08/06/2007

Vous atterrissez à Rangoon, veuillez retarder votre montre de cinquante ans...

Deux heures plus tard, nous nous posons sur la piste de l’aéroport national de Yangon. A mon dernier voyage, encore, l’avion s’arrêtait devant un bâtiment qui rappelait les aéroports d’avant guerre, dans les pays reculés, ou encore les gentilhommières qui faisaient l’ornement des états du Sud des Etats Unis : une bâtisse bourgeoise au toit de tôle ondulée rouge imitant la tuile, avec deux ailes – c’était bien vu, pour un aéroport – bien suffisante pour les trois ou quatre avions qui passaient chaque jour, venant de l’étranger et y retournant. L’une des deux ailes était réservée au trafic international, l’autre, au trafic national. Là aussi, on parlait de trois ou quatre vols par jour, à tout casser.

 

L’aéroport avait été inauguré en 1958 et rien n’y avait été modifié depuis, hormis le minuscule tableau des départs, placé au dessus des deux guichets du check in, tableau aux points luminescents qui faisaient moderne. Le tableau indiquait tous les vols de la journée, nationaux et internationaux, ce qui ne permettait pas de le remplir totalement. Le style de la décoration intérieure rappelait, de manière troublante, tout ce qui a fait le modern-style de l’après guerre. De ce fait, à l’atterrissage, en venant de Bangkok, on devait non seulement retarder sa montre d’une demi-heure pour s’adapter à l’heure locale mais, de plus, dans sa tête, on devait retourner cinquante ans en arrière.

 

On sortait de l’avion, une fois qu’un escalier roulant, poussé par quatre ouvriers sous la direction d’un chef d’équipe, avait été disposé devant la porte idoine. Au bout d’une petite cinquantaine de mètres, on entrait dans la villa au toit rouge et on était reçu par une équipe médicale qui vérifiait si on était pas malade, puis on passait le contrôle des passeports, puis celui des bagages pour, enfin, se retrouver devant le comptoir de change officiel.

 

Là, trois jeunes femmes vous recevaient, le sourire aux lèvres, et changeaient la somme de deux cents dollars américains en FEC, en Foreign Exchange Certificates – une monnaie qui rappelait les billets de monopoly, et qui pouvait être utilisée pour payer les hôtels, les divers magasins d’état, les sites touristiques. C’était, surtout, une manne certaine destinée à remplir la bourse des militaires qui dirigent le pays.

 

Si on tombait bien, on pouvait s’arranger avec les filles et leur graisser la patte. On glissait vingt dollars dans la main de celle qui parlait pour les deux autres, et on passait, avec le grisant plaisir d’avoir volé les généraux voleurs.

 

Ensuite, on entrait dans la salle des arrivées, où une foule silencieuse de messieurs en longues jupes, qu’on appelle des longyis, attendait le chaland – pour un hôtel déjà réservé, ou pour vous offrir une chambre dans leur hôtel à eux. A peine aviez-vous passé la barrière que quelques personnes vous entretenaient à mi-voix de l’agrément que vous auriez si vous veniez à tel ou tel hôtel, par l’entremise de leur taxi. Ou alors, vous voyiez votre nom écrit sur une pancarte avec deux messieurs tristes qui vous attendaient.

 

Dans la nuit – tous les avions que j’avais pris jusqu’à présent arrivaient immanquablement le soir – vous montiez alors dans un taxi bringuebalant, qui prenait une route cahoteuse, éclairée de temps à autre, jusqu’à une maison dont une lanterne qui irradiait une douce lumière jaune, entourée de moustiques – sauf quand il pleuvait - indiquait qu’elle avait l’électricité. On vous y accueillait dans la pénombre, et vous y trouviez une chambre sise juste à côté du temple de la maison. Dans la salle de bain les cancrelats passaient la nuit et se sauvaient le matin, de toute la vitesse de leurs petites pattes, quand on allait faire pipi. Dans la ville qui semblait déjà endormie, vous alliez vite au lit, et la découverte commençait vraiment le lendemain quand, dans votre rue, vous héliez un taxi, afin d’aller chez un trafiquant de devise, pour y changer vos dollars.

 

L’avion, arrivé pile poil à l’heure, s’arrête devant un bâtiment nouveau, cubique, qui est le terminal ultramoderne de l’aéroport de Yangon. Il a été ouvert la semaine précédente, me dit l’hôtesse à laquelle je pose la question, en mettant le pied sur l’escalier qui nous est arrivé, comme avant, poussé par quatre ouvriers, sous supervision d’un chef d’équipe. Et, effectivement, quand on rentre dans le bâtiment, il sent encore le gyproc frais. La poussière de plâtre flotte dans l’air et rend le sol glissant. Nous arrivons devant les bureaux des passeports qui viennent de s’ouvrir, rapport à notre avion qui a atterri, et le passage est plus rapide qu’avant. Il y a, maintenant, des ordinateurs devant chaque employé et il faut croire que ces ordinateurs marchent. Le Myanmar a bien changé, en deux ans.

 

Me voilà bientôt devant le carrousel aux bagages. Jusqu’à présent, les bagages étaient apportés par le personnel jusque dans la salle ad hoc. Un carrousel… et qui tourne dès le premier instant, et sur lequel nos bagages apparaissent bientôt.

 

Alors que nous attendons, un monsieur en longyi vient à moi et me demande si j’ai déjà réservé mon hôtel. Tel n’est pas le cas, vu que, selon la règle immortelle du routard, quand on arrive dans une ville avant midi, on trouve un lit sans difficulté. Oui, ça tombe bien, il a une chambre à me proposer, ainsi qu’à tous les passagers qui souhaiteraient une chambre dans un petit hôtel fort bien, à deux pas du centre ville, pour sept dollars la nuit. Il m’y transportera même, avec la camionnette de l’hôtel.

 

Tope-la.

 

Pendant que nous attendons la camionnette, un vieux monsieur va de l’un à l’autre, pour proposer du change au tarif officieux, sans même faire attention à la possible présence de militaires, ou de policiers. Ca aussi, c’est un solide changement, depuis avant. Je lui donne cent dollars, il me donne une bonne grosse liasse, d'un total de cent vingt mille kyats. Me voilà riche…

 

kyats

23:49 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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