05/05/2007

Rallye vers Bali

Pour aller à Denpasar, à partir de Yogjakarta, il faut prendre un bus de nuit. L’expression bus de nuit recouvre une réalité indonésiennes légèrement différente de la notion de nuit telle que nous la connaissons en Europe. On vient me chercher à l’hôtel, vers les quinze heures, dans un minibus où je retrouve un couple américain déjà rencontré sur le Mérapi. Ils avaient attendu la journée entière pour pouvoir en prendre une photo claire, et sont revenus bredouilles.

 

Ils partent eux aussi aujourd’hui à Bali. Notre minibus nous conduit jusqu’à la gare routière où un gros bus dit VIP nous attend. Il partira à quatre heures, nous annonce le chauffeur, qui nous attendait. Quant à nos deux Américains – ou, plus précisément, un Américain et une Américaine, on leur a réservé deux places à l’avant, Les places 1a et 1b. Ainsi, ils seront aux premières loges pour assister au spectacle des prouesses routières de notre conducteur.

 

Pour des raisons qui m’échappent, dans un bus où il y aura, au départ, moins d’une dizaine de voyageurs, on m’a réservé une place au milieu du bus. Nous sommes tous artistiquement éparpillés. Ce ne doit pas être pour un problème de balance ; un bus, même VIP, n’est pas un Boeing 727. Attendant de voir, et sachant que le bus ne partira pas avant une bonne heure, je fais le tour de la gare, m’achète des cacahuètes que je partage bientôt avec des gosses ravis.

 

Une fois le tour de la gare fait, je m’aventure dehors : rien de bien intéressant non plus. Comme de plus en plus souvent, en Asie et en Océanie, une mode fait que les terminaux de bus sont déplacés à l’extérieur de la ville, au milieu des champs. L’idée était, dit-on, d’avoir un vaste terminal, le prix du terrain ne comptant pas, frais comme une rose et ultramoderne, parfaitement bétonné et disposé avec intelligence. On a, usuellement, un terrain vague avec des cahutes caparaçonnées de tôle ondulée, au milieu des champs.

 

A Yogja’, il faut le dire, le terminal lui-même est raisonnablement bien fini, et chaque bus a sa place, bien clairement indiquée par deux traits parallèles de peinture blanche, devant un numéro. Par contre, dès que l’on sort, il n’y a rien. Une route passe devant le terminal, devenant piste, si on va vers la gauche, allant vers la nationale, si on va vers la droite. Quelques masures branlantes, dans lesquelles un valeureux candidat capitaliste s’est monté un petit supermarché, aux prix plus compétitifs que les magasins du terminal. On y trouve de l’eau, de la bière, des chips.

 

Alors, retour au bus, introduction plus formelle auprès de mes Américains et on bavarde jusqu’au moment où le chauffeur arrive, prend place derrière le volant, fait tourner le moteur et … démarre, une demi-heure, peut-être, avant l’heure officielle qu’il nous avait donné précédemment. Nous ne pipons mot, laissant l’homme concentré sur la conduite – et il faut mieux – mais je serais curieux de savoir combien de passagers ont raté le bus…

 

Première règle, apparemment, en Indonésie, pour qui veut prendre un bus interurbain : arriver largement à l’heure. Effectivement, ce n’est pas la première fois que je remarque un démarrage en avance sur l’heure dite, mais c’est la première fois que l’avance est aussi flagrante. Monsieur a peut-être une fiancée qui l’attend à Denpasar. Ou alors, il a fait son compte et tous les clients prévus sont là ?

 

La conduite à l’indonésienne, j’en avais déjà eu un avant goût à Sumatra. Mais c’était de jour, avec de petits bus au petit moteur à l’agonie, sur de petites routes peu fréquentées et dans un état tellement déplorable que le chauffeur – le chauffard - ne pouvait faire preuve de toutes ses capacités de virtuose du volant sans que les pneus ne s’envolent.

 

A Java, sur les grands axes, c’est une autre paire de manches. Les routes ne sont pas fameuses, mais elles sont. C’est déjà ça. De ce fait, déjà à peine passée la porte de sortie de la gare routière, le moteur rugit, monte dans les tours, le bus fonce et dépasse Tuk Tuk, mobylettes, vaches, autobus, vélos, rats, piétons, voitures, camions... restant pour cela plus longtemps que souhaitable du côté de la route d’où viennent, en face, d’autres vaches, d’autres vélos, d’autres autobus, d’autres camions. Le but est probablement d’avoir la route à l’influence, au bluff, en faisant peur à l’adversaire motorisé ou quadrupède qui a le culot d’occuper le terrain devant nous mais, pour des étrangers naïfs et peu au fait des coutumes routières du pays, notre conducteur, ou plutôt, notre pilote, semble chercher la collision frontale à tout prix.

 

OfferingMes deux américains blêmissent et se rappellent, l’une après l’autre, toutes les prières que leurs parents leurs avaient apprises, quand ils étaient petits. Le pilote de notre bolide a, quant à lui, pris ses précautions à l’avance. La compagnie est, de toute évidence, balinaise et, donc, de religion hindouiste : je remarquerai, en partant de Denpasar, quelques jours plus tard, que les pare-chocs des bus sont protégés à coups d’offrandes aux dieux – Bref, aucun risque, puisque, gagné à notre cause par les offrandes qui lui ont été faites, Ganesh, Vishnou ou Shiva nous protège.

 

La question reste de savoir ce qui se passe, quand le bus protégé par Ganesh et conduit par un trompe-la-mort primesautier dans le genre de notre chauffeur, rencontre un autre bus protégé par Vishnou et conduit par un autre taré. Les dieux se battent ? Dans les films de Bollywood, oui, très probablement, l’intervention divine est automatique ; les dieux se battent, ou collaborent, dépendant du film et, à eux deux, Vishnou et Krishna peuvent bien trouver une solution pour que les deux bus passent l’un à travers l’autre sans dommage.

 

Je verrais bien le fils de Ganesh, sur ce coup là.

 

En tout cas, en tant qu’ancien combattant de Bollywood et en tant que connaisseur du panthéon religieux indien, je dois dire que la protection divine me semble bien précaire : les dieux, quels qu’ils soient, sont usuellement des caractériels, du petit Jéhova au vieil Allah cruel ; du petit Ganesh farceur à la vieille Héra jalouse ; de la déesse-princesse Rayamanava, la faux-cul, à l’antique Baal sanguinaire. Ils aiment la castagne, ils aiment les catastrophes, ils aiment la vengeance mesquine, ils aiment le sang.

 

Pour moi, offrandes ou non, le bus n’est pas plus protégé que cela. Mes deux Américains en arrivent à la même conclusion et, profitant du fait que le bus est encore presque vide, reculent de plusieurs rangées, vers le milieu du bus, juste devant moi. Là, nous bavardons, discutons politique, philosophie à la petite semaine, quotidien, et comparons nos trajets. Madame jette un œil sur la route, de temps à autre ; elle arrête alors de respirer et ses doigts, qui tiennent fermement son accoudoir, se crispent et blanchissent.

 

Nous longeons le flanc du Mérapi, puis passons Prambanan, aperçu un instant entre deux manguiers. La journée, tout doucement, grisaille, s’assombrit, devient crépuscule. C’est bientôt la nuit. Notre chauffeur n’en ralentit pas pour autant et, au milieu de notre conversation animée, j’entends parfois des rafales de coups de klaxons destinés à apeurer un adversaire qui a encore le culot de rouler sur sa bande à lui.

 

Arrêt de nuit, repas délicieux de curry, mais un nuage de moustiques importuns. Redémarrage. Nous décidons de prétendre qu’il n’y a rien à voir à l’avant, et nous préparons à dormir, chacun sur sa banquette, bien soigneusement choisie vers le milieu du bus. Sur notre gauche, plongés dans le plus profond sommeil, nous laissons passer le mont Bromo au cratère rougi, qui gronde, qui hoquette, qui est probablement en train de préparer une bonne petite éruption, comme chaque année.

 

Vers les quatre heures du matin, arrivée dans une ville inconnue, au nom imprononçable, que nous traversons avant d’arriver à la jetée où nous prenons le bac à destination de Bali. Petit bac minuscule et de forme ovale, en bon état encore, malgré sa couche de rouille, et qui me rappelle ceux qui relient Penang à Butterworth, en Malaisie. Les rats se poursuivent dans les coursives, sans faire attention à nous. Au moins, s’ils n’ont pas quitté le navire, c’est que la traversée se fera sans naufrage… Une heure de navigation, arrivée à Bali, dans le noir encore. Les locaux sont priés d’aller montrer leurs papiers au poste de police – ah, oui, j’oubliais de dire que l’Indonésie a des frontières intérieures qu’il n’est pas autorisé, pour les Indonésiens, de franchir sans permis. Pour les étrangers, il y a une règle du même tonneau, quand ils vont en Irian Jaya – la section de la Papouasie que les Indonésiens ont occupés avec la douce complicité des Nations Unies, il n’y a guère, et où ils terminent de génocider les populations autochtones.

 

Redémarrage dans la lumière de l’aurore qui, peu à peu, nous laisse admirer l’extraordinaire luxuriance de la végétation et l’incroyable densité de la population : nous ne pouvons pas rouler cinq minutes sans passer un village et sa forêt de temples. BalitA gauche, à droite, traversant la route, déboulent des cochons noirs, des poules, des gens. Le chauffeur, sentant l’écurie, n’en ralentit pas pour autant et use de son avertisseur avec pétulance, afin d’éviter le plus gros et de pouvoir, si, pour sa malchance, une vache, une mobylette ou un gosse lui passait sous les roues, déclarer l’œil doucereux et la bouche en cœur, à la maréchaussée : «et j’avais pourtant klaxonné»…

14:02 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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