24/07/2007

Par la rivière

Les gosses et le Myanmar… Il faut comprendre que si, dans toute l’Asie du Sud Est, il est naturel de mettre les enfants au travail, pour aider la famille, les limites sont nettes dans la plupart des car : hors le Cambodge où, puisqu’il n’y a pas de famille, il n’y a pas de frontière, la famille asiatique demande aux enfants une aide en rapport avec ses capacités. De toute manière, l’enfant est scolarisé et ne peut travailler, dans le restaurant familial, ou dans la boutique du voisin, qu’à des heures très limitées.

 

Au Myanmar, par contre, il est certain que les heures scolaires sont très aléatoires. Tous les enfants ne sont pas scolarisés, loin de là, et peuvent donc travailler à tout moment. La situation, du point de vue européen, est donc particulièrement noire, même si elle ne l’est pas vraiment, du point de vue asiatique, où elle serait simplement décrite comme un peu plus dure que la normale, et rien de plus.

 

Tout cela pour dire que nous avons tendance, nous, les étrangers, à faire ce que nous pouvons pour remonter le moral de gosses qui n’en attendent pas autant de notre part. Quand je tombe, à Bagan, sur des gosses qui sont au travail, comme aide maçons, aide mécaniciens et autre aide charpentiers, j’ai tendance, peut-être avec un sentiment du pitoyable erroné, à leur refiler des bonbons. Ca leur fait plaisir, ça me fait plaisir, ça me fait croire que j’aide un peu ces gosses à vivre leur enfance. J’imagine que, en réalité, je fais plaisir aux dentistes qui, dans peu de temps, auront du travail jusque par-dessus la fraiseuse, grâce à moi.

 

Su et moi avons donc un ou deux sachets de bonbons dans nos sacs respectifs, sachets qui nous permettent de nous sentir bons samaritains et qui, en réalité, sont destinés à faire exploser le budget santé du pays.

 

Heureusement, tôt ou tard, les gosses deviendront ados et se mettront à mâcher du bétel. Leurs dents tourneront d’un beau rouge sanguinolent, pourriront sur racine et, pour cela,  je ne serai pas responsable. En attendant, la marque de bonbons Kiki, qui appartient à la junte, aura fait fortune.

 

Nous voilà partis en goguette, vers le nouveau Bagan. Il y a une dizaine d’années, le gouvernement a déplacé tous les habitants de Bagan vers l’extérieur de la ville. Il leur avait été promis un lotissement avec eau courante, électricité, que sais-je… sur lequel il n’y aurait plus qu’à installer les maisons modernes dont les habitants avaient besoins, et pour lesquelles le gouvernement les aiderait.

 

Inutile de finir le tableau : à l’arrivée à New Bagan, il n’y avait pas de conduites d’eau, il n’y avait pas de prise électrique, il n’y avait pas de rues, il n’y avait rien. Il n’y aurait jamais aucune aide gouvernementale pour la construction des nouvelles habitations. Les promesses se résumaient, dans les faits, à nada et peau de balle.

 

Les anciennes maisons avaient été abattues à coups de bulldozer, les derniers habitants à peine partis. Plus cocu, tu meurs… Les pauvres ont donc dû faire, contre mauvaise fortune, bon cœur. Ils ont reconstruit comme ils l’ont pu des maisons de bois à la traditionnelle, sans eau courante et sans électricité. Ils ont refait leurs propres rues, sont parvenus à faire du terrain vague où ont les avait jetés, un village qu’on peut visiter sans que l’embarras vous étouffe.

 

Il y a quelques échoppes qui fabriquent et vendent des laques de mauvaise qualité, deux ou trois épiceries qui débitent, à des misérables, ce que les misérables sont aptes à acheter : les produits les plus basiques que l’on peut imaginer. Il y a enfin quelques guesthouses qui se sont installés, avec l’espoir qu’un jour les touristes viendront en rangs serrés et que les chambres d’hôtel seront rentables. Quand il y a de grandes fêtes bouddhistes, le pari est aggné. C’est aux alentours de deux semaines par an.

 

Avant d’arriver à New Bagan, il y a le fleuve, le long duquel on trouve des cultures maraîchères étonnantes, carrés de verdure, perdus au milieu des limons sablonneux d’une rivière qui est pour l’instant au plus bas. C’est par là que nous avons commencé notre promenade, après avoir abandonné nos vélos sur une petite place, devant une maison où des gosses nus jouaient ensemble. Sur la place, des bœufs au bât attendent leur maître, pour aller aux champs. Les contreforts des berges sont pourris de mauvaises herbes, d’ordures jetées à flanc de rivière. Les chèvres et les serpents y vivent en toute liberté. Su avance d’un bon pas, en faisant tout le bruit nécessaire pour éloigner les serpents.

 

bacIci et là, le fleuve est tacheté d’une coquille de noix qui fait bac, et transporte quelques personnes pour une somme modique. J’ai, il y a deux ans, fait l’aller-retour pour me retrouver dans un hameau identique à celui où, de ce côté ci, le bac s’arrête : un bistrot dont la terrasse dangereusement trouée peut accueillir deux tables, une dame plâtrée de tanaka, qui vous vend un coca tiède pour trois fois rien, des gosses qui vous entourent et vous observent, un immense sourire sur les lèvres. Su veut voir, bien entendu, et nous traversons donc.

 

bac2

 

Rien n’a changé et, après notre verre bu sur la terrasse du bistrot d’en face, nous rentrons à Bagan, via le port affairé des petits hommes, pour continuer notre route, une fois les vélos récupérés. Ils n’ont pas bougés de devant la porte de la maison aux enfants qui font bonne garde, avec les bœufs qui, eux non plus, n’ont pas bougé et surveillent paisiblement la scène.

 

Nous distribuons quelques bonbons qui comblent de joie les petits et reprenons notre route pour New Bagan : quelques montées, quelques descentes, une petite dizaine de kilomètres. Nous voilà arrivés à la pointe sud de notre voyage : nous pouvons maintenant, par les chemins peu fréquentés, commencer à visiter les temples.

05:22 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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