15/06/2007

Le bateau volant

Dans les pagodes birmanes, il y a un détail curieux, amusant même, que je n’ai jamais vu ailleurs : dans le monde asiatique, nombreux sont les temples où l’on trouve, attaché au grand stupa central, un câble auquel est accroché une sorte de bateau mystique. En Thaïlande, par exemple, ce bateau mystique ressemble aux barges royales que l’on peut admirer à Bangkok, tout près du Chao Praya, avec une tête de dragon à la proue, sa queue à la poupe, et trente mètres entre les deux.

 

Le coup des trente mètres de la proue à la poupe, c’est dans le cas de la barge royale.

 

Pour les bateaux mystiques que l’on voit, attachés à un câble, ils doivent faire une vingtaine de centimètres, trente, tout au plus, sont dorés sur plusieurs épaisseurs, comme tout ce qui est sacré, chez les bouddhistes, et ont un réceptacle en leur milieu.

 

Ces bateaux montent et descendent le long du câble pour aller jusqu’à une niche située bien haut sur le stupa, et dans laquelle se trouve une petite statue du Bouddha, petite statue particulièrement vénérée dans la région ou, tout simplement, dans le temple où la statuette se trouve. Une ou plusieurs fois par jour, un bonze fait monter le bateau, chargé en son milieu d’eau lustrale, le long du câble auquel il est attaché. Quand il est arrivé au bout de son périple, le bateau se renverse grâce à un ingénieux mécanisme et asperge la statue du Bouddha de l’eau dont on l’avait chargé, en manière de bénédiction. Il redescend alors. Ensuite, cérémonie de gratification de la statue terminée, la personne qui demandait l’honneur d’offrir une bénédiction de la statue reçoit, du bonze attitré, une bénédiction de retour, qui lui accorde certainement quelques mérites supplémentaires grâce auxquels il gagnera plus facilement à la loterie. Enfin, tout le monde se sépare enchanté l’un de l’autre.

 

En Birmanie, c’est différent – du moins, à la Shwedagon. Dans le domaine de la religion, on n’aime pas faire les choses à moitié, ici. De ce fait, si le petit bateau est doré comme ailleurs, si le câble ressemble à tout câble digne de ce nom et si ce dernier est bien accroché au stupa, les choses changent ensuite.

 

Au sommet du stupa utilisé à cet effet – ce n’est pas le stupa central, gigantesque et inaccessible – il y a, c’est exact, une petite niche. Elle est, cependant, plus grande que les niches que l’on peut voir ailleurs car, la journée durant, outre la statuette vénérée, il y a deux bonzes qui y sont tapis, attendant l’arrivée régulière du navire. En effet, à la Shwedagon, on fait la queue devant ce bateau, car chacun veut y aller de son offrande.

Shw14

 

Dans le bateau, dont on a retiré le toit, on pose un verre d’eau lustrale, quelques fleurs, un billet de banque – le montant importe peu ; j’ai vu des gens manifestement pauvres y mettre cinq cents kyats ; même pas un demi-dollar – et une lettre au Bouddha et aux dieux du panthéon populaire, mélangeant prières, compliments et requètes. On prie le généreux donateur de ne pas écrire plus d’une page : il y a des gens qui attendent derrière lui…

 

Une fois eau, fleurs, billet et message empilés dans le bateau, on lui ré-emboite son toit et le préposé souque de toutes ses forces pour faire grimper le bateau le long du câble, alors que le bonze le bénit dans son voyage lointain et que les donataires le suivent d’un œil inquiet. Bientôt, accompagné des prières de tous, il arrive à auteur de la niche. Une main sort, attachée à un bras, et aide le navire sur les derniers centimètres.

 

Dans cette niche, où il fait une chaleur suffocante, à chaque arrivée du bateau, c’est maintenant au tour des bonzes qui se trouvent là d’agir : ils déboîtent le toit, dans le petit bateau, prennent le verre d’eau, le boivent… Non, je plaisante : ils le versent sur la statuette, avec les prières d’usage. Ils prennent ensuite les fleurs qu’ils empilent sur celles qui se trouvent déjà devant la même statuette ; ils prennent l’argent qui est empilé dans une musette. Celui qui est le plus près de la lumière prend la lettre, la lit mezzo voce à l’idole, puis les deux bonzes accompagnent les souhaits du donateur de leur prière à eux, et rangent la lettre dans une deuxième musette. Quand c’est fini, ils font signe ; le bateau peut redescendre et bientôt faire un nouveau voyage. Le donataire est heureux, il donne la pièce au tireur de bateau, afin de le remercier de ses efforts, il s’incline bien bas devant le bonze chargé du départ, et ce dernier le bénit une dernière fois, alors qu’il va s’éloigner. Un nouveau donataire se détache de la queue et entame les préparatifs de son offrande.

 

Il y a toujours une queue, pour cette offrande bien spéciale, au cours de laquelle le donataire voit littéralement ses prières monter au ciel. Pour éviter que les deux bonzes tapis en haut meurent d’inanition, on les change deux fois sur la journée, et ils montent avec une réserve d’eau.

 

19:38 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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