12/04/2007

Coup de gueule contre les douches sous les cascades glacées

BigboyNotre périple dans les bois continue encore deux heures, avec encore quelques interruptions, chaque fois que les orangs-outangs passent. Avec eux, jamais de mauvaise surprise – sauf l’occasionnel coup des pipis arboricoles, et sauf dans le cas de Mina, bien entendu : normalement, ils approchent, peu à peu, curieux de nous voir, nous flairent de plus ou moins loin, jouent souvent les stars et posent devant l’appareil photo, se laissent parfois approcher au point qu’on peut les toucher, mais nous n’auront plus ce contact littéralement intime que nous avons eu avec Trikit. Une fois leur curiosité satisfaite, ils remontent dans les arbres, pour les dames, accompagnées ou non d’enfants, ou reprennent leur chemin, pour les messieurs, d’un pas traînaillant, se retournant parfois une dernière fois - par curiosité ? Par inquiétude soudaine ? Je ne sais.

 

On verra des gibbons aussi, moins caressants, plus méfiants. Nous nous observerons mutuellement, dans la distance.

 

Nous arrivons enfin au camp qui est, comme hier, sis sur la rive d’un torrent et où, comme hier, notre factotum nous attend, l’abri dressé, un petit feu qui flambe entre trois pierres et une bouilloire dans laquelle l’eau frémit.

 

On croirait qu’il nous attendait à cette minute même – et c’est probablement le cas : vu le vacarme que nous faisons en marchant, nous devons être audibles à près d’un kilomètre. Cela laisse tout le temps à notre cuistot de préparer le thé pour qu’il soit prêt à l’instant même où nous mettons le pied dans l’enceinte du camp. Il a l’expérience pour cela…

 

Nous nous laissons donc tomber devant le feu, pendant que le cuistot nous sert le thé qu’il vient d’infuser. Luxe suprême, il a ouvert une boite de sweet milk, de lait condensé et sucré que les asiatiques utilisent jusqu’à l’écoeurement, pour préparer thé, café, et riz aux mangues, remplissant la tasse d’un bon quart de ce lait avant d’y mettre le thé ou le café. C’est comme cela qu’ils aiment leur boisson chaude. Et, il faut l’avouer, il n’est pas particulièrement difficile de se plier à cette habitude. En fait, ainsi préparé, le thé, ou le café rappelle des souvenirs d’enfance, quand il n’y avait jamais assez de sucre sur nos céréales, dans notre porridge, ou dans notre lait chaud. Ah, souvenirs, souvenirs…

 

Nous avalons deux tasses de thé, avant de nous retourner vers Pipo qui vient, d’un pas léger –mais comment fait-il ??? - nous suggérer la sempiternelle cascade glacée, située à deux pas et sous laquelle nous pourrons nous rafraîchir. Nous passons dans la tente, vite fait, à grands gestes courbaturés, pour remettre nos maillots, et le suivons, cognant nos pieds dans chaque caillou, dans chaque irrégularité du sentier, les jambes maladroites de fatigue.

 

Le coup de la cascade sous laquelle on se laisse doucher, dans le but de se remettre, je me demande parfois si ce n’est quand même une sottise imposée par les média et la publicité.

 

Dans je ne sais combien de courts métrages faits à la gloire d’Ushuaïa, de Dove, de Nivéa ou de n’importe quelle autre marque de savon liquide pour douche, nous avons de ravissantes créatures genre Tahitiennes avec fleurs dans les cheveux, entourées de blondes pulpeuses et de brunes, de noires, de rousses encore plus pulpeuses, de quelques métisses et autres asiatiques, pour faire franchement harem. Elles sont sous une cascade, habillées, tout au plus, d’un troublant monoquini et se nettoient mutuellement à grand coup de Dove, de Nivéa ou d’Ushuaïa, sur une musique joyeuse, genre lambada.

 

Apparaissent trois ou quatre bellâtres au sourire stupide et au menton bleu, qui dénote, comme chacun le sait, une virilité sans faille. En Inde, ils porteraient la moustache. Tout ce troupeau de joyeux lurons de se doucher sous la même cascade que les demoiselles, cascade à la location imprécise, mais certainement située dans les îles. Lesquelles ? Mystère et boule de gomme. Ce sont les îles, celles où on trouve des filles faites pour l’amour, et qui se douchent sous une cascade, en se caressant l’une l’autre le dos. C’est tout. Enfin, non, ce n’est pas tout : outre les filles en grand nombre, on trouve, en petit nombre, les messieurs avec le menton bleu qui vont bien rigoler après le tournage de la douche. Ah, oui, en plus, il y a des verres genre « long drink » pleins de liquides qui ont l’air bien appétissants.

 

Vu que l’endroit où cette cascade se trouve, c’est dans un studio surchauffé, et que les pauvres acteurs cuisent sous les spots de lumière, les liquides en question sont bien nécessaires, entre les prises de vue.

 

Ainsi, scénariste du clip publicitaire à la gloire du savon liquide de douche a fait le tour des arguments de vente : nettoyage et fraîcheur, pour les ménagères qui font les courses ; vacances exotiques, bibine et filles à foison, à tendance un peu voile et vapeur, pour les messieurs qui, parfois, font les courses à la place de Madame. Dans tous les cas, les promesses subliminales de la publicité font que personne n’oubliera d’acheter le savon liquide pour douche.

 

Maintenant, quand vous vous trouvez vraiment sous une cascade, après une longue journée de randonnée, vous recevez d’abord une claque mouillée de plusieurs kilotonnes, et pensez d’abord vous effondrer sous la puissance de la chute d’eau. Jamais la cascade ne correspond à une espèce de douche délicate et vibromasseuse juste comme le modèle high-tech que vous avez dans votre salle de bain, ou son équivalent naturel que l’on voit dans la pub pour savon liquide.

 

Quant à la température de l’eau des cascades destinées à nous revigorer, parlons-en : je sais bien qu’on est à la recherche d’un peu de fraîcheur, après la journée infernale passée dans cette espèce de bain de vapeur, parfois peuplé de moustiques, qui plus est, mais l’eau de la cascade, c’est un plein sac de glaçons qui vous tombe dessus et vous enferme.

 

Au moins, quand, en Finlande, on va se rouler dans la neige, en hiver, en sortant du sauna, on sort vraiment du sauna : ça veut dire qu’on vient de passer quelques minutes dans une étuve à cent degrés, dont on sort soudain comme un diable de sa boite, et qu’on ne se rend même pas compte que la neige est froide, pendant les premières secondes… Ensuite, on s’en rend compte : ça mord, c’est un sentiment qui n’est pas désagréable, d’ailleurs. Alors, on se relève et on file de nouveau à l’intérieur du sauna. Dès que le sauna redevient insupportable, on refile dehors, on se reroule dans la neige, et ainsi de suite, pendant une demi-heure, après laquelle on prend une douche tiède et finale – avec du savon liquide Nivéa, si on y tient – on se sèche, on se rhabille et on se prend une bonne bière.

 

Ici, pour la bière, que dalle.

 

Quand, surpris par la pesée brutale de l’eau, et sa température, vous faites un geste brusque pour vous éloigner, vous êtes déséquilibré et vous glissez invariablement sur un rocher glissant, pour tomber sur un caillou pointu. Vous vous pétez donc la figure, vous vous faites mal à la semelle du pied – des deux, si vous êtes chanceux et, si vous avez gagné le gros lot, vous en profitez pour vous faire quelques profondes écorchures aux coudes et aux genoux.

 

Bien entendu, vous tombez dans l’eau glacée que vous tentiez d’éviter et vous trouvez à deux doigts de l’infar’.

 

Ne comptez pas, de toute manière, utiliser votre savon liquide Ushuaïa ou autre : d’abord, vous ne l’avez pas pris avec vous pour la randonnée et si, par hasard, vous l’aviez pris, le guide vous priera de ne pas polluer stupidement (il ne le dira pas ainsi, mais il le pensera très fort, et très justement) la cascade. Dans une cascade de la forêt vierge, on ne se lave pas : on se rafraîchit et on se rince. Bref, le coup des îles sur lesquelles on prend des douches tièdes et joyeuses, en groupe, au son d’une musique genre brésilien, avec du Dove dans une main et un coquetaille dans l’autre, je peux déjà dire que ce n’est pas l’île de Sumatra. Pour avoir expérimenté, précédemment, Bornéo, je peux ajouter que ce n’est pas Bornéo non plus.

 

Quant aux jolies filles très ouvertes sur le plan sexuel, et en proportion de six par mec, n’y comptez pas. Quand vous êtes en randonnée avec d’autres personnes, dans le meilleur des cas, il y aura une mignonne poupousse, mais son fiancé jaloux et boxeur est là aussi. Dans le pire des cas, vous êtes juste entre garçons et l’un d’entre eux est un champion pour les flatulences. Les nuits sont gaies. Cas intermédiaires : autant de garçons que de filles, mais ce sont les rousses vulgaires d’Ange le maque, des walkytruies teutoniques, une ou plusieurs pimbêche(s) de nationalités variées. Bref, rien de bien fameux.

 

J’imagine que l’arrêt-cascade est un élément obligatoire d’une randonnée, que le guide n’oserait pas faire l’impasse sur les cascades qui rafraîchissent, pendant que les randonneurs n’oseraient pas refuser les cascades en question. C’est un peu comme quand on prend des asperges : il faut les manger avec les couverts qui vont avec. C’est infernal, mais c’est ainsi.

 

A ce propos, je me demande quel est le taré qui a inventé le service à asperge. Il mériterait une statue, qu’on placerait dans une cage à pigeons.

 

Bon, maintenant, ce n’est pas dire que l’arrêt cascade est totalement déplaisant mais, à y penser, ce serait quand même mieux d’être à l’hôtel, en fin d’aprème, à prendre une douche qui, grâce à la tuyauterie invariablement exposée au soleil, serait tiède. Et puis, il y aurait du savon, du shampoing, et on se sentirait vraiment propre à la fin.

09:40 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux |  Facebook |

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