18/06/2007

Sur la route de Mandalay

Le nom de Mandalay est magique. Au premier regard, la ville l’est moins. A la différence de Rangoon, elle a bien souffert de l’occupation japonaise, aussi courte qu’elle ait été, et de bombardements intenses que les alliés lui avaient infligés, un peu à tort et à travers, avec l’espoir de détruire ici une usine de cartouches, là une fabrique de rails. Comme tous les bombardements, le choix des cibles effectué par le Haut Commandement était rarement judicieux et les bombes tombaient, de toute façon, au hasard.

 

MandLes Anglo-américains sont ainsi parvenu à détruire le centre-ville et à faire brûler le splendide palais de bois, une espèce de petite cité interdite, dans lequel le dernier roi de Birmanie avait régné. Aujourd’hui, on l’a rebâti, à la lego, ce qui donne une idée de la disposition, de l’extraordinaire ensemble des bâtiments, mais on n’y trouve plus aucun meuble, plus le moindre bibelot, pas un tableau.

 

C’est dommage.

 

Avant d’arriver à Mandalay, il faut quitter Rangoon. Un beau jour, quand on pense avoir épuisé, pour le moment, les plaisirs de la capitale, on prend un taxi brinqueballant et, pour quatre dollars, on roule sur une mauvaise route jusqu’à la nouvelle gare routière, installée à une quinzaine de kilomètres de la ville, à deux pas de l’aéroport.

 

Les cours centrales de la gare routière sont d’immenses fondrières quand il pleut, des terrains vagues à la surface irrégulière, entrecoupée de mares, quand il ne pleut pas. Même si le gouvernement n’a pas fait grand-chose pour faire de la gare un endroit désirable, il faut remarquer qu’elle est gigantesque et raisonnablement bien conçue. Le contraire aurait été malheureux… Il est préférable, pour les longs voyages que l’on souhaite faire en bus VIP, de réserver sa place un peu à l’avance : le jour même est, cependant, bien suffisant, car tous les bus partent en fin de journée. Usuellement, je fais confiance à mon guesthouse, pour ce genre de choses : ça doit me coûter un demi-dollar de commission, et il faut bien que tout le monde vive. J’achète ainsi mon billet en matinée, vide la chambre et laisse mes affaires à la réception. J’ai encore le temps de baguenauder en ville, d’aller prendre un doughnut à l’endroit in, où la jet-set locale se réunit : c’est le Doughnut Tokyo. L’établissement essaie, de toute évidence, de copier quelque chose vu à l’étranger ; mais on ne peut pas dire que c’est parfaitement réussi. En tout cas, on y trouve des doughnuts, des jus de fruits et du thé.

 

Ce qui fait ici l’endroit à la mode, pour étudiants et artistes, ferait sourire si on ne se rendait compte que c’est tout ce qu’il y a et qu’avec rien, ou du moins, pas grand-chose – de pauvres plastiques multicolores, des chaises et des tables dignes tout juste de chez Mac Do, des luminaires blafards, une décoration qu’on a vu disparaître chez nous à la fin des années cinquante - de petits bonshommes essaient de créer une entreprise, et y réussissent finalement.

 

Dans mon bistrot à la mode, ainsi, chaque fois qu’une chanteuse du cru fait un vidéoclip, d’une chanson qui, immanquablement, raconte une histoire d’amour qui se termine bien, il y a un rendez-vous au Doughnut Tokyo. C’est le deuxième rendez-vous, celui qui a lieu juste après une première rencontre à la pagode. A la fin de la chanson, ils retournent ensemble à la pagode, Monsieur en Longyi, Madame en tenue décente, pour y déposer une offrande, afin de s’attirer la bienveillance des dieux. Le mariage et les enfants ne sont pas loin.

 

Quand ce sont les chanteurs qui font un vidéoclip, c’est pour illustrer une chanson d’amour qui, immanquablement, se termine mal. Les mecs, c’est comme ça, ici. Ils ont toujours un air de chien battu quand ils commencent leur chanson noire. Quand ils la terminent, c’est usuellement le visage couvert de larmes. Et on voit, dans le vidéoclip, Mademoiselle qui s’éloigne dans la distance, juste après être sortie du Doughnut Tokyo. On pourrait imaginer qu’ils sont romantiques et désespérés ; je crois plutôt qu’il s’agit d’un piège à filles, d’une manière de rappeler à toutes les groupies du chanteur qu’il est libre. Les fans de l’un ou de l’autre traînent le soir au café in, avec l’espoir parfois récompensé d’y voir entrer la vedette qu’ils idolâtrent. Alors, une double haie se crée, de demoiselles et de messieurs tout occupés à faire des wa au chanteur ou à la chanteuse, dans un silence religieux. Ce dernier, ou cette dernière, peut alors passer son temps à faire des rafales de wa de retour. Ca l’occupe.

 

Passé les quatorze heures, je retourne à ma guesthouse et je prends mes affaires. Un taxi arrangé le matin m’attend ; nous démarrons. En moins d’une demi-heure, je suis arrivé.

 

La gare routière, donc… c’est de là que démarrera mon autobus VIP, vippour aller à Mandalay. Le voyage est long. Parti à quatre heures de l’après midi, nous arriverons vers les six heures du matin. Et on ne peut pas dire que le trajet est immense : il doit y avoir six cents kilomètres, à tout casser. C’est simplement que les routes ne sont pas fameuses, et que les bus ne sont pas tout neufs. En effet, le terme de bus VIP cache, au Myanmar, un faux-ami : on imagine un bus à la thaïlandaise, ou à la malaisienne. Rien n’est plus faux: dans le pays, il n’y a pas un bus qui a moins de trente ans, et les sièges, défoncés, ont beaucoup servi. J’ai une place de fenêtre et la vitre sur laquelle j’appuie le visage est fêlée.

 

Au Myanmar, le seul avantage des VIP est qu’on ne les bourre pas. Il y a un certain nombre de sièges ; ils sont tous occupés, certes, mais on ne verra pas ce qu’on voit dans les bus normaux : une foule debout dans le couloir. Ici, dans mon VIP, je note qu’il y a des strapontins en skaï qui seront dépliés alors que le bus sera prêt à partir, quand s’installeront les derniers passagers. Rien d’autre.

 

Pour justifier le qualificatif flatteur qu’il octroie à son bus, le propriétaire vous offre, au départ, une bouteille d’eau potable. On vous la tend un peu avant le départ, avant que les strapontins soient dépliés.

 

chickTout autour du grand terrain vague de forme carrée, qui fait office de terminal, il y a des bâtisses à un étage, dans lesquelles sont sis les bureaux des voyagistes. Devant chaque bus, les derniers billets sont vendus par de vieilles dames assises sur un banc d’école en bois, armées d’un crayon, d’un plan de bus et d’une caisse métallique dans laquelle elles rangent l’argent. Avec le crayon, elle notent les places prises, marquent les places maintenant achetées. C’est, tout autour, la cour des miracles – non, je mens : rien qui soit louche ici. Des petits commerçants qui vendent des canards, des briquets, de l’eau, des sodas, des jouets, des poulets, des cigarettes, des fruits, des œufs, des bonbons pour le voyage. Quelques mendiants, deux ou trois moines et Monkmoinillons. Tous ceux qui sont capables de prononcer quelques mots d’anglais m’abordent, pour le plaisir d’échanger quelques mots avec l’étranger qui prend le bus avec eux, ou qui, tout simplement, se trouve là où ils sont eux même.

 

Et puis, ça permet de mousser auprès de la fiancée ou des copains.

 

Le bus démarre enfin, après que nous nous soyons tous bien assis, dans l’ordre voulu et que le couloir central ait été à son tour utilisé par les derniers voyageurs. Nous cahotons jusqu’à la sortie de la gare routière, puis nous lançons sur la route. Il y en aura pour treize ou quatorze heures, dépendant de l’état des ponts. Nous aurons un arrêt, pendant la nuit, à une aire de repos qui ne rappelle en rien ce qu’on peut trouver dans les pays modernes. Là, on peut se restaurer, si on y tient vraiment, et prendre un thé.

 

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Tout le long de la route, à chaque instant, les birmans font des wa, une fois à gauche, une fois à droite, chaque fois que l’on passe devant une pagode. Les dieux savent combien les pagodes sont nombreuses en Birmanie.

23:16 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : promenade |  Facebook |

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