30/04/2007

Borobudur et ses quatre cents Bouddha

Etape suivante de l’exploration de la région : Borobudur. Pourquoi pas Prambanan ? Parce que Prambanan est un temple de type indien, que j’en ai vu des dizaines, que les temples angkoriens sont plus chouettes et que voilà.

 

Chacun ses goûts, c’est vrai, quoi...

 

Et puis, le nom de Borobudur me rappelle Phosphore Noloc, même si ce dernier n’est jamais venu par ici.

 

Borobudur, donc… C’est un endroit qui peut décevoir, pour ceux qui venaient avec l’idée de trouver un site gigantesque, semblable à celui d’Angkor. Borobudur, c’est un bloc de pierre seulement – un bloc incroyablement travaillé, mais un bloc seulement.

 

Oui, oui, oui… Il y a, c’est exact, deux petits temples annexes, situés à un ou deux kilomètres,  de part et d’autre du monument de Borobudur. Mais il faut avouer qu’ils n’ont pas grand intérêt, même si les guides s’échinent à nous persuader du contraire, nous tirant par la manche pour nous y conduire, avec l’espoir de gagner une pièce supplémentaire.

 

L’intérêt de Borobudur n’est pas un quelconque caractère kolossal, dans son aspect monumental. Là, en effet, Borobudur décevrait, comparé à certains des monstres d’Angkor. Borobudur, cependant, est ce qu’on a fait de plus énorme dans l’édition, puisqu’il s’agit d’un livre de plus de quatre-vingts mètres sur quatre-vingts, à sa base, et qui nous fait quand même sept paliers et une trentaine de mètres de hauteur.  

Borob

Sur le dernier palier, c’est vrai, pas de bas reliefs sculptés :il n’y a que des Bouddha sous cloche – à l’exception de deux d’entre deux qu’on a laissé à l’air libre.

 

Roi des singesBorobudur est aussi ce qu’on a fait de plus complet, dans les textes sacrés bouddhisto-brahmaniques. Tout y est illustré: l’Histoire, la Petite Histoire, le détail du quotidien, les Textes Sacrés ; tout y est, en forme de… bande dessinée. C’est l’intégrale d’Alix, dans son principe, conçu par un Jacques Martin de l’époque ; construit et sculpté par des milliers d’anonymes.

 

Physiquement, ça ressemble à un gâteau de mariage à étages – petits personnages tout en haut compris. L’ingénieur responsable a utilisé le sommet d’une colline comme si c’était une dent qu’on allait recouvrir d’une couronne. Le plus gros du travail en a certainement été facilité. Sauf qu’il a fallu monter les pierres au sommet de la colline, bien entendu. L’idée maîtresse du chef de chantier – si on pouvait l’appeler ainsi – devait plutôt être d’en foutre plein la vue au visiteur non averti qui allait débarquer prochainement, que d’épargner la peine du pauvre petit esclave souffreteux.

 

Une fois le principe de la couronne dentaire lancé, on a construit un bâtiment qui rappelle, en beaucoup plus gros, les mastabas égyptiennes de la plus haute antiquité – à cela près que chaque palier est couvert de bas-reliefs sculptés, représentant des scènes de la vie de Bouddha, de celles des rois, de celles du petit peuple, des préceptes de vie. Chaque étage a sa spécialité et d’un niveau l’autre, on se dirige vers la perfection. Au dernier niveau, il n’y a plus que le Bouddha, sous cloche.

 

Borob5Ce n’est pas dire qu’il n’y a de Bouddha qu’au sommet de cette pyramide : en réalité, les représentations du Bouddha sont nombreuses. Il n’est pas un recoin où, au fond d’une niche ou à l’air libre, le Bouddha n’observe le monde de pierre qui l’entoure. Il doit y en avoir trois ou quatre cents.

 

Le temple n’a pas été épargné par les injures du temps. La qualité des fondations, même si elle avait été parfaite, n’aurait quand même pas traversé mille ans sans qu’on puisse noter une petite fissure ici ou là. La qualité des fondations n’avait, bien entendu, pas été parfaite. La pierre de Borobudur est, par ailleurs, de la « pierre d’Angkor », comme on l’appelle, facile à travailler, tendre au ciseau, tendre aux éléments. Il y a eu – nous sommes à Java, ne l’oublions pas – quelques tremblements de terre et, enfin, il y a eu des voleurs.

 

Nous sommes à Java, ne l’oublions pas, je disais…

 

De ce qui précède, on ne sera pas surpris d’apprendre qu’au début du siècle précédent, et après quelques centaines d’années de négligence, d’abandon, d’oubli, Borobudur présentait l’aspect de Berlin après les bombardements de la deuxième guerre mondiale : ce n’était, ni plus ni moins, qu’un tas de gravas sur lequel on pouvait deviner quelques beaux restes.

 

En une quarantaine d’années, Hollandais, d’abord, un peu tout le monde, ensuite, a remis à neuf la bibliothèque qu’est Borobudur. Disons le temple de Borobudur, si Borobudur est un temple. Le sujet reste ouvert à la controverse. On a donc rétabli les perpendiculaires ; les chemins de pèlerinage des niveaux ont été remis en état ; les murs prêts de s’effondrer ont été stabilisés, ceux qui s’étaient effondrés ont été redressés ; les statues ont été retrouvées et remises à leur place, et les trous fâcheux dans les bas-reliefs ont été comblés. On a récupéré, dans les musées nationaux et étrangers, ainsi que dans les collections d’amateurs d’art peu scrupuleux, quant à l’origine des trésors qu’ils obtenaient, les statues du Bouddha protégées, les bas-reliefs sculptés et voyageurs, les têtes de Bouddha volées. On a recollé ensemble ce qui pouvait l’être. Un travail de bénédictin tout simplement admirable, accompli sur un chantier énorme.

Borob2

 

09:27 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : archeologie, art |  Facebook |

29/04/2007

Promenade autour du volcan

Mais quand on vient à Yogja sans savoir ce que vaut la ville, on y vient alors pour des curiosités qui lui sont extérieures : le Mérapi, pour les suicidaires ; Borobudur et Prambanan, pour les amateurs de vieille pierre.

 

On y découvre aussi le plaisir de flâner sur la rue routarde, Sosrowijayan, qui offre de bons hôtels, de bons guesthouses, des restaurants et des bistrots, avec de la bonne musique et des happy hour. Pendant ces happy hour qui courent, usuellement, de midi jusqu’au milieu de la soirée, la bière est pour trois fois rien. Pour ce qui est de la nourriture, je m’empiffre de salades d’avocats sur lesquelles, dans le coin, outre le filet de citron, le cuistot ajoute du… fromage râpé. Ma foi, pourquoi pas. Le soir, ce sont toutes les recettes de Java. Royalement, le saté – de porc, de poulet, de bœuf… - s’impose. Les sauces d’accompagnement sont excellentes.

 

Dans les ruelles qui donnent sur Sosrowijayan, on trouve aussi d’autres guesthouses, d’autres restaurants à la cuisine délectable. Une ruelle enfin, longue comme un jour sans pain, qui n’était que losmen, ces logements spartiates qui ont, jusqu’il y a quatre ou cinq ans, formé les bataillons serrés de l’offre hôtelière à destination des routards, s’est reconvertie dans la location des chambres pour les masseuses.

 

Pas une des masseuses de la ruelle en question ne pratique le noble art du massage, bien entendu. Il existe quelque chose que l’on appelle le plus vieux métier du monde, je crois.

 

Sortir de Yogja’ n’est pas trop compliqué, et la demoiselle de la réception est extraordinairement claire dans ses explications. Qu’elle soit trois fois bénie. Ce matin, je me décide à aller voir le Mérapi d’aussi près qu’il est possible de le voir. A la suite de plusieurs accidents mortels, ces dernières semaines, la maréchaussée a décidé de protéger les idiots contre eux-même, et a bloqué tout ce qui ressemble à une route, un chemin ou un sentier, et qui pourrait conduire jusqu’à l’une des bouches à feu du volcan.

 

Les coins où ça fume sont strictement interdits aussi.

 

Pour éviter tout geste malheureux de la part d’un promeneur distrait, ou profondément déprimé, chacun des barrages qui était, jusqu’à présent, surveillé uniquement par lui-même et sa pancarte sur laquelle, en multilingue, était signalé qu’aller plus loin était à la fois interdit et dangereux, est maintenant tenu par un préposé en uniforme.

 

Sachant tout cela, Mademoiselle la réceptionniste me conseille vivement d’aller sur la colline d’à côté. Elle se trouve, à tout casser, à un demi kilomètre du volcan. A son sommet, je devrais avoir une vue intéressante. Elle me précise quel bus, quelle fréquence, quels changements, où le prendre, où l’abandonner. Me voilà donc parti.

 

BusJe suis à peine arrivé à l’endroit où mon premier bus devrait arriver… qu’il arrive, effectivement. Veine. Un gros truc jaune, brinqueballant, au double pare-brise comme des yeux d’abeille. Il traverse la ville de part en part, pour arriver à un terminal où je devrais trouver mon bonheur : le bus pour le Mérapi.

 

Effectivement, le voilà. Je saute dedans, et nous démarrons bientôt, le bus plein comme un œuf. Nous sortons bientôt de la ville, à un rythme paresseux, traversons des villages de plus en plus reculés – ce qu’on aurait pu croire être, de haut, la banlieue de Yogja’ – jusqu’au moment où le bus, après un dernier petit village, prend décidément une route de montagne.

 

Une bonne demi heure plus tard, je suis au pied d’un petit chemin, dans un parc national. Au bout du chemin, il y a un point de vue : c’est le Mérapi. Je prends donc le chemin qui, très vite, se dégrade pour ne plus être qu’un sentier bosselé de cailloux. Parfois passent des vagues d’odeurs sulfureuses qui rappellent qu’un volcan n’est pas loin.

 

Quand on arrive au sommet, la vue est presque tout aussi bouchée que de Yogja’, mais on distingue cependant les cheminées de fumerolles prometteuses d’activité souterraine. Les flancs du volcan sont d’une couleur brunâtre, lunaire. Rien ne pousse. Visiblement, les vapeurs brûlantes qui sortent de partout sont néfastes à la verdure.

 

Parlant de verdure, je note, de mon point de vue, que des bosquets d’arbres s’agitent régulièrement, ici ou là, dans mon entourage immédiat. Des singes ? Non, m’expliquera-t-on plus tard : de petites secousses sismiques, dues au volcan.

 

Au bout d’une heure à observer les pentes du volcan, parcourues de nuages qui montent et qui descendent, je me décide à revenir à mon point de départ. Jamais je ne pourrai obtenir une bonne photo d’ici. Le seul moyen, c’est un avion lent, ou un hélicoptère, loué à cet usage. Tant pis, ce ne sera donc jamais pour mes photos de volcans qu’on me verra dans le National Geographic.

 

VersmerapiRetour en ville, avec un autre bus, qu'on attend à plusieurs, dont une petite fille qui ne m'a pas à la bonne, changement en cours de trajet, quand le bus casse son embrayage et arrivée en cours d’après midi sur le Mailboro, à temps pour profiter des happy hours des bistrots de la Sosrowijayan. Ca tombe bien, il faisait soif.

 

12:40 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vulcanologie, nature |  Facebook |

23/04/2007

Yogjakarta, son charme et ses horreurs

Dire que Jogjakarta est belle serait presque un mensonge. C’est une ville provinciale, faite à l’indonésienne, avec ses bâtiments décrépis et ses rues défoncées. Une gare de type terminus, sise en plein milieu de la ville, avec deux voies qui la quittent et qui passent un instant sur l’une des rues principales avant de disparaître dans la nature. La gare est plutôt jolie. Quand aux bâtiments qui longent les rues, il y a de tout.

 

L’arrivée en avion est spectaculaire. Pour des raisons qui m’échappent, le vol fait un 8 au dessus de la ville, ce qui permet d’observer son étendue à loisir. Jogja’, comme on l’appelle, repose au milieu d’une plaine, encadrée par des collines uniformément boisées, au relief parfois bien suspect, avec comme un creux à leur sommet. La plus grande de ces collines offre, quant à elle, un véritable paysage lunaire, cataclysmique : c’est le volcan Mérapi, encadré par ses deux acolytes. Tout ce petit monde est toujours en activité. Jogja vit sur un volcan – enfin, juste à côté ; la banlieue grignote sur les premiers contreforts du volcan, pendant que le centre de la ville doit en être éloigné de quatre ou cinq kilomètres.

 

Quoiqu’il en soit, le jour où le Mérapi fera boum, les indigènes le sentiront passer.

 

BataviaSon aéroport est curieusement actif, pour ce qui n’est qu’une bourgade, guère éloignée de la capitale – une heure de vol – qui plus est. On peut compter trois avions au terminal, et un quatrième en attente de décollage, alors qu’on atterrit finalement avec le cinquième. Entré dans le terminal, au son des gamelans joués sans discontinuer par un orchestre, de l’ouverture à la fermeture de l’aéroport, nous allons au carrousel et récupérons bientôt nos bagages. Toujours l’inévitable employé de la compagnie, qui vérifie qui prend quoi. Pas plus mal, je le répète. Une meute de taxis vous saute à la gorge, alors que vous quittez le bâtiment. De l’aéroport à la ville, il doit y avoir, à tout casser, une demi-douzaine de kilomètres et un feu rouge.

 

KaruniaMon hôtel – son nom est le Karunia, le cadeau des dieux  - se trouve dans la rue des hôtels, au centre. Il s’agit d’une grosse maison bourgeoise, qu’on a bien aménagé pour en faire un hôtel tout à fait acceptable. La réception est charmante, le service, efficace et courtois. L’école d’hôtellerie de Java se trouve à Jogja et même les guesthouses les plus rudimentaires ont un personnel qui ferait rêver. La rue, c’est le Kaoh San local, mais autrement plus agréable que celui de Jakarta. Jogja est une ville universitaire. De ce fait, cette bourgade qui a tout pour être un trou perdu est une vraie ville, vivante, où l’on s’amuse, où le contact avec la population est facile, et souvent intéressant – à deux exceptions près : les vendeurs de batik et les masseuses.

 

Jogja est la capitale du batik. On vous en vend partout. Quand vous avancez pour la première fois sur la Mailboro (non, ce n’est pas une faute de frappe – il s’agit d’un mail, d’une promenade, à l’origine, avant qu’on la recouvre de béton, créée en l’honneur du comte de Marlboro, lors de la courte occupation anglaise de Java), vous êtes encadré de vendeurs de tout et de n’importe quoi, qui vous hèlent en espérant vous fourguer les objets les plus invraisemblablement éloignés de vos intérêts. Vous êtes un homme ? On vous prend par le bras aussi bien pour vous faire admirer des cravates ou des porte-cigarettes que des strings coquets en dentelle et des batiks. Vous êtes une femme ? On vous jette des photos de diva à la tête, on vous propose des tatouages dignes des rockeurs les plus épais, on vous propose quand même aussi les strings signalés plus haut. Et des batiks aussi, bien entendu.

 

A chaque instant, vous êtes abordé par un monsieur aimable qui vous assure qu’il vous a déjà vu hier, la semaine dernière, le mois dernier, ou bien c’était votre frère ou votre sœur, et qu’il faut absolument aller voir son exposition de batiks qui ne sont pas des produits touristiques du tout (bin voyons) mais des pièces d’une valeur artistique inestimable, etc, etc, etc... Bah, la première fois, j’y vais toujours. Ca fait plaisir au rabatteur et ça donne un espoir au vendeur. Il s’agit de peinture sur soie, selon des motifs traditionnels ou non, et que, si vous l’achetez, vous pendrez à votre mur, ou vous rangerez bien soigneusement dans un placard, pour offrir à quelqu’un que vous n’aimez pas tant que ça, à Noël. En attendant, sous la chaleur de plomb qui assomme la rue pendant l’après midi, le passage chez le vendeur de batik est une halte bienvenue, lors de laquelle, de plus, on se voit offrir un thé.

 

Les batiks, c’est franchement pas terrible.

 

Enfin bon, chacun son goût.

 

merrygoroundA part les rabatteurs de batiks, sur la Mailboro, donc, que trouve t-on de beau à faire en ville ? Toujours sur la même artère, il y a les revendeurs de tout et n’importe quoi. Il y a des musées – à éviter. Il y a des cantines de rue, il y a une foire permanente que les enfants et leurs parents fréquentent beaucoup.

 

 

 

 

 

taxiIl y a des vélos-taxis dont les conducteurs vous hèlent à chaque pas, vous proposant des prix démentiels pour vous transporter sur deux cents mètres. Il y a d’autres conducteurs un peu plus réalistes, qui vous proposent ce qu’ils appellent eux même « le prix indonésien », par opposition au prix touriste.

 

 

 

 

 

Pas de tuk-tuk comme à Jakarta. Dommage, les modèles sportifs de Jakarta sont amusants. Dangereux, mais amusants.

tuktukjak

 

 

Il y a des mendiants, qui exhibent des plaies et des difformités à vous faire vomir.

 

beggars

 

Il y a aussi le palais du sultan. L’état de Jogja est le seul état indonésien encore gouverné en partenariat entre le pouvoir central et le sultan. Apparemment, ledit Sultan – ou, plus probablement, Monsieur son papa – avait été particulièrement admirable lors des dernières années de l’occupation hollandaise et le petit peuple de Java entier garde une dévotion particulière pour l’institution. On peut visiter le palais, sorte de cité interdite protégée par de vieux gardes, armés de kriss.

Kriss

 

 

birdmarketIl y a le palais des eaux. C’est là qu’il faut aller, tôt le matin, pour prendre une photo du Mérapi, avant qu’il soit noyé dans la brume qui semble souvent le cacher à la ville. Autour du palais, dont seule une double arche a survécu au dernier tremblement de terre, un marché aux oiseaux, une piscine pour le sultan et ses épouses, une mosquée secrète, quelques bâtiments que l’on s’évertue à réparer, entre deux tremblements de terre qui les aplatissent à nouveau.

13:54 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tourisme |  Facebook |

22/04/2007

Art socialiste

Jakarta, c’est Bétonville, entrecoupé d’autoroutes. C’est aéré, respirable, mais c’est ennuyeux, quelconque. C’est aussi le centre de l’art socialiste en Océanie.

 

Horreur1Sukarno, le Fidel Castro local, avait trouvé nécessaire de faire comme tous les dirigeants socialistes dont l’Histoire nous a gratifié: de l’art national et prolétaire. C’est toujours stérile ; c’est toujours vilain. Au centre ville – enfin, à ce qui devait devenir le centre-ville, et qui ne l’est pas devenu, vu qu’il n’y a pas de centre-ville à proprement parler – il y a une espèce de grand obélisque à la gloire de l’indépendance. On l’a planté au milieu d’un parc dans lequel terminent de vieillir en paix quelques cerfs et quelques biches, en semi-liberté. Il est entouré de carrioles à cheval, histoire de faire rire les enfants, le temps d’une promenade, et de marchands de barbe à papa.

 

Les gosses y défilent par cars scolaires entiers. Ca les occupe une matinée, et les instituteurs n’ont pas de classe à préparer ce jour là : le matin, visite, l’aprème, le cours préparé par le ministère, depuis toujours, à la gloire de l’indépendance, des combattants de l’indépendance et du Camarade Sukarno. Ou cours de la matinée, et visite l’aprème. C’est encore mieux, quand on vient de la province, bien entendu.

 

Pour le cours d’instruction civique qui va avec, on tait le rôle des Japonais, je suppose.

 

horreur2Un peu partout en ville, des statues en pied d’un solide gaillard ; ou de sa nom moins solide copine ; ou des deux, bras dessus, bras dessous, sensés représenter la jeunesse indonésienne, l’armée indonésienne, la femme indonésienne, la vache indonésienne, le pompier indonésien, la chèvre indonésienne, le prolétaire indonésien, le politicien indonésien ou la paysannerie indonésienne. J’en oublie certainement. Le vrai type de l’Indonésien moyen, représenté par ces statues, a un vaste poitrail – pour les hommes - et des mains surdimensionnées, tout comme les pieds, pour faire plus peur à l’envahisseur chinois, ou hollandais, qui rode.

 

Quand les mots art et socialisme sont accolés, ça donne toujours le même résultat : c’est moche. L’art stalinien du socialisme scientifique, c’est à vomir. L’art national socialiste, c’est à pleurer. L’art socialiste agricole, mieux connu sous le nom de sado-maoïste, c’est à se flinguer. L’art de la troisième voie, qu’elle soit titiste, castriste, ou sukarniste, vaut ses frères socialistes : c’est nul.

 

Au bout d’une journée de promenade en ville, d’une statue à la gloire de l’Indonésie, à une autre statue à la gloire de l’Indonésie, je décide que le musée de l’indépendance ne méritera certainement pas le détour. Le musée indonésien, quel qu’il soit, n’a qu’un rôle : renforcer le sentiment national chez les chères têtes blondes à coups de chromos. Vous rentrez dans un musée annoncé comme étant celui du batik, de la fabrication du biniou, de la science agricole ou des volcans, on y est immanquablement confronté à une exposition à la gloire du régime.

 

Je ne suis pas indonésien, je fais donc l’impasse. Trop, c’est trop. Les gosses du coins, conduits dans les musées sous la houlette de leurs éducateurs, n’ont pas l’air chaud non plus, ai-je remarqué.

 

Points BlancsDans la rue, je me contente d’admirer les bus antiques qui transportent les locaux, ou une pub pour Bioré, la marque bien connue de sparadraps attrapeurs de points noir. Que n’invente-t-on pas… Un nouveau progrès, dans le domaine des sparadraps attrapeurs de points noirs, est illustré par une jeune femme qui serait tout simplement ravissante, si elle n’était couverte de points noirs qu’elle montre fièrement à la foule en délire : dorénavant, les sparadraps attrapeurs de points noirs sont eux même de couleur noire. Le résultat est que nous pouvons voir de nos yeux à nous que les points noirs sont blancs. Enfin, mieux vaut voir ça qu’être aveugle. Ou alors, c’est le coup d’un logiciel de retouche d’image ?

 

Après deux jours de promenade paresseuse, parfois à pied, parfois sur une moto-taxi, à ne pas voir grand-chose d’intéressant, ras le bol, de Jakarta et de Jalan Jaksa. Hop, internet et un billet pour Jogjakarta. L’avion encore. En fait, le nom de Batavia Airways m’avait tapé dans l’œil, et j’ai décidé de faire la courte distance qui sépare les deux villes en avion, pour le coup d’œil sur le Mérapi, et pour le nom de la compagnie aérienne.

 

SatéC’est pour demain matin. Pour ce soir, comme chaque soir, une petite orgie de satés dans la rue parallèle à la Jaksa : il doit bien y avoir là une centaine de cantines de rue, toutes vendant des satés, chacun des cuistots avec sa recette à lui qu’elle est bonne, avec sa sauce aux cacahuètes unique. C’est délicieux ; je prends chaque fois la portion minimum, qui me permet de m’empiffrer, sur la soirée, à quatre cantines différentes. Chaque fois, c’est un repas de roi. Les rats sont d’accords, qui galopent d’un tas de détritus à l’autre, entre les cantines de saté et les vendeurs de films piratés.

 

Les satés… pour cela, Jakarta, c’est bien. Il devait y avoir quelque chose de positif à dire sur la ville, si on cherchait assez longtemps.

13:53 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art, socialisme, cuisine |  Facebook |

21/04/2007

Borneo Guesthouse, et ses rats

JakJalan Jaksa, c’est moche. On ne peut pas dire que Jakarta attire les voyageurs, en général, et les backpackers en particulier. Jakarta, c’est une ville laide, un amas de béton qui pèle et qui n’a rien de bien intéressant à offrir.

 

De ce fait, Jalan Jaksa, ce sont quelques hôtels dignes de l’Inde, trois bars de nuit ; deux bars de jour, dont un bar allemand, avec Knödels, Schnitzels et Sauerkraut ; un bar de vingt-quatre heures sur vingt quatre. Dans ce dernier bar, on peut prendre son petit déjeuner à des heures inimaginables, mais il faut bien savoir qu’on aura à se protéger de vols de bouteilles de bière lancées par de joyeux fêtards de la nuit d’avant, accompagnés par des dames qui sont toujours prêtes à faire connaissance avec l’un ou l’autre petit nouveau, contre monnaie sonnante et trébuchante. L’un des deux problèmes est que, au petit matin, elles sont usuellement fatiguées, bourrées et, de ce fait, bien peu attirantes, avec leur rimmel qui coule.

 

Le deuxième problème est que, au petit matin, la barbe commence à percer le fond de teint et fait désordre.

 

Les hôtels de Jalan Jaksa, le Kaoh San indonésien, donc, sont également accueillants pour les voyageurs et pour les rats. Je me souviens, la première et dernière fois que je suis arrivé à Borneo Guesthouse, avoir vu descendre un rat de l’étage, pendant qu’un deuxième me filait entre les pieds pour aller se cacher dans un endroit discret, au fond à gauche.

 

Il est vrai qu’il était six heures du matin et que personne, ou presque, n’était debout. Le patron, encore endormi quand j’avais passé la porte d’entrée, avait ouvert un œil, puis le deuxième, s’était levé pour aller me chercher une clé de chambre qu’il n’a jamais eu à me donner, vu que je ne souhaitais plus dormir dans son établissement.

 

J’ai donc, depuis, choisi d’aller planter ma tente dans un autre Guesthouse, dans lequel je n’ai, à ce jour, lors de mes passages, jamais vu ni rats, ni cancrelats, ni rien de moche de ce genre.

 

Oui, je sais, on me l’a dit : ce n’est qu’une affaire de temps. Eh bien, étant du type optimiste, je n’en suis pas certain.

 

Me voilà donc devant mon Guesthouse habituel. Malgré l’heure tardive, il fourmille d’activité. Le patron a décidé de rénover un peu : quelques travaux de peinture, qui ne font pas de mal, je dois dire, et remplacement de quelques fils électriques datant de Mathusalem. Il était temps. L’endroit fait nettement plus coquet, même alors qu’il est encore en chantier. Je suis reçu comme le fils de la maison, à ma grande surprise : c’est que les travaux, les taches de plâtre, l’odeur entêtante de la peinture, ont chassé les clients potentiels, alors que nous ne sommes pas encore vraiment en saison : la queue de la mousson traîne encore. Bref, je suis seul pensionnaire ce soir.

 

Du coup, j’ai droit à l’une des rares chambres où le matelas peut vraiment être appelé matelas. Dans la plupart des chambres, ce sont des paillasses, enfin, plutôt des cotonasses, dignes des pages les plus noires d’un Zola contemporain.

 

Mais il n’y a ni rat, ni cancrelats dans les chambres.

 

Ni puces dans la literie.

 

Une fois les travaux de peinture terminés, m’explique le patron, alors  que j’ai déposé mes affaires dans ma chambre, et que je suis descendu remplir les formulaires de police, il envisage de remplacer les lits les plus amochés. Bonne idée. J’espère qu’il en fera de même pour les draps, usés jusqu’à la trame, et souvent troués.

 

Jakarta, disais-je, est une ville laide. Outre les bâtiments futuristes qui font le Jakarta moderne, et qui vieillissent avec la mode, il y a un quartier chinois littéralement démoli, lors des dernières émeutes d’il y a bientôt dix ans : maisons brûlées, façades défigurées, magasins pillés, plusieurs centaines de morts. Les morts ont été enterrés à la sauvette, le quartier a été rafistolé plutôt que remis en état, dans l’attente angoissée du prochain orage.

 

Le musulman moyen n’est pas extraordinairement travailleur ; l’immigré chinois, si. Le musulman moyen est donc pauvre, quand le chinois est riche – ou, du moins, peut voir venir. Résultat : émeutes antichinoises, vu que ces chiens de capitalistes apatrides à la religion douteuse sucent le sang du noble prolétaire musulman et Indonésien.

 

Vingt ans plus tôt encore, les musulmans se lançaient dans une tentative de génocide des chinois indonésiens, vu que ces derniers étaient communistes.

 

Quand on en veut à quelqu’un, ou à son coffre fort, on trouve toujours une bonne raison pour lui taper dessus et le dépouiller. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère...

 

Chinatown est encore aujourd’hui un quartier moche, avec des traces de gnons partout. Le risque de ratonnade n’est certainement pas exclu, et les chinois se font discrets, tout en continuant – les pauvres, que peuvent-ils faire d’autre – à travailler et, horresco referens, à gagner des sous. J’imagine qu’il y a, en dessous de toute cette activité, le vague rêve de retourner un jour à la Mère Patrie, quittée par leurs ancêtres il y a au moins deux siècles. Pour y retrouver quoi ? C’est le fantasme des juifs d’avant guerre, qui ont bien déchanté, le jour où il devenait possible d’aller l’an prochain à Jérusalem.

 

Hors Chinatown, il y a Batavia – c’est l’ancien nom de Jakarta, et c’est aussi le nom donné au vieux quartier hollandais de Jakarta. C’est remis en état, ce n’est pas vilain, mais ça ne vaut certainement pas les jolis quartiers de Malacca et leur mélange portugais, hollandais et chinois. Vive la Malaisie.

 

Vraiment, hors deux ou trois rues qui visent le tourisme gros comme une maison, et qui n’arrivent même pas au niveau des quartiers shopping à thème de Singapour, Jakarta est laide ; il n’y a rien de plus à en dire.

11:39 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : animaux |  Facebook |

20/04/2007

Arrivée à Jakarta, dans un avion qui ne s'écrase pas

Me voici à Medan, en fin de matinée, fraîchement arrivé de Parapat, et je file à l’aéroport, à califourchon sur une mobylette, ma valoche fermement tenue entre les jambes du conducteur, mon ordi sur le dos, me chercher un billet pour Jakarta. L’Indonésie est sans doute le seul pays où je fais entorse à mes principes : j’y prends quelquefois l’avion. Sinon, sur certains trajets, c’est vraiment trop long. De toute manière, avec trois avions plantés en deux semaines, le dernier, c’était hier, je suppose que la statistique me protège dorénavant.

 

La descente vers Jakarta, en bus, prend officiellement deux jours. C’est l’horaire annoncé. Dans un bus dit VIP, mais c’est un gros mensonge, il faut descendre tout Sumatra, et les routes ne sont pas toujours dans un état satisfaisant. Je n’ai jamais entendu dire que l’horaire avait été respecté. La fois où j’ai fait la route vers Jakarta, il nous a fallu trois jours. Si je dois en croire des promeneurs qui viennent de faire le trajet en sens inverse, et que j’ai rencontré à Parapat ce matin, avec mes trois jours, j’avais encore eu de la chance, à l’époque.

 

Quand vous voyez le bus arriver à la gare routière, vous pouvez deviner que vous vous lancez dans une équipée qui va bientôt se révéler épique : sur la galerie – car le bus VIP a une galerie… c’est déjà un signe… - il n’y a pas moins de cinq pneus de secours. Lors de ma descente, ils avaient suffit – mais tout juste. Lors de la remontée des deux Hollandais rencontré ce matin, il a fallu un sixième pneu, non prévu, qui a entraîné un retard supplémentaire d’une demi-journée : quatre jours de trajet… Il avait fallu attendre, venant de Dieu sait où, un pneu de secours finalement obtenu d’un autre bus qui descendait et n’avait pas encore épuisé son quota de pneus de secours.

 

Bref, avions dangereux ou non, ce ne peut pas être plus grave que les routes, et ma décision est prise : ce sera l’avion. J’éviterai juste Adam Air, qui semble être, pour le moment, la tête à claques du Destin.

 

CFCArrivé à l’aéroport de Medan, qui possède – ma Doué ! – un terminal international. En effet, il y a un vol quotidien vers Penang, et un autre vers Kuala Lumpur. L’aéroport possède aussi un restaurant prestigieux : le California Fried Chicken, l’ennemi intime d’une certaine compagnie du Kentucky…

 

Je me dirige vers les comptoirs des compagnies aériennes intérieures : Garuda (qui s’est planté la semaine dernière à Jogja ; aucun survivant), Adam Air (qui s’est planté deux fois dans les quinze jours précédents ; une fois dans les Célèbes, une fois en mer ; aucun survivant non plus), Batavia, Wings Air, Lion Air, d’autres encore… Quand on regarde attentivement leurs publicités, on remarque que tous les avions sont neufs. A force de s’écraser, bien entendu… faut bien remplacer le matériel. Il n’y a pas de queue devant les guichets Lion air, c’est donc là que je vais. Rapide conversation avec la préposée à l’anglais parfait. Si j’attends deux heures, il y a un avion Lion Air pour Jakarta dont les dernières places sont proposées à des prix tout à fait sympathiques : à peine le prix que j’aurais payé pour le bus. Et le trajet – si on ne s’écrase pas, bien entendu, sera fait en deux heures au lieu de Dieu sait combien.

 

Je prends mon billet, paie, m’offre un verre chez California. Les parfums en provenance de la cuisine ne sont pas très ragoûtants. La cuisine industrielle, ça vous change de la cuisine locale. Et pourtant, je l’ai toujours remarqué à travers l’Asie entière : dans les usines à bouffe planétaire, on s’écrase. Quelques touristes, bien entendu, mais une masse de familles du cru, avec un grand nombre de gosses. Les enfants aiment-ils vraiment les poulets frits et les hamburgers, ou bien la publicité a-t-elle une telle puissance de persuasion vis-à-vis des tous petits ? Et puis, pas mal d’ados, qui se réunissent dans les Mac Do’, de Chiang Mai à Denpasar. Le prestige de… de quoi ?

 

Il est bientôt l’heure d’entrer dans la salle d’attente. A chaque vol, on doit payer un petit quelque chose pour avoir usé de l’aéroport. Deux dollars, dans le cas de vols nationaux. Une paille, c’est vrai, mais il est agaçant, à travers toute l’Asie du Sud Est, de devoir aller, à chaque instant, dans sa poche, pour payer une sottise ici, une bêtise là bas. Pourquoi diable ne vend-on pas un billet au prix tout inclus.

 

WingsAppel, queue, démarrage en rangs par deux jusqu’au pied de l’avion. Tiens, finalement, c’et un Wings. Cet avion dans lequel je rentre ne correspond pas tout à fait aux publicités du bureau de vente de l’aéroport, mais il serait mensonger de le décrire comme un vieux clou. En le voyant, on n’éprouve pas le besoin de donner un coup de pied dans les pneus, pour voir si ça tient. Un avion pareil, ça ne peut que voler correctement. L’intérieur vaut l’extérieur. Ce n’est plus tout neuf, mais c’est encore dans un état qui inspire la confiance. En plus, les hôtesses sont jolies – du moins, celle qui s’occupe de la section dans laquelle je suis assis. Si les dieux ne sont pas contre moi aujourd’hui, nous arriverons à l’heure, et en un seul morceau à l’aéroport de Jakarta. Et s’ils m’aiment vraiment, je dînerai avec la belle Iluh – c’est son nom, écrit sur son blazer d’uniforme.

 

Bien entendu, nous partons en retard, à la suite d’une ânerie quelconque et non expliquée, et arriverons en retard.

 

Et Iluh ne veut pas aller dîner avec moi.

 

Alors que nous commençons à descendre vers Jakarta, dans la pénombre d’une fin d’après midi, sur ma droite, par le hublot, je peux apercevoir le Krakatoa. Ce monstre dont l’explosion, en 1883, reste la plus violente que le monde ait jamais connu, s’est ensuite affaissé, vu qu’il s’était, pour sa plus grande partie, évaporé en chaleur et lumière.

 

Il n’est plus, aujourd’hui, qu’une île pas bien grande, aux contours irréguliers, à la surface tourmentée. Il ne produit plus la moindre fumerolle mais, vu son passé, on se méfie. On pourrait le confondre avec d’autres îlots qui l’entourent et je ne suis certain de ne pas confondre que parce que l’hôtesse, penchée sur mon épaule, me montre de l’index, bien nettement, quelle île est feu le Krakatoa. Grandeur et décadence…

 

La nuit arrive, et nous atterrissons enfin à Jakarta. Nous volons de plus en plus bas au dessus de la ville illuminée, puis par-dessus le port, pour enfin entendre le train d’atterrissage qui sort, et sentir le choc léger au contact du sol. Welcome to Jakarta International Airport. We were happy to fly you from Medan to Jakarta; please board again.

 

La sortie de l’avion et l’arrivée jusqu’à la salle où l’on retrouve nos bagages se font avec une rapidité qui me stupéfie : nos bagages tournent sur le carrousel avant même que nous soyons arrivés jusqu’à lui. L’aéroport est extrêmement bien conçu et tout fonctionne d’une manière admirable. Devant chaque carrousel, un employé de la compagnie vérifie, alors que vous partez, vos bagages en main, que ce que vous avez pris à l’arrivée correspond bien à ce que vous aviez donné au départ. La confiance règne, et ce n’est pas plus mal. Au moins, ici, on ne vous volera pas.

 

Devant l’aéroport, il y a les bus qui vont en ville et, singulièrement, au quartier des routards, au Kaoh San local, qui s’appelle ici Jalan Jaksa. Hop dans le bus, démarrage dans la sombre moiteur vespérale.

10:01 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jakarta |  Facebook |

19/04/2007

Le Paradis, oui, mais pas trop longtemps, merci...

Le Paradis est, comme tous les paradis, ennuyeux, à terme. Chaque matin Verstuktukje me lève et regarde par la fenêtre le lac, immuablement calme, sur lequel passe, parfois, un bateau-taxi. Chaque jour, je pars à vélo, puis à mobylette, faire le tour du propriétaire. Chaque midi, je trouve une étape où j’engouffre une salade merveilleuse dont les avocats font la meilleure part. J’arrose le tout du jus d’un citron, arraché de l’arbre, avec encore un peu de sel et de poivre concassé. A boire, de l’eau claire. C’est divin. Repas terminé, je traînaille pendant une bonne heure, le temps de digérer, à jouer avec les gosses de la maison, puis reprends mon vélo, ma mob’, et vais voir plus loin ce qui mérite le coup d’œil.

 

MusIl y a ainsi un musée du batik, dans lequel on ne trouve pas le moindre batik, mais qui illustre à merveille la vie d’autrefois, pour certains, d’aujourd’hui encore, pour d’autres. L’espace, dans les maisons traditionnelles, est immense et… nécessaire. Papa et Maman se sont rarement contentés de fabriquer un petit chéri et un seul. De plus, autant, dans des pays plus secs, la maison privée est minuscule et précédée d’une immense terrasse où l’on vit, autant ici, vu les pluies diluviennes de la mousson qui dure quelques mois, l’intérieur devient important.

 

La maison est bâtie sur pilotis, comme toujours, possède un jardin potager Maisonsà l’arrière, et la vie sociale a lieu sur la terre battue du hameau, ou du village. Les gosses galopent d’un coin à l’autre, en uniforme scolaire ou en haillons, terrorisant les poules. Les mères, une fois les tâches d’intérieur accomplies, se réfugient à l’ombre du toit de la maison, et bavardent, ou cousent de concert. Je passe à travers tout cela, essayant de me rendre invisible.

 

En fin d’après midi, les employés de l’hôtel envahissent un coin du jardin transformé en terrain de volley-ball. Les équipes sont réduites à deux de chaque côté. C’est sportif… J’admire le spectacle. Entre deux manches, les joueurs chiquent du bétel, ou grillent une cigarette. Ici, ce n’est que rarement du tabac, que l’on fume, mais plutôt du trèfle. Ce n’est probablement pas meilleur pour les poumons.

 

Le soir, je quitte le Carolina, afin de tâter de la cuisine locale, dans telle cantine ou dans telle autre. Le champignon magique est ici légal, dirait-on, et abondamment distribué.

 

MMLes champignons magiques, comme on les appelle ici, ce sont, comme le lecteur l’aura certainement deviné, des champignons hallucinogènes. Quand on en prend, on se retrouve à avoir des visions, des angoisses, des fous rires. On devient Bernadette Soubirou, ou Jeanne d’Arc. Saint Michel vous apparaît, et on se retrouve à devoir libérer la France de l’Anglois. Ou des voix vous suggèrent, avec insistance, d’égorger votre voisin – ou de vous suicider. On devient oiseau, poisson, deux pas jusqu’à la terrasse et on peut s’envoler ; deux pas de plus, jusqu’au bord de l’eau, et on nage… Vu que je dors seul, et que je n’éprouve aucune envie de faire de grosses bêtises, j’évite prudemment le produit en question, à la déception de l’hôtelier qui comptait bien sur moi pour terminer son stock.

 

Au Carolina, nous devons être une vingtaine de voyageurs, dont pas même un tiers d’Européens. Sur toute l’île, guères plus ; ce n’est pas encore la saison. J’ai les routes pour moi et les vendeuses de babioles me pourchassent, à chaque arrêt.

 

Le soir, après mon repas arrosé d’une Bintang, je reste à lire sur la terrasse de ma chambre, sans avoir peur d’allumer une lampe : les génocidaires qui passent une fois la semaine font du bon travail. Toujours dans Michelet, mais je suis passé de la Révolution au Moyen-Age. Oui, bon, l’ordre n’y est pas : les hasards de l’achat.

 

Tôt ou tard, il faut partir. J’ai traîné déjà une semaine ici. La nuit dernière, il y a encore eu un gros tremblement de terre, cent kilomètres vers le sud. On parle d’une centaine de morts, de glissements de terrains, de pluies diluviennes qui ont suivi l’onde de choc.

 

Rien ici, bien entendu.

 

En tout cas, j’ai dormi à travers et j’ai appris la nouvelle à la téloche : une accumulation d’images ignobles, de flaques de sang délayé par la pluie, de corps disloqués récupérés morceaux par morceaux, sous l’œil impavide de la caméra, de familles angoissées, attendant devant la porte d’un dispensaire anonyme, de torrents de boue et de maisons détruites.

 

A mes questions, le personnel souriant m’a juré ses grands dieux que non, ici, rien n’avait été senti. Il n’y a, c’est vrai, pas la moindre fissure sur quelque mur que ce soit, à l’hôtel dont je fais le tour, avec une certaine curiosité. La région de Toba est toujours épargnée. Juste l’internet qui ne fonctionne pas – mais ça, à Tuk Tuk, c’est plutôt la règle que l’exception. Le Paradis se doit d’être isolé, n’est ce pas.

06:49 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : paradis |  Facebook |

18/04/2007

Chanson sans paroles (ou presque)

... sans texte, vraiment: l'île est adorable, et les photos se passent parfois de commentaires - ou si peu, si peu...

 

Ici, sur la route, entre deux villages, alors que je suis encore, héroiquement, sur un vélo.

Buffalo

Les tombes bourges.

Grave
et ici, une église de village
Church

Et voici un gosse, parmi des dizaines d'autres, tous aussi adorables.

Kid

 

13:24 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Le Lac Toba

L’arrivée à Parapat est spectaculaire. Le minibus arrive au sommet d’une colline, tourne d’un grand geste large sur la gauche et, sur la droite, on a une vue plongeante sur un lac au milieu duquel trône une île : c’est le lac Toba.

 

ParapatParapat, que l’on voit là bas, sur le coté, est une charmante bourgade qui, une fois qu’on s’en est approchée, n’a pour elle que son pittoresque. Quand on en a fait le tour à pied, en moins de dix minutes, on note qu’elle n’a pas grand-chose de plus à offrir, sinon le paysage de rêves de l’île qui lui fait face. Deux ou trois hôtels dits deluks - ce qui serait comparable à un deux étoiles de charme, si on était en France - où les touristes qui ont peur de l’eau iront loger, quelques bouis-bouis sur la grand’ place, une mosquée, une école, un commissariat de police devant lequel, pieds nus, les flics font la sieste et… et c’est tout.

 

TaxiQuant à ceux qui n’ont pas peur de l’eau, ils prendront l’un des nombreux bateaux-taxis qui traversent le lac, vers telle ou telle destination, et iront s’installer dans l’un des hôtels d’en face – c'est-à-dire, de l’île. L’agrégat de huttes et de guesthouses qui se trouve pile poil devant Parapat est un hameau du nom de Tuk Tuk.

 

Malgré ma dernière expérience aquatique – je veux dire, le rafting de la planète des singes – je reste stoïque devant les vaguelettes du lac et prend un bateau-taxi. En dix minutes, je suis rendu devant un hôtel, choisi au hasard. Il est ouvert, il s’appelle Carolina, et au bout de quelques instants, je me rends compte que je suis entré par accident au Paradis – d’autant plus que la région est catholique.

 

Pourvu que ni Saint Pierre, ni d’autres cruels gardiens ne s’en rendent compte et ne me chassent.

 

CarolinarecUne réception digne des palaces du siècle dernier, du temps de la colonie : une gentille Indonésienne m’a vu descendre du bateau taxi sur la jetée de l’hôtel. Elle a dû se précipiter en cuisine et, souriante que c’en est émouvant, alors que j’arrive à la réception, me tend, sur un plateau recouvert d’une serviette blanche, un verre de sirop d’orgeat glacé.

 

Alors que je savoure mon verre de sirop, sa comparse commence à me détailler les possibilités de la maison, et j’apprends que les chambres chics vous reviennent à moins de cinq Euros. Bon, d’accord, le petit déjeuner – un Euro de plus… - n’est pas inclus.

 

ChambrescarolinaJe remplis les documents de police ; me voici installé pour une semaine. Un groom arrive, prend ma valise et la monte à mon bungalow. Je le suis avec mon sac à ordinateur, le pose la porte franchie, remercie Monsieur qui disparaît, alors que la demoiselle qui m’a reçu vient à la porte et me propose de faire le tour des lieux, dès que je me serai rafraîchi. Elle est à ma disposition, au bureau de la réception. Je prends une douche séance tenante, me change, descends bientôt à l’entrée de l’hôtel où, effectivement, toujours aussi souriante, Mademoiselle m’attend.

 

Il y a une jetée, des chambres, une salle de télévision, un bureau où l’on peut essayer sa chance avec la connexion internet, des jardins d’autant plus paradisiaques qu’un personnel nombreux et empressé balaie les feuilles tombées la nuit, dès potron-minet, et qu’une équipe spécialisée passe, une fois par semaine, pour gazer les insectes mordeurs et piqueurs.

 

Nous devons être une dizaine de voyageurs, tout au plus, dans un domaine fait pour bien davantage : les nombreux tremblements de terre qui sévissent dans la région, l’état des routes, la réputation islamiste de Sumatra et les volcans qui, de temps à autre, trouvent amusant d’exploser, ne font rien pour aider le tourisme par ici… Toba, cependant, est chrétienne. Quand on s’y promène, on y trouve des églises, des églises, des églises et, parfois, c’est vrai, une mosquée.

 

Toba, comme dans le cas de tous les paradis, on a pas grand-chose à y faire : promenades à moto ou à bicyclette. Vu que la région est extrêmement montagneuse, on abandonne vite le vélo pour la moto.

 

royalgraveA portée de vélo, il y a deux villages dans lesquels on trouve des tombes curieuses, où l’influence chrétienne est évidente. Passés les villages, la route se met à monter au flanc de la montagne, à serpenter, tout en se réduisant, de la bande et demie de largeur qu’elle faisait, à une petite bande mal macadamisée : une étape de montagne du Tour de France, avec col de catégorie supérieure. Tout autour de soi, on voit les vaches, les buffles, de la nature luxuriante. Si on reste en plaine, et qu’on va d’un village à l’autre, ce seront des rizières d’un vert tendre, parsemées de bouts de plastiques bougeant au gré du vent, et faisant office d’épouvantails.

 

ricepaddy

Le reste de l’île ? Ce sont des vaches, des buffles, une nature luxuriante, entrecoupée de hameaux de montagne, de minuscules villages serrés autour d’une église, et de rizières étagées, comme on peut les voir aussi en Chine, ou à Bali.

 

LoversDes gosses à chaque arrêt, viennent vous flairer, faire les sots et demander que vous les preniez en photos. Le plaisir qu’ils éprouvent quand ils se voient dans la boite est touchant. Alors, pourquoi pas...

13:14 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sumatra |  Facebook |

15/04/2007

La descente de la mort (pas de noyés, cette fois ci)

Lors de mon premier voyage en Thaïlande, il y a quelques années, j’avais joué à fond, et sans regret, le jeu du touriste.

 

A Bangkok, on va ainsi voir, en troupeaux dominés par les Coréens et les Japonais photographes, les marchés flottants où seuls les touristes, aujourd’hui, passent. On y vend des trucs et des machins que pas un Thaï n’achèterait pour son usage personnel et que pas un touriste possédant plus de deux neurones en état de fonctionnement ne devrait acheter non plus.

 

De toute évidence, les voyages en groupe neutralisent le deuxième neurone : les marchands thaïlandais parviennent à débiter des chapeaux, des arcs et des flèches, des objets destinés à attraper la poussière dans votre grenier – à moins que, avec un malin plaisir, vous achetiez ces horreurs pour en faire cadeau à un voisin que vous n’aimez pas tant que ça.

 

A Ayuttaya – pour continuer dans le périple touristique obligatoire - il y a des splendeurs architecturales à visiter ; il y a aussi la promenade obligée à dos d’éléphant. Quand il a fallu sortir les éléphants de Bangkok, où leur travail – enfin, où leur présence – créait des embouteillages dantesques, on a cherché à leur garder un statut : les promenades de touristes, ça les nourrit, et ça les occupe. En plus, ils sont généreusement récompensés par tous ceux qui, promenade terminée, bondissent sur des régimes de bananes, vendus pour trois fois rien, et les leurs distribuent.

 

Ainsi encore, il y a, tôt ou tard, quand on remonte vers le nord du pays, le trek bien pépère tel qu’on vous le propose par là bas, avec une promenade à dos d’éléphant – ce sont probablement les cousins de ceux qui parcourent Ayuttaya - deux jours de marche tranquille dans la forêt, l’arrivée, le soir, dans un campement raisonnablement équipé, avec frigo et bières fraîches, prises électriques et gosses traînant dans vos pieds, afin de vous vendre des babioles. Enfin, le dernier jour du trek pépère en question, il y a une descente en radeau.

 

La descente en radeau est parfois pompeusement appelée « rafting ». Il s’agit cependant bien, en réalité, d’un assemblage de bambous flottant tout juste, mais capables de vous transporter de manière adéquate, entre deux eaux, d’un point à un autre, suivant une rivière somme toute bien tranquille. Avant de partir, on met ses affaires – appareils photos, papiers… - dans le pick up qui nous reprendra quelques kilomètres plus bas. Tout le long du trajet, d’un radeau à l’autre, on s’arrose, on essaie de se renverser : quand on tombe du radeau, on se relève dans l’eau qui vous va jusqu’à la mi-mollet – jusqu’au genou, dans le plus profond des cas.

 

A l’arrivée, on rit bien, on se sèche comme on peut, on monte dans le pick up qui vous conduira de retour à l’hôtel que vous avez quitté, deux ou trois jours plus tôt, à Chiang Rai, ou Chiang Mai ; à l’hôtel où vous prendrez une bonne douche et d’où vous consulterez votre messagerie électronique, avant d’écrire vos cartes postales, et voilà.

 

Ici, le torrent bien paisible que nous devions aborder est devenu, à la suite des deux orages des deux nuits précédentes, un solide gaillard dont l’unique intention est de noyer les faibles et de secouer les autres. Ca va ressembler à la pub pour je ne sais plus quel ouisequi qu’on boit à la bouteille, pour se remonter, à la fin d’une descente effrayante. Ou était-ce pour une bière, ou pour des cigarettes ? Je ne sais plus. Quoiqu’il en soit, les héros qui consommeraient à la fin du clip publicitaire, et qui nous inciteraient à consommer, je m’en souviens, étaient équipés comme pour partir à la guerre en Irak, avec casques, vestes, énorme rond de plastique destiné à tenir jusqu’au jugement dernier. On sentait l’obsession sécuritaire telle que les américains la pratiquent.

 

Foin de tout cela, en Indonésie… Nous avons nos cinq baudruches constellées de rustines, nous sommes en maillot de bain, et Allah aux Enzymes nous protège des varans, peut-être, s’il n’a rien de mieux à faire. On n’est pas depuis deux mètres à suivre le torrent qu’on a compris notre malheur. On le soupçonnait déjà… Pipo rit, mais surveille. Au bout de moins de cinq minutes à travers des rapides particulièrement violents, je m’envole de ma bouée et me retrouve deux mètres derrière l’assemblage de chambres à air, heureusement avec assez d’eau pour pouvoir suivre et me précipiter, tout flottant, à la chasse au raft, pendant que Pipo parvient à retarder ce dernier, aidé des autres. Quelques secondes plus tard, je suis accroché à ma chambre à air et, après quelques essais malheureux, je remonte à ma place. Nous avons repris de la vitesse.

 

A peine suis-je réinstallé que c’est … Pipo qui est jeté à l’eau par un remous vicieux. Là encore, nous faisons ce que nous pouvons pour retarder la nef, pendant que ce sont Pipo, puis le Hollandais jeté à son tour bas, qui nous rattrapent alors que nous avons la bonne fortune de nous bloquer contre un rocher. Tout le monde descend, de l’eau jusqu’à la poitrine, tire et pousse le raft, reprend sa place après que nous nous soyons décoincés : la descente continue, toujours aussi heurtée, hoquetante, arrêtée quand nous devons repêcher l’un ou l’autre. Parfois, ça se passe en un instant, parfois, nous craignons de perdre un compagnon pour de bon. Pipo ne rit plus.

 

Quand nous terminons enfin les rapides, après plus d’une heure, et que le torrent devient rivière, si nous n’étions pas trempés par nos plongeons répétés et involontaires dans le torrent, et par les éclaboussures des rapides, nous serions en nage. Nous en avons encore pour une heure, reposante, de descente, avant d’arriver à la case départ, quand la rivière passe devant les gueshouses de Bukitlawang. Nous échouons le raft et mettons les sacs, soigneusement enveloppés, au préalable, de sacs plastiques, à terre. Retour, après serrements de mains et adieux, à nos guesthouses respectives où chacun vit sa vie. Je suis reçu à la mienne, reprend ma chambre, me douche, me change, reviens à la grange pour une bière méritée et pour annoncer mon départ demain. Il n’est de bonne compagnie…

07:35 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rafting |  Facebook |

13/04/2007

Les varans gourmands

Une fois la douche imitation Ushuaïa prise, nous retournons vers le campement où quelque chose se prépare, qui sent bon. Admirable : le cuistot est en train de nous préparer, des… crêpes, dans lesquelles on emballera un curry déjà prêt.  

 

Dans le Gault et Millaud, notre cuistot serait titulaire de deux toques, pour le moins.

 

Les varans pensent bien la même chose, puisque nous en voyons au moins trois, qui guettent dans la distance – enfin, quand j’écris dans la distance, ils sont littéralement à portée de main… Etape suivante : dressés sur les pattes de derrière, ils mendieront au pied de la table. Enfin, il n’y a pas de table, mais on se comprend.

 

On pose la question à Pipo de savoir si ce sont des varans connus, familiers. Non, il n’en est rien. Plus encore : l’endroit où nous campons, ce soir, est utilisé pour la première fois depuis des mois. C’est juste que les varans sont comme ça, assez goulaffes. Jamais je n’avais imaginé les varans aussi gourmands, prêts littéralement, nous semble-t-il, à tout pour venir chiper un bout.

 

La lumière fuit, la nuit tombe, nous dînons, sous la surveillance rapprochée des varans, et le repas est délicieux. Madame est quand même un peu inquiète, en ce qui concerne les varans, mais Pipo lui jure sur tout ce qu’il a de plus sacré qu’ils ne sont pas dangereux pour l’homme. Le repas fini, ils se dispersent d’ailleurs, l’œil déçu, et on en entend plus parler. Il est probable que le cuistot va leur jeter, un peu plus loin, quelques miettes. Ma foi, il faut bien que tout le monde ait le bonheur d’apprécier la bonne cuisine…

 

Jeux de cartes du soir, à la lumière de la bougie, fin de soirée. Nous partons, l’un après l’autre, nous brosser les dents, puis nous nous étalons côte à côte, dans le même ordre qu’hier, avec, tout comme hier, un orage qui menace. Quant à moi, ça ne m’empêchera pas de dormir.

 

Un hurlement affreux me réveille brutalement à une heure indéterminée : c’est madame qui, après, semble-t-il avoir roulé sur son mari, arrive en plein sur moi, toujours hurlante, me rebondit dessus et disparaît, crevant la toile de tente, dehors, usant de tous les membres pour se sauver. Grosse panique de tout le monde. Pipo trouve les allumettes, les bougies, nous avons de la lumière et retrouvons Madame à quelques pas, sous la pluie battante, tremblante encore, dans les bras de Monsieur qui la calme. Chapeau à Monsieur et à sa rapidité à rattraper son épouse : on n’a pas eu le temps de le voir courir après elle. Je jette un coup d’œil autour de moi, dans la tente : rien de suspect. Un mauvais rêve ? Un insecte qui aurait causé une frayeur ? Un coup de tonnerre qui aurait réveillé la pauvre en sursaut ? Un serpent ?

 

C’est Pipo qui trouvera la clé du mystère, la fille étant trop choquée pour parler, et ne sachant probablement pas exactement ce qui lui est arrivé : ce que je n’avais pas noté, c’est que son baluchon est ouvert et que, dans ce baluchon ouvert, il y a un paquet de biscuits, éventré d’un coup de dents impatient.

 

Un varan, pendant notre sommeil, s’est glissé entre Madame et Monsieur, a fouillé de la pointe du nez dans le baluchon d’où s’échappait un parfum intéressant, et a entamé les biscuits trouvés. Le seul problème est que, de toute évidence, la tête de Madame reposait sur le baluchon et les chocs l’ont réveillée. Elle a tourné la tête et a vu, dans son demi-éveil, à quelques centimètres d’elle, la gueule d’un varan que Pipo déterminera, un peu plus tard, comme faisant dans les deux  mètres. Un solide gaillard avec une gueule en proportion. Et on s’étonne qu’elle ait eu peur…

 

Qui aurait imaginé que les varans avaient un si bon flair. Mais qui aurait imaginé que leur gourmandise les conduit à prendre de tels risques. En tout cas, il a bien dû avoir la trouille, lui aussi.

 

Plus personne ne dormira vraiment, pendant les dernières heures de la nuit. Monsieur s’évertue à calmer madame qui a du se changer, tant elle a eu peur. On lui assure tout qu’elle n’en est pas ridicule pour autant et que si c’était nous qui nous étions réveillé nez à mufle avec le fauve, dardant à tout instant, qui plus est, sa langue bifide biraisin, on n’aurait pas été particulièrement farauds non plus.

 

Heureusement, l’orage finit de s’éloigner, et avec lui, la pluie ; l’obscurité ne s’éternise pas et il est bientôt possible de se lever en ayant une vue d’ensemble sur le camp.

 

A petite distance, il y a un varan…

 

Les garçons – Pipo, le cuistot, le mari et moi-même – prennent chacun un quart du périmètre et chassent les varans. Le simple fait de se montrer et d’avancer vers eux suffit. Madame, rassurée, est ensuite conduite à la cascade par Pipo et le mari. Sous leur protection, elle peut se rafraîchir pendant que le cuistot fait chauffer le petit déjeuner, et que je garde les affaires d’un air martial. Quand elle revient, entourée de ses gardes du corps, elle va déjà mieux. L’aventure n’est plus qu’un souvenir qui sera, certainement, enjolivé, une fois qu’il aura voyagé de Sumatra jusqu’à la Hollande.

 

Petit déjeuner délectable, comme d’habitude. Nous nous relevons deux fois pour écarter les varans importuns. Rapide tour d’horizon avec le chef : la promenade du matin est peut-être rendue moins facile, du fait que certains ont très mal dormi, que les affamés traînent autour, que cela inquiète assez naturellement la pauvre Hollandaise. Nous suggérons, pour le bien de Madame, évidemment, de traîner ici, ce matin, avant de faire la descente en radeau prévue.

 

C’est assez faux-cul de notre part, à dire vrai, cette proposition de ne pas bouger pour le bien de Madame: on est tout simplement crevés.

 

Nous nous faisons aussi la réflexion suivante, selon laquelle, après deux gros orages successifs, la rivière est grosse ; la descente sera certainement plus secouée que d’habitude ; nous aurons besoin de toutes nos forces.

 

Ca, par contre, c’est vrai, et Pipo en est parfaitement conscient. Un cri dans la distance, réponse lointaine du rabatteur qui nous rejoint bientôt, rapide explication entre eux : la sauterie de la matinée est annulée.

 

Quartiers libres pour Madame, qui se repose un peu, pendant que les garçons continuent à veiller au grain. Des varans montent et descendent la rivière, nageant comme je n’imaginais passer devant nous, dans la rivière. Pas la peine d’en parler à Madame. Pour les autres, ceux qui approchent du camp, quand on en voit un, on se lève d’un air menaçant ; on fait deux ou trois pas dans la direction de l’intrus ; il se sauve.

 

Pendant ce temps, aussi, le cuistot-factotum a préparé le radeau : il s’agit de cinq chambres à air en caoutchouc noir, de taille conséquente: ce sont des chambres à air de pneus d’autobus, ou de camions. Ca m’a l’air bien faible, pour descendre un torrent presque mugissant, mais Pipo me jure que c’est la meilleure méthode pour descendre une rivière rocailleuse et qu’il n’y a jamais eu d’accident. Les nombreuses rustines qui parsèment les pneus me font penser le contraire, mais qui suis-je pour jouer au trouble-fête…

 

Repas de midi, toujours aussi délicieux, déshabillage et rhabillage en tenue de natation, emballage de nos affaires – appareils photos compris – dans des sacs en plastiques. On monte à nous cinq sur les chambres à air mises à l’eau et à la grâce de Dieu.

 

05:10 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux, cuisine, rafting |  Facebook |

12/04/2007

Coup de gueule contre les douches sous les cascades glacées

BigboyNotre périple dans les bois continue encore deux heures, avec encore quelques interruptions, chaque fois que les orangs-outangs passent. Avec eux, jamais de mauvaise surprise – sauf l’occasionnel coup des pipis arboricoles, et sauf dans le cas de Mina, bien entendu : normalement, ils approchent, peu à peu, curieux de nous voir, nous flairent de plus ou moins loin, jouent souvent les stars et posent devant l’appareil photo, se laissent parfois approcher au point qu’on peut les toucher, mais nous n’auront plus ce contact littéralement intime que nous avons eu avec Trikit. Une fois leur curiosité satisfaite, ils remontent dans les arbres, pour les dames, accompagnées ou non d’enfants, ou reprennent leur chemin, pour les messieurs, d’un pas traînaillant, se retournant parfois une dernière fois - par curiosité ? Par inquiétude soudaine ? Je ne sais.

 

On verra des gibbons aussi, moins caressants, plus méfiants. Nous nous observerons mutuellement, dans la distance.

 

Nous arrivons enfin au camp qui est, comme hier, sis sur la rive d’un torrent et où, comme hier, notre factotum nous attend, l’abri dressé, un petit feu qui flambe entre trois pierres et une bouilloire dans laquelle l’eau frémit.

 

On croirait qu’il nous attendait à cette minute même – et c’est probablement le cas : vu le vacarme que nous faisons en marchant, nous devons être audibles à près d’un kilomètre. Cela laisse tout le temps à notre cuistot de préparer le thé pour qu’il soit prêt à l’instant même où nous mettons le pied dans l’enceinte du camp. Il a l’expérience pour cela…

 

Nous nous laissons donc tomber devant le feu, pendant que le cuistot nous sert le thé qu’il vient d’infuser. Luxe suprême, il a ouvert une boite de sweet milk, de lait condensé et sucré que les asiatiques utilisent jusqu’à l’écoeurement, pour préparer thé, café, et riz aux mangues, remplissant la tasse d’un bon quart de ce lait avant d’y mettre le thé ou le café. C’est comme cela qu’ils aiment leur boisson chaude. Et, il faut l’avouer, il n’est pas particulièrement difficile de se plier à cette habitude. En fait, ainsi préparé, le thé, ou le café rappelle des souvenirs d’enfance, quand il n’y avait jamais assez de sucre sur nos céréales, dans notre porridge, ou dans notre lait chaud. Ah, souvenirs, souvenirs…

 

Nous avalons deux tasses de thé, avant de nous retourner vers Pipo qui vient, d’un pas léger –mais comment fait-il ??? - nous suggérer la sempiternelle cascade glacée, située à deux pas et sous laquelle nous pourrons nous rafraîchir. Nous passons dans la tente, vite fait, à grands gestes courbaturés, pour remettre nos maillots, et le suivons, cognant nos pieds dans chaque caillou, dans chaque irrégularité du sentier, les jambes maladroites de fatigue.

 

Le coup de la cascade sous laquelle on se laisse doucher, dans le but de se remettre, je me demande parfois si ce n’est quand même une sottise imposée par les média et la publicité.

 

Dans je ne sais combien de courts métrages faits à la gloire d’Ushuaïa, de Dove, de Nivéa ou de n’importe quelle autre marque de savon liquide pour douche, nous avons de ravissantes créatures genre Tahitiennes avec fleurs dans les cheveux, entourées de blondes pulpeuses et de brunes, de noires, de rousses encore plus pulpeuses, de quelques métisses et autres asiatiques, pour faire franchement harem. Elles sont sous une cascade, habillées, tout au plus, d’un troublant monoquini et se nettoient mutuellement à grand coup de Dove, de Nivéa ou d’Ushuaïa, sur une musique joyeuse, genre lambada.

 

Apparaissent trois ou quatre bellâtres au sourire stupide et au menton bleu, qui dénote, comme chacun le sait, une virilité sans faille. En Inde, ils porteraient la moustache. Tout ce troupeau de joyeux lurons de se doucher sous la même cascade que les demoiselles, cascade à la location imprécise, mais certainement située dans les îles. Lesquelles ? Mystère et boule de gomme. Ce sont les îles, celles où on trouve des filles faites pour l’amour, et qui se douchent sous une cascade, en se caressant l’une l’autre le dos. C’est tout. Enfin, non, ce n’est pas tout : outre les filles en grand nombre, on trouve, en petit nombre, les messieurs avec le menton bleu qui vont bien rigoler après le tournage de la douche. Ah, oui, en plus, il y a des verres genre « long drink » pleins de liquides qui ont l’air bien appétissants.

 

Vu que l’endroit où cette cascade se trouve, c’est dans un studio surchauffé, et que les pauvres acteurs cuisent sous les spots de lumière, les liquides en question sont bien nécessaires, entre les prises de vue.

 

Ainsi, scénariste du clip publicitaire à la gloire du savon liquide de douche a fait le tour des arguments de vente : nettoyage et fraîcheur, pour les ménagères qui font les courses ; vacances exotiques, bibine et filles à foison, à tendance un peu voile et vapeur, pour les messieurs qui, parfois, font les courses à la place de Madame. Dans tous les cas, les promesses subliminales de la publicité font que personne n’oubliera d’acheter le savon liquide pour douche.

 

Maintenant, quand vous vous trouvez vraiment sous une cascade, après une longue journée de randonnée, vous recevez d’abord une claque mouillée de plusieurs kilotonnes, et pensez d’abord vous effondrer sous la puissance de la chute d’eau. Jamais la cascade ne correspond à une espèce de douche délicate et vibromasseuse juste comme le modèle high-tech que vous avez dans votre salle de bain, ou son équivalent naturel que l’on voit dans la pub pour savon liquide.

 

Quant à la température de l’eau des cascades destinées à nous revigorer, parlons-en : je sais bien qu’on est à la recherche d’un peu de fraîcheur, après la journée infernale passée dans cette espèce de bain de vapeur, parfois peuplé de moustiques, qui plus est, mais l’eau de la cascade, c’est un plein sac de glaçons qui vous tombe dessus et vous enferme.

 

Au moins, quand, en Finlande, on va se rouler dans la neige, en hiver, en sortant du sauna, on sort vraiment du sauna : ça veut dire qu’on vient de passer quelques minutes dans une étuve à cent degrés, dont on sort soudain comme un diable de sa boite, et qu’on ne se rend même pas compte que la neige est froide, pendant les premières secondes… Ensuite, on s’en rend compte : ça mord, c’est un sentiment qui n’est pas désagréable, d’ailleurs. Alors, on se relève et on file de nouveau à l’intérieur du sauna. Dès que le sauna redevient insupportable, on refile dehors, on se reroule dans la neige, et ainsi de suite, pendant une demi-heure, après laquelle on prend une douche tiède et finale – avec du savon liquide Nivéa, si on y tient – on se sèche, on se rhabille et on se prend une bonne bière.

 

Ici, pour la bière, que dalle.

 

Quand, surpris par la pesée brutale de l’eau, et sa température, vous faites un geste brusque pour vous éloigner, vous êtes déséquilibré et vous glissez invariablement sur un rocher glissant, pour tomber sur un caillou pointu. Vous vous pétez donc la figure, vous vous faites mal à la semelle du pied – des deux, si vous êtes chanceux et, si vous avez gagné le gros lot, vous en profitez pour vous faire quelques profondes écorchures aux coudes et aux genoux.

 

Bien entendu, vous tombez dans l’eau glacée que vous tentiez d’éviter et vous trouvez à deux doigts de l’infar’.

 

Ne comptez pas, de toute manière, utiliser votre savon liquide Ushuaïa ou autre : d’abord, vous ne l’avez pas pris avec vous pour la randonnée et si, par hasard, vous l’aviez pris, le guide vous priera de ne pas polluer stupidement (il ne le dira pas ainsi, mais il le pensera très fort, et très justement) la cascade. Dans une cascade de la forêt vierge, on ne se lave pas : on se rafraîchit et on se rince. Bref, le coup des îles sur lesquelles on prend des douches tièdes et joyeuses, en groupe, au son d’une musique genre brésilien, avec du Dove dans une main et un coquetaille dans l’autre, je peux déjà dire que ce n’est pas l’île de Sumatra. Pour avoir expérimenté, précédemment, Bornéo, je peux ajouter que ce n’est pas Bornéo non plus.

 

Quant aux jolies filles très ouvertes sur le plan sexuel, et en proportion de six par mec, n’y comptez pas. Quand vous êtes en randonnée avec d’autres personnes, dans le meilleur des cas, il y aura une mignonne poupousse, mais son fiancé jaloux et boxeur est là aussi. Dans le pire des cas, vous êtes juste entre garçons et l’un d’entre eux est un champion pour les flatulences. Les nuits sont gaies. Cas intermédiaires : autant de garçons que de filles, mais ce sont les rousses vulgaires d’Ange le maque, des walkytruies teutoniques, une ou plusieurs pimbêche(s) de nationalités variées. Bref, rien de bien fameux.

 

J’imagine que l’arrêt-cascade est un élément obligatoire d’une randonnée, que le guide n’oserait pas faire l’impasse sur les cascades qui rafraîchissent, pendant que les randonneurs n’oseraient pas refuser les cascades en question. C’est un peu comme quand on prend des asperges : il faut les manger avec les couverts qui vont avec. C’est infernal, mais c’est ainsi.

 

A ce propos, je me demande quel est le taré qui a inventé le service à asperge. Il mériterait une statue, qu’on placerait dans une cage à pigeons.

 

Bon, maintenant, ce n’est pas dire que l’arrêt cascade est totalement déplaisant mais, à y penser, ce serait quand même mieux d’être à l’hôtel, en fin d’aprème, à prendre une douche qui, grâce à la tuyauterie invariablement exposée au soleil, serait tiède. Et puis, il y aurait du savon, du shampoing, et on se sentirait vraiment propre à la fin.

09:40 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux |  Facebook |

07/04/2007

Quand une Orang-Outang tombe amoureuse de vous...

Encore deux heures de chemin. Grâce aux litres d’adrénaline qui nous sont entrés, d’un coup, dans le corps, lors du passage des macaques, on ne sent plus la fatigue. Mais bon, tout doucement, on oublie les macaques, on voit, dans la distance, des oiseaux pas méchants, on attrape un instant, à fin d’observation, des insectes gigantesques et nous les relachons, puis… on arrive à la pause déjeuner. Enfin !

 

Nous tombons littéralement au sol, non sans avoir d’abord, de l’oeil, vérifié qu’il ne grouillait pas d’insectes piqueurs, mordeurs et venimeux. Les garçons, comme d’habitude, trouvent une flaque de soleil devant laquelle ils pendent leur chemisette dégoulinante de transpiration.

 

Repas… boisson, beaucoup, beaucoup, beaucoup… Après une heure, avant que nous nous refroidissions, nous redémarrons.

 

C’est alors que le moment magique, pour moi, de cette randonnée aura lieu. Le rabatteur crie, dans la distance, et c’est pour annoncer, nous dit Pipo, l’arrivée d’un groupe d’orangs-outangs. Nous attendons, sans inquiétude. Selon Pipo, qui dit présence d’orangs-outangs, dit aussi absence de macaques… Tant mieux.

 

Arrive d’abord une femelle, le bébé sur la hanche : méfiante, elle reste d’abord à quelques mètres du sol, accrochée à un jet de bambou. Elle lache bientôt son bébé qui s’aventure de branches en branche, descendant un peu le long d’un tronc, pour nous voir de près, puis remontant jusqu’aux branchages, pendant qu’elle marque le territoire en faisant pipi.

 

Vu que ce n’était pas prévu, ça arrive au milieu de notre groupe, droit sur le Hollandais qui s’écarte en poussant un hurlement indigné, éclaboussant les autres. Nous deviendrons d’une prudence de sioux, par la suite, chaque fois que nous verrons un orang-outang dans un arbre. Il paraît, nous dira Pipo, que c’est leur spécialité, le coup du pipi, quand ils voient des animaux étrangers – des Hollandais, par exemple… J’imagine qu’ils trouvent ça drôle.

 

Le cri indigné du Hollandais, accompagné de deux bruyants « Oooh Shit ! » de la part de sa douce moitié et de la mienne, et de son équivalent, dans un obscur dialecte indonésien, de la part de Pipo, interrompt un instant Madame la pisseuse et fait s’envoler dans les arbres, littéralement, le jeunot, ou la jeunotte. Maman termine son pipi, rappelle sa progéniture et continue son chemin, indignée, ou surprise, par nos cris, pendant que le pauvre Hollandais arrache sa chemisette, s’essuie comme il peut et, suprême insulte, ne pouvant jeter la chemisette polluée comme ça, au milieu de la forêt, dois la transporter avec lui jusqu’à ce soir… Pipo lui fait une fleur, en l’emballant dans un sachet de plastique dont son baluchon est plein, avant de le lui rendre… Et c’est alors, pour nous réconcilier avec la gens simiesque, qu’arrive Tikrit.

 

Comme les autres orangs-outangs, on la voit arriver de loin. La cime d’un arbre remue, puis une autre. Peu à peu, les arbres qui bougent se rapprochent. Finalement, on voit une boule rousse qui va, paresseusement, d’un arbre à l’autre, dans notre direction. Nous sommes certainement repérés depuis longtemps et, nous le savons, les orangs-outangs sont curieux de nous. Mais elle prend son temps. Finalement, arrivée à un dernier arbre, elle descend lentement, pour nous voir de plus près. Monsieur le Hollandais se cache derrière le tronc d’un arbre, rapport au risque d’arrosage.

 

Tikrit est connue par Pipo. C’est, du point de vue simiesque, une adolescente. Elle doit avoir dix ans, vit seule depuis quelques temps déjà. Elle aura, tôt ou tard, un fiancé – on verra bientôt une grosse brute lui tourner autour – et est extraordinairement affectueuse, fleur bleue, toute prête à découvrir l’amour.

 

TikritElle descend, reste accrochée à une basse branche, nous laisse approcher, pas à pas. Bientôt, elle accepte, prudemment, bien sûr, toutes les caresses. Je lui gratouille le dos, ce qu’elle semble apprécier. Je continue donc. D’une main, puis d’une autre, elle me prend le poignet, puis le bras, me serre de plus en plus près, puis saute tout naturellement dans mes bras, ce qui fait rire tout le monde.

 

Visiblement, elle m’aime bien. Oh, c’est mignon, et je la garde donc, comme on le ferait d’une grosse peluche, ou d’un gosse de deux ou trois ans… C’est mignon, mais c’est encombrant quand même : je parie qu’elle doit faire dans les dix kilos. Elle niche sa tête dans le creux de mon épaule, et je sens, dans mon cou, son souffle tiède. On fondrait de tendresse, si on ne fondait de chaleur.

 

Le problème est que, quand Pipo suggère que nous y allions, elle est tout à fait d’accord pour partir avec nous, dans mes bras. Plutôt crever que me lacher… Pipo essaie, puis demande l’aide du rabatteur ; à eux deux, ils détachent délicatement une main, puis une autre. Pendant qu’ils s’occupent des troisième et quatrième main, Tikrit me ré-agrippe tout aussi fermement des deux premières. Rien à faire. De guerre lasse, Pipo suggère que nous y allions : il y aura bien un moment où ma jeune fiancée m’abandonnera : souvent femme varie, écrivait déjà François Ier, et il semble que Pipo est bien de son avis.

 

A juste titre, d’ailleurs car c’est exactement ce qui se passe, près d’une heure plus tard. Elle devient un peu agitée ; plutôt qu’avoir sa tête reposant sur mon épaule, elle se met à regarder à gauche, à droite, en haut… Enfin, à mon grand soulagement, elle décide de descendre de ma hanche, à regret, dirais-je, mais elle descend quand même, d’abord pour nous suivre, encore peut-être pendant deux ou trois cent mètres, et enfin, nous abandonnant et remontant dans un arbre pour encore continuer à nous observer : je n’étais plus qu’une fontaine de transpiration. Essayez, par plus de trente degrés, dans la chaleur lourde de la jungle, de vous promener une boule tiède de poils sur le bras, qui vous souffle dans le cou, et vous m’en direz des nouvelles.

Bien entendu, elle était lourde et encombrante ; je n’allais pas la prendre avec moi, pour m’accompagner dans mes pérégrinations océaniques ; je n’allais certainement pas la ramener en Belgique, pour la loger dans un appartement banal de la région bruxelloise… C’est cependant avec un pincement au cœur que je l’abandonne, au sommet de son arbre, et que nous nous perdons de vue, après un tournant.

 

Au revoir, Trikit, tu me manques déjà.

15:31 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : amour, singes |  Facebook |

06/04/2007

Les macaques attaquent

C’est triste, je vieillis : tout est dur aux fesses et au dos, ce soir. Nous avons dîné d’un délicieux riz au poulet dont, à nous cinq, nous n’avons rien laissé. Du thé par seaux entiers. Il fait noir, c’est une nuit sans lune, ou pas grand-chose de lune, et j’irais bien – nous irions bien – dormir… Il doit être, tout au plus, sept heures du soir… Mais bon, Pipo sort les cartes et nous jouons un peu, y prenant un réel plaisir, passons le temps, pendant deux bonnes heures avant de finalement nous effondrer sur nos tapis de gym. Je suis bêtement en T-shirt et caleçon, à moitié emballé dans un sarong. Cela suffira amplement ; je ferme les yeux, ça y est, je dors.

 

Je me réveille le lendemain, endolori et courbaturé, alors que l’aube pointe et que les autres ouvrent un œil qui a l’air bien comateux.

 

Si je dois en croire mes petits camarades de voyage, il semble que la nuit a été un peu agitée : il y a eu un bel orage avec des cataractes d’eau qui sont tombées sur la toile de tente, heureusement bien isolée de dessus comme de dessous, des éclairs gros comme Dehaene, des coups de tonnerre à faire croire à un concert de Genesis, et je n’ai absolument rien entendu. Par contre, une fois levé, je jette un coup d’œil sur le torrent qui témoigne bien de la véracité du récit. Il a, à la suite de l’orage de la nuit dernière, pris assez bien de volume et son eau, hier presque cristalline, est trouble.

 

Bon, le voyage se terminera par une descente en rafting promise : heureusement que ce n’est pas pour aujourd’hui : d’ici demain, on a le temps de voir venir.

 

Les chemins, eux, semblent ne pas souffrir de ce genre de pluies. Les sentes sont, naturellement, spongieuses. Quant aux rives du torrent, elles sont simples amas de cailloux, et ce n’est pas une pluie qui changera leur texture.

 

Petit-déjeuner roboratif, sous l’œil vigilant d’un varan qui espère des miettes, remballage de nos petites affaires, remplissage de nos gourdes avec de l’eau bouillie. Nous nous brossons les dents, mais ne cherchons pas à faire des efforts démesurés pour la toilette. On doit être plutôt moches mais, les dieux en soient remerciés, personne n’a de miroir pour se faire peur.

 

Démarrage.

 

Aujourd’hui, dit Pipo, nous pouvons espérer d’autres orangs-outangs, qui seront moins habitués aux passants, mais qui devraient être tout aussi familiers. L’orang-outang est une bestiole pétrie de curiosité, généralement affable – tout à l’opposé des singes, en général – et il serait surprenant qu’ils ne viennent pas jusqu’à nous, si nous les rencontrons.

 

Le démarrage est lent, d’abord parce que nous devons grimper une côte particulièrement pentue. Le sol est gras, et ça nous aide plutôt, car nous pouvons facilement accrocher chaque défaut du sentier, de la semelle. Nous avons, de plus, une kyrielle de lianes pour nous aider. Mais bon Dieu, que nos jambes sont lourdes. Après un peu d’échauffement, ça ira mieux, mais je remarquerai, toute la journée, que nous multiplions les fautes, marchons mal, tombons – ou risquons la chute - plus facilement qu’hier, du simple fait de la fatigue. Pas assez d’entraînement. Nous regardons moins bien autour de nous, posons la main sans vérifier sur des insectes piqueurs ou mordeurs, et faisons moins attention à l’endroit où nous devons poser le pied. Les fourmis, qui couvrent le sol, se retrouvent plus facilement sur nos mollets.

 

Bientôt, nous arrivons au sommet d’une colline où nous nous arrêtons un instant, faisant honneur, à grandes lampées, à nos bouteilles d’eau bouillie. Alors que nous allons repartir, un lointain appel de notre rabatteur, des cris d’oiseau, Pipo nous presse de reprendre notre sac « à l’envers », sur le ventre et nous voilà soudain entourés d’une bande de macaques – ils sont vingt, trente - qui, heureusement, restent pour la plupart en hauteur, dans les branchages, tournoyant avec l’œil toujours aux aguets et l’espoir de nous chaparder quelque chose, pendant que les mâles les plus gros s’approchent et nous distraient en nous montrant les dents.

 

Nous mettons Madame, qui pâlit, au milieu et chacun des trois garçons fait face, dos à dos, son sac sur le ventre, suivant l’impulsion de Pipo qui nous guide sur le sentier, afin que nous nous éloignions de ces sales bêtes. Elles ne voient pas la faille et, surtout, elles ne voient rien à voler qui serait tentant. Rien de brillant – nos appareils photos sont, les dieux en soient remerciés, dans leur housse - ; pas de bouffe… Elles nous abandonnent donc vite et reprennent leur chemin. Pfew, les macaques, ça, c’est de la sale bête. Nous repartons, considérablement soulagés mais le cœur battant encore la chamade.

 

Quand j’étais ado, j’ai vu à plus d’une reprise le résultat de profondes morsures, infligées par des babouins, dans le Transvaal aussi bien qu’en Rhodésie. C’était spectaculaire, inoubliable. Je ne détaille pas, en racontant cela à mes petits camarades, afin de ne pas les terroriser : après tout, nous sommes encore dans la barque pour plus d’une journée, et on ne sait pas ce qui nous attend… Je ne dis donc pas que, régulièrement, nous relevions des morts, dans la campagne ; des indigènes littéralement saignés à blanc.

 

Bon, au moins, c'était une mort hallal.

09:49 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : randonnee, singes |  Facebook |

05/04/2007

La rivière aux dragons

Quand nous redescendons de la piscine naturelle qui s’est, milliers d’années après milliers d’années, creusée sous la cascade, on ne peut pas dire que nous sommes frais comme des roses – loin de là – mais ça va mieux. Il doit faire trente bons degrés, et l’humidité usuelle à la forêt vierge en sus, mais nous sommes gelés, et nous avons toujours les hanches douloureuses, les genoux faibles, les pieds délicats. Je me sens moins sale ; c’est toujours ça… A côté de la tente, le factotum, qui était à l’oeuvre quand nous sommes arrivés, pose un grand pot de thé, accompagné d’un paquet de cookies chinois.

 

Où vont se nicher les petites attentions.

 

Le thé, d’abord, que nous buvons au litre, avant de prendre un de ces petits gâteaux salés disposés sur une assiette, encore dans leur plastique, pour éviter d’attirer les fourmis.

 

Des deux dernières heures de jour, nous passons la première à laisser nos jambes se remettre. Ensuite, nous commençons à explorer les alentours. Mme la Hollandaise nous prie de la laisser partir dans la distance, pour qu’elle puisse se laisser aller à ses besoins naturels. Pipo lui montre la direction générale qu’il suggèrerait, en remontant la rivière, vu que le premier méandre n’est qu’à une cinquantaine de mètres et qu’elle sera alors en paix. Obéissant au conseil, elle remonte pour revenir très vite et prier son mari de l’aider dans ces moments difficiles : passé le méandre, il y a un énorme varan, un vrai dragon

 

J’accompagne à la chasse, bien entendu, toutes douleurs oubliées, promettant à Mme que, dès que nous aurons fait fuir le monstre, je retournerai à la tente et la laisserai à ses besoins naturels, en compagnie de son mari. Madame sait rire des situations un peu difficile et accepte la proposition : trois chasseurs, dont deux hommes mal rasés, ça vaut toujours mieux, contre un dinosaure de trente mètres de long, avec des dents comme des touches de piano.

 

varanQuand nous arrivons à l’endroit dangereux, juste passé le méandre, nous tombons en effet sur un varan. Il doit faire, tout au plus, deux mètres. Pfff, les filles, petites natures… Sans compter que le pauvre varan, dès qu’il nous voit, prend ses pattes à son cou et file dans la jungle.

 

Madame jure que ce n’était pas le même.

 

Je retourne à la tente et explique, rigolard, la situation à Pipo. A son opinion, Madame dit probablement vrai, quand elle parle d’un deuxième varan - le coup des trente mètres de long, par contre, il n’y croit pas trop. En effet, le bord du torrent fourmille de varans. Ils remontent et descendent à la nage, attaquent tout ce qui ressemble à un poisson, à un petit mammifère, à un gros insecte ou à une tortue d’eau. Ils se bouffent entre eux, aussi.

 

Ecologie, pacifisme, solidarité…

 

Enfin bref, on devrait voir plus d’un varan dans le coin et, effectivement, alors qu’il parle, j’en voit passer un, qui se laisse aller à vau l’eau – je suppose qu’il s’agit du monstre qui menaçait précédemment Madame la Hollandaise. Je le suis distraitement du regard. A ce moment, Pipo m’indique du doigt un autre varan, derrière moi. Je me retourne : il est à, tout au plus, deux mètres de notre popote, un grand gaillard laid comme le péché, attiré par l’odeur délectable du riz au poulet qui est en train de cuire sur le petit feu de bois.

 

Môssieur est fin gourmet.

 

Môssier est fin gourmet, certes, mais il n’est pas plus courageux que cela, et se contente d’observer, dans la distance, vu qu’il nous voit tout aussi bien que nous le voyons. Un claquement de mains et il s’éloigne. Ca vaut mieux aussi, vu que les Hollandais reviennent et que c’est probablement une bonne idée d’éviter ce genre de spectacle à Madame, qu’elle puisse croire un instant qu’elle est, à côté du feu, dans un endroit protégé.

 

Elle s’écrase sur une grande pierre plate, dont elle offre la moitié à son mari. Moi-même, je m’assois sur une autre, sirotant une nouvelle tasse de thé – ma troisième en un quart d’heure. Je crève de soif ; les autres aussi.

04:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dinosaures pleins de dents |  Facebook |

03/04/2007

La chasse au tigre

Il sera bientôt midi, et nous sommes crevés. La lourdeur du temps, ainsi que le fait que nous avons – hors les arrêts – sans cesse monté, sur des sentes particulièrement glissantes et souvent encombrées. Un petit arrêt repas ne sera pas de refus… Nous y voilà. Les garçons retirent leur chemisette dégoulinante de transpiration, et trouvent une flaque de soleil devant laquelle lesdites chemisettes peuvent être pendues à sécher. Madame la Hollandaise est naturellement plus modeste.

 

Pendant que nous dévorons notre repas et buvons comme des trous, Pipo nous raconte diverses aventures arrivées à d’autres guides et à d’autres voyageurs, ces dernières années, avec Mina. Pour enfoncer les copains, il est champion – quoique ses récits soient parfaitement plausibles, pire, vraisemblables. Le rabatteur opine du bonnet, pendant qu’il dévore son casse-croûte lui aussi, tout en écoutant Pipo.

 

Certains guides viennent moins souvent que lui, sur ce territoire, et connaissent moins bien, du coup, le cheptel animal qui rôde dans la région. Résultat : la rencontre des promeneurs avec Mina ne se passe pas toujours sans anicroche. Quand, de plus, le guide n’est pas trop courageux… ainsi, il y a deux semaines, un guide novice s’est retrouvé face à Mina. Il avait trois Australiennes avec lui, qui se sont tout naturellement approchées de Mina, comme elles s’étaient déjà approchées de plusieurs autres orangs-outangs. Minai était au sol et n’a pas apprécié du tout le fait qu’on venait sur elle : elle a mordu profondément les trois filles, lors d’une poursuite qui a duré pas loin d’un kilomètre, pendant que le guide s’enfuyait le premier en criant, « c’est Mina, sauve qui peut ! ».

 

Inutile de dire que la randonnée a été interrompue, et que tout le monde est rentré au camp de base – les filles pour se faire soigner, suturer, piquer à tout hasard contre le tétanos, la rage, contre tout ce que la jungle compte de rigolo ; le guide pour, une fois les trois malheureuses livrées au dispensaire local, disparaître prudemment de la région pour quelques jours, le temps que ses trois grandes blessées plient bagage. Mieux vaut qu’on ait entendu l’histoire après avoir vu Mina, qu’avant.

 

Mina est le grand méchant loup de la région – elle et quelques serpents pas bien méchants envers l’homme, mais d’une taille impressionnante, au point de faire peur aux filles.

 

Repas fini, eau bue, chemisettes presque sèches, nous pouvons redémarrer. Nous sommes à flanc de colline et, selon Pipo, nous aurons encore trois heures de marche. Il a pris la mesure du groupe : nous sommes dans une forme physique raisonnable, nous avons de bonnes chaussures, nous pouvons donc faire un périple un peu plus dur que celui qu’il proposerait normalement. Nous continuons donc dans la montagne, vers le haut.

 

 Là où on a un espoir infime de voir des tigres.

 

Les tigres de Sumatra, il doit en rester une douzaine, et ils sont, à ce qu’on sait, dans la région que nous parcourons. Il n’y a aucun risque à les rencontrer, si on les rencontre : une longue expérience leur a permis de conclure que les hommes, c’est rien que des méchants et, quand ils entendent le bruit d’un pas qui approche, ils filent à la vitesse de l’éclair. Ceux qui, parfois les voient, ont le pied léger, sont de vrais chasseurs -  ne serait-ce que des chasseurs d’images. Pour nous, la possibilité d’une observation vive est ridiculement mince. Au mieux, on aura droit à des traces fraîches, ce qui serait déjà pas mal.

 

Quatre heures de marche plus tard, alors que nous finissons de redescendre à flanc de montagne, vers un torrent que l’on entend mugir dans la distance, tout ce que nous avons vu, en fait de tigre, ce sont des fumées, comme on appelle cela. Je laisse aux chasseurs le soin de traduire. Heureusement, nous sommes tombés aussi, outre une paire de macaques volant littéralement d’arbres en arbres, et nous regardant de loin, sur deux colonies de papillons, et sur des insectes d’une taille impressionnante.

 

Nous arrivons enfin sur la berge du torrent, tellement fatigué que, par prudence, Pipo prendra nos baluchons – minuscules pourtant - pour faire tout passer en sécurité, sans que nous perdions, par une chute malencontreuse dans l’eau, nos appareils photos. Je crois être en bonne forme, naturellement, mais je ne sens plus mes genoux, mes hanches. Les deux autres sont dans un état pire encore. Pipo, après avoir donc fait un premier aller-retour avec nos baluchons, doit revenir pour nous aider à passer. Il faut dire que la nuit d’hier, il a plu, un de ces gros orages qu’on peut avoir dans la région, et que le courant du torrent est fort.

 

Ajoutons à cela – oui, je sais, excuses, excuses… - ajoutons à cela, disais-je, que Pipo nous a conseillé de passer en maillot de bain, sans chaussures. Ca, c’était une mauvaise idée. Le fond du torrent est tapissé de cailloux petits et pointus, durs à la semelle, qui font qu’on ne peut faire trois pas sans tomber. Il me semble que, si j’avais eu mes chaussures aux pieds, je serais parvenu, finalement, à l’agonie, à passer le torrent tout seul.

 

Nous restons étalés sur la rive, dans un état d’abattement peu descriptible, jusqu’au moment où Pipo vient nous proposer d’aller jusqu’à une cascade qui se trouve à quelques pas. Il s’agit d’une petite rivière qui alimente le torrent, une fois la cascade passée. Nous nous redressons héroïquement et remontons péniblement les dix ou quinze mètres d’un chemin particulièrement cabossé, qui nous conduit jusqu’à la cascade.

 

Elle est glacée, mais que cela fait du bien…

12:26 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux |  Facebook |

02/04/2007

Mina la Mordeuse

Mina est la teigneuse du coin. Une rousse vraie de vrai ; une de celles qui justifie celle plaisanterie selon laquelle, quand on trouve un ordinateur avec des coups de marteau dans l’écran, c’est qu’une rousse l’a utilisé alors que Windows se plantait.

 

L’histoire de Mina est bien triste : il y a quatre ou cinq ans, elle était, comme tous les orangs-outangs depuis que le monde est monde, bien lambine, plutôt affectueuse et, comme toutes les créatures du beau sexe, curieuse, toujours prête à venir voir de près ces gros patauds d’humains qui se traînaient sur le sol, à ramper en regardant, la nuque cassée, vers les cîmes. C’était encore une vraie jeune fille, toute prête, qui plus était, à donner son amour au premier qui lui offrait un peu d’affection.

 

Depuis, les choses ont changé - et quant au fait de donner son amour à tout le monde et à n’importe qui, sans la moindre discrimination, et quant à son statut de vraie jeune fille : elle a rencontré un gros mâle plein de poils, dont il faut croire qu’elle a du tomber amoureuse, car on la trouve toujours dans ses parages. Dame, elle a maintenant plus de onze ans. Ce n’est plus une gamine ; c’est une femme.

 

Bigboy3Elle partage ainsi sa vie, aujourd’hui, avec Rocky – c’est le nom donné au mâle – et une autre femelle qui bénéficie elle aussi des ardeurs amoureuses de Rocky. Quand on aime, on ne compte pas.

 

Pour en revenir à Mina, voilà qu’un jour, deux touristes accompagnés d’un guide passent en dessous d’elle. Elle les suit et, d’arbre où elle se perchait en arbre où elle se perchait encore, mais moins haut. Elle descend et s’approche, comme à son habitude, afin de voir les bipèdes de près. Les bipèdes en question sont deux grosses brutes en provenance d’Europe Centrale, de toute évidence peu au fait des us et coutumes orangoutesques.

 

Jusque là, on ne peut pas vraiment leur en vouloir.

 

Là où ils deviennent franchement stupides, c’est maintenant : Mina arrive à deux pas, au sol, et approche. Plutôt que de supposer que, si le guide ne s’enfuit pas en poussant des grands cris, c’est que le danger est nul, le fiancé – ou le mari – de Madame la touriste n’écoutant que son courage, hurle à sa dulcinée quelque chose comme « Achtung, meine Chôlie Gretchen! Eloigne-toi té zette kadrupète félue, ké ché la rosse à koups du pâton ke che tiens chuztément tans mes krosses mains kalleuzes! ». Ce n’était peut-être pas tout à fait cela que le grand crétin a gueulé à sa vache, mais le sens général y était.

 

Gretchen obéit donc au doigt et à l’œil à son Seigneur et Maître. Elle s’écarte d’un pas vif de Mina qui se disposait à la toucher pour voir si c’était doux, ce truc, et se met à pousser des barrissements dignes d’une éléphante au milieu des douleurs de l’accouchement. La pauvre petite Mina, six ans à l’époque, et qui devait faire ses douze kilos à tout casser, regarde la scène d’un œil surpris, voit arriver Helmut (supposons qu’il s’appelait Helmut, mais, si vous préférez, on peut l’appeler Horst, ou Wolfgang), voit arriver Helmut, disais-je – ou plutôt, si j’en crois le récit du guide, ne le voit pas arriver vu qu’il venait de par derrière - le bâton à la main.

 

Helmut, profitant donc de l’avantage d’attaquer une pauvre petite guenon par derrière, s’empresse de coller un coup de bâton à Mina qui, bien que naturellement lambine, dans un cas pareil, réagit assez bien vite, se retourne avant que le deuxième coup ait été porté, bondit sur monsieur qu’elle mord profondément, une fois à la cuisse, une fois au ventre et, pendant que Monsieur pousse à son tour des cris lamentables et craint le pire pour sa descendance, rebondit dans les arbres d’où, depuis, elle ne redescend qu’avec précaution.

 

Crétins de boches : une fois, ce sont les juifs, une autre fois, les orangs-outangs. Dieu seul sait ce qu’ils trouveront la prochaine fois.

 

MinaQuand on tombe sur Mina, lors d’une promenade dans la jungle, il vaut mieux, aujourd’hui, faire comme si on ne la voyait pas, l’éviter en prenant un autre chemin et la laisser passer sans essayer d’attirer son attention. Elle a vite le sentiment d’être pourchassée, et les nombreuses dents de sa forte mâchoire sont tout à fait aptes à montrer avec la plus grande clarté, au sot qui l’avait hélée, photographiée – bref, qui l’avait sortie de son splendide isolement – qu’on ne doit pas embêter ceux qui ne demandent rien.

 

L’utilité d’un bon guide, c’est qu’il connaît la population de la forêt. Quand Pipo voit Mina, marchant au sol, à quelques mètres de son Rocky adoré et alors que l’autre femelle est, quant à elle, à cheminer dans les arbres, Pipo, donc, sait tout de suite à qui il a affaire. Il nous entraîne dans les sentes parallèles au sentier pris par Mina, afin de ne pas se trouver nez à muffle avec elle, afin de ne pas la provoquer. Mina nous a, bien évidemment, parfaitement repéré, mais nos gestes de bonne volonté doivent lui paraître suffisants, car elle ne nous attaque pas.

 

Elle continue donc son chemin, tranquille, pendant que son petit chéri de Rocky joue les coquettes avec nous.

Bigboy2

 

13:43 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux |  Facebook |

01/04/2007

La jungle de Sumatra et les Orangs Outangs

C'est pour Vicky, cette fois ci, je crois...

 

Ce qui est bien, quand on est au milieu de nulle part, dans un endroit oublié où l’électricité ne fonctionne pas avant le début de soirée, quand il y en a, c’est que les braillements d’un muezzin semblent être un phénomène inconnu. Il est bien possible que, dans mon demi-sommeil d’avant l’aube, j’entende, dans le lointain, dans la direction du village, comme les cris d’un cochon qu’on égorge, mais je n’en suis aucunement certain.

 

Il ne doit pas être loin de sept heures, quand je me réveille pour de bon, avec la lumière de l’aurore qui, peu à peu, a envahi ma chambre. Hop là dans la salle de bain. J’en chasse deux geckos effarouchés, qui ont fait un boulot du tonnerre pendant la nuit : pas la moindre piqûre de moustique. Douche, séchage, je file à la grange qui fait office de restaurant. Petit déjeuner digne de l’Amérique, avec thé sucré jusqu’à l’écoeurement, œufs, riz frit et poulet mélangés. Je ne devrais plus avoir faim avant l’année prochaine. Je retourne à ma chambre, termine de ranger ma trousse de toilette et ferme mon baluchon qui restera ici, avec mon ordinateur, aux bons soins de Madame la directrice de l’établissement. Tout est déposé chez elle, dans son « bureau » - en fait, dans un recoin sombre du couloir qui va de la salle à la cuisine. J’attends maintenant Pipo.

 

Il arrive bientôt flanqué des deux Hollandais qui sont Monsieur et Madame. Ils se révèleront charmants, par ailleurs. Ils sont originaires d’un trou perdu, et viennent en Asie pour un congé bien mérité de deux semaines, qu’ils passent entièrement dans le coin. Par rapport aux villes surpeuplées des Pays Bas et, surtout, de la mégalopole dans laquelle ils résident usuellement, c’est évidemment comme un dépaysement.

 

Pipo nous fait quelques dernières recommandations, dresse en deux mots le plan de la journée, et en voiture Simone. Enfin, non, pas en voiture, mais à pied. En moins de cinq minutes, nous sommes à la lisière de la forêt vierge, après avoir longé une plantation d’hévéas, et y entrons.

 

C’est, alors que nous sommes à marcher dans la forêt profonde, qu’on se rend compte que, sous des dehors qui peuvent sembler assez bordéliques, l’organisation de la randonnée est bien faite : ainsi, il n’y a pas un guide, Pipo, mais un guide et son rabatteur. Les deux sont là pour éviter les mauvaises surprises, pour – marchant à une cinquantaine de mètres l’un de l’autre – trouver tout ce qui pourrait être intéressant, pour faire, en bref, de cette randonnée un bon souvenir pour leurs clients, et non pas un entrefilet, section chiens écrasés, dans les journaux du coin.

 

Or, pour cela, il n’en faudrait pas beaucoup : la jungle est un endroit qui grouille de bestioles désagréables qui, c’est vrai, ne font jamais que se défendre contre l’envahisseur que nous sommes, mais c’est bien embêtant quand même. Dans la pénombre qui règne au sol et à hauteur de corps, le nombre d’insectes venimeux, que l’on remarque au dernier instant, est tout simplement hallucinant. Pipo nous arrête, l’un ou l’autre, régulièrement juste avant que nous posions la main sur un arbre couvert de fourmis rouges à l’appétit féroce, ou que nous marchions dans un complexe de toiles d’araignées au milieu duquel trône une bête grande comme une assiette et poilue comme une Portugaise. Venimeuse, aussi.

 

Pipo nous montre comment choisir les bonnes lianes, celles qui sont vives – sans pour autant être des serpents mangeurs d’hommes, de vingt mètres de long - et auxquelles ont peut se tenir, pour traverser un ruisseau, ou pour assurer notre pas, lors de descentes particulièrement vertigineuses, ou de montées décourageantes qui nous feraient pleurer pour un alpenstock.

 

Nous nous rendrons compte, le soir, qu’il y a, de plus, dans l’organigramme Pipo, un factotum-cuisinier qui, ma foi, remplit très bien les obligations de ses deux emplois : les repas seront préparés sur un petit feu de bois caché entre trois pierres et, chaque soir, nous mangerons de manière plus que satisfaisante et variée. Les petits déjeuners seront roboratifs, le thé, parfait. Nous serons munis, chaque matin, avant de repartir à l’aventure, d’un repas enveloppé dans une feuille épaisse et bien isotherme – le repas sera encore tiède, quand nous le prendrons en milieu de journée.

 

Chaque fin d’aprème, le camp sera établi à la perfection quand nous arrivons à un point donné. Il ne s’agira, c’est vrai, que d’une toile de tente, tendue sur une armature de bambous, une feuille de plastique au sol, pour éviter le pire, et des « matelas » qui rappellent, en plus abîmés, les fins tapis d’exercice de couleurs vives qu’on utilisait, pendant les cours de gym de notre enfance, pour faire les abdos au sol. Rien d’extraordinaire, on le voit, mais tout est adéquat. Pour les ablutions, une cascade glacée à deux pas, où les varans viennent boire. Mais ce sont des animaux timides, qui filent dès que nous nous manifestons.

 

En plus, pour en revenir à notre factotum, il se débrouille en anglais – pas en néerlandais, à la déception de mes compagnons. Visiblement, l’influence culturelle des Pays Bas a beaucoup décliné dans la région, depuis la fin des colonies… Le soir, repas terminé, vaisselle faite, le factotum vient jouer aux cartes avec Pipo et nous. Il faut dire que, dans la jungle, les distractions sont peu nombreuses. Les jeux innocents auxquels nous passons le temps semblent vraiment le mettre en joie, qu’il gagne ou qu’il perde. Heureux les simples en esprit.

 

Quant au rabatteur, chaque soir, il disparaît pour aller fouiner dans les alentours ce qui pourrait être intéressant pour le lendemain. J’imagine qu’il dort, la nuit, entre deux racines, au creux d’un arbre…

 

Les orangs-outangs sont des animaux d’habitude - voyageurs, mais à l’intérieur d’un espace défini. Ils se déplacent tout le temps, mais sont casaniers. Arrivés à un endroit qui leur plaît, près d’une source de nourriture facile et abondante, ils s’installent et font un nid. L’endroit visité et cessant de leur plaire, ils partent quelques centaines de mètres plus loin et s’installent à nouveau, fabriquant alors un nouveau nid. En moyenne, on estime que les orangs-outangs déménagent entre quatre et cinq fois par… jour. Autant dire que l’on trouve de nombreux nids, dans le plus haut des arbres, et que le travail du chasseur est de déterminer si le nid est ancien, ou récent.

 

Bientôt un appel du rabatteur : Pipo s’arrête et nous fait signe. Dans la distance, un arbre remue, puis un autre : une ombre, qui vient vers nous, s’approche et s’approche encore, se penche et nous observe, avec curiosité…

Orang1

J’ai ainsi, à Sumatra, vu mon premier orang-outang en liberté : une femelle, avec son bébé accroché à la hanche.

09:50 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : singes |  Facebook |