25/06/2007

Le cheval qui rit

Repas terminé, nous allons repartir, non sans passer par le petit coin, une nacelle faite en vannerie, qui tremble sous mon pas léger. Je ne veux pas imaginer ce qui se passera quand les suivants – mes deux grands Italiens, par exemple – décideront de passer au même endroit. Il y a un orifice là où il faut, une petite lucarne droit devant, qui donne sur un merveilleux paysage à l’horizon infini et, si on se tient bien coi, et qu’on vise bien, tout va comme cela devrait aller. Nous sommes, en fait, sur un terrain particulièrement ondulé et – dans le cas de notre restaurant – juste au bord d’une falaise d’une bonne quarantaine de mètres de dénivelés.

 

Revenu dans la salle où se trouve notre table, je signale à mes honorables compagnons qu’il pourrait être dangereux d’aller faire pipi, si on fait plus de soixante kilos. Bien entendu, la simple mention du risque fait bondir mes deux Italiens qui se ruent, l’un après l’autre, aux toilettes. Le premier revenu, et amusé par l’endroit, le deuxième, le plus gros, se rue au petit coin, glisse entre deux branches qui tiennent la vannerie ensemble (c’est du moins ce qu’il nous expliquera par la suite), voit sa jambe droite ainsi glisser jusqu’à mi-cuisse, les longues feuilles qui tiennent le tout ensemble lui occasionnant de belles écorchures. Ah, oui, bien entendu, il porte des shorts.

 

Quand nous entendons des hurlements de porc qu’on égorge, hurlements poussés avec un fort accent italien, en provenance des toilettes, nous nous empressons d’aller voir ce qui se passe, tirons sur la porte des commodités qui n’est pas vraiment fermée, et tirons sur les bras de notre camarade, devenu soudain demi-cul de jatte. On le sort d’affaire et tout le monde rit beaucoup, en observant le trou impromptu, sauf notre Italien, qui regarde sa jambe griffée du mollet à la cuisse, d’un air lamentable.

 

Bon, le malheureux propriétaire de l’établissement pourra réparer les dégats, et il lui est difficile de les imputer à notre Italien rondouillard. Nous payons notre dû et démarrons dans la somptueuse limousine que nous avons louée, avec un conducteur qui se trouve entre le marteau et l’enclume, et qui n’ose pas vraiment nous reprocher quoique ce soit. Après tout, vu le salaire horaire local, le travail de réparation ne reviendra pas à grand-chose. Donc, en toute logique, dans son esprit, mieux vaut l’écraser. De notre côté, on fait semblant de ne pas s’intéresser à son dilemme cornélien.

 

bridgeLa route reste poussiéreuse, cahotante, et nous arrivons bientôt au deuxième site « ville morte » prévu dans notre location de taxi : celui d’une deuxième ville bâtie sur une île que l’on rejoint par un pont de bois. La ville en question est connue comme le loup blanc par la terre entière, mais son nom, une fois encore, m’échappe. Je devrais me souvenir, pourtant, puisque ce n’est pas la première fois que je viens. Rien n’a changé depuis.

 

Notre taxi s’arrête à une cinquantaine de mètres avant le pont de bois. Nous convenons d’un rendez-vous, dans une heure, et partons en goguette, traversant d’abord le terre plein sur lequel sont installés quelques bistrots, pour arriver à l’entrée du pont devant lequel, comme devant toute entrée d’un endroit sacré, se trouvent des vendeurs de lotus, de bâtonnets d’encens et – cela est particulier à la Birmanie – de chouettes naines, inquiètes de leur sort.

 

L’endroit est un but de promenade pour toute la ville, et nous ne sommes certainement pas seuls. Le pont de bois est parcouru par des centaines de personnes, qui tous nous sourient, nous crient hello, sont ravis quand on leur répond de retour. Le pont fait pas loin d’un mile anglais, ce qui permet d’assez nombreux échanges de hello, accompagnés de gloussements systématiques, de la part des fillettes et des garçonnets, quand nous répondons de retour et que, finalement, le plus grand des Italiens, qui doit être employé comme boute-en-train à l’occasion des noces et des banquets, salue chaque enfant d’un hello cérémonieux, accompagné d’une courbette.  Les enfants en rient dix ou quinze mètres à l’avance, se pressant pour être le prochain à le saluer de retour.

 

HorseArrivés sur l’île, nous faisons, à pieds, cette fois ci, le tour de l’île et de ses pagodes les plus fameuses : le petit peuple y court, afin de prier des idoles presque millénaires, et de gagner au loto. On y trouve d’anciens Bouddha couchés, assis, debout ou marchant, on y trouve les divinités qui font le bonheur des superstitieux et des chevaux qui rient.

 

On y voit passer des bœufs qui nous regardent d’un air indifférent, des buffles qui nous montrent du mufle à leurs copains de vadrouille. On y trouve des serpents qui se sauvent, quand nous marchons en faisant du bruit, à travers l’herbe, notre Italien continuant à se lamenter en clopinant, soutenu par son copain rigolard.

 

 

 

 

On y trouve, enfin, une mauvaise copie du rocher d’or.

 

fake

 

Après une petite heure de promenade sur des pistes de terre poussiéreuse, nous retournons vers la terre ferme. Notre chauffeur, dans le but d’économiser l’essence, nous propose d’aller voir un autre temple qui se trouve à deux pas et qui est, c’est exact, une petite merveille. Depuis la dernière fois, il a changé : les Bouddha sont maintenant protégés sous des auvents et un monastère s’y est installé, avec une école. Les gosses jouent au foot. Ils ont relevé leur soutane et galopent, pieds nus, après un ballon. Ils ont bien raison.

 

Retour aux bistrots en bord de lac, où nous prenons un verre. Nous sommes pris d’assaut par des gosses qui nous offrent, pour une somme modique, des colliers de jade. Ah, il y aura bien une petite fille dont je pourrais faire le bonheur, avec ce genre de bijoux, quand je retournerai à la civilisation… J’en achète deux.

 

sculptorDe là, nous démarrons vers le centre ville, et nous arrêtons dans le ghetto des marbriers. Toute la rue fait, à coup de scies électriques, dans la sculpture religieuse, et semble exporter à travers le monde entier. De huit heures du matin jusqu’au soir, tout un monde de jeunes gens, de jeunes filles, de garçons et de fillettes, s’occupe de sculpter, ou de finir, des statues d’idoles qui sont ensuite empaquetées pour être envoyées au Nord, au Sud, au Pakistan, en Inde ou encore en Indonésie. Chaque fois, assez curieusement, le sculpteur adopte le style du pays vers lequel il exportera sa pièce. Une poussière de marbre flotte dans l’air, rendant l’atmosphère brillante, sous le soleil rasant.

 

En fin de journée, quand les ponceuses se calment, et que les jeunes filles décident que la journée est finie, elles secouent leur chevelure quotidiennement blanchie, ainsi que leurs vêtements, et rentrent à la maison où elles prendront certainement une douche - un bain, si elles habitent à côté de la rivière. Nous même, après guères plus d’une heure dans la rue des marbriers, nous sommes couverts de poussière et nos cheveux sont rêches de particules microscopiques de marbre. Le blessé s’inquiète de savoir si ses plaies ne vont pas mal tourner, nous lui assurons que non mais, pour le rassurer, nous décidons quand même de rentrer au guesthouse : les sulfamides l’attendent, au kilo, dans sa chambre, et son copain l’assure de sa connaissance de la médecine.

 

 

00:38 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux, promenade |  Facebook |

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