13/04/2007

Les varans gourmands

Une fois la douche imitation Ushuaïa prise, nous retournons vers le campement où quelque chose se prépare, qui sent bon. Admirable : le cuistot est en train de nous préparer, des… crêpes, dans lesquelles on emballera un curry déjà prêt.  

 

Dans le Gault et Millaud, notre cuistot serait titulaire de deux toques, pour le moins.

 

Les varans pensent bien la même chose, puisque nous en voyons au moins trois, qui guettent dans la distance – enfin, quand j’écris dans la distance, ils sont littéralement à portée de main… Etape suivante : dressés sur les pattes de derrière, ils mendieront au pied de la table. Enfin, il n’y a pas de table, mais on se comprend.

 

On pose la question à Pipo de savoir si ce sont des varans connus, familiers. Non, il n’en est rien. Plus encore : l’endroit où nous campons, ce soir, est utilisé pour la première fois depuis des mois. C’est juste que les varans sont comme ça, assez goulaffes. Jamais je n’avais imaginé les varans aussi gourmands, prêts littéralement, nous semble-t-il, à tout pour venir chiper un bout.

 

La lumière fuit, la nuit tombe, nous dînons, sous la surveillance rapprochée des varans, et le repas est délicieux. Madame est quand même un peu inquiète, en ce qui concerne les varans, mais Pipo lui jure sur tout ce qu’il a de plus sacré qu’ils ne sont pas dangereux pour l’homme. Le repas fini, ils se dispersent d’ailleurs, l’œil déçu, et on en entend plus parler. Il est probable que le cuistot va leur jeter, un peu plus loin, quelques miettes. Ma foi, il faut bien que tout le monde ait le bonheur d’apprécier la bonne cuisine…

 

Jeux de cartes du soir, à la lumière de la bougie, fin de soirée. Nous partons, l’un après l’autre, nous brosser les dents, puis nous nous étalons côte à côte, dans le même ordre qu’hier, avec, tout comme hier, un orage qui menace. Quant à moi, ça ne m’empêchera pas de dormir.

 

Un hurlement affreux me réveille brutalement à une heure indéterminée : c’est madame qui, après, semble-t-il avoir roulé sur son mari, arrive en plein sur moi, toujours hurlante, me rebondit dessus et disparaît, crevant la toile de tente, dehors, usant de tous les membres pour se sauver. Grosse panique de tout le monde. Pipo trouve les allumettes, les bougies, nous avons de la lumière et retrouvons Madame à quelques pas, sous la pluie battante, tremblante encore, dans les bras de Monsieur qui la calme. Chapeau à Monsieur et à sa rapidité à rattraper son épouse : on n’a pas eu le temps de le voir courir après elle. Je jette un coup d’œil autour de moi, dans la tente : rien de suspect. Un mauvais rêve ? Un insecte qui aurait causé une frayeur ? Un coup de tonnerre qui aurait réveillé la pauvre en sursaut ? Un serpent ?

 

C’est Pipo qui trouvera la clé du mystère, la fille étant trop choquée pour parler, et ne sachant probablement pas exactement ce qui lui est arrivé : ce que je n’avais pas noté, c’est que son baluchon est ouvert et que, dans ce baluchon ouvert, il y a un paquet de biscuits, éventré d’un coup de dents impatient.

 

Un varan, pendant notre sommeil, s’est glissé entre Madame et Monsieur, a fouillé de la pointe du nez dans le baluchon d’où s’échappait un parfum intéressant, et a entamé les biscuits trouvés. Le seul problème est que, de toute évidence, la tête de Madame reposait sur le baluchon et les chocs l’ont réveillée. Elle a tourné la tête et a vu, dans son demi-éveil, à quelques centimètres d’elle, la gueule d’un varan que Pipo déterminera, un peu plus tard, comme faisant dans les deux  mètres. Un solide gaillard avec une gueule en proportion. Et on s’étonne qu’elle ait eu peur…

 

Qui aurait imaginé que les varans avaient un si bon flair. Mais qui aurait imaginé que leur gourmandise les conduit à prendre de tels risques. En tout cas, il a bien dû avoir la trouille, lui aussi.

 

Plus personne ne dormira vraiment, pendant les dernières heures de la nuit. Monsieur s’évertue à calmer madame qui a du se changer, tant elle a eu peur. On lui assure tout qu’elle n’en est pas ridicule pour autant et que si c’était nous qui nous étions réveillé nez à mufle avec le fauve, dardant à tout instant, qui plus est, sa langue bifide biraisin, on n’aurait pas été particulièrement farauds non plus.

 

Heureusement, l’orage finit de s’éloigner, et avec lui, la pluie ; l’obscurité ne s’éternise pas et il est bientôt possible de se lever en ayant une vue d’ensemble sur le camp.

 

A petite distance, il y a un varan…

 

Les garçons – Pipo, le cuistot, le mari et moi-même – prennent chacun un quart du périmètre et chassent les varans. Le simple fait de se montrer et d’avancer vers eux suffit. Madame, rassurée, est ensuite conduite à la cascade par Pipo et le mari. Sous leur protection, elle peut se rafraîchir pendant que le cuistot fait chauffer le petit déjeuner, et que je garde les affaires d’un air martial. Quand elle revient, entourée de ses gardes du corps, elle va déjà mieux. L’aventure n’est plus qu’un souvenir qui sera, certainement, enjolivé, une fois qu’il aura voyagé de Sumatra jusqu’à la Hollande.

 

Petit déjeuner délectable, comme d’habitude. Nous nous relevons deux fois pour écarter les varans importuns. Rapide tour d’horizon avec le chef : la promenade du matin est peut-être rendue moins facile, du fait que certains ont très mal dormi, que les affamés traînent autour, que cela inquiète assez naturellement la pauvre Hollandaise. Nous suggérons, pour le bien de Madame, évidemment, de traîner ici, ce matin, avant de faire la descente en radeau prévue.

 

C’est assez faux-cul de notre part, à dire vrai, cette proposition de ne pas bouger pour le bien de Madame: on est tout simplement crevés.

 

Nous nous faisons aussi la réflexion suivante, selon laquelle, après deux gros orages successifs, la rivière est grosse ; la descente sera certainement plus secouée que d’habitude ; nous aurons besoin de toutes nos forces.

 

Ca, par contre, c’est vrai, et Pipo en est parfaitement conscient. Un cri dans la distance, réponse lointaine du rabatteur qui nous rejoint bientôt, rapide explication entre eux : la sauterie de la matinée est annulée.

 

Quartiers libres pour Madame, qui se repose un peu, pendant que les garçons continuent à veiller au grain. Des varans montent et descendent la rivière, nageant comme je n’imaginais passer devant nous, dans la rivière. Pas la peine d’en parler à Madame. Pour les autres, ceux qui approchent du camp, quand on en voit un, on se lève d’un air menaçant ; on fait deux ou trois pas dans la direction de l’intrus ; il se sauve.

 

Pendant ce temps, aussi, le cuistot-factotum a préparé le radeau : il s’agit de cinq chambres à air en caoutchouc noir, de taille conséquente: ce sont des chambres à air de pneus d’autobus, ou de camions. Ca m’a l’air bien faible, pour descendre un torrent presque mugissant, mais Pipo me jure que c’est la meilleure méthode pour descendre une rivière rocailleuse et qu’il n’y a jamais eu d’accident. Les nombreuses rustines qui parsèment les pneus me font penser le contraire, mais qui suis-je pour jouer au trouble-fête…

 

Repas de midi, toujours aussi délicieux, déshabillage et rhabillage en tenue de natation, emballage de nos affaires – appareils photos compris – dans des sacs en plastiques. On monte à nous cinq sur les chambres à air mises à l’eau et à la grâce de Dieu.

 

05:10 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux, cuisine, rafting |  Facebook |

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