07/04/2007

Quand une Orang-Outang tombe amoureuse de vous...

Encore deux heures de chemin. Grâce aux litres d’adrénaline qui nous sont entrés, d’un coup, dans le corps, lors du passage des macaques, on ne sent plus la fatigue. Mais bon, tout doucement, on oublie les macaques, on voit, dans la distance, des oiseaux pas méchants, on attrape un instant, à fin d’observation, des insectes gigantesques et nous les relachons, puis… on arrive à la pause déjeuner. Enfin !

 

Nous tombons littéralement au sol, non sans avoir d’abord, de l’oeil, vérifié qu’il ne grouillait pas d’insectes piqueurs, mordeurs et venimeux. Les garçons, comme d’habitude, trouvent une flaque de soleil devant laquelle ils pendent leur chemisette dégoulinante de transpiration.

 

Repas… boisson, beaucoup, beaucoup, beaucoup… Après une heure, avant que nous nous refroidissions, nous redémarrons.

 

C’est alors que le moment magique, pour moi, de cette randonnée aura lieu. Le rabatteur crie, dans la distance, et c’est pour annoncer, nous dit Pipo, l’arrivée d’un groupe d’orangs-outangs. Nous attendons, sans inquiétude. Selon Pipo, qui dit présence d’orangs-outangs, dit aussi absence de macaques… Tant mieux.

 

Arrive d’abord une femelle, le bébé sur la hanche : méfiante, elle reste d’abord à quelques mètres du sol, accrochée à un jet de bambou. Elle lache bientôt son bébé qui s’aventure de branches en branche, descendant un peu le long d’un tronc, pour nous voir de près, puis remontant jusqu’aux branchages, pendant qu’elle marque le territoire en faisant pipi.

 

Vu que ce n’était pas prévu, ça arrive au milieu de notre groupe, droit sur le Hollandais qui s’écarte en poussant un hurlement indigné, éclaboussant les autres. Nous deviendrons d’une prudence de sioux, par la suite, chaque fois que nous verrons un orang-outang dans un arbre. Il paraît, nous dira Pipo, que c’est leur spécialité, le coup du pipi, quand ils voient des animaux étrangers – des Hollandais, par exemple… J’imagine qu’ils trouvent ça drôle.

 

Le cri indigné du Hollandais, accompagné de deux bruyants « Oooh Shit ! » de la part de sa douce moitié et de la mienne, et de son équivalent, dans un obscur dialecte indonésien, de la part de Pipo, interrompt un instant Madame la pisseuse et fait s’envoler dans les arbres, littéralement, le jeunot, ou la jeunotte. Maman termine son pipi, rappelle sa progéniture et continue son chemin, indignée, ou surprise, par nos cris, pendant que le pauvre Hollandais arrache sa chemisette, s’essuie comme il peut et, suprême insulte, ne pouvant jeter la chemisette polluée comme ça, au milieu de la forêt, dois la transporter avec lui jusqu’à ce soir… Pipo lui fait une fleur, en l’emballant dans un sachet de plastique dont son baluchon est plein, avant de le lui rendre… Et c’est alors, pour nous réconcilier avec la gens simiesque, qu’arrive Tikrit.

 

Comme les autres orangs-outangs, on la voit arriver de loin. La cime d’un arbre remue, puis une autre. Peu à peu, les arbres qui bougent se rapprochent. Finalement, on voit une boule rousse qui va, paresseusement, d’un arbre à l’autre, dans notre direction. Nous sommes certainement repérés depuis longtemps et, nous le savons, les orangs-outangs sont curieux de nous. Mais elle prend son temps. Finalement, arrivée à un dernier arbre, elle descend lentement, pour nous voir de plus près. Monsieur le Hollandais se cache derrière le tronc d’un arbre, rapport au risque d’arrosage.

 

Tikrit est connue par Pipo. C’est, du point de vue simiesque, une adolescente. Elle doit avoir dix ans, vit seule depuis quelques temps déjà. Elle aura, tôt ou tard, un fiancé – on verra bientôt une grosse brute lui tourner autour – et est extraordinairement affectueuse, fleur bleue, toute prête à découvrir l’amour.

 

TikritElle descend, reste accrochée à une basse branche, nous laisse approcher, pas à pas. Bientôt, elle accepte, prudemment, bien sûr, toutes les caresses. Je lui gratouille le dos, ce qu’elle semble apprécier. Je continue donc. D’une main, puis d’une autre, elle me prend le poignet, puis le bras, me serre de plus en plus près, puis saute tout naturellement dans mes bras, ce qui fait rire tout le monde.

 

Visiblement, elle m’aime bien. Oh, c’est mignon, et je la garde donc, comme on le ferait d’une grosse peluche, ou d’un gosse de deux ou trois ans… C’est mignon, mais c’est encombrant quand même : je parie qu’elle doit faire dans les dix kilos. Elle niche sa tête dans le creux de mon épaule, et je sens, dans mon cou, son souffle tiède. On fondrait de tendresse, si on ne fondait de chaleur.

 

Le problème est que, quand Pipo suggère que nous y allions, elle est tout à fait d’accord pour partir avec nous, dans mes bras. Plutôt crever que me lacher… Pipo essaie, puis demande l’aide du rabatteur ; à eux deux, ils détachent délicatement une main, puis une autre. Pendant qu’ils s’occupent des troisième et quatrième main, Tikrit me ré-agrippe tout aussi fermement des deux premières. Rien à faire. De guerre lasse, Pipo suggère que nous y allions : il y aura bien un moment où ma jeune fiancée m’abandonnera : souvent femme varie, écrivait déjà François Ier, et il semble que Pipo est bien de son avis.

 

A juste titre, d’ailleurs car c’est exactement ce qui se passe, près d’une heure plus tard. Elle devient un peu agitée ; plutôt qu’avoir sa tête reposant sur mon épaule, elle se met à regarder à gauche, à droite, en haut… Enfin, à mon grand soulagement, elle décide de descendre de ma hanche, à regret, dirais-je, mais elle descend quand même, d’abord pour nous suivre, encore peut-être pendant deux ou trois cent mètres, et enfin, nous abandonnant et remontant dans un arbre pour encore continuer à nous observer : je n’étais plus qu’une fontaine de transpiration. Essayez, par plus de trente degrés, dans la chaleur lourde de la jungle, de vous promener une boule tiède de poils sur le bras, qui vous souffle dans le cou, et vous m’en direz des nouvelles.

Bien entendu, elle était lourde et encombrante ; je n’allais pas la prendre avec moi, pour m’accompagner dans mes pérégrinations océaniques ; je n’allais certainement pas la ramener en Belgique, pour la loger dans un appartement banal de la région bruxelloise… C’est cependant avec un pincement au cœur que je l’abandonne, au sommet de son arbre, et que nous nous perdons de vue, après un tournant.

 

Au revoir, Trikit, tu me manques déjà.

15:31 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : amour, singes |  Facebook |

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