petits ruisseaux font les grandes rivières… Nous donnons donc tous un petit quelque chose ; cinq cents Kyats ici, deux cents là. La cause est bonne.

 

Lourdement chargés de bananes, Sam et Jeremy descendent les escaliers devant nous. Ils font le bonheur des singes qui ne s’attendaient certes pas à une telle fête.

14:47 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finances, animaux, religion |  Facebook |

04/08/2007

Le mont Popa, ses escaliers et ses sales bêtes

Ding dong, il est six heures et nous devons nous lever. Je file le premier sous la douche, après avoir fait une doudouce à Su qui se réveille piano, piano, après des bâillements de chat qui lui vont particulièrement bien. Quand je sors, c’est pour la réveiller à nouveau, pour lui faire un bisou, un nouveau bisou puis, rigolard, pour la sortir des draps – ou, pour le moins, afin de la redresser.

 

Assise les jambes pendantes au bord du lit, nue, dolente et pitoyable, elle me regarde avec un air de chien battu, au travers de sa frange, puis son œil s’allume quand même, sa bouche aux lèvres pleines esquisse un sourire. Elle secoue la tête d’un geste vif, ce qui remet en place sa coupe au carré, et bondit sur le sol, avant de partir sur la pointe des pieds, rapport aux insectes, vers la salle de bain où elle disparaît.

 

Pendant que je m’habille, j’entends la douche qui coule à flots et vois la vapeur qui sort par les larges interstices de la porte. Su est bientôt de retour dans notre chambre et me chasse, pour lui laisser les quelques minutes dont elle a besoin pour se pomponner, s’habiller, se faire belle. Je vais sur la terrasse, à voir passer les premiers acheteurs qui se rendent au marché. Quant aux vendeurs, ils sont installés depuis une heure, peut-être… Les journées sont longues, ici, pour le petit peuple.

 

J’entends arriver un bruit de pas léger et Su me prend dans ses bras. Une courte étreinte, et nous montons à la terrasse, où, là aussi, le personnel est d’attaque depuis six heures du matin. Thé, toasts avec confiture et un beurre à la couleur brunâtre bien suspecte, mais comestible et un avocat énorme que Su et moi salons, poivrons et nous partageons. Et elle et moi sommes des enragés de l’avocat, ce qui fait rire notre serveur.

 

Il va être sept heures, et nous descendons à la réception, y laissons la clé de notre chambre et nous postons à la porte. Un taxi bringuebalant arrive bientôt, avec notre couple américain à l’intérieur. Les filles s’embrassent, puis embrassent les deux garçons qui se serrent la main. Ensuite, tout le monde salue ou resalue le chauffeur et en voiture Simone.

 

La route entre Bagan et le Mont Popa – c’est ainsi que s’appelle notre destination - est raisonnablement carrossable et notre voiture, une vieille Impala, roule agréablement. Quand je dis qu’elle roule, je devrais dire qu’elle tangue. L’Américain est devant ; son épouse, Su et moi-même nous partageons la grande banquette défoncée de l’arrière. Les vitres restent à mi-hauteur, vu que les manivelles ont disparu depuis belle lurette, ce qui nous donne ce que j’ai toujours été habitué à qualifier de climatisation à l’indienne. Malgré la climatisation, il fait chaud, et la poussière du chemin envahit l’habitacle.

 

bag2Nous passons des bouquets de palmiers, parfois à gauche, parfois à droite. Quelques champs sur lesquels des graminées poussent de manière espacée, des vaches qui baguenaudent, accompagnées d’un veau et, le cas échéant, d’un garçon vacher. Au bord de la route, des bœufs poussent une pierre de moulin, afin d’écraser des cacahuètes.  Ca, je le sais pour l’avoir vu, dans le temps. Cela me permet de briller à peu de frais, auprès de mes compagnons, et le conducteur, impressionné de tomber sur un étranger qui connaît son affaire, opine du chef.

 

D’ailleurs, nous promet-il, nous nous arrêterons à l’une de ces fermes à cacahuètes au retour. Su se serre contre moi, ravie.

 

BagsuiteNous roulons une bonne heure encore, avant d’arriver sur un chemin un peu moins bon que le précédent et qui sinue, cahote, passe à travers des collines, jusqu’au moment où, passé un tournant, nous tombons sur une vue extraordinaire d’un monastère perché au sommet d’une colline digne des pains de sucre brésiliens. Au pied de ce pain de sucre, quelques bâtisses qui font un village dont la population entière vit du pèlerinage organisé autour du mont Toba. La vue est « bluffante », comme disait Marie.

 

Nous nous arrêtons un instant au détour du chemin, entre deux nids de poule, appareils photos à la main. Des enfants sont déjà là, avec des fleurs, des bâtonnets d’encens, des feuillets d’or destinés à recouvrir les idoles. Nous repoussons gentiment les gosses et reprenons, photo faite, la voiture. Moins d’un kilomètre plus loin, notre chauffeur s’arrête devant un établissement à la terrasse duquel il va s’installer, après avoir calé sa roue avec un morceau de bois.

 

popaNous nous arrangeons pour une promenade qui nous ramènera au bistrot dans plus ou moins deux heures, et prenons les escaliers, constellés de merdes de singes et de singes aussi. Ce sont de petits babouins avec un sale caractère, des dents comme s’il en pleuvait, et une volonté de chapardage qu’on croyait réservée aux jeunes des banlieues.

 

Je croyais savoir ce qu’est un petit singe voleur, après l’Afrique, le département 93 et la Malaisie, mais ici, ces petits bestiaux sont vraiment ce qu’on fait de mieux, dans le genre crapule.

 

14:20 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/08/2007

Les pagodes aux jolis serpents venimeux

Les temples les plus populaires, à Bagan, ne sont qu’à peine fréquentés. On y trouve quelques visiteurs et autant de vendeurs de colifichets. Les routes qui y mènent sont défoncées, taraudées de nids de poules. Devant chaque temple, il y a une ou plusieurs carrioles avec un cheval devant et un cocher dessus, qui attendent un client en visite.

 

Bag3Dès qu’on va faire le tour de temples moins connus, on se retrouve seuls, sur des routes souvent meilleures, sans vendeurs et sans calèche. C’est aussi là qu’on peut trouver des chauves souris, dans les plafonds, et des serpents, dans les champs et les jardins qui entourent les pagodes. Mise au courant, Su refuse de marcher la première et me suit, à petits pas, me tenant à la ceinture, regardant d’un côté et de l’autre, quand je marche avec la plus grande prudence au milieu du chemin, en faisant tout le bruit nécessaire pour que les serpents s’éloignent.

 

En fait, si le chemin, pour aller jusqu’à la pagode, est usuellement dans un état raisonnable – il en est même une à laquelle on accède par un chemin macadamisé -, ce sont dans les sentes qui permettent de faire le tour du propriétaire que l’on peut tomber sur des scorpions, des os et des serpents. Et puis, il y a les vaches qui entourent, paissant paisiblement, les pagodes.

 

 

Bag1

 

Parlant de serpents, dans la région, il en existe une espèce aux jolies couleurs jaune et verte, qui sont particulièrement venimeux, et toujours prêts à la castagne, dès qu’il s’agit d’attraper une proie innocente. Mais ce sont alors, dans le cas de ces serpents, des grimpeurs qui, une fois tapis sur la branche maîtresse d’un arbre ou dans les architraves d’un portail, attendent que vous passiez en dessous et se laissent alors tomber sur vous pour vous achever d’un coup, d’un seul.

 

Si vous êtes mordu, une seule solution : pendant les deux minutes qui vous restent à vivre, demander à votre compagnon de vous donner l’extrême onction, avant que vous rencontriez votre créateur. Si vous êtes seul, selon le même principe, faire votre acte de contrition, tant que vous êtes conscient, et remettre votre âme à Dieu. Ou alors, vous aviez du sérum avec vous, mais qui y pense… et surtout, si vous y avez pensé, en quel état est-il, après quelques mois de promenade…

 

Pour en revenir à ces aimables bestioles, j’ai ainsi eu, il y a quelques années, la chance d’être raté – de fort peu – par un serpent qui allait se laisser tomber sur moi du haut d’un portail, et qui avait même entamé sa chute, quand je m’étais, je ne sais pourquoi, arrêté soudainement. Une seconde plus tard, le serpent tombait juste devant moi et, ayant raté son coup, se sauvait de toute la vitesse de ses tortillements. On ne l’imaginerait pas mais un serpent, l’air de rien, ça va vite.

 

Quoiqu’il en soit, Su, qui est admirable en ce qui concerne l’effort physique, joue les petites filles effrayées dès qu’il s’agit de se promener dans la nature. Guêpes, lézards, bœufs, minuscules quadrupèdes poilus, se sauvant entre les herbes, serpenteaux, veaux, chiens et chats, tout crée la bonne occasion pour qu’elle se colle à moi, me tenant à la ceinture. Je ne me plains pas vraiment.

 

Les pagodes que nous visitons sont incroyablement belles, et je ne comprends jamais pourquoi elles sont négligées par le voyageur.

 

Temple

Une raison, bien entendu, mais elle me semble si pauvre, est que ces pagodes sont hors du circuit facile. Elles réclament, en effet, un peu d’huile de jambes : pour aller les voir, on doit faire une toute petite dizaine de kilomètres supplémentaires, par rapport au trajet usuel. Ou alors, on se réserve une journée rien que pour ces pagodes, et ce n’est certainement pas épuisant. Su et moi nous sommes offert ce jour de plus qui permet de voir ce qui n’est jamais vu. Mais ce n’est pas tous les jours que l’on vient à Bagan… Bon, il me faut imaginer que le « been here, seen that » n’est pas exclusivement touristique.

 

De plus, depuis deux ans, il semble que les locaux aient fait une chasse farouche aux chauves souris. Dans le temps, chacune des anciennes pagodes puait la merde produite par des troupes serrées de chauves souris, collées aux voûtes en arcs-boutants. On marchait sur des crottes craquantes qui maculaient le sol. Aujourd’hui, les odeurs ont diminué et la crotte semble avoir disparu. Il est difficile d’imaginer que la population entière de ces sympathiques animaux, qui nous débarrassent avec un enthousiasme louable de tout ce qui ressemble à un insecte piqueur, aurait été dévorée par les indigènes.

 

Il me faut donc imaginer qu’à force de cris idoines, les gardiens des pagodes ont conduit les chauves souris à se sentir malvenues et qu’elles sont alors parties vers d’autres cieux. Pas trop loin, j’espère, rapport aux moustiques.

 

Su et moi retournons, en fin de journée, au guesthouse : nous prenons une douche, nous faisons l’amour, nous reprenons une douche, nous nous changeons et allons dîner. Il y a une dizaine de restaurants qui visent les étrangers, aujourd’hui. Nous devons rencontrer notre couple américain, pour nous arranger de manière certaine, à propos de notre expédition de demain matin. Arrivés à notre restaurant, l’affaire est rondement menée lors du dîner : nous nous quittons alors qu’il n’est pas encore neuf heures, afin de nous coucher tôt. Demain, rendez-vous à notre guesthouse à sept heures.

 

Quand nous nous enlaçons, Su me dit qu’elle m’aime, en anglais et en coréen. En Coréen, c’est charmant. Je me demande parfois si elle n’a pas un ami qui l’attend à Séoul. Je ne sais rien d’elle, son bavardage incessant, ses questions ininterrompues sont une armure qui fonctionne bien. De mon côté, Kina était l’un de mes jokers.

 

Antoine aussi.

 

C’est sans doute l’essentiel de ces rencontres de voyage. Ni l’un ni l’autre ne cherche trop à savoir, chacun préserve ses mystères, ses secrets, sa pudeur et sa vie. Les choses changent, bien entendu, si la relation s’approfondit. Cela ne m’est arrivé qu’une seule fois ; c’était sur les Pérenthiennes.

 

Mais bon, trêve de souvenirs. Il faut aller dormir ; demain, nous devrons nous lever tôt, et le voyage, que j’ai fait une première fois il y a cinq ans, est délicieux. Il serait malheureux que Su s’endorme au milieu de ce périple.

03:43 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux, cyclisme |  Facebook |