19/06/2007

Les fleurs en billets de banque

Le crépuscule du matin commence à nous cligner de l’œil, alors que nous sommes tous agonisants, dans le bus secoué depuis des heures. La lumière apparaît à l’Est et bientôt l’état de la route, bien cahotante ces dernières heures, s’améliore. D’une route à deux bandes, nous passons à quatre. Les maisons de bois, sur pilotis, en bord de route, se font plus nombreuses. Des épiceries, des cafés sont déjà ouverts. Des dames et des messieurs, en longyis, marchent ou cyclent le long de la route, vaquant à leurs affaires. L’électricité semble marcher par ici : ça et là, on peut voir une lampe qui brûle dans une chambre aux volets ouverts, où des enfants baillent. Un pont encore, nous ralentissons et les lumières du plafonnier du bus s’allument, signe d’un arrêt prochain.

 

restPour l’arrivée à Mandalay – pardon, à la gare routière de Mandalay – nous sommes un peu en avance : il n’est pas encore tout à fait six heures du matin. Nous n’avons eu aucun pépin sur la route ; aucun pont n’a été difficile à franchir, nous nous sommes arrêtés ici et là, aux étapes-pipi-boisson prévues et nous sommes repartis chaque fois quand il le fallait. Voyage sans histoire. C'est une longue nuit, c'est tout.

 

Il en va différemment quand on roule vers le lac Inlay : pour parcourir une distance sensiblement inférieure – cinq cent kilomètres, à tout casser - le bus met deux fois plus de temps que pour aller de Rangoon à Mandalay, passant sur des routes infernales, dignes des coins les plus paumés de Sumatra, crevant un ou deux pneus sur le trajet, passant des gués parfois difficiles. Sur la route principale, entre Yangon et Mandalay, le passage du gué n’est plus qu’un souvenir. Sur la route du lac Inlay, par contre… On sort du voyage moulu, mort de fatigue, prêt à tomber – d’autant plus si on n’a pas pris l’habitude de compter le temps à la birmane, c'est-à-dire, à l’oublier.

 

A la gare routière qui dessert la région d’Inlay, quand vous sortez du bus, couvert de poussière et avec des articulations qui grincent, des rabatteurs vous sautent dessus, et il y aura encore une dizaine de kilomètres à faire, dans des conditions encore moins confortables qu’avant, pour enfin échouer à son hôtel, en bord de lac. Après un voyage à Inlay il y a cinq ans, et entendant chaque fois que je suis revenu ici le récit des voyageurs qui ont fait l’effort d’aller là, franchement, je préfère aller au lac Toba.

 

Un dernier virage pris par le bus, et nous entrons dans la gare, sur la sempiternelle plaine de terre battue, plus ou moins égalisée, aux ornières plus ou moins boueuse, entourée de petites bâtisses d’un étage. La cour centrale de la gare est flanquée d’un marché déjà en pleine activité. Il y a même deux petits hôtels dans la distance. Leur extérieur n’inspire pas la confiance, cependant.

 

Devant le bus qui manœuvre pour se garer, une petite foule nous attend de pied ferme. Il y a les parents et les amis des voyageurs ; il y a aussi quelques rabatteurs, quelques agitateurs de pancartes, sur lesquelles sont inscrits les noms d’un guesthouse ou d’un autre, des vendeurs de tout et de rien. Parmi eux, je vois une pancarte portant le nom de mon habituel AD1, qui existe donc toujours. Ca tombe bien, j’y suis habitué et je l’aime bien. Les chambres sont quelconques, mais propres, et la vue que l’on a de la terrasse du dernier étage, sur laquelle on prend le petit déjeuner dès potron-minet, quand les toits des pagodes commencent à briller aux rayons du soleil, est fantastique. Va pour l’AD1, donc. Je veux courir à mon bonhomme à la pancarte, une fois dehors mais, comme je suis sorti parmi les derniers, la foule s’est dispersée, y compris les rabatteurs. Heureusement, il reste, jusqu’au dernier passager, les chauffeurs de motos taxis. Un des taxis me retrouve mon rabatteur auquel je demande confirmation qu’il y a de la place à mon guesthouse : yes, plenty. Bon, très bien.

 

Monsieur le moto-taxi et moi-même nous arrangeons, sous l’œil ému du rabatteur, et nous démarrons. Au bout d’une centaine de mètres, nous quittons le champ de patates qui fait office de tarmac, à la gare, et arrivons sur la grand’ route de Mandalay. Le taxi serre mon baluchon à roulettes entre les cuisses, alors que je porte mon sac à ordi sur le dos. La journée sera belle, mais le soleil ne s’est pas encore vraiment levé. Heureusement que je suis derrière : avec le vent de la course, il fait presque froid. Nous dépassons des bicyclettes et des vélomoteurs, avec des conducteurs emmitouflés. Pour eux, ce froid du matin, c’est notre équivalent de la Sibérie. Bientôt, nous arrivons en ville, longeons les remparts de l’ancienne cité interdite, prenons les petites rues faites de terre battue, et me voici devant chez AD1.

 

Bank2bankL’hôtel AD1 se trouve dans une ruelle qui, étonnamment, est asphaltée – enfin, il y a un souvenir d’asphalte. Au bout de la ruelle, il y a l’une des plus grandes pagodes de la ville. De ce fait, l’hôtel est entouré d’échoppes d’articles religieux : bougies, bâtonnets d’encens, fleurs de papier, fleurs réelles et fleurs faites en billets de banque – de petite dénomination. Pour ces derniers bibelots, adorés des clients, les magasins abondent. Il y en a un juste devant la porte de l’hôtel. La dernière fois que je suis passé ici, j’avais engagé la conversation avec un aimable vendeur qui se trouvait sur le pas de la porte, une cigarette à la main, à se changer les idées. La fabrication de ces fleurs, c’est un travail de bénédictins, qui prendrait trois jours à n’importe quel ignorant dans mon genre. Monsieur le fleuriste, qui me montrait fièrement ses réalisations, m’expliquait aussi que, l’expérience aidant, il ne lui fallait pas plus d’une demi-heure pour terminer la fleur-billet-de-banque qu’il tenait en main.

 

Nombreuses sont, en réalité, les pagodes, à Mandalay. Il suffit d’aller sur la terrasse de l’hôtel pour s’en rendre compte : les stupas pointent partout. La pagode que nous avons, à côté de mon guesthouse, est énorme, pour une pagode du centre de la ville, mais son énormité est due au fait qu’elle fait aussi office d’école religieuse. Les moinillons abondent. Il y a aussi des nonettes de douze ou treize ans, qui vous regardent avec un œil profond et un sourire angélique.

 

Pour le reste, une pagode particulièrement sacrée se trouve au nord du centre ville, d’autres ici, d’autres là… toutes splendides. Mandalay souffre de sa réputation de ville détruite pendant la guerre. S’il est vrai que le centre ville a été reconstruit n’importe comment, ou plutôt, de manière moderne, sans plus tenir compte de l’antiquité de la ville, elle a de beaux restes. Les pagodes du centre, bien entendu, la cité interdite, malgré tout.

 

Il y a aussi de merveilleuses pagodes dans la proche banlieue, et les extraordinaires cités impériales mortes, qui n’ont parfois de mortes que le qualificatif. Il s’agit, finalement, d’anciennes capitales abandonnées, dans lesquelles de splendides… mais oui, de splendides pagodes, bien évidemment, montrent ce qu’on était capable de faire dans la région, il y a cinq, six ou sept siècles. Au milieu de ces cités vidées, autour de ces pagodes, de petits villages se sont parfois installés. Fourmille, en tout cas, tout un petit peuple de vendeurs de pacotille, de chauffeurs de chars à bœufs ou à cheval, de restaurants, qui ne vivent que des maigres revenus du tourisme, bien peu actif dans la région.

 

A peine installé dans ma chambre, je prends une longue douche tiède, fais quelques mouvements d’assouplissement, me rase de frais, reprends une douche, pour éliminer la transpiration due à mes mouvements d’assouplissement et à la lourdeur du temps, me rhabille et me prépare à sortir. A peine en bas, je suis bien entendu en nage. Sept heures sont à peine passées, mais il fait déjà chaud et lourd.

 

Au comptoir de l’entrée, il y a une offre de deux italiens qui cherchent une troisième personne pour partager un taxi pour la journée, afin de voyager à Mandalay et de faire le tour de ce qui doit être vu en taxi. Tiens, bonne idée : je me joins à eux. Le bonhomme de la réception m’informe que ce sera pour ce matin même ; le taxi est attendu à huit heures, dans un peu plus de trente minutes. Bingo.

 

En attendant, je vais sur la terrasse, me prendre un petit déjeuner avec beaucoup de thé, histoire de me remettre du voyage.

21:35 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : douche |  Facebook |

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