08/05/2007

Les offrandes aux dieux et aux diables

J’ai sept jours devant moi : d’abord, départ vers les Célèbes. De là, j’aurai une possibilité de trouver un rafiot quelconque, qui me conduira au Moluques et, de là, jusqu’à Port Moresby.

 

Quand on veut aller sur les Célèbes, c’est un bac qui part, tous les jours, du port de Sanur, jusqu’à celui de Toyapakeh, sur l’île de Peninda. De là, on se trouve une barcasse qui peut aller jusqu’à l’île de Barat et, de Barat, on traverse, d’île en île, l’archipel de Barat jusqu’au moment où on oblique soit vers les Célèbes, soit vers Komodo. Ensuite, Maluku, puis l’Irian Jaria, et j’essaie de passer dans les temps la frontière de la PNG, à Jayapura. Il y a, bien entendu, toujours la possibilité aérienne, mais ce serait trop facile.

 

Quoique.

 

Si je me souviens bien, la dernière série noire de catastrophes aériennes qui a marquée l’Indonésie a commencé, il y a deux mois, avec un Adam Air qui s’est aplati dans les collines qui bordent l’aéroport de Makassar – qui serait ma première grosse étape.

 

Mais aussi, mon intention est de faire un voyage intéressant, pas de disparaître en chaleur et lumière, avec cent cinquante autre passagers d’un avion anonyme.

 

ChambreDécision prise, je dors comme un bébé. Le lendemain alors qu’une tornade nocturne s’éloigne, je quitte ma chambre pour un petit déjeuner roboratif à la terrasse du guesthouse. Ma chambre – et je suis logé, cependant, dans un hôtel modeste – est une pièce immense qui fait la moitié d’un bungalow, lui-même situé au milieu d’un jardin fleuri de tout ce que Bali peur offrir en terme de fleurs. Les orchidées abondent et, devant chaque chambre, sur la terrasse, il y a un petit temple portatif.

 

morningoffering3A la différence des liturgies domestiques bouddhistes à la Birmane, la Thaïlandaise, la Laotienne ou la Cambodgienne, qui ne réclament, pour le culte des ancêtres et l’appel à la bonne volonté des esprits, qu’un petit temple dont il faut s’occuper une fois par jour, en y posant une mangue, un verre d’eau, quelques bâtonnets d’encens, tout cela accompagné d’une courte prière, le culte hindoustani exige des offres partout où il est humainement possible d’en déposer. Les dieux et les démons sont légions ; tous veulent leur petit cadeau du matin, leur petit cadeau du midi, leur petit cadeau du soir. Je me suis demandé s’il n’y avait pas une requête pour un petit cadeau de la nuit, mais je n’ai jamais osé demander.

 

morningoffering2Il y a, ainsi, dans les bureaux, dans les hôtels, dans toutes les collectivités, une personne en charge de la distribution des offrandes dans le bâtiment. A l’heure dite, elle fait une petite prière devant le temple domestique fait pour ça, met une ceinture qui la fait reconnaître, aux diables et aux bons dieux, comme étant la mère dispensatrice des offrandes (oui, c’est toujours une femme), fait le tour des chapelles et des endroits désignés – portes, fenêtres, dessus de meubles ou dessous de bureau - y déposant, dans un ordre précis, des fleurs, une bouchée de riz, trois bâtonnets d’encens. Elle asperge le tout de quelques gouttes d’un parfum bon marché. Un prêtre est passé, ou un spécialiste, qui a déterminé tous les endroits où dieux et démons attendent le déport de la provende.

Offering

 

Si l’affaire périclite, si l’hôtel n’a pas de client, c’est qu’on a oublié de nourrir l’un ou l’autre dieu ou démon. Soit, c’est négligence de la personne en charge de la distribution – si tel est le cas, elle est chassée sans pitié – soit c’est que le premier spécialiste n’avait pas fait son travail de recherche correctement. On commence en chassant le distributeur – après tout, si la boite va mal, il y a des gens en trop, n’est-ce pas… Après un certain nombre de chassés, si les affaires ne vont pas mieux, on rappelle un prêtre. Sur les pas de son prédécesseur, il refait le tour du propriétaire, découvre ou ne découvre pas le démon oublié auquel il faudra offrir dorénavant son dû, ou l’endroit oublié, où il faudra dorénavant déposer un petit quelque chose aussi.

 

S’il le découvre, et qu’on suit scrupuleusement ses recommandations, les affaires reprennent, les clients viennent, la vie est belle. S’il ne trouve rien… mais est-il jamais arrivé qu’il ne trouve pas un endroit oublié ? J’en doute.

 

Ce que je ne sais pas, c’est comment l’histoire se termine, avec le premier spécialiste qui avait oublié un dieu ou un démon, ou un endroit, menant l’entreprise à sa ruine. On lui fait un procès ? On lui envoie des mafiosi Siciliens, avec revolvers chargés, chapeaux mous, chaussures bicolores et cravates à ramages ?

 

Tout ça pour dire que ce matin, alors que j’arrive à la cantine, Madame est en train de terminer la distribution des cadeaux. Pendant ce temps, un chat glisse sur le toit, tombe de l’étage droit dans un aquarium dont il bondit comme un diable de sa boite et, l’air indigné, file se cacher. On ne le reverra plus de sitôt. Les chats et l’eau… comme c’est l’un des chats de la maison, il est difficile d’imaginer qu’un dieu vient de chasser un esprit néfaste, pour remercier Madame de ses dons quotidiens, mais il est toujours possible que le chat ait été saisi par un démon maléfique. En tout cas, les poissons rouges ont dû avoir un choc.

 

HOtelIl y a bien un singe, dans un coin, mais il est gentil, lui. C’est un adorable ouistiti, enchainé par la propriétaire du guesthouse et visiblement en manque d’affection. Chaque voyageur qui s’arrête à lui faire des doudouces devient son ami pour la vie. Il s’y accroche, le tient de ses quatre mains, pose sa tête sur son épaule, lui fait des papouilles, des baisers dans le cou, gémit en se tordant les bras, quand on l’abandonne. Une fois que vous l’avez quitté pour de bon, il sèche ses larmes et se rabat sur un bout de banane, pour se remonter le moral. Mais la banane, c’est vraiment un pis aller.

 

Petit déjeuner, départ pour l’agence de voyage du coin, dans le but d’arranger mon départ pour les Célèbes – Sulawesi, qu’on dit, ici.

13:07 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, animaux |  Facebook |

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