01/07/2007

Le Nord de Mandalay

Traverser le camp, c’est emprunter, à pied, une route droite et déserte d’un bon kilomètre de long, en bon état. Tous les deux cents mètres, une intersection avec, des deux côtés, un chemin raisonnablement macadamisé qui s’éloigne, tout droit, lui aussi, sous une voûte de verdure. Dans son découpage, cela rappelle les camps retranchés romains. A l’entrée, on vous rappelle bien qu’il y a une route et une seule que vous avez l’autorisation d’emprunter : celle sur laquelle vous êtes, rectiligne, qui conduit à la cité interdite. Dieu seul sait ce qui vous arriverait si vous décidiez d’obliquer, au prochain carrefour, mais il n’y a rien n’y personne pour vos surveiller, dirait-on.

 

Des deux côtés de la route, d’épaisses et hautes futaies, entrecoupées de hauts jets de bambou, cachent tout, au point de nous empêcher de voir les toits des baraquements. Y en a-t-il, seulement ? Le calme et le silence nous conduisent à nous demander s’il y a quelque chose, ou quelqu’un, dans ce fameux camp militaire.

 

A l’occasion, on peut voir, nous dépassant ou nous croisant, sortie d’une rue donnant sur la droite et empruntant, après nous avoir dépassé, une autre rue donnant sur la gauche, ou alors, allant jusqu’à l’entrée du camp, avant de bientôt revenir, après une courte halte, une copie chinoise de Jeep, avec un pilote qui roule pieds nus et la cigarette au bec, histoire de nous faire conclure que oui, en effet, Tatmadaw est présente ici.

 

Ou alors, un colonel a délégué une Jeep dont le seul but, en circulant chaque fois qu’un étranger passe, est de faire croire à la présence Towermilitaire ici. On en saura un peu plus quand nous serons dans la vieille cité interdite : en effet, l’un des bâtiments de la cité est une tour de bois élevée. Quand on est à son sommet, on dépasse, de peu, les futaies et la vue est belle. On peut alors voir les toits de la cité interdite et, si on regarde de l’autre côté, les remparts que l’on a longé, des kilomètres durant, ainsi que, effectivement, des toits de tôle ondulée qui apparaissent ici et là, indiquant bien qu’il y a des bâtisses. Lesquelles ? Mystère et boule de gomme. Disons qu’il s’agit d’un cantonnement, et oublions le sujet.

 

Il est certain, en tout cas, vu son incroyable niveau d’impopularité, que la junte a besoin de faire peur, en laissant les gens dans l’ignorance, dans l’incertitude. L’armée est partout, mais où est-elle exactement… Personne ne le sait.

 

 

 

Cite interditeLa cité interdite est, finalement, décevante. Elle était faite toute de bois, était pluricentenaire et  a flambé une triste nuit de 1944, à l’occasion d’un bombardement anglais à la cible mal choisie, d’un bombardement anglais mal conçu et mal effectué, vu que les pilotes étaient restés bien haut, par sécurité, lâchant leurs bombes au hasard sur la Birmanie. Des milliers de morts civils, des centaines de maisons détruites, un soldat japonais légèrement blessé et des usines inexistantes toujours et d’autant plus inexistantes.

 

La reconstruction de la cité interdite donne un sentiment de jeu de lego vide. Tous les anciens bâtiments y sont, scrupuleusement reconstruits comme selon le plan dressé une centaine d’années plus tôt, mais comme tout ce qui ornait la cité n’était plus que cendres, on n’y rien pour remplir le cadre. C’est, de ce fait, peu attirant.

 

On se promène dans les courettes herbeuses, en faisant attention aux serpents, toujours présents mais qui ne vous aiment pas davantage que vous les aimez. Vous faites un peu de bruit en marchant et pfuit, ils se sauvent. Vous passez d’un bâtiment à l’autre. Tous ne sont pas ouverts à la visite – rapport à des salopiauds qui les feraient flamber. Pas grave, puisqu’il n’y a rien à y voir… Nous sommes seuls, mon Suisse et moi, et ne verrons un groupe birman arriver que près d’une heure plus tard, alors que nous reprendrons le chemin de la sortie.

 

Ensuite, quand nous arrivons à la porte de la forteresse, c’est l’assaut des vélos taxis. Nous en prenons un, discutons un prix pour nous faire conduire dans une rue le long de laquelle les temples se succèdent, et en voiture – enfin, à vélo sera probablement plus juste. En quelques minutes, notre conducteur nous mêne, à la force du mollet – mais le trajet est plat, les dieux en soient remerciés – jusqu’à un premier temple où il nous abandonne. Une demoiselle, le cachet à la main, nous attend de pied ferme, ainsi que des vendeurs de colifichets et de souvenirs. Peu nombreux, quand même. Tant mieux.

 

LadiesnoNous nous faisons donc estampiller, nous nous laissons un instant harponner par les vendeurs, leur promettons que nous viendrons regarder leur étal quand nous en aurons fini avec la visite. La pagode dans laquelle nous rentrons est toute de bois. Elle est splendide, même si elle commence à s’effriter.

 

Les femmes ne sont pas autorisées dans le saint des saints.

 

Je ne sais pas pourquoi cette habitude de refuser les femmes, au plus près de la statue de l’idole. Parce qu’elles bavardent et distraient le bonze de sa tâche orante ? A l’origine, le Bouddha historique avait refusé que les femmes créent un corps religieux – les nonnes, en d’autres mots. Les raisons données par les historiens sont diverses : selon le premier, la femme était tellement imparfaite, dans la logique indoue, dans laquelle le bouddhisme trouve son origine, qu’il était préférable de l’éloigner du divin, afin de protéger ce dernier. Attitude bien judéo paulinienne, dirait-on chez nous.

 

Selon le deuxième, la femme est tellement divine, tellement un temple par elle-même, d’après Bouddha, qu’il n’était pas nécessaire de l’autoriser à perdre son temps dans les simagrées religieuses. Dans cette explication là, je sens que l’historien est faux-cul.

 

Un troisième analyste suggère que la répartition des tâches, dans la vie humaine, fait que l’homme seul devait être en charge du spirituel. Quant au pourquoi de cette répartition des tâches, la prudence le garde silencieux.

 

Enfin, quoiqu’il en soit, l’affichette courante selon laquelle les dames sont priées de ne pas entrer dans le saint des saints - et d’ainsi s’approcher de trop de la statue du Bouddha - nous fait ricaner.

 

A la sortie, c’est l’assaut des vendeuses qui nous rappellent notre promesse. Nous allons donc rapidement voir les souvenirs proposés à notre portefeuille. A la fin, pour ne pas créer trop de déception, nous achetons chacun une bouteille d’eau, toujours bien nécessaire ici, de toute manière.

 

C’est ensuite une longue promenade, avec arrêt déjeuner dans une gargote sous tente, le long du chemin. On y mange mal, mais quoi… MandpagNotre visite rappelle, en immense, le trajet obligatoire du promeneur de Luang Prabang, au Laos, quand, le long d’une rue qui doit faire, tout au plus, deux kilomètres de long et qui se déroule le long du Mékong, on peut visiter, l’un après l’autre, une dizaine de temples gracieusement bâtis, à la laotienne. On les décrirait comme de ravissants bibelots, de délicieuses pièces de mobilier Louis XV.

 

Mais si le style laotien est simple et gracieux, si les temples sont raisonnablement petits, entourés d’écoles religieuses de taille modeste, les pagodes de Birmanie sont usuellement colossales. La religion telle qu’elle est pratiquée au Myanmar n’accepte pas de demi-mesure. Cela en est au point que les généraux de la junte socialiste qui dirige le pays donnent généreusement, dès qu’il s’agit de bâtir un temple de plus.

 

StupLes pagodes que nous visitons sont souvent énormes, faites de temples accumulés et d’un nombre inimaginable de stupas, que de généreux donataires ont fait bâtir, des siècles durant, pour protéger la parole du Bouddha. Autour d’un stupa particulièrement sacré, nous apprendrons qu’un saint homme a fait bâtir près de mille huit cents stèles, chacune protégeant une page gravée des écrits du Bouddha historique…

 

 

 

Le soir, alors que nous rentrons, par les petites rues, nous tombons sur une fancyfairfancy fair : les manèges sont encore manuels, et rappelleraient probablement bien des choses à nos grands parents… Vous arrivez en Birmanie, veuillez retarder votre montre de cinquante ans. Enfin, après nous être offert une bière, sur une terrasse locale, de l’excellente bibine locale, nous nous séparons, non sans avoir assisté à une scène attendrissante : le flic préposé au trafic, à l’un des carrefours centraux de la ville, faisant arrêter tout trafic, pendant que son collègue – les flics préposés au trafic sont toujours placés deux par deux – aide une très vieille nonne à traverser.

 

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Oui, bien entendu, quand on pense au Myanmar, on pense à la police secrète. Le Myanmar, ce n’est, Dieu merci, pas que cela.

 

22:03 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : temples |  Facebook |

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