22/05/2007

Le train de la jungle

Deux jours plus tard, je suis à Kuala Lipis, ravissante petite bourgade pour laquelle les chinois ont beaucoup fait. La rue principale, en tout cas, rappelle le quartier chinois de Malacca, avec, curieusement, d’avantage d’indiens, tel celui qui tient mon guesthouse – crasseux, est-il besoin de le préciser. Mais la présence chinoise reste impossible à ignorer.

 

Kuala Lipis, c’est une rue principale, avec, sur le côté qui dégringole vers la rivière, deux autres rues en étagères. De la première à la troisième, une galerie sombre, dans laquelle sont cachés tous les restaurants de la communauté.

 

Dans ces rues parallèle qui, à chaque niveau, descendent vers la rivière brune de limon, qui glisse dans le plus grand silence, entre les rives, on trouve des marchands d’animaux – de poissons rouges, tout particulièrement – et des blanchisseries. Au bout de la grand rue, un temple chinois, moderne, couronné de son dragon – le Tianlong, protecteur de la religion. Il montre une langue flamboyante, des crocs sanguinaires et de nombreuses pattes armées de griffes.

 

ODNKuala Lipis est un îlot de civilisation asiatique, au milieu d’une campagne musulmane. Ici, un seul journal : le Oriental Daily News dont seul le titre est en caractères romains. Dès qu’on s’éloigne du centre-ville, l’islam, très présent dans ces campagnes reculées, reprend ses droits. Les mosquées poussent et la vente d’alcool est interdite aux musulmans.

 

Du moins, sur papier.

 

BeerLe règlement oblige le détaillant de toute épicerie à rappeler, en grosse écriture, cette loi islamique, sévère mais juste, selon laquelle seuls les clients non-musulmans ont le droit d’acheter de la bibine. Dans le quotidien, il faut supposer que le musulman assoiffé rentre dans le magasin après avoir caché les preuves de son attachement indéfectible à la religion du prophète, avant de se diriger d’un pas ferme et décidé vers le réfrigérateur qui contient les boissons litigieuses.

 

Il y a quelques années, alors que je traînaillais en Jordanie, je me souviens avoir trouvé, caché derrière un coin, un débit d’alcool autorisé. On en voyait sortir des Jordaniens en uniforme de jordaniens, avec un long suaire de couleur sable sur le dos et une serpillière sur la tête, portant un petit sac de papier kraft double épaisseur en main. En sortant, l’air coupable et le regard torve, ils regardaient soigneusement dans la distance, à droite et à gauche. Rassurés quant au risque de mauvaises rencontres qu’ils pourraient courir, ils se décidaient à quitter l’ombre propice de l’entrée du magasin, et vaquaient leur chemin. Quand ils trébuchaient sur le trottoir irrégulièrement pavé, on entendait le bruit cristallin de bouteilles qui s’entrechoquaient.

 

Bien sûr, il s’agissait peut-être de bouteilles de jus de pomme, mais j’avais mes doutes.

 

Ici, de même, il est probable qu’outre les chrétiens, les athées et les bouddhistes, le 7/11 local compte des musulmans pêcheurs parmi ses clients. Dans un tel petit village, il faut compter sur la collaboration active du commerçant ; mais quel est le commerçant qui vous empêchera d’acheter sa camelote ? Soyons sérieux. Ou alors, le commerçant est chinois, ou indien.

 

HotelKuala Lipis, donc… C’est une bourgade composée d’une rue principale qui doit bien faire trois cents mètres de long, et sur laquelle on ne trouve pas à chaque coup une place pour garer sa voiture. Enfin, je suis un peu noir en disant cela. Il suffit d’aller jusqu’au bout de la rue pour trouver une grande aire de parking sur la droite, ou un terrain vague sur la gauche. Ensuite, bien entendu, cela signifie qu’il faudra marcher une bonne centaine de mètres jusqu’au magasin que l’on voulait voir, mais bon… Dans les deux autres rues, pas de problème avec le parking – d’abord, parce que la première rue n’est qu’une ruelle dans laquelle aucune voiture ne passe. La deuxième est toujours accueillante aux voitures, avec ses jolis parcmètres devant lesquels une troupe de policières attend, avec l’espoir de coller un papillon à un conducteur qui serait suffisamment distrait pour oublier, alors qu’il a une fliquette bavant d’espoir sous le nez, son carnet à souches à la main, de mettre la pièce qu’il faut dans le mange fric.

 

Le grand parking de la fin de la rue fait aussi office de gare routière. C’est là que je suis descendu, avant-hier, dans le but de voir si, à partir d’ici, il n’y avait pas une intéressante promenade à faire, dans la jungle – car nous sommes, ici, au beau milieu de la jungle, en effet. Il y avait bien un guide qui était prêt à me proposer la promenade en question, une promenade de trois jours, mais il lui fallait quatre promeneurs au moins. Au bout de deux jours, toujours rien… j’avais épuisé les charmes de la ville et, ne voyant rien venir, avais décidé de continuer mon chemin.

 

Ce grand parking qui fait office de gare routière fait office, aussi, de mealmarché de nuit. En fait, non : sur le côté, il y a un marché de jour, couru par tous et flanqué de deux ou trois restaurants. Le soir, le marché ferme et de nouveaux restaurants ouvrent. On peut y manger merveilleusement bien et y boire une bière. L’obscurité est propice au péché et il n’est pas inhabituel de voir des messieurs qui ne sont, manifestement, ni chrétiens, ni bouddhistes, ni hindoustanis, partager une Tiger, le soir, à table, après un dîner partagé entre amis, ou en famille. Dans ce dernier cas, l’épouse fait semblant de ne rien remarquer. Le midi, on se contente d’arroser son déjeuner d’un thé parfait.

 

Train2KLTrainDe l’autre côté de la grand rue, si l’on prend une ruelle qui s’élargit soudain sur une placette capable tout juste d’accueillir deux voitures l’une à côté de l’autre, ou une camionnette, il y a la gare. C’est là que l’on peut prendre un train qui traverse la jungle sur une voie ferrée en parfait état, mais qui, parce qu’elle n’a qu’une seule voie, ne peut être prise à grande vitesse. Ici et là, un arrêt pour laisser passer un train dans l’autre sens. Pour aller jusqu’au terminus de Kota Bahru, il y a un train de nuit et un train de jour. Il faut prendre le train de jour, qui part en fin de matinée. Tout le long du trajet, la vue est splendide et changeante. A la fin d’une petite huitaine d’heures de voyage, on sort soudain de la forêt vierge, et on arrive à la gare de Kota Bahru, un bâtiment délabré d’où l’on sort en baissant la tête, rapport aux chauves-souris qui volettent autour de vous. Devant la gare, on vous harponne.

 

La gare est elle-même à une dizaine de kilomètres de la ville et les taxis, le soir, se font du beurre à attraper tous ceux que la famille n’attendait pas. Bah, ce n’est jamais vraiment une fortune et, dans le train, j’ai eu le plaisir de faire la connaissance d’une jeune femme qui allait un peu à l’aventure, qui n’avait pas d’hôtel – j’en ai un – et qui songe à aller aux îles Pérenthiennes. Tiens, quelle bonne idée.

 

En attendant, vu que les Pérenthiennes, ce ne peut être avant demain, nous affrétons un taxi de concert et démarrons ensemble pour mon guesthouse où il devrait bien y avoir de la place.

23:27 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chemin de fer, nature |  Facebook |

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