31/05/2007

Vers Ipoh

Quand le hors-bord à double moteur descend le nez, rapport à la vitesse qui diminue puisque nous entrons dans le port, je peux enfin arrêter de faire le gros dos. J’étais du mauvais côté, celui des rouleaux, bien à l’arrière du bateau et je suis trempé. C’est toujours le problème, quand on est pris comme bon dernier, sur le bateau taxi, et qu’on ne choisit pas sa place.

 

Le bateau manœuvre pour se mettre à quai, les filins sont accrochés, les moteurs s’arrêtent. Nous descendons sur le quai – rectification : nous montons à quai, le navire étant minuscule – et nos bagages nous suivent. Je reprends ma valisette à roulettes et, accompagné des deux Suédoises du Blue Lagoon, suis le petit groupe qui va vers les taxis.

 

Le trajet de Kota Bahru à Kuala Besut était raisonnablement facile et balisé, puisqu’il avait un horaire de bus, et des bus aussi. Le trajet de retour implique une patience d’ange pour qui décide de prendre les bus, aux horaires fantaisistes. Cela explique la présence d’une véritable flotte de taxis devant la jetée.

 

Les deux Suédoises grillées, avec lesquelles j’accomplis le voyage me proposent d’affréter un tacot à trois, ce qui me semble une bonne idée : ça coûte à peine plus cher que le bus, et ça filera comme le vent. Un conducteur, tout fier de sa vieille Toyota multicolore, s’offre à nous conduire à Kota Bahru. Nous convenons du prix, et hop là. Les filles me mettent devant, à la place du mort, se planquent prudemment derrière, une fois les sacs et autres baluchons empilés dans le coffre et vogue la galère.

 

La route n’a pas changé depuis trois jours, toujours droite, longée de buffles mâles tenus à la corde et qui regardent les voitures passer. Le conducteur, tout content de sa course, roule tranquille comme Baptiste, tout en m’expliquant dans son anglais à lui les curiosités de la route.

 

Quelques minutes après la découverte des œufs de tortue, et notre retour à table, afin d’achever notre déjeuner, un petit bateau était arrivé, plein de matériel de plongée et de joyeux lurons. Kina était partie avec eux. Retour annoncé, par le moniteur en charge, vers les quatre heures.  

 

C’est toujours après l’accident que les informations s’empilent et qu’on apprend les choses qu’on savait peut-être avant, mais qu’on ne savait pas vraiment. Ainsi, c’est ce soir là, après qu’un flic bien embêté soit venu nous annoncer la mort de Kina, que j’ai appris les dangers des Pérhentiennes. Les quatre îlots du nord-ouest sont un paradis pour les poissons, mais c’est aussi une autoroute à filets abandonnés. Les chalutiers de pèche, régulièrement, perdent des filets qui s’accrochent dans les fonds, aux rochers. Par ici, la mer de Chine n’est guère profonde, et ses fonds sont extrêmement heurtés, irréguliers. De monstrueux champignons coraliens poussent partout et peuvent tout autant coincer les filets que déchirer les coques. Pour les pécheurs, pas d’autre solution, alors, quand le filet est accroché, que de l’abandonner en sectionnant les câbles qui le rattachent au bateau.

 

Ensuite, laissé à l’abandon, le filet reste en place, bien droit sur une trentaine ou une quarantaine de mètres de profondeur, détruisant des mois durant la faune locale. Chaque poisson, chaque tortue qui passe est prise, se débat, se libère parfois, meurt usuellement.

 

Après un certain temps, certaines cordes usées par le frottement incessant des rochers, le filet se libère tout seul et suit le courant, passant au large, à quelques centaines de mètres, parfois davantage, parfois moins, des îlots où les plongeurs se délectent du spectacle marin pour lequel ils sont venus.

 

Parfois encore, le bas des filets se bloque à nouveau là, sur de nouveaux hauts fonds et les guides marins tombent dessus. C’est alors une bonne heure de travail au poignard, à deux ou trois, pour détruire entièrement le filet, non sans avoir d’abord délivré les plongeurs moins expérimentés, qui s’étaient déjà empêtrés dans ses mailles.

 

Parfois enfin, le filet suit le courant et, soudain, une ombre passe à côté de vous : on voit partir un plongeur en arrière, pris dans le filet qui a failli vous surprendre et qu’on ne parvient parfois pas à suivre. Pour ce plongeur, c’est fini. Kina a été prise dans un tel filet, avec deux autres plongeurs. Selon les flics, elle réapparaîtra – ils réapparaîtront - probablement sur le rivage de l’île de Redang, dans quelques jours. Je n’ai pas envie de savoir, je ne veux pas voir.

 

Pour les flics, pour les déclarations, pour les futilités administratives, il nous a fallu deux jours. J’ai du fouiller dans les affaires de Kina, jusqu’à la moindre poche, à la recherche de son passeport, de ses papiers, d’adresse de parents, peut-être. Puis j’ai appelé l’ambassade Canadienne, pour informer un préposé, qui a été sympa au téléphone, de la mort de Kina. Puis j’ai donné le sac de Kina, soigneusement remballé et refermé, aux flics, à charge pour eux de le donner à un officiel canadien qui viendra prochainement. J’ai bien soigneusement remis dans le fond du sac un truc qui ressemblait furieusement, quand je l’ai ouvert à sa première page, à un dear diary, et que je n’ai pas voulu lire. J’ai juste gardé le Tshirt usé qu’elle portait le soir précédent, et dans le tissu duquel je retrouve encore son parfum - pour combien de temps… Dans quelques jours, je le jetterai.

 

Nous arrivons à Kota Bahru. Pour les filles, elles s’arrêtent ici. Pour moi, la gare routière. Je ne souhaite pas passer une nuit ici. A la gare, il y a un bus qui partira dans quelques minutes pour Ipoh. Va pour Ipoh. Je n’y ai jamais été. Il faut voir. Ma place, dans le bus, est à côté d’une dame d’un certain age, ravie de pratiquer son anglais et qui me demande immédiatement – c’est la question traditionnelle ici - si je suis seul. Il me pleut dans les yeux.

23:57 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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