20/03/2007

La traversée de la mort, suite - et vivant à la fin

Comme on pouvait s’y attendre, effectivement, il suffit que je me sois installé devant la table bancale, pompeusement décrite comme étant le bureau des départs, avec ses trois sièges en plastique défraîchi et le lambeau d’indienne qui le couvre, pour que la troupe serrée des voyageurs et de leurs accompagnateurs essaient de me voler la première place. Je me défend comme je peux, en donnant la part du diable – en l’occurrence, une mémère d’au moins cent ans d’age, accompagnée de ses deux arrières petits fils, deux petits morveux qui piaillent comme ce ne devrait pas être permis, mis en avant pour la circonstance. Je laisse volontiers la place à la vieille et à ses rejetons : ils vont faire tout le travail pour moi et rejeter à l’arrière, derrière moi, tous les autres passagers.

 

Après quelques minutes, l’espèce de horde informe qui s’attroupait devant la table commence à ressembler à une queue et les combats sanglants se calment. Les préposés, assis depuis quelques minutes, se mettent au travail, compulsent les billets, les passeports, arrachent la section aller des premiers, estampillent les autres. Me voici sortant du hangar « salle des départs » et marchant, sous un soleil déjà de plomb – il doit être, tout au plus, sept heures et une plume.

 

Le bateau est à quai. C’est celui que j’ai déjà pris, il y a trois ans : un petit machin de peut-être vingt cinq mètres de long – dame, c’est un fast boat ; un rapide… On s’y retrouvera avec, à tout casser, une cinquantaine de passagers, à filer aussi vite que possible, vu les pirates.

 

Une fois passée la porte d’entrée, je donne ma valisette au préposé qui la range dans le coin bagage. Je sais qu’elle sera couverte des autres bagages, ce qui m’arrange parfaitement ; elle devient involable – sauf acte de piraterie, bien entendu. Mais dans ce cas là, les bagages partiront, ainsi que nos vies. Bon, prions les dieux…

 

speedboatDe la queue infinie qui serpentait devant le bureau de la douane ne restent, finalement, au bout d’une demi-heure, qu’une grosse trentaine de passagers qui s’installent sur les sièges les moins inconfortables. Ils font donc le tour des fauteuils et s’installent, l’un après l’autre, sur ceux qui sont les moins défoncés – et, idéalement, avec vue sur la télé. Personne ne cherche tout particulièrement à s’installer aux fenêtres, maintenant tellement rayées qu’on ne peut littéralement plus rien voir à travers. Les portes sont fermées, le moteur gronde, le bateau commence à bouger ; la moitié des passagers se lève et monte sur le pont – qui pour fumer, qui pour profiter du paysage. A côté de moi, une jeune fille encombrée d’un ours en peluche presque aussi grand qu’elle – un cadeau d’amoureux, de toute évidence – qui essaie d’entamer la conversation jusqu’au moment où elle est forcée de comprendre que mon malais est à peu près inexistant. Je me lève à mon tour et file sur le pont.

 

Entre mon dernier voyage et celui-ci, il y a eu du changement, de toute évidence – non pas dans la disposition intérieure, ou dans le confort, du speed boat, mais dans l’atmosphère du voyage. La dernière fois, on pouvait, par exemple, encore voir à travers les fenêtres de la cabine et tous les passagers, Malais et Indonésiens, guettaient, par les hublots, la possible arrivée des pirates, responsables de plusieurs arraisonnements de navires, de ferry, de malles, et de la mort de centaines de passagers – témoins gênants. Les marines conjuguées des deux pays ont enfin mis le holà à cet état de fait et les pirates se sont déplacés vers le sud, vers le détroit de Malacca, devenu à ce jour à peu près intraversable. D’ici quelques temps, les marines conjuguées des deux pays se décideront enfin à nettoyer cette engeance…

 

speed2Ici, vers le Nord, c’est plus calme et si les gens montent sur le pont du bateau, aujourd’hui, c’est, pour certains, pour admirer le panorama ; pour d’autres, pour s’en griller une ; pour d’autres, enfin, pour respirer le bon air. Des ados sont là, à se photographier à coup de téléphone cellulaire dernier cri. De toute évidence, l’inquiétude palpable d’il y a quelques années n’est plus de saison. Tant mieux. Nous avons le vent et le courant contre nous, le moteur du bateau rage et le pilote zigzague, afin d’avancer. Bientôt la côte malaise disparaît. On se sent peu de choses, au milieu d’une mer qui n’est pas tout à fait démontée, mais qui secoue assez bien quand même… Nous croisons la vedette rapide qui va dans l’autre sens, puis quelques bateaux de pèche, puis voyons, dans la distance, des bateaux en attente de place au port de Medan dont nous nous approchons. Dans le brouillard, la côte apparaît enfin.

10:05 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pirates, indonesie |  Facebook |

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