12/06/2007

Passage devant la maison de celle dont on ne peut dire le nom

Le soir au guesthouse, il y a des tables en terrasse, et des moustiques qui vont avec. On se couvre de répulsif et on va prendre une bière, à une table qu’il faut partager avec les autres clients de l’hôtel.

 

Je me trouve ainsi avec des Italiens qui se plaignent de tout. Arrivés depuis deux jours à Rangoon, ils sont horrifiés de la misère, de l’électricité Pavementqui marche ou qui ne marche pas, des taches qui maculent les trottoirs, rapport aux crachats de bétel, des trottoirs, de la nourriture locale, des taxis vieillots, des moustiques, de la clim’ bruyante de leur chambre, de la bière locale, des gens qui ne parlent pas tous l’italien. Il faut dire qu’avec leur anglais, ils sont mal barrés… Heureusement, ils partent vite se réfugier dans leur sordide galetas, vu qu’un moustique vise tout particulièrement la demoiselle au long nez, pendant qu’un autre semblerait s’occuper avec dilection de son camarade à la barbe irrégulièrement plantée, et destinée probablement à cacher son acné. Ils sont remplacés par un couple de Serbes. Monsieur doit faire catcheur, comme métier, et Madame rappelle les barriques de Bourgogne. Avec davantage de poils. Enfin, ils ne sont pas méchants et bavardent tranquillement ensemble après s’être aimablement présentés.

 

Bien entendu, c'est vrai, quand j'y pense, que les trottoirs sont dans un état épouvantable. Mais, en tant que bruxellois d'origine, j'y suis habitué.

 

J’ai bientôt fini de siroter ma bière et décide que l’heure passée à la terrasse de l’hôtel est déjà une heure de trop. J’étais rentré alors que la pénombre tombait, le temps de prendre une douche, c’était la terrasse, par paresse. Le temps de finir la bière, je retourne vers le Myanmar et abandonne résolument l’international.

 

Les bistrots de Rangoon sont tous équipés de télé, pour les bistrots satellites, et de musique bruyante, pour les bistrots centraux, pas trop éloignés de la Sule, mais assez quand même pour qu’on ait pas à entendre le sempiternel récitant de la pagode, qui parle donc de manière ininterrompue, de quatre heures du matin jusque vers minuit. Les deux ont leur charme mais, le soir, vu que les rues de la ville ne sont pas exactement inondées de lumière, pour aller jusqu’au centre, il est préférable de prendre le taxi. Sinon, il y a les bistrots périphériques - satellites, disais-je – où la télévision, invariablement branchée sur les chaînes de sport, nous montre des matchs de fouteballe entre équipes italiennes, anglaises ou allemandes.

 

La télé étrangère… Ca aussi, c’est un gros changement par rapport au bon vieux temps. Jusqu’il y a deux ans – date de mon dernier passage à Rangoon, et dans les villes avec électricité, télévision et eau courante – il y avait trois chaînes nationales. La première était dirigée par le ministère de l’intérieur ; la deuxième était tenue par l’armée ; la troisième était celle de la police. Elles ne montraient que les nouvelles, des matchs de foot entre équipe locales, et des émissions de chansons populaires et traditionnelles locales. Pour les nouvelles, ça pouvait durer. Ainsi, l’inauguration d’un pont ou d’un gué en présence d’un responsable de la junte – évènement presque quotidien – donnait lieu à une émission spéciale de deux bonnes heures avec zoom et travellings sur le pont, ou sur la manière dont les voitures passaient le gué sans risque, zoom et travellings sur le drapeau, sur les officiels, sur les saluts militaires, sur le défilé de la troupe, le tout entrecoupé de l’hymne national aux premières notes duquel chacun, dans la pièce, devait se lever. La visite d’un général à une réunion d’éleveurs de poulets, ou le discours d’un colonel à des étudiantes infirmières produisait le même genre de programme.

 

C’était, pour tout dire, assez ennuyeux, mais comme c’était ça ou rien, les Birmans souffraient leur mal en patience, avec l’espoir de voir finalement un match de foot un peu agréable, entre le FC Mandalay et le SC Yangon. Pour le niveau du foot, ça devait rappeler les diables rouges.

 

AntennasCes trois chaînes existent toujours et sont les seules autorisées à présenter les nouvelles. En effet, si les bâtiments d’habitation sont couverts d’une forêt d’antennes paraboliques, ces antennes sont aptes à recevoir exclusivement des chaînes sportives. Quant aux trois chaînes d’état, elles sont toujours les seules à pouvoir présenter les nouvelles, d’une manière qui n’a guère changé.

 

Il me semble qu’à Yangon, on ne les regarde plus.

 

PooobCe soir, je n’ai pas trop envie de me déplacer. Les bistrots du coin sont sympathiques. Ils feront très bien l’affaire. J’arrive devant l’un deux, m’affale sur une chaise en plastique, regarde d’un œil distrait le match qui est l’objet de toutes les attentions en ce moment : Milan contre je ne sais qui. Monsieur le serveur vient et je lui demande une bière. A côté de la terrasse se trouve une cantine de rue, avec des choses qui ne sentent pas trop mauvais. Le Myanmar est parfait en tout, sauf dans sa cuisine. C’est le seul pays du Sud Est Asiatique où je n’ai jamais bien mangé. Il m’est arrivé, certes, de sortir de table sans avoir eu le sentiment d’avoir été empoisonné, mais jamais, jamais, jamais je n’y eu ces éblouissement culinaires qu’on peut avoir en Inde, au Bangladesh, en Thaïlande, au Laos ou en Chine – tous cinq, frontaliers au Myanmar.

 

Comprends pas.

 

Enfin, quoiqu’il en soit, la journée a été longue, et j’ai un creux. Mon habitude est de faire local, je prendrai donc local. Les parfums qui se dégagent de la popote, sans être transcendants, me font espérer que je pourrai me nourrir sans danger. Hop là, je commande le curry de Madame. Elle me sourit de toutes ses dents, rougies par le bétel, et me sert une platée de son frichti. Je m’y aventure et comme, au tout dernier instant, j’ai reconnu dans l’une des  casseroles dans lesquelles elle va chercher un petit quelque chose pour composer son assiette, l’infâme épinard qu’on laisse surir jusqu’au moment où son parfum rappelle celui du crottin de cheval, je l’arrête du geste avant qu’elle commette l’irréparable. Pour le goût, c’est infect, mais je ne puis le comparer à celui du crottin, car je n’en ai – à mon souvenir, du moins – jamais mangé.

 

Du crottin de cheval, je veux dire.

 

Quoiqu’il en soit, on ne mange pas deux fois volontairement de l’épinard birman macéré. Là, l’ayant vu à temps, je parviens à le bannir de mon assiette, ce qui rendra le repas certainement plus acceptable. Et, en effet, l’ensemble est comestible.

 

Alors que je suis en train de m’escrimer avec fourchette et cuillère, mon regard effleure le sol, entre la terrasse et le bar : passent un rat, puis un autre. Ca, ça reste la plaie du coin. Les locaux, captivés par le match, ne les remarquent même plus.

 

Passent aussi les moinillons.

 

Monk

 

Aujourd’hui, j’ai bien marché à travers la ville, puis me suis, au cours de l’aprème, offert un trajet en taxi, pour passer dans une rue quelconque, dans laquelle se trouve la maison d’une dame que j’aime bien, prénommée Suu Kyi, qui a été une achtement mignonne poupousse, qui vieillit plutôt bien, à en croire les rares photos que l’on peut obtenir d’elle à ce jour, et qui est pour l’instant assignée à résidence. Le taxi sait parfaitement de qui je parle et où il doit aller, quand je lui demande, mezzo voce, à passer par là. Comme je pourrais être un agent provocateur, nous n’échangerons pas un mot et il ne ralentira pas devant la maison entourée en partie de murs, en partie d’une haie, elle-même protégée par du fil aux barbelés rouillés. Je ne lui ai d’ailleurs rien demandé. Mais je remarque une chose : quand nous nous quitterons, de retour dans le centre, une fois ses trois mille kyats payés, il me serrera la main avant de se retourner brusquement et de rentrer dans sa voiture.

 

Le quartier dans lequel nous arrivons est bourgeois. La rue est quelconque, mal entretenue, comme partout ici, et verte. A ses deux extrémités, il y a un petit poste de police, avec des gens qui font attention à l’endroit où vous vous arrêtez, mais qui ne se font pas d’illusion, quant au trafic qui passe dans la rue en question. Tant qu’on ne fait rien qui soit d’une hostilité trop évidente envers le régime, genre arrêter la voiture et déposer des fleurs devant la grille fermée de la maison qu’on doit faire semblant de ne pas remarquer, ils ferment l’œil.

 

StrawberriesLa journée a été  longue, à trotter sur le pavé yangonien, à admirer les échoppes de tout et de rien. Temps d’aller me coucher, une fois mon repas fini et ma bière terminée. Je paie, remercie et rentre dormir. Demain, ce sera le stop tout simplement obligatoire à la Shwedagon. C’est une marche agréable – sauf sous la pluie, bien entendu – de deux ou trois kilomètres, dans la ville d’abord puis le dernier kilomètre dans un début de quartier vert qui est celui de l’université. Au retour, je prendrai probablement un taxi. Il faut faire marcher le petit commerce…

20:45 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : promenade |  Facebook |

Commentaires

... que de souvenirs. quel talent vous avez à me projeter ainsi dans le passé!

Écrit par : ... | 13/06/2007

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