15/08/2007

Le pèlerinage vers le rocher d'or

A dix heures précise, mon plafonnier s’éteint. En réalité, j’ai entendu, en début de soirée, le générateur démarrer : comme souvent, ici, la distribution d’électricité ne suit pas, et il est nécessaire, pour un hôtel ou un restaurant, de pouvoir produire sa propre énergie.

 

Les familles un peu riches aussi, ont leur propre générateur sans lequel la vie tournerait encore autour des chandelles coulantes, et de puantes lampes à pétrole.

 

En tout cas, les appareils utilisés comme ersatz par les hôtels, les hôpitaux, les guesthouses, les restaurants, les familles aisées, sont bruyants et d’un usage onéreux. Il faut du pétrole en quantité ; le vacarme est insupportable pour qui n’a pas de jardin. De ce fait, sauf pour le département de soins intensif de l’hôpital central de Rangoon, et dans le cas des quelques hôtels cinq étoiles que le Myanmar compte, l’usage du générateur est limité. A dix heures, il s’arrête.

 

Si, entre temps, l’électricité a été rétablie, tant mieux pour votre lecture, votre frigo ou pour votre chargeur de piles ; sinon, tant pis. Il est rare, de toute manière, qu’une coupure d’électricité dure plus de deux ou trois heures. Dans chacune des maisons qui possèdent un générateur, il y a une petite lampe témoin qui reste branchée sur le courant extérieur, afin de pouvoir arrêter la machine quand la coupure est terminée. Le problème, d’année en année, devient plus aigu : les coupures, que j’ai toujours connues, me semblent, de séjour en séjour, s’aggraver.

 

Ce soir, en tout cas, à dix heures, quand le générateur s’arrête, c’est aussi la fin de la lumière dans ma chambre. Bon, rien à faire… je referme mon livre dans la pénombre et le dépose sur la table de chevet. La suite à demain.

 

Quand la nuit s’achève, les cliquets de gekkos s’achèvent aussi. On ne peut cependant pas dire qu’ils ont fait une causerie assourdissante, la nuit entière – trop occupés, probablement, à chasser l’insecte pour cela, et c’est tant mieux. 

 

Le résultat est une nuit calme, sous un drap élimé, destiné à garder un peu de chaleur – car les nuits sont presque fraîches, dans ce qui n’est plus de la plaine, sans être encore de la montagne – et non pas à me protéger des vampires nocturnes. Quand la lueur de l’aube traverse les rideaux, je me réveille. Vu la journée qui m’attend, autant commencer tôt. Ca tombe bien, je suis prêt à me lever, vaillant et de bonne humeur. Douche, brossage de dents, rasage, habillage de frais.

 

Je ferai la route du pèlerinage, ce qui veut dire que, puisque j’arriverai, en fin de chemin, à l’un des sites les plus vénérables du bouddhisme local, ce ne serait pas plus mal si je portais des vêtements sobres. Après quelques secondes d’hésitation, je prends tout simplement une chemisette qui couvre mes épaules, et les shorts longs que je porte toujours. S’ils ont été acceptables pour la Schwedagon, ils seront bons pour ici.

 

De plus, je mets ma paire de chaussures de marche, bien abîmées depuis la promenade aux orangs-outangs, mais encore utilisables, une dernière fois, sur un trajet qui est simplement raide, sans être vraiment difficile. J’ai aussi une paire de chaussettes, pas encore tout à fait en lambeaux, mais auxquelles je n’ai plus qu’à demander un dernier effort, aujourd’hui, avant de les envoyer, après leur vie de bons et loyaux services, à la poubelle.

 

Il est sept heures quand je descends au restaurant, pour prendre un solide petit déjeuner avant de prendre la route. Ce sera un œuf sur le plat, dégoulinant d’huile, et deux toasts accompagnés d’une matière grasse qui serait peut-être bien du beurre, ainsi que de confiture. Le tout sera arrosé du thé local, que l’on vous sert sucré, très sucré, avec du lait sur le côté.

 

Bon, il faut se restaurer. Je parviens à faire séparer huile et œuf sur le plat. Un peu de sel, de poivre, les deux toasts qui font effet de tartine avec l’œuf frit coincé entre les deux. Thé, thé et thé encore. Hop, je paie mon dû et me voilà prêt à partir – non sans avoir fait de la petite monnaie – ou, plutôt, du petit billet – car tout au long du trajet, ce sont des mendiants, des bonzes, des bureaux de dons, auxquels on remplit un double talon, avec son nom, une somme. Le talon est ensuite partagé entre le donataire et les heureux récipiendaires. L’argent ira, j’en suis certain, là où il doit aller.

 

Les vendeurs d’hier soir m’attendent de pied ferme, avec l’espoir de me faire céder cette fois ci. Pour trois fois rien, j’achète quelques régimes de bananes, une bouteille d’eau. Pour les bananes, il est d’usage d’en déposer devant chaque idole. Vu le nombre inimaginable d’idoles qui ornent le long du chemin, j’en serai vite entièrement débarrassé.

 

ROLe premier kilomètre de la route est un chemin presque normal, large, fait de terre battue et longé de boutiques de bonbons, de fruits confis, de boissons, d’objets de culte, d’huile parfumée au serpent, supposée soigner les courbatures, de fleurs et de fusils-mitrailleurs fabriqués en bambou.

 

Il y a des machettes aussi, faites dans le même bois.

 

 

 

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Assez étonnant, ces objets de guerre, le long d’une route de pèlerinage bouddhiste. Mais après tout, je ne dois pas oublier les cacas plastiques vendus le long du chemin que l’on devait suivre, à Georgetown, pour aller au temple de Kek Lok Si.

 

Bientôt, la route change, devient un sentier tortueux, qui rappelle plutôt le lit d’un torrent qu’un sentier. Parfois, le lit du torrent est interrompu par une volée d’escaliers irréguliers. Toutes les dix minutes, je passe une paillote sur pilotis, dans laquelle je suis invité à aller prendre le thé – contre monnaie sonnante et trébuchante, bien entendu.

 

Il y a aussi de petites échoppes dans lesquelles je pourrai reconstituer mon stock de bananes qui diminue vite. Je suis hélé chaque fois d’un joyeux Mangalaba, Bonjour, que je suis capable de lancer de retour sans le moindre accent, à la fin de mon périple.

 

Il y a, enfin, les bureaux de bonzes, où je suis convié à entrer, dans le but de faire une donation. J’ai une épaisse liasse de billets de cinq cents Kyats, qui me permet de distribuer généreusement dans les boites faites pour cela. Chaque fois, je suis abondamment béni.

 

Espérons que les bénédictions bouddhistes sont plus efficaces que les bénédictions chrétiennes. Je ne sais combien de bougies j’ai planté devant l’une ou l’autre statue de Saint, dans des églises catholiques ou orthodoxes, un peu partout dans le monde. Je n’ai jamais obtenu ce que je demandais – ou alors, il fallait que je me batte fort. Aides-toi…

 

Et puis, partout, il y a les gosses qui vous appellent, vous précèdent, vous suivent, vous demandent à être pris en photo. Comment le leur refuser…

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RO1Ca et là, il y aura un petit temple auquel il faut s’arrêter, non seulement pour donner, mais aussi pour prier, ou pour donner à l’endroit l’instant d’admiration qu’on est supposé lui donner – ainsi un premier oratoire au sommet duquel se trouve une petite copie du rocher d’or, recouvert à la va vite d’une peinture de couleur jaune brillante.

 

Tout ça pour dire que les quatre heures du trajet s’expliquent : la pente est raide ; le chemin, irrégulier ; les arrêts, nombreux. Il ne doit pas y avoir plus de douze kilomètres à faire. Je les termine sans grande fatigue, tout surpris de n’avoir pas vu le temps passer. Quand j’arrive en vue des portes du monastère, je suis harponné par le préposé qui est à la chasse aux étrangers. Cinq dollars, s’il vous plaît. Cet argent ira probablement tout droit dans des poches militaires et immorales, mais vos donations précédentes font oublier cette dépense regrettable.

 

Je passe auprès des porteurs qui, sur des palanquins, transportent les vieux, les riches, les gras, de l’entrée du monastère à… l’entrée du monastère, après avoir fait le grand tour, estimé à une heure.

 

On paye sa promenade au poids.

 

Ainsi, le paresseux qui s’adresse aux porteurs se fait d’abord peser et, dépendant du nombre de kilos que la balance indique, doit creuser plus ou moins profondément dans son porte-monnaie, entouré de quatre messieurs larmoyants, pieds nus, qui lui expliquent dans un birman volubile, tous les efforts qu’ils auront à faire pour transporter la pesante altesse.

 

RO4Et puis, enfin, ce sont les portes du monastère, protégées par des lions, que je passe, en prenant un escalier de plus, et j’arrive sur un immense terre-plein, pavé de marbre, après avoir retiré mes chaussures. Le spectacle est splendide, et l’on va de merveille en merveille, jusqu’au moment où, enfin, on voit apparaître le rocher d’or. Ce n’est pas la fin du périple, mais c’en est probablement le plus beau moment.

 

 

 

 

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00:31 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pelerinage |  Facebook |

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