03/04/2007

La chasse au tigre

Il sera bientôt midi, et nous sommes crevés. La lourdeur du temps, ainsi que le fait que nous avons – hors les arrêts – sans cesse monté, sur des sentes particulièrement glissantes et souvent encombrées. Un petit arrêt repas ne sera pas de refus… Nous y voilà. Les garçons retirent leur chemisette dégoulinante de transpiration, et trouvent une flaque de soleil devant laquelle lesdites chemisettes peuvent être pendues à sécher. Madame la Hollandaise est naturellement plus modeste.

 

Pendant que nous dévorons notre repas et buvons comme des trous, Pipo nous raconte diverses aventures arrivées à d’autres guides et à d’autres voyageurs, ces dernières années, avec Mina. Pour enfoncer les copains, il est champion – quoique ses récits soient parfaitement plausibles, pire, vraisemblables. Le rabatteur opine du bonnet, pendant qu’il dévore son casse-croûte lui aussi, tout en écoutant Pipo.

 

Certains guides viennent moins souvent que lui, sur ce territoire, et connaissent moins bien, du coup, le cheptel animal qui rôde dans la région. Résultat : la rencontre des promeneurs avec Mina ne se passe pas toujours sans anicroche. Quand, de plus, le guide n’est pas trop courageux… ainsi, il y a deux semaines, un guide novice s’est retrouvé face à Mina. Il avait trois Australiennes avec lui, qui se sont tout naturellement approchées de Mina, comme elles s’étaient déjà approchées de plusieurs autres orangs-outangs. Minai était au sol et n’a pas apprécié du tout le fait qu’on venait sur elle : elle a mordu profondément les trois filles, lors d’une poursuite qui a duré pas loin d’un kilomètre, pendant que le guide s’enfuyait le premier en criant, « c’est Mina, sauve qui peut ! ».

 

Inutile de dire que la randonnée a été interrompue, et que tout le monde est rentré au camp de base – les filles pour se faire soigner, suturer, piquer à tout hasard contre le tétanos, la rage, contre tout ce que la jungle compte de rigolo ; le guide pour, une fois les trois malheureuses livrées au dispensaire local, disparaître prudemment de la région pour quelques jours, le temps que ses trois grandes blessées plient bagage. Mieux vaut qu’on ait entendu l’histoire après avoir vu Mina, qu’avant.

 

Mina est le grand méchant loup de la région – elle et quelques serpents pas bien méchants envers l’homme, mais d’une taille impressionnante, au point de faire peur aux filles.

 

Repas fini, eau bue, chemisettes presque sèches, nous pouvons redémarrer. Nous sommes à flanc de colline et, selon Pipo, nous aurons encore trois heures de marche. Il a pris la mesure du groupe : nous sommes dans une forme physique raisonnable, nous avons de bonnes chaussures, nous pouvons donc faire un périple un peu plus dur que celui qu’il proposerait normalement. Nous continuons donc dans la montagne, vers le haut.

 

 Là où on a un espoir infime de voir des tigres.

 

Les tigres de Sumatra, il doit en rester une douzaine, et ils sont, à ce qu’on sait, dans la région que nous parcourons. Il n’y a aucun risque à les rencontrer, si on les rencontre : une longue expérience leur a permis de conclure que les hommes, c’est rien que des méchants et, quand ils entendent le bruit d’un pas qui approche, ils filent à la vitesse de l’éclair. Ceux qui, parfois les voient, ont le pied léger, sont de vrais chasseurs -  ne serait-ce que des chasseurs d’images. Pour nous, la possibilité d’une observation vive est ridiculement mince. Au mieux, on aura droit à des traces fraîches, ce qui serait déjà pas mal.

 

Quatre heures de marche plus tard, alors que nous finissons de redescendre à flanc de montagne, vers un torrent que l’on entend mugir dans la distance, tout ce que nous avons vu, en fait de tigre, ce sont des fumées, comme on appelle cela. Je laisse aux chasseurs le soin de traduire. Heureusement, nous sommes tombés aussi, outre une paire de macaques volant littéralement d’arbres en arbres, et nous regardant de loin, sur deux colonies de papillons, et sur des insectes d’une taille impressionnante.

 

Nous arrivons enfin sur la berge du torrent, tellement fatigué que, par prudence, Pipo prendra nos baluchons – minuscules pourtant - pour faire tout passer en sécurité, sans que nous perdions, par une chute malencontreuse dans l’eau, nos appareils photos. Je crois être en bonne forme, naturellement, mais je ne sens plus mes genoux, mes hanches. Les deux autres sont dans un état pire encore. Pipo, après avoir donc fait un premier aller-retour avec nos baluchons, doit revenir pour nous aider à passer. Il faut dire que la nuit d’hier, il a plu, un de ces gros orages qu’on peut avoir dans la région, et que le courant du torrent est fort.

 

Ajoutons à cela – oui, je sais, excuses, excuses… - ajoutons à cela, disais-je, que Pipo nous a conseillé de passer en maillot de bain, sans chaussures. Ca, c’était une mauvaise idée. Le fond du torrent est tapissé de cailloux petits et pointus, durs à la semelle, qui font qu’on ne peut faire trois pas sans tomber. Il me semble que, si j’avais eu mes chaussures aux pieds, je serais parvenu, finalement, à l’agonie, à passer le torrent tout seul.

 

Nous restons étalés sur la rive, dans un état d’abattement peu descriptible, jusqu’au moment où Pipo vient nous proposer d’aller jusqu’à une cascade qui se trouve à quelques pas. Il s’agit d’une petite rivière qui alimente le torrent, une fois la cascade passée. Nous nous redressons héroïquement et remontons péniblement les dix ou quinze mètres d’un chemin particulièrement cabossé, qui nous conduit jusqu’à la cascade.

 

Elle est glacée, mais que cela fait du bien…

12:26 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux |  Facebook |

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