06/05/2007

La vie à Bali

De Denpasar, où nous sommes arrivés, miraculeusement, sans anicroches, je file à Kuta. C’est la plage – enfin, c’est LA plage – de Bali. Il y a d’autres plages sur l’île, bien entendu, mais Kuta est celle qui rassemble tous les promeneurs, depuis que les touristes australiens ne viennent plus. C’est une bourgade qui rappelle Vienne, ancienne capitale d’un immense empire, et aujourd’hui capitale trop grande d’un pays trop petit.

 

Kuta s’était faite pour accueillir des dizaines de milliers de touristes Australiens. A force de bombes terroristes qui les ont décimés, ils ne viennent plus. Seuls passent ou restent quelques voyageurs venus d’un peu partout – certains pour visiter Bali, à partir d’une bourgade où l’on peut facilement louer une mobylette, d’autres pour apprendre à surfer.

 

D’autres, enfin, ont l’espoir d’aller traînailler sur la plage, à l’australienne, tout comme ils l’auraient fait sur les plages de Torremolinos ou de Benidorm, quand ils sont d’origine européenne.

 

Pour les plages, ils sont mal tombés.

 

Bali a deux mauvaises saisons : la mousson – qui traîne un peu à nous quitter, cette année et au cours de laquelle les pluies torrentielles empêchent la bronzette paisible – et la venteuse. A ses débuts, cette beachdernière fait les choses ainsi : le vent arrive de la mer, influence le courant maritime qui arrive lui aussi, du coup de la mer. Il transporte avec lui toutes les poubelles jetées par tous les balinais dans toutes les rivières de l’île. Est-il nécessaire de préciser que les rivières arrivent, tôt ou tard, à la mer... Usuellement, une fois arrivé dans la mer, les poubelles partent avec la marée et les courants, et polluent ailleurs – éventuellement, sur la côte balinaise, mais dans un état tellement éparpillé qu’on peut accuser les voisins sans croire mentir. Mais pendant le premier mois de la saison des vents, tout est immédiatement repoussé sur le rivage.

 

Bien entendu, les balinais accusent les salopiauds de l’île de Java, juste en face ; mais je connais suffisamment les indiens et leurs descendants pour savoir qu’une telle quantité d’ordures jetées à tout vent, à toute rivière et à toute marée, ce ne peut être qu’un coup bien à eux. Pas la peine d’aller accuser faussement les Javanais. Ces derniers ont, bien certainement, aussi leurs défauts, mais pas celui d’être les pollueurs exclusifs des Balinais.

 

beach3Pendant un mois, donc, celui de la saison des vents, l’arrivée sur la plage, dès potron-minet, n’est pas à recommander, si vous voulez allez faire de la bronzette ou si vous comptiez nager. A peine aurez-vous vu la plage que vous bondirez à l’aéroport et que vous sauterez dans un avion pour Benidorm, pour y reprendre vos bonnes vieilles habitudes de vacancier sans soucis.

 

Sans compter qu’à Benidorm, vous trouverez non seulement votre bière favorite à un quart du prix auquel votre troquet en France ou en Belgique, vous la facture, ainsi que le rhum-coca pour trois fois rien mais, de plus, vous aurez une cuisine comme à la maison : il ne vous faudra en effet pas deux minutes pour trouver un vendeur de gaufres, un marchand de frites, un restaurant qui vous fera des boulettes sauce tomate. Seule variation par rapport aux boulettes sauce tomate de chez maman, il y aura un peu d’ail.

 

Ici, par contre, à Bali, il faut en plus s’habituer à la nourriture locale.

 

La vie est dure, pour les carpettes de plage.

 

Bien entendu, vu que lesdites carpettes de plage, quand elles sont en vacances, vont d’abord en boite de nuit, draguent comme des bêtes, se saoulent comme des huîtres et n’arrivent sur la plage, dans un état proche du coma, que vers le début de l’aprème, après tout, ça doit encore marcher. Ils grillent un coup, retournent à leur hôtel, et préparent la soirée suivante. S’ils sont dans un hôtel chic, passé Kuta, les employés de l’hôtel ont fait un nettoyage plus sérieux que celui que font les plagiste de Kuta – mais si peu, si peu… - et, de toute manière, il y a toujours la piscine.

 

beach2Si vous arrivez sur la plage aux mauvaises heures, c’est donc râpé – sauf si vous avez la mémoire courte – pour aller nager. Et les mauvaises heures, c’est long. Les balinais ne sont pas des foudres de travail. Ils arrivent sur la plage vers les dix heures et, après quelques mantras et chakras préparatoires, se mettent finalement au nettoyage une bonne heure plus tard. Et on ne peut pas dire qu’ils raclent trop fort. Le résultat est une plage qui passe du statut de crade à celui de douteuse, offerte au plaisir de la promenade à partir de midi. De cet instant, les Balinais nettoyeurs s’occupent d’autre chose – comme par exemple, d’essayer d’extorquer de l’argent aux étrangers – et laissent la mer rempiler sur la plage des sacs en plastique, des langes sales, des poissons morts, des papiers de bonbons, des tétrapaks de lait et des capotes anglaises usagées.

 

Parfois, en fin de journée, je passe là et admire l’héroïsme, ou l’inconscience, des apprentis surfeurs qui nagent dans cette soupe et doivent certainement attraper des infections dignes des maladreries du Moyen-Orient, du temps des croisades. Et j’imagine que les mois où les immondices n’arrivent pas en monticules sur la plage, si la situation ne saute pas à l’œil comme étant catastrophique, elle ne doit pas en être plus saine pour autant.

 

OzEt puis, je fais la seule chose qui soit à faire, sur la plage de Kuta : je regarde droit vers le sud, dans le lointain et me dis que, si j’avais vraiment envie de nager loin, loin, loin, à travers les îles de poissons morts, de capotes anglaises usagées, de sacs en plastiques et de tétrapaks vides, je n’aurais qu’à faire pas loin de deux mille kilomètres, et je serais en Australie, en ligne droite.

 

Hm, bon, ça, ce n’est pas sur la plage de Kuta, qui regarde vers l’ouest, que je le fais, mais sur celle de Pecatu, qui fait plein sud et qui est tout aussi polluée en cette saison.

 

Bien entendu, si j’allais, à coups de bus et de ferries, jusqu’à l’île du Timor Oriental, et que je me décidais à nager jusqu’en Australie, je n’aurais plus à nager que six cents kilomètres. Mais le simple fait que j’irais au Timor Oriental me fermerait pour longtemps toute possibilité de visiter l’Indonésie.

 

Enfin, quand je dis pour longtemps, ce serait tant que j’aurais un passeport avec l’ignoble visa de l’Ennemi. L’Indonésie a deux ennemis jurés : les salauds du Timor Oriental qui ont eu le culot de ne pas vouloir rester Indonésiens, et Israël.

 

Non, pour arrêter de divaguer : si on décide de venir visiter Bali, ce ne doit pas être pour ses plages, sauf si on veut revenir à la maison avec des maladies de peau incurables particulièrement peu ragoûtantes.

 

Et une grosse otite.

 

Si on décide de venir visiter Bali, ce peut être pour sa nature. Je me suis ainsi loué une mobylette, pour tourner sur l’île. Les balinais conduisent comme des cochons et leurs quadrupèdes bovins, ovins et porcins, à bonne école, prennent la route comme les jeunes des banlieues prennent le métro. A chaque instant, je frôle la mort – ou, en tout cas, l’accident. L’arrêt n’est pas synonyme de sécurité. Une fois, j’ai été renversé par une vache à un stop : j’attendais, tranquille comme Baptiste, quand elle m’est rentrée dedans par l’arrière.

 

Vu qu’il n’y a pas eu de vrais dégâts, j’ai laissé tomber. Sinon, je sens que je me serais énervé quand, devant les flics, le propriétaire aurait juré, l’œil doucereux et la bouche en cœur, que la vache avait meuglé pour me prévenir et que ma faute était donc établie.

 

La marche à pied, dans les rues piétonnières de Kuta, n’est pas davantage prometteuse de longue vie sans soucis : il m’est arrivé, aussi, de me faire renverser par une mobylette et sa propriétaire dessus. Heureusement, la vache a meuglé – je veux dire, la demoiselle, me voyant arriver devant sa mob’, a poussé un grand cri qui m’a permis de me préparer au choc. Je me suis retourné, ai attrapé la première chose qui m’est arrivée sous la main -  c’était son corsage – et ai chuté pas trop lourdement, me contentant, cette fois-là, de m’écorcher ici et là, le devant de son corsage toujours à la main, qui m’a évité des griffures trop profondes à la paume.

 

Rires de la foule en liesse, les vendeuses de colifichet, en d’autres mots, quand la malheureuse, les mains en croix sur son giron, ne pouvait qu’attendre le geste salvateur d’un bon Samaritain prêt à couvrir sa modestie. La solidarité féminine, de toute évidence, c’est tintin. Je me surprends encore, quand je pense que ce bon Samaritain, ça a été moi : je me suis redressé, ai vu la situation, ai lâché, embarrassé, le chiffon que je tenais en main, ai fait deux pas, ai pris à l’échoppe qui se trouvait devant nous un vêtement qui n’avait certes rien de féminin – c’était un maillot à la gloire de la bière locale – et l’ai fermement enfoncé par dessus sa tête. Deux secondes plus tard, la tête passée, elle était emballée et pouvait sortir les bras par les emmanchures idoines.

 

A dire en sa faveur, elle n’a pas essayé de se plaindre du fait que je l’aurais sauvagement agressée et m’a même remercié pour mon aide.

 

Je me suis éloigné après un court échange de politesses, elle à vitesse on ne peut plus réduite, moi faisant semblant de clopiner, pour lui faire honte. Je crois que le commerçant, amusé par la scène, lui a fait cadeau de son maillot.

 

Je le disais, on peut donc, à Bali, faire le tour de l’île pour voir la nature, si on n’est pas fatigué des rizières en étage, probablement déjà vues mille fois, du Viêt-Nam à la Thaïlande du Nord ; ou alors, on peut se promener pour voir ses temples, si on aime le genre hindouiste balinais.

 

On peut enfin séjourner ici pour ce que l’île peut offrir dans le domaine de la bonne chère.

 

En effet, si les Balinais sont à peu près aussi pollueurs que les Indiens, il faut admettre qu’ils sont encore meilleurs cuistots. L’extraordinaire variété gastronomique de l’île est nonpareille et vu les prix… Bref, chaque jour on peut s’offrir un repas de roi, de par sa finesse, sa variété et son goût, à un prix abordable pour le noble prolétaire, voyageur sans le sou. Ajoutons que la bière y est pour rien.

 

En toute logique, si nous vivions selon nos habitudes européennes, dans ce paradis du bien manger ; si nous prenions notre voiture pour faire cinq cents mètres quand nous allons acheter des cigarettes ; si nous restions affalés la journée entière à travailler devant un ordinateur et la soirée devant la télé ; si nous dévorions avec un enthousiasme bien compréhensible les merveilles que notre épouse balinaise nous concocterait ; le tout arrosé – il fait chaud – de quelques bières pour faire passer la soirée, nous ressemblerions vite à Dumbo l’éléphant volant.

 

Moins les oreilles.

 

Disons, à Dehaene, alors.

 

Comme quoi, si on décide de vivre à Bali, on a intérêt à mener une vie physiquement active. Sans cela, on meurt du cholestérol, couplé à l’artériosclérose, au bout de six mois.

 

A propos, je me demande ce que devient Chipie.

14:05 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : nature |  Facebook |

Commentaires

dis donc elles durent les promenades! continue d'écrire, et merci!

Écrit par : hanaeh | 07/05/2007

Merci Aux dernières nouvelles, tu te trouvais dans un village en Thaïlande au nom que je n'ai pas pu retenir. Merci de m'avoir donné ce lien, qui permet depuis mon fauteuil de partager, les découvertes d'un voyageur solitaire. Je t'encourage à continuer cette écriture passionnante !
Amitiés
Geneviève

Écrit par : Geneviève | 07/05/2007

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