28/03/2007

Fin de la route, début de la piste

Les hurlements du muezzin, le lendemain matin, sont bien ceux dont j’avais le souvenir. Ce doit être un vieillard asthmatique, incapable de prononcer une phrase d’un trait, surtout quand il doit, de plus, la moduler avec des fioritures pires que la Castafiore. Résultat, vers les quatre heures et demie du matin, le quartier entier compte les moutons pendant plus de dix minutes, dans l’attente du retour au silence du crétin braillard.

 

On entend les hurlement d’autres muezzins, dans la distance, qui commencent, l’un un peu plus tôt, l’autre, un peu plus tard : les montres ne sont pas accordées.

 

J’essaie d’attraper ma montre, sur la table de chevet, et me rends compte que, pendant la nuit, ladite table a bougé assez loin du lit : un tremblement de terre, probablement, mais je n’ai rien remarqué, plongé dans le plus profond sommeil. A Sumatra, il doit y avoir un tremblement de terre par semaine dont un sérieux, avec glissements de terrain, effondrements de bâtiments et morts d’hommes, par mois. Si, d’un côté, je peux dire que j’ai eu de la chance, de l’autre, je regrette que le tremblement de terre de cette nuit n’ait pas, au minimum, abattu les hauts parleurs de la mosquée toute proche. Jamais content… Bah, pour les hauts parleurs, ce sera pour une autre fois, inch Allah, comme on dit par ici.

 

Parfois, après les bêlements matutinaux, on se rendort ; parfois pas. Quant à moi, je me retourne sur mon matelas et, ne pouvant retrouver le sommeil, je décide qu’il est temps de se lever et d’aller voir où on peut se trouver un petit quelque chose à boire et à manger. Le riz du matin -que j’avais tendance à laisser tomber quand j’étais petit, au profit d’un bol de lait puis, plus tard, d’une tasse de café - est devenu sacré pour moi.

 

Douche, rasage devant un éclat de miroir, habillage vite fait sur le gaz et je descends dans la rue, à la recherche d’un restaurant ouvert, qu’il soit de rue ou qu’il soit en dur. Il y a, c’est juste, un McDo à deux pas, mais je ne suis pas certain d’être venu en Indonésie pour goûter aux délices de la grande cuisine internationale. De plus, il est fermé à cette heure. Au coin de la rue, je trouve une échoppe où l’on me propose un potage aux nouilles et au poulet, avec du sambal comme s’il en pleuvait : ça fera mon bonheur.

 

condomsDe retour vers l’hôtel, pour fermer mon baluchon avant de partir, je remarque que, dans le cimetière qui entoure la mosquée endormie, certaines tombes sont décorées d’une étrange façon : les stèles funéraires sont parfois couronnées d’un torchon, soigneusement ficelé sur leur sommet. On croirait une capote anglaise en tissu, accrochée de la manière la plus irrévérencieuse qui soit. Drôle d’idée…

 

Et une autre chose qui est marquante, en Indonésie, que ce soit dans les cimetières chrétiens ou musulmans : l’incroyable propension qu’ont les survivants du cher disparu, de lui faire une tombe en carrelage de salle de bain.

 

Ca ne fait vraiment pas chic du tout, du tout, du tout.

 

Les hindouistes ont prudemment réglé ce problème à leur manière : la crémation des défunts, suivie de la dispersion de leurs cendres.

 

Valisette refermée, je descends de ma chambre. Plusieurs moto-taxis attendent le client de pied ferme : on s’arrange sur le prix, puis on démarre. Le trajet, long et biscornu, me fait passer, d’un croisement l’autre, où l’on file à gauche, puis à droite, à travers les banlieues résidentes de la ville : elles ont un aspect autrement plus vert et agréable que le centre gris de béton poussiéreux.

 

Nous arrivons enfin à la station où je trouve mon bus. J’ai une petite demi-heure d’avance, ce qui me permet de mettre mon bagage dans le bus, Busdrivsous la sourcilleuse protection du chauffeur, et d’aller me promener dans la gare routière, où les minibus sont souvent pittoresquement colorés. Ce n’est pas tous les jours qu’on voit un étranger ici, et surtout avec un appareil photo en main. Tous me hèlent et demandent à être photographiés. Bah, pourquoi pas, si ça fait plaisir…

 

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Bientôt, le conducteur m’avertit, par un coup de klaxon, qu’il est temps de songer à monter dans le bus. J’obtempère. Nous voilà en route et, immédiatement, à l’arrêt. Le long trajet omnibus commence. Pour un peu plus de cent kilomètres, il nous faudra près de cinq heures : d’abord, il y aura la mauvaise route qui mène jusqu’à un dernier village avant Bukitlawang, puis, il y aura les derniers vingt kilomètres, sur une piste qui rappelle davantage le lit d’un torrent qu’une route proprement dite, et qui serpente entre, d’un côté, d’immenses plantations de sisal, et de l’autre, la forêt vierge qui vient mourir ici.

 

Sur les premiers quatre-vingts kilomètres, le conducteur, quand il n’est pas à l’arrêt aux stops obligés, où à rouler au pas, à la maraude, dans les villages, file comme un taré. Enfin, disons qu’il va à une vitesse peu adaptée à l’état de son engin, à celui de la route, et au fait qu’il y a des voitures sur la route : nous évitons de peu, quatre ou cinq fois, une collision frontale. La preuve que la conduite est dangereuse dans la région, nous la voyons deux fois sur le trajet : un attroupement couronné d’un flic, sur le bord de la route, qui entoure un cadavre tout neuf, un bout de tissu couvrant le visage, mais pas le filet de sang qui lui suinte encore du corps et sa mobylette dans le fossé ; un passant cassé en deux, renversé par une voiture, par une moto, par un camion, par un autobus… Le spectacle fait ralentir un instant le conducteur – curiosité oblige – mais, de là à dire que ça lui fait prendre le danger un peu plus en considération…

 

L’Indonésie, pays où les avions tombent comme des mouches et où les routes sont malsaines. On en parle moins internationalement, c’est tout, car, au contraire de l’accident d’avion, l’accident de bus ne fait pas vendre : pas assez de morts, je suppose.

 

Ici, par contre, la télévision et les téléspectateurs font leurs délices du spectacle détaillé de la mort : chaque soir, aux informations locales, le présentateur ne manque pas de nous informer abondamment des crimes de sang et des accidents mortels qui ont pu avoir lieu, dans la région, en illustrant les nouvelles autant qu’il est possible, par des zooms bien ciblés sur des corps sans tête, auxquels les flics prennent les empreintes, sur des brûlés, grands et petits, sur des bras arrachés, des égorgés d’une oreille à l’autre, des pendus, des noyés, des corps laissés au milieu d’une mare de sang, qui vous mettent le cœur au bord des lèvres.

09:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sumatra, bus |  Facebook |

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